Rectify: Critique de la série événement de Sundance Channel

Requiem pour une innocence

L’épineuse question de la culpabilité

Nous pouvons facilement pointer du doigt les États Unis d’Amérique pour certaine de leurs traditions solidement ancrées dans leur société grâce à des lois qui paraissent aussi archaïques qu’absurdes aujourd’hui ; du moins c’est notre point de vu outre atlantique. Du tristement fameux deuxième amendement à une peine de mort toujours en vigueur, l’Amérique fournit à ses scénaristes bon nombres d’arguments pour monter au créneau. Mais il faut leur reconnaître que le triste théâtre pénitencier alimente nombre des meilleurs shows ces dernières années. On pense à Oz, un des premiers chocs d’HBO, ou évidemment Orange is the new black LA série de Netflix, car l’univers carcéral obsède, jongle avec nos désirs de répression, teste notre humanité.

Et oui, dans un pays où la vie peut être prise légalement, il vaut mieux pouvoir s’asseoir sur certaine certitudes, et Henry Fonda ne peut pas compter parmi les jurés à chaque fois. Nos examens de conscience exaltent nos doutes lorsque l’on s’immerge derrière les barreaux : est-il coupable ? Quand bien même il le serait, mérite t-il vraiment cela ? L’innocence condamnée permet la mise en place d’une dramaturgie poignante, le cinéma des années 90 en témoigne avec des films comme La ligne verte ou Les évadés qui ont profondément marqué les esprits. Aujourd’hui, et sur ce même sujet, c’est la discrète SundanceTV qui nous offre un des meilleurs shows des années 2010 : Rectify.

Daniel Holden, dans le couloir de la mort depuis 19 ans.

Diffusée depuis 2013, Rectify suit la réinsertion de Daniel (Aden Young) depuis que sa sœur, Amantha (Abigail Spencer, Suits) l’a fait sortir de prison. Condamné à l’âge de 18 ans pour le viol et le meurtre de sa petite amie, Daniel ne reverra le ciel que 20 ans plus tard. Cloîtré dans sa cellule, il arrête d’exister, et conduit sa vie sur un axe qui ne se mesure plus en jours, en mois, ou en années ; se contentant de cette anti-chambre funèbre comme univers entier. Seulement des analyses ADN viennent secouer le dossier, et Jon le nouvel avocat obtient sa libération, subitement, froidement, Daniel est dehors.

Alternant flash-back carcéraux et présence absente dans les rues de Paulie, (Alabama) on observe Daniel se noyer dans la réalité et dans ses souvenirs. Comment y faire face ? Deux décennies plus tard rien a changé, la famille de la petite Hanna Been est toujours là, errante ; la population abhorre le nom salit des Holden, ceux qui ont condamné Daniel ont bâtit leur carrière sur l’affaire et rôdent de nouveau dans les parages. Deux décennies plus tard tout a changé pourtant, le père de Daniel est mort, sa mère s’est remariée, agrandissant considérablement la famille. Puisque Daniel Holden a dorénavant un demi-frère (Jared), et doit faire face au fils de son beau père Teddy qui a pris sa place dans le cœur de sa mère et dans l’entreprise de son défunt paternel. Sans compter l’inévitable bouleversement sociétal, où tout ce que connaissait Daniel est désuet, où tout est à réapprendre.

Le désir de vivre est il inné ?

Outre l’affaire juridique qui passionne, c’est bel et bien sur la réinsertion de Daniel que se concentre la série. Nul ne peut concevoir ce que le couloir de la mort peut infliger, comment imaginer ne pas vivre consciemment pendant 19 ans ? Ne rien faire, ne rien devenir, assis, debout, allongé, heure après heure. Mais du jour au lendemain, Daniel est libre de tout, libre des choses les plus simples qui ne semblent même pas exister à nos yeux. Son retour évidement fantasmé ne peut que frustrer son entourage ; les plaies au goût lacrymal sont réouvertes. Étrange pour tout le monde, coupable pour beaucoup, intriguant pour certain, Daniel ne laisse personne indifférent.

