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The Magicians, série de Sera Gamble & John McNamara : Critique de la Saison 1

Les adultes ont enfin leur Harry Potter ! Avec The Magicians, on suit le parcours (initiatique ?) de Quentin Coldwater, jeune rêveur introverti et un tantinet névrosé. Il est accompagné d’une belle brochette d’anti-héros aux personnalités bien marquées, dissemblables mais complémentaires.

Synopsis : Quentin Coldwater, un jeune homme mal dans sa peau, intègre une université de la magie. Épaulé par ses nouveaux amis magiciens, il sera confronté à des forces maléfiques et devra prendre ses responsabilités.

Y a quelque chose de Poudlard au royaume de Brakebills !

Si le rapprochement avec la saga Harry Potter est inévitable, c’est d’abord parce que Quentin ressemble étrangement au personnage principal (avec quelques nuances, notamment physiques). Rêveur et solitaire, doux comme un agneau, Quentin n’a qu’une seule camarade : Julia, son amie d’enfance qui le surnomme Q. . Mais le jeune homme manque d’assurance, de confiance en lui et fait preuve de maladresses. Au moment d’entrer à la Fac, Q. est conduit malgré lui dans une école de magie : l’université Brakebills. Évidemment, le lieu est tenu secret et invisible aux yeux des vulgaires « moldus », un terme qui sera repris avec sarcasme dans la série – sans parler des autres références à la saga de J.K. Rowling.

Avec l’aide de ses professeurs, Quentin va révéler au grand jour le pouvoir qu’il détient et apprendre à le contrôler pour combattre l’ombre maléfique qui plane sur Brakebills (humm, ça ressemble bizarrement à une histoire qu’on connaît bien…). Dans sa nouvelle école, notre geek esseulé fera aussi quelques rencontres inattendues telles qu’Alice, caricature d’Hermione, intello puissante mais psychorigide et ado sur le retour vêtue comme une écolière. Sans oublier d’autres élèves et enseignants plus excentriques les uns que les autres. Heureusement, les ressemblances s’arrêtent là, laissant place au génie de cette fantastique série !

The Magicians : un mélange subtil de magie et de génie

L’originalité de l’histoire tient essentiellement dans la saga des romans fictifs Fillory and Further (Les Chroniques de Fillory), une littérature de Fantasy qui fascine totalement Quentin. Il s’agit en fait d’un monde féerique et (soit-disant) imaginaire. Mais ce qui interpelle Q., ce sont les mystères que renferment ces livres : trois enfants recueillis par l’auteur auraient pénétré le royaume de Fillory et disparu à jamais. Idem pour le romancier, Christopher Plover. Et pour résoudre cette énigme, Quentin s’entourera d’Alice et d’autres élèves aussi doués que singuliers : Eliot et Margo, un duo improbable de fêtards formé d’un Casanova gay en puissance et d’une manipulatrice sexy et aussi Penny et Kady, un couple de rebelles fougueux (dans l’intimité) mais antipathiques avec leur entourage. Julia se tenant à l’écart pour un temps, jalousant secrètement son meilleur ami Q.. The Magicians, ce sont des personnages caricaturaux et pourtant extraordinaires et imprévisibles. Chaque épisode nous entraînant dans une nouvelle mise en abyme de cette aventure merveilleuse.

Le sel de cette fabuleuse série, c’est aussi et surtout l’ambiance à la fois drôle, inquiétante, mystique, sexy et rock’n roll. The Magicians est un show sympathique et moderne réservé aux Grands enfants (déconseillé aux moins de 12 ans). Une histoire originale, fantaisiste et bourrée de clins d’œil aux œuvres de fiction (Star Wars, Indiana Jones, Harry P., Game of Thrones …) et aux comédies musicales auxquels le spectateur ne saura rester insensible.

The Magicians : Bande-annonce

Dès le 4 octobre 2016 sur SyFy France, la saison 1 de The Magicians sera diffusée en VF tous les mardis à 20h55. 

The Magicians reviendra pour une Saison 2 en 2017 !

The Magicians : Fiche Technique

Créateurs : Sera Gamble, John McNamara
Réalisation : Joshua Butler, James Conway, Scott Smith, Guy Norman Bee, Chris Fisher, Mike Cahill, Bill Eagles, Jan Eliasberg, John S. Scott, Amanda Tapping, Carol Banker, Rebecca Johnson, Kate Woods
Scénario : Sera Gamble, John McNamara, Lev Grossman, David Reed, Henry Alonso Myers, Leah Fong, Noga Landau, Christina Strain, Mike Moore
Interprétation : Jason Ralph (Quentin Coldwater), Stella Maeve (Julia), Olivia Taylor Dudley (Alice), Arjun Gupta (Penny), Hale Appleman (Eliot), Summer Bishil (Margo), Jade Tailor (Kady), Rick Worthy (Dean Fogg), Mackenzie Astin (Richard), Kacey Rohl (Marina), Rose Liston (Jane Chatwin), Anne Dudek (Professor Sunderland)
Musique : Willis Bates
Production : Michael London, Mitch Engel
Producteurs exécutifs : John McNamara, Sera Gamble
Sociétés de production : Universal Cable Productions, SyFy US
Genre : fantastique, fantasy
Format : 13 épisodes de 52 minutes
Chaines d’origine : SyFy US, Showcase
Diffusion aