Charlie’s Country, un film de Rolf de Heer : Critique

Critique Charlie’s Country:

 Synopsis : Charlie est un ancien guerrier aborigène. Alors  que le gouvernement amplifie son emprise sur le mode de  vie traditionnel de sa communauté, Charlie se joue et déjoue des policiers sur son chemin. Perdu entre deux cultures, il décide de retourner vivre dans le bush à la manière des anciens. Mais Charlie prendra un autre chemin, celui de sa propre rédemption.

This land is mine  

Dans la lignée de Ten Canoes, un autre film de Rolf de Heer présenté à Cannes en 2006, Charlie’s Country est un film thématique sur les aborigènes d’Australie qui ne va pas dévier de son propos du début à la fin. C’est sa force et sa faiblesse. Lorsqu’ils sont dans le bush, les aborigènes sont silencieux, taiseux, en communication profonde avec la nature, et si l’on veut comme Rolf de Heer, raconter une fiction sur cette base, l’aventure peut devenir rapidement compliquée.

Retrouvant David Gulpilil une nouvelle fois, l’iconique aborigène qui a joué dans certains de ses films, Rolf de Heer co-écrit cette fois-ci avec lui le scénario : cette histoire de Charlie, dans laquelle l’acteur a mis beaucoup de sa propre histoire. Cette histoire relate la difficulté de Charlie et de son peuple à trouver leur place dans une société anglo-australienne qui n’est pas la leur, alors que leur mode de vie ancestral n’est plus accessible.

Charlie vit seul, ne souhaitant pas se soumettre à la promiscuité engendrée par l’indigence des logements octroyés par le gouvernement. Il ne semble pas avoir d’activité connue, si ce n’est d’être « tracker » pour le compte de la police locale, en mettant sa connaissance parfaite du bush au service de la loi pour traquer les délinquants de tous genres. Il est même vaguement ami avec Luke, l’un de ces policiers, dans une sorte de relation d’amour haine, d’incompréhension mutuelle, (le « Black bastard » répondant à un « White bastard » en guise de salutations en disant peut-être plus long qu’une simple blague potache).

Vivant en marge de la société, il fait l’effort de s’y conformer en demandant un logement qu’on lui refuse, sur sa propre terre comme il dit. Partant à la chasse avec son ami, il se fait confisquer armes et gibier. Se sentant pris au piège de cet entre-deux inconfortable, dans ce no man’s land peu accueillant, il se radicalise et retourne vivre dans le bush comme ses ancêtres.

Présenté dans la section « Un Certain Regard » du festival de Cannes 2014, Charlie’s Country est porté par l’interprétation de David Gulpilil, récompensé du prix du meilleur acteur. Dans quasiment tous les plans, il a le regard intense et mystérieux d’une personne habitée. Habitée dans le début du film par l’indignation et la colère, la colère face à ce qu’il vit comme une spoliation de sa terre et de ses droits. Quand il part dans le bush au contraire, le voilà, seul, semblant en paix avec lui-même, avec les chants des oiseaux et des insectes comme seul environnement sonore, pêchant le barramundi à la lance et le cuisant au feu de bois, dans une sorte d’allégresse qu’il souhaite partager avec le poisson lui-même. Le regard d’un personnage et surtout d’un acteur qui semble nous inviter à pénétrer à travers lui dans une partie enfouie de lui-même.

Le film met clairement en exergue le point de vue des aborigènes, la condescendance des blancs à leur égard, et les ravages de l’assimilation forcée dont ils font l’objet depuis 200 ans. Avec l’alcool, cette « rivière d’alcool » comme disent les politiciens australiens en place,  l’alcool comme origine et finalité de tout. Charlie lui-même y succombe au soir de sa vie, comme un pied-de-nez adressé à ces « autres » australiens qui veulent le dépouiller de sa vie, de lui-même. Ces autres australiens, qui prennent soin de lui aussi, quand c’est nécessaire.

Charlie’s Country est simple et linéaire. La nature même de l’histoire de Charlie veut ça, une vie sans histoire, une vie comme en sidération, due à un choc violent pour cet homme issu d’un peuple tribal et pluri-millénaire, jeté violemment dans une culture occidentale incompréhensible, dont à ce jour les aborigènes ne se remettent toujours pas. De là résulte une certaine langueur qui nuit au rythme du film. Il n’est pas non plus filmé de la manière la plus adroite : ainsi, des scènes se répètent en boucle sans apporter la moindre plus-value au déroulement de l’histoire. Plutôt que de rehausser son propos, ces scènes répétitives au contraire affadissent et diluent le contenu de son film.

Mais au-delà de la forme, le fond de Charlie’s Country incite le spectateur à se poser au moins le temps du film, pour épouser les difficultés de cette communauté aborigène dans sa vie quotidienne. Rolf de Heer montre les blancs et les noirs dans leurs conditions respectives, sans animosité ni envers les uns, ni envers les autres, tel ce médecin de Darwin qui soigne Charlie d’un problème pulmonaire, et qui lui demande la permission de l’appeler uniquement Charlie, car dit-il, il n’a pas l’habitude avec « ces noms étrangers », en parlant du patronyme aborigène de l’autochtone Charlie… Une scène qui résume tout, la bonne et la mauvaise foi dans la même personne, l’incompréhension qui ne peut qu’exister entre deux parties de la population qui se sentent autant australiennes l’une que l’autre.

Charlie’s country est un film émouvant qui pêche cependant par un manque de nerf dans la mise en scène. La performance de son acteur principal qui parvient à nous emmener dans son univers aborigène mérite pourtant plus qu’un détour.

Charlie’s Country de Rolf de Heer – bande-annonce

Fiche Technique : Charlie’s Country

Titre original : Charlie’s Country
Réalisateur : Rolf de Heer
Genre : Drame
Année : 2014
Date de sortie : 17 Décembre 2014
Durée : 108 min.
Casting : David Gulpilil (Charlie), Peter Djigirr (Black Pete), Luke Ford (Luke)
Scénario : David Gulpilil, Rolf de Heer
Musique : Graham Tardif
Chef Op : Ian Jones
Nationalité : Australie
Producteur : Peter Djigirr, Rolf de Heer, Niels Erik Nielsen
Maisons de production : Bula’bula Arts Aboriginal, Vertigo Productions
Distribution (France) : Nour Film

 

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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