45 ans, un film d’Andrew Haigh: Critique

Découvert il y a trois ans grâce à son très beau (quoiqu’un peu trop bavard) Week-end, Andrew Haigh revient en confirmant son talent pour capter les troubles affectifs au sein d’un couple. Mais la qualité du réalisateur est surtout d’avoir su se détourner du public de souche auquel le limitait cette histoire d’un couple de jeunes londoniens homosexuels en se concentrant cette fois sur deux personnages âgées vivant dans la campagne anglaise.

Synopsis : Un couple de britanniques septuagénaires va fêter ses 45 ans de mariage à la fin de la semaine. Mais l’équilibre du couple se retrouve compris par une simple lettre qui apprend au mari que le corps de son premier amour a été retrouvé 50 ans après sa disparition.

Le deuil et la jalousie, les aimants contraires fatals à l’amour

Une appréhension à priori contradictoire de la notion de couple mais à laquelle il donne une approche similaire en termes de reproduction naturaliste de l’intimité. Avant d’être un film, 45 ans était une courte nouvelle de David Constantine intitulée In Another Country. Pour l’adapter en un scénario de long-métrage, Andrew Haigh a évidemment dû développer le récit mais aussi faire deux ajustements : d’une part décaler l’histoire des années 90 à nos jours, et, d’autre part, rajeunir de 10 ans les personnages de Kate et Geoff. Deux détails qui peuvent sembler anodins mais qui prennent une importance cinégénique capitale. La contemporanéité du contexte ne se ressent pas dans les décors ruraux mais elle permet de placer les événements, situés 50 ans plus tôt dans la nouvelle, dans l’esprit de liberté des sixties et non plus pendant la seconde guerre mondiale.  Quant à l’âge des personnages, il a pu permettre de réunir deux des derniers grands acteurs britanniques de leur génération, Charlotte Rampling et Tom Courtenay, et de mettre en scène ce qui sera peut-être la dernière étincelle érotique du couple (dans une scène de sexe qui, convenons-en, aurait été plus gênante entre Mickael Caine et Maggie Smith !).

Alors que l’on n’avait plus revu Tom Courtenay dans un grand rôle depuis quelques années, Charlotte Rampling est une actrice incontournable aussi bien en Europe (elle est notamment présente dans la plupart des derniers films de François Ozon) qu’aux Etats-Unis (on l’a récemment vue dans la dernière saison de la série Dexter). Et pour cause, celle qui, il y a 40 ans, avait participé au scandale de Portier de Nuit, continue à ne pas avoir froid aux yeux puisqu’elle fait partie de ces rares actrices, et surtout de son âge, à accepter d’être filmées de près au naturel (en France, seule Catherine Deneuve joue encore le jeu). Or, ce sont justement les nombreux gros plans sur les visages de Kate et Geoff qui réussissent le mieux à capter leurs émotions. Rien d’étonnant alors que les deux acteurs aient été félicités par le jury berlinois qui leur a remis à chacun l’Ours d’Or de la meilleure interprétation. Une mise en scène qui met en valeur le talent de son casting donc, mais aussi qui se calque à la structure du scénario. La narration est à l’image de l’idée que le film donne du couple : une mécanique routinière. Se déroulant sur six jours, le récit se retrouve chapitré en autant de parties d’une durée similaire. Certaines scènes se répondent d’un jour à l’autre, à commencer par la promenade matinale du chien, appuyant bien la façon dont le quotidien des personnages est réglé comme une horloge. Mais justement – car sinon le film serait insupportable – la mécanique va se briser. A partir d’un événement qui aurait pu être sans suite, la réception d’une lettre, une crise va peu à peu émerger au sein du couple, à la façon d’une bombe qui avait besoin de la première étincelle pour exploser, que se soit pour réveiller une flamme passionnelle éteinte ou faire exploser le ciment relationnel du ménage.

Par les dialogues, les actions et enfin les sentiments, les conséquences de ce courrier vont, en quelques jours, faire remonter tous les maux cachés de cet amour qui, de l’extérieur, semblait insubmersible. Le rappel à Geoff d’un amour passé va le plonger dans une nostalgie à laquelle Kate ne pourra réagir autrement que par une certaine curiosité puis une profonde jalousie. Tous deux tourmentés par ce souvenir et devant l’émergence d’une fête célébrant leur union, les deux personnages vont devoir aller de l’avant malgré la résurgence d’une mélancolie qui vient briser les idéaux romantiques sur lesquels reposent encore leur relation. Cette femme qui n’existe plus apparaît dès lors comme un fantôme qui viendrait remettre en question tous les fondements de leur couple et leurs choix de vie, et en particulier celui de ne pas avoir eu d’enfant. La conclusion du film est elle aussi une modification que le réalisateur a opérée vis-à-vis du matériau d’origine. Dans la nouvelle, le couple finissait par se séparer. Ici, l’anniversaire de mariage se termine par une scène de danse puis par un gros plan sur le visage, les yeux emplis de larmes, de Charlotte Rampling. Une fin ouverte qui donne au spectateur l’occasion de faire jouer son imagination et de se mettre à la place des protagonistes pour tenter de savoir si le passé peut ou non briser l’avenir de ce couple.

Grâce à une mise en scène qui réussit tout à la fois à capter l’évolution émotionnelle du couple et les nuances que les deux prestigieux interprètes lui apportent, 45 ans est une chronique amoureuse sur le poids que les choix, les regrets et les souvenirs que l’on a tous au fond de soi, peuvent avoir sur un couple.

45 ans  : Bande annonce (VO)

45 ans : Fiche technique

Titre original : 45 years
Réalisateur : Andrew Haigh
Scénario : Andrew Haigh
Interprétation : Charlotte Rampling (Kate Mercer), Tom Courtenay (Geoff Mercer), Geraldine James (Lena), Dolly Wells (Charlotte), David Sibley (George), Sam Alexander (Chris le facteur), Richard Cunningham (M. Watkins)…
Musique : Lol Crawley
Photographie : Lol Crawley
Montage : Jonathan Alberts
Décoration: Sarah Finley
Producteurs : Tristan Goligher
Maisons de production : The Bureau Sales
Distribution (France) : Ad Vitam
Récompenses : 2 Ours d’Argent du Meilleur acteur et de la Meilleure actrice pour Tom Courtenay et Charlotte Rampling à la Berlinale 2015 + Prix coup de cœur au Festival du Film Britannique de Dinard 2015
Genre : Drame
Durée :  95 min.
Date de sortie : 27 janvier 2016

Grande-Bretagne – 2015

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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