Nous trois ou rien, un film de Kheiron: Critique

Pour quiconque ne connait Kheiron que par son rôle dans la mini-série Bref et son one-man-show sans savoir de quoi retourne sa première réalisation, il est tout à fait légitime de s’attendre à y trouver une comédie trash carburant à l’humour noir. Mais l’humoriste a eu la bonne idée de ne pas se donner comme défi – que les échecs de ses prédécesseurs ont prouvé comme étant inabordable – de vouloir transformer une idée de sketch en scénario de long-métrage ou de faire d’un personnage de scène un héros de film.

Synopsis: Iran, 1955. Hibat grandit au sein d’une grande famille où lui sont enseignées les notions de partage et de vivre-ensemble. Quinze ans plus tard, à peine a-t-il obtenu son diplôme d’avocat qu’il entre en rébellion contre la politique despotique du Shah mais est vite incarcéré. Une fois le Shah tombé, il est libéré mais c’est cette fois contre le régime islamique qu’il va se révolter, et s’étant entre temps marié avec une jeune femme qui partage ses valeurs, il préférera fuir le pays pour protéger sa famille. C’est dans les cités françaises qu’il continuera son combat et fera prospérer ses valeurs.

La plus belle façon de rendre hommage à ses parents

A l’inverse, il a choisi de se concentrer sur un sujet qui est personnel et méritant un traitement plein de délicatesse, puisqu’il s’agit du parcours de ses propres parents. Le point de départ du récit se fait donc en 1955, alors que Hibat (le père de Kheiron donc) n’est encore qu’un enfant grandissant dans un petit village au sud de l’Iran. Ce sera là le seul et unique repère chronologique du film. Une fois Hibat devenu adulte (et interprété par Kheiron lui-même), le fait de ne plus le voir vieillir sur près de 50 ans et l’absence de datation des événements vont rendre difficile le rapport entre la petite histoire et la grande Histoire. Ce choix de ne pas vouloir développer le réalisme historique, à l’évidence pour s’interdire tout didactisme, se ressent aussi dans la façon dont est traitée la question politique, pourtant au cœur de la première moitié du film. La façon dont la révolution qu’a soutenu Hibat au péril de sa vie a implosé entre les idéologies communistes et islamistes est évidemment évoqué, mais ces deux mots ne sont prononcés qu’une seule fois chacun, et chaque fois dans le cadre d’un passage satirique.

Alors que, sur scène, Kheiron ne semble se donner aucune limite en termes d’humour, l’écriture du film prouve qu’il est, à l’inverse, beaucoup plus mal à l’aise lorsqu’il s’agit d’aborder des sujets sensibles de façon sérieuse. A chaque scène tragique, un gag ou une réplique comique vient lui répondre presque automatiquement, de façon souvent malvenue (la scène où le deuil du père se transforme en un dialogue absurde en est le meilleur exemple). En découle une accumulation effrénée de ruptures de ton, qui rendent le tout schizophrénique et terriblement bancal. Là où Marjanne Satrapi avait parfaitement réussi, dans Persepolis, à revenir sur ses souvenirs dans l’Iran des années 70-80 et son exil tout en conservant une certaine légèreté, Kheiron en a une approche beaucoup moins mature. Aucun des moments, même les plus durs, de la vie de ses parents ne réussit à être traité autrement que via cet équilibre gauche qui transforme une chronique politico-sociale en une fable pétrie de bons-sentiments. L’histoire d’amour qui se noue entre Hibat et Fereshteh (interprétée par Leïla Bekhti) souffre également de ce manque de réalisme, mais ici retombe de fait dans les codes de la comédie romantique classique. C’est réellement l’alternance maladroite entre des scènes comiques et des scènes mélodramatiques qui fait perdre à ces derniers leur crédit et remet aussi en doute la véracité du récit, alors qu’il s’agit précisément de la clef pour admirer le défi que s’est lancé le réalisateur. Le recours systématique à des musiques pathos n’aide pas non plus les effets émotionnels de ces passages se voulant touchants, il ne fait en fait que prouver son manque d’expérience en matière de mise en scène. Et, comme nous le démontre la bande-annonce, le fait que des scènes dépeignant la violence des banlieues aient été coupées au montage est une preuve supplémentaire de l’auto-censure qui plombe cette reconstitution.

En termes de reconstitution justement, la meilleure surprise nous est offerte par le générique de fin qui nous prouve, photos à l’appui, que les choix de casting ont, hormis les deux personnages
principaux, été fait dans un but de faire ressembler les acteurs aux personnes qui ont croisé le parcours d’Hibat et Fereshteh. Le casting contient évidemment quelques guest-stars, dont Gérard Darmon et Zabou Breitman qui aident à rendre attachants les parents de Fereshteh qu’ils incarnent, mais aussi quelques caméos, en particulier de Kyan Khojandi ou Alexandre Astier, qui eux aussi participent à l’approche caricaturale des thématiques les plus délicates puisqu’ils interprètent respectivement un islamiste et le Shah. Il ne fait donc aucun doute que Kheiron n’a pas réussi à déterminer quels moments de la vie de ses parents méritaient d’être perçus comme tragiques ou pouvaient être propices à des blagues. Cependant, il a gardé, de bout en bout, une même intention : Celle de faire de ses parents des modèles à suivre, animés par leurs indiscutables vertus et leur générosité. Cet état de fait est particulièrement perceptible dans la seconde moitié de cette hagiographie, puisque l’impuissance en Iran y donne sa place à la réussite du couple à rendre meilleure la vie des habitants de leur quartier. La façon dont l’échec d’une révolution marxiste à l’échelle nationale est converti, par la force des choses, en un engagement associatif fructueux à l’échelle municipale est évidemment un superbe message d’espoir. Jamais Hibat et Fereshteh n’ont baissé les bras, c’est du moins l’image que Kheiron veut nous faire partager de ses parents, qu’il idéalise à tel point que le portrait n’arrive jamais à se détacher de son regard d’enfant alors qu’un point de vue plus objectif aurait certainement rendu plus fort le parcours de ces deux personnages dont le courage et l’altruisme méritaient d’être salués (n’oublions pas qu’Elia Kazan est entré dans la légende en signant America, America qui partageait un postulat similaire).

Peut-être que son écriture enfantine pousse Nous trois ou rien vers une certaine naïveté et de complaisance vis-à-vis de son sujet, mais est-il seulement envisageable ne pas être enfantin lorsque l’on veut déclarer son amour à ses propres parents ? Si l’on est tout de même touché par cette histoire, c’est finalement moins grâce au travail de Kheiron qui, pour sa première réalisation, a accumulé des maladresses, que pour celui de ses parents et au combat humaniste qu’il ont mené toute leur vie malgré les épreuves.

Nous trois ou rien : Bande-annonce

Nous trois ou rien : Fiche Technique

Réalisation : Kheiron
Scénario : Kheiron
Interprétation : Kheiron (Hibat), Leïla Bekhti (Fereshteh), Gérard Darmon (le père de Fereshteh), Zabou Breitman (la mère de Fereshteh), Alexandre Astier (le Shah),  Michel Vuillermoz (Daniel Bioton)…
Image : Jean-François Hensgens
Décors : Stanislas Reydellet
Son : Frédéric de Ravignan
Montage : Anny Danché
Producteur(s) : Simon Istolainen, Benjamin Drouin
Production : Adama Pictures, Gaumont, M6
Distributeur : Gaumont
Genre : Comédie dramatique, historique
Durée : 102 minutes
Date de sortie : 4 novembre 2015

France – 2015

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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