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La situation des comédies françaises

Un succès symptomatique d’un problème plus profond

Ce n’est pas une surprise mais l’information est indéniable, avec un million de spectateurs à la fin de son premier week-end d’exploitation, Les Nouvelles aventures d’Aladin, domine de très loin le box-office français. Près de 750 salles le diffusent, soit plus que le nouveau Woody Allen et le nouveau Jean-Paul Rappeneau réunis, autant dire que Pathé était certain de tenir là la recette du succès. Paradoxalement, avant sa sortie, sa bande-annonce n’a pas beaucoup tourné en salles. Paradoxal ? Peut-être pas tant que ça car toute la promotion du film s’est fait via la diffusion sur Internet du faux-clip tourné à l’occasion. Le constat est évident : Le public visé est un public qui ne va pas au cinéma. Pire, un public qui ne connait rien au cinéma et auquel on n’a pas forcément envie de le lui faire aimer. Ce sont les spectateurs de télé-poubelle, de sitcoms infantiles et de vidéos YouTube qui représentent le marché de ce film qui, malheureusement pour nous cinéphiles, n’est pas un cas à part. Les Nouvelles aventures d’Aladin est au contraire symptomatique du nivellement par le bas qu’impose la télévision à l’industrie cinématographique française.

Il n’est pas étonnant de voir M6 parmi les principales sources de financement de ce long-métrage puisque la chaine est la marraine de Kev Adams, sa mini-série Soda lui ayant assuré un certain audimat. C’est d’autant moins une coïncidence quand on réfléchit au fait qu’elle fut, il y a moins de quinze ans, derrière l’une des premières infusions au cinéma de cet humour adapté au format d’émission pour ados ou de sketchs lourdauds, avec les débuts de la filmographie de Mickael Youn. Evidemment, en passant du Morning Live à La Beuze, ce trublion ne fut pas le premier à franchir la barrière entre le petit et le grand écran. Dans les années 90, deux troupes ont réussi l’exercice avec un succès unanime : Les Nuls, avec La cité de la Peur, et Les Inconnus, avec Les 3 frères. Leur réussite était lié au fait que, déjà à la télé, ils s’adressaient à un public cultivé, capable de saisir le second degré et leurs innombrables références. Qui, dans ce qu’offre la télévision française vingt ans plus tard, peut prétendre viser un tel audimat ? La frontière qui s’est forgé depuis entre les émissions « sérieuses » et les émissions « divertissantes » a eu pour première victime la maturité de l’offre en termes d’humour. A cette infantilisation, s’est ajoutée aussi cette fascination perverse pour la bêtise humaine qu’a instaurée la télé-réalité. On a appris au jeune public à ne pas réfléchir et à aimer la crétinerie à la télévision, pourquoi alors les en priver au cinéma ? On peut y voir un acte politique, comme le sont les tendances au communautarisme (régional comme l’a rendu populaire Bienvenue chez les Ch’tis, ou ethnique dont Case Départ est le parangon) et à la banalisation du racisme, dont le succès de Qu’est qu’on a fait au bon dieu est la preuve irréfutable, mais ici il ne s’agit  pas de pousser directement vers ces idéologies malsaines, mais plutôt de préparer le terrain à l’absence de réflexion et de culture pour, plus tard, les accepter.

Pour en revenir à ces fameuses Nouvelles Aventures d’Aladin, elles sont frappées par deux postulats de départ qui caractérisent, malgré elles, l’effondrement intellectuel vers lequel le succès de telles réalisations peut faire basculer l’ensemble du cinéma français. Dans un premier lieu, son dispositif narratif. Si l’idée de créer un lien entre l’auditoire et le récit lui-même, comme c’est le cas lorsqu’ici Kev Adams, déguisé en père Noël, raconte l’histoire à des enfants, a déjà fait ses preuves, et a même pu générer de très bons films, tels que le The Fall de Tarsem Singh ou le Big Fish de Tim Burton, ici le résultat est tout autre. En effet, plutôt que jouer, comme dans ces deux exemples sur le pouvoir d’imagination des enfants, c’est au contraire la façon dont le récit doit s’adapter à l’infantilité de son public qui devient le vecteur du scénario. Si cela avait été fait exprès, on pourrait presque y voir une mise en abyme de ce fameux nivellement par le bas, puisqu’au lieu d’apporter à ses spectateurs de quoi réfléchir, on le conforte dans son immaturité. En second lieu, le bagage culturel pour adhérer au récit se doit lui aussi d’être celui d’un gamin ne connaissant rien au cinéma. Etant parti du principe que chacun de ses spectateurs avait déjà vu le dessin animé de Disney, que les enfants, et les spectateurs plus âgés mais aussi peu cultivés, considèrent comme « le vrai Aladin », le scénariste Daive Cohen (déjà auteur de Gamer, considéré comme une insulte faite aux amateurs de jeux-vidéo) a pensé qu’il pouvait se permettre de complètement délaisser les tenants et aboutissants du conte perse, pour se permettre de le transformer en un assemblage de blagues. C’est là le point de départ de toute parodie diront certains. Evidemment, mais l’art de la parodie implique justement de savoir jouer sur ses références, cinématographiques comme contextuelles, et donc de s’adresser à un public qui puisse les saisir. Ici, à l’inverse, le réalisateur et le scénariste ont choisi de considérer que leur public avait suffisamment peu de culture pour pouvoir aller allégrement emprunter dans l’une des dernières grandes comédies cultes françaises : Astérix, Mission Cléopâtre, sans que cela se remarque. Sans avoir le talent d’Alain Chabat pour rendre hilarant le décalage anachronique entre l’époque de son action et celle de sa réalisation, Arthur Benzaquen n’hésite donc pas à en reprendre certains gags. Quand Aladin bondit, pour s’enfuir, sur un âne immobile, Jamel Debbouze le faisait treize ans plus tôt, et quand plus tard son ami Khalid fait une tirade sur le métier d’acteur, c’est également ce que faisait Edouard Baer à propos du statut de scribe. Et ce ne sont là que deux exemples de situations dont le manque de prévisibilité et l’impact comique ne sont acceptables qu’à la condition d’avoir une culture filmique limitée aux dessins-animés pour enfants.

