« The Thing » revient au cinéma : le(s) corps, la « chose » et Hollywood

The Thing : de l’invasion des corps à l’aliénation hollywoodienne

Vous entendez ce rythme ? Ce… boum – boum ? C’est le battement d’un cœur, d’un organe père ou mère. Des notes électriques viennent aggraver cette mélodie de l’être vivant. À qui appartient ce son ? À la chose venue de l’espace, c’est-à-dire à l’alien métamorphe, ou aux victimes humaines du film The Thing réalisé par John Carpenter en 1982 ?

On dira même plus, ce son composé par Ennio Morricone ne serait-il pas l’écho des corps en souffrance et aliénés dans The Thing ?

Le(s) Corps

      Carpenter filme tel Don Siegel dans L’Invasion des Profanateurs de Sépulture la paranoïa des êtres face à l’autre. Et aussi la disparition du corps humain derrière le factice extra-terrestre, et l’aliénation de l’âme humaine par l’autre. En lisant entre les lignes, il s’agit pour Siegel de critiquer la société de consommation, l’uniformisation. Carpenter lui, va plus loin. Il filme l’aliénation littérale du corps humain par le corps étranger à la fois un et multiple, via l’assimilation organique mortelle et monstrueuse du premier sujet. Cela dans un paysage inhumain – inadapté à l’Homme, à l’humain, l’Antarctique. Si les personnages de The Thing se sont adaptés à l’environnement en construisant une base, avec des bâtiments, des corps externes, la chose, aliénante et métamorphe, a choisi les corps animaliers et humains comme enveloppes externes. Revenons sur le loup qui court sur le son du thème principal (voir ci-dessus). Il avance vers la base américaine, poursuivi par un hélicoptère norvégien armé. Qu’a-t-il bien pu se passer avant ? Nous avons vu une soucoupe volante arriver sur Terre avant le générique, quand cela-a-t-il eu lieu ?

Ci-dessous la scène d’ouverture du film.

La « Chose »

      The Thing possède le concept de suite en lui-même. Il est l’évolution d’un premier état, d’une première histoire dont on découvrira les réminiscences plus tard dans le récit d’une manière presque archéologique, et que l’on vivra à notre tour, de par l’idée de l’événement répété. D’ailleurs, on peut lire qu’il est un remake d’une production (et réalisation, même s’il n’est pas crédité) d’Howard Hawks, La Chose d’un autre monde (1951). Comme pour Assaut (1976), Carpenter retravaille Hawks avec intelligence et cinéphilie. D’autre part, son film est la deuxième adaptation de la nouvelle de John Campbell, La bête d’un autre monde (1938). De plus, le film de Carpenter tend à s’inspirer d’un nouveau grand modèle du genre à l’époque, Alien, réalisé par Ridley Scott en 1979, notamment sur l’idée que le récit du film fait suite d’autres sombres événements qui vont se répéter chez des personnages isolés de tout, en mission, et au job cependant très terre-à-terre : pilote, ingénieur, électricien, cuisinier, scientifique… The Thing, s’il est un corps multiple, est un donc un corps altéré – on pourrait dire d’altérations -, mais à l’inverse de la chose lorsqu’elle n’a pas complètement assimilé son modèle, ou lorsqu’elle décide d’en assimiler un autre, il n’est pas difforme, il n’est pas dépourvu de formes. Le film est un corps multiple, et non, tel la chose lorsqu’elle a terminé sa tache d’aliénation, une imitation – qui plus est factice – de ce qui a été.

Et Hollywood

      Ne pourrait-pas-t-on voir dans The Thing le corps du cinéma de Carpenter ? D’un côté créateur-auteur qui va reprendre les récits classiques et les genres (l’aventure, la s-f, l’épouvante, etc) pour mieux les réinventer, et de l’autre, un cinéphile paranoïaque à l’idée de découvrir son cinéma favori altéré monstrueusement derrière une apparence de copie parfaite du modèle original ? Le film se termine sur cet échange : « Que fait-on maintenant ? » – le personnage interprété par Kurt Russell, McReady, répond : « On attend. ». McReady, Ready, prêt… Qui attend. Depuis 1982, nous avons attendu. Jurassic World, Star Wars The Force Awakens, Point Break (2016), ou encore le faux préquel, remake non assumé de The Thing reprenant son récit, son univers, ses designs monstrueux et même son titre… Ainsi la chose sévit toujours. Carpenter l’avait prophétisé. Ennio Morricone en avait composé la marche funèbre. Si elle est venue de l’espace – cinématographique, imaginaire, économique, industriel… -, la chose est toujours sur terre, et elle a pour nom : « Hollywood ».

      On vous encourage à aller redécouvrir le chef d’œuvre The Thing de John Carpenter au cinéma à l’occasion de sa ressortie en version restaurée le 27 Janvier 2016, accompagné par la version elle aussi restaurée du génial l’Invasion des profanateurs de sépulture de Don Siegel déjà ressorti le 14 Janvier 2015.

https://www.youtube.com/watch?v=WFnSxeDfENk

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