Notamment Tawney (Adelaide Clemens), la femme de Teddy, sublime et diaphane dans le style Virgin Suicide (Sosie officiel de Kirsten Dunst ?), profondément croyante, c’est elle qui tisse le lien le plus réel avec Daniel. Le conduisant même à trouver Dieu, jouant les Jean le Baptiste, Tawney convainc Daniel de se faire baptiser. Curieusement ce dernier accepte, cherchant à tout prix une voie, une raison. C’est une des solutions que l’ancien détenu va expérimenter pour contrer ses réminiscences et le flou qui l’entoure. Car perdu est un euphémisme pour Daniel, impossible pour lui de se situer dans un champ temporel, spatial ou émotionnel, il est trop endommagé. Pourra t-il vivre normalement un jour ? En a-t-il seulement envie ? Daniel est désespérément impénétrable. Parfois ses sens prennent sauvagement le dessus, Freud nous dirait sûrement que son surmoi a disjoncté, que les restes s’affrontent confusément dans un corps où le comportement social a déserté. Il est déchirant de constater à quel point les séquelles semblent profondes, que la sentence est irréversible ; et surtout l’impuissance de tout le monde envers cet homme qui a perdu ses instincts. Daniel n’a rien acquit ou presque pendant 20 ans, si ce n’est une philosophie tristement conditionnée par son confinement et une certaine culture littéraire. Le reste n’existe pas, retour a l’inné, mais cela ne semble pas suffisant pour lui faire comprendre les enjeux de son retour à la vie. Daniel n’est tout simplement plus capable. Une libération à l’aspect de renaissance mais au parfum de condamnation.

Un doute

Le manichéisme s’efface rapidement, et dans la grande tradition des antihéros, Daniel revêt le costume de celui qui dérange, qui, ici, rend les gens malheureux. Comment réagir face à quelqu’un qui a été coupable pendant 20 ans d’un crime odieux ? Plutôt mal. Et le comportement de Daniel ne fait rien pour dissiper les convictions.

Le doute est corrosif, sur un sujet aussi grave il abîme bien des choses dans l’entourage de Daniel. D’autant plus que ce dernier est sous le joug d’un nouveau procès, son absolution juridique n’est que temporaire, ceux qui l’ont condamné à l’époque reviennent à l’attaque, brandissant les aveux de Daniel. Car après tout il y a eu une erreur judiciaire : la condamnation d’un innocent ou la libération d’un coupable. En attendant Daniel n’est plus responsable même si pour la plupart il devrait encore attendre la mort dans sa cellule. Sa sœur dont la beauté détonne sur la laideur ambiante flanche face à son frère qui se laisse guider par le néant, et meurtrir par la population. Mais comme la plupart, elle finit par être contaminée par un doute que Daniel n’a rien fait pour empêcher, et par dessus cette sensation de lutter dans le vide c’est l’amertume de s’être trompée de combat qui l’envahit.

Rectify, incontournable

Après 3 saisons, Rectify est dans la catégorie des séries à ne pas manquer, tant tout y est juste. Outre le propos captivant et actuel, il faut noter l’interprétation remarquable d’Aden Young (Qui à l’instar d’un Michael Sheen, Masters of Sex, ou de Matthew Rhys, The Americans, sont incompréhensiblement boudés par les Emmy) parfaitement entouré par le reste du casting. Si la mise en scène n’est pas toujours le point fort des séries, elle l’est indéniablement ici: minutieuse, froide et esthétique. Photographie magnifique, bande son envoutante, les qualificatifs s’accumulent au point de disperser les quelques trous d’air que peut parfois connaitre la série ; des absences toujours gommés par l’épisode suivant. Une série élégante, violente et dérangeante sur un homme coupable de ne pas l’être (même si…) où s’affronte tous les démons d’une vie tuée dans l’oeuf. Incontournable en somme.

Synopsis: Après 19 années passées en prison pour viol et meurtre, Daniel Holden est finalement disculpé grâce à des analyses ADN. De retour dans sa ville natale, cet homme, qui n’avait que 18 ans lorsqu’il avait été emprisonné et condamné à mort, tente de se reconstruire une nouvelle vie. Pas évident quand ton entourage te considère toujours comme un criminel et qu’on a passé ces dernières années à attendre la mort !

Rectify: Fiche technique

Création: Ray McKinnon
Direction artistique: Drew Monahan
Distribution: Aden Young, Abigail Spencer, J. Smith Cameron, Adelaide Clemens, Clayde Crawford, Luke Kirby
Décors: Kristie Suffield , Amy Mc Gary
Musique: Gabriel Mann
Costume: Carom Cutshall, Ann Crabtree
Photographie: Paul M. Sommers, Patrick Cady
Production: Don Kurt
Société de Distribution: Sundance Channel
Durée: 42 min
Saisons: 3 (renouvelée)

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Grégoire Lemaître
Grégoire Lemaîtrehttps://www.lemagducine.fr/
Étudiant en histoire de l'art et passionné d'images en tout genre (qu'elles soient picturales, photographiques, ou filmiques) j'écris pour le plaisir de partager les œuvres qui m'ont marqué. Mon coeur balance entre l'ésotérisme de cinéastes comme Herzog ou Antonioni (pour ne citer qu'eux), l'audace de réalisateurs comme Wes Anderson ou Bertrand Bonello, et les grands noms made in U.S.A. Je voue également un culte sans failles à Audrey Hepburn. Dernièrement mes plus grands frissons viennent du petit écran, notamment avec The Leftovers, Rectify ou The Americans.

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