Et pourtant, ce ne sont pas les enfants qui regardent ces dessins-animés qui sont directement visés. L’humour aurait pu être celui d’un détournement nonsensique, dans l’esprit d’un Mel Brooks ou d’un ZAZ, ou encore reposer sur des répliques et des punchlines qui dépassent le niveau de la cours de récréation. Au lieu de ça, c’est sur la lourdeur de running-gags grossiers que le scénario a misé pour garantir le rire des pré-ados, coincés entre l’âge du pipi-caca et leurs premières blagues de cul. Ne jamais leur soumettre de références qui pourraient les pousser à se cultiver (si, quelques répliques sortis de Star Wars, mais là encore c’est du copier-coller sur le Mission Cléopâtre !) ni leur imposer un message qui risquerait de les faire s’épanouir. Non, la ligne directrice semble décidément être d’empêcher à ces gamins de s’extraire de cette bassesse puérile par laquelle nous sommes tous passés. Cette façon presque malsaine de faire rire les jeunes était encore inconcevable en France il y a une vingtaine d’années, à l’époque où l’on devait taper dans les teenmovies américains pour trouver des comédies vulgaires et facilement compréhensibles, mais celles-ci avaient la décence de se reposer sur une certaine morale. Bizarrement, l’écriture bas de plafond et le contexte arabo-perse d’Aladin renvoient le film à la comparaison avec une comédie qui, il y a  dix ans, fut l’une des plus décriée par le public : Iznogoud, porté par Mickael Youn (eh oui, encore lui !). A bien y regarder, Iznogoud avait beau être l’une de ces pires fois où le fait de prendre ses jeunes spectateurs pour des abrutis était assumé, le film était objectivement plus drôle, et ce pour une raison capitale : Aussi mauvais acteur qu’il puisse être, il faut reconnaitre à Mickael Youn d’avoir une vraie gueule de comique, ce qui n’est aucunement le cas de Kev Adams.

Ce n’est donc uniquement pour le capital sympathie de son comédien envers les 8-15 ans que tourne la mise en scène avec un sens du narcissisme et une suffisance aberrants. Résultat, son absence de charisme et de talent comique deviennent un frein supplémentaire à la qualité globale du film, condamné de facto à ne jamais s’élever au-dessus de la niaiserie de ses mimiques. Plutôt qu’investir dans la direction artistique (les spectateurs ne savent même pas ce que c’est de toute façon) et éviter de tourner dans un Bagdad en carton-pâte, une part énorme du budget a été investit dans ce fameux faux-clip de rap devenu viral sur la Toile. Il s’agit là d’un véritable fleuron de nombrilisme, mais dont la médiocrité artistique nous ferait presque douter du degré parodique si le niveau du rap français commercial n’était pas, lui aussi, au plus bas. Mais le casting n’est pas composé que de Kev Adams. Il est entouré de comédiens habitués aux comédies pour ados : William Lebghil (son éternel faire-valoir ?) et Vanessa Guide, qui reste cloisonner au rang de potiche. Mais aussi, et c’est là que ça devient grave, des acteurs qui ont déjà fait leurs preuves dans des comédies bien plus reconnus. Voir Michel Blanc, Jean-Paul Rouve et même Eric et Ramzy en être réduits à cachetonner dans un tel film (car le peu de conviction qu’ils mettent dans leur rôle prouve bien qu’ils sont conscients du niveau de ce à quoi ils participent) est la preuve que le cinéma français a trop peu de projets plus convenables à proposer. Se situant entre ces deux catégories, Audrey Lamy est parmi ceux qui mettent le plus de cœur à l’ouvrage. Dans le casting, il est important de remarquer un caméo surprenant mais qui démontre de manière irréfutable l’alignement de ce cinéma sur la médiocrité télévisuelle puisqu’il s’agit de Cyril Hanouna, ambassadeur s’il-en-est du déclin intellectuel du paysage audiovisuel français.

Alors que, six mois plus tôt, Robin des Bois : La Véritable Histoire, bâtit sur les épaules de Max Boublil, avait fait un flop, Les Nouvelles Aventures d’Aladin, qui pourtant est d’un niveau similaire en termes de bêtise, risque d’être parmi les films attirant le plus de public cet automne, voir même cette année. La différence principale vient du fait que le public de Max Boublil est un peu plus mature et sans doute moins aligné sur la crétinerie des émissions de divertissements standards que peuvent l’être ceux de Kev Adams. La conclusion est bien que le risque de voir de tels films se multiplier n’est pas la cause de imbécillité dans laquelle s’enferme la jeunesse mais la conséquence de cet esprit dans laquelle l’ont enfermé une télévision qui prône le culte de la connerie et leur utilisation d’Internet qui fait de la vulgarité et de l’illettrisme une norme sociale.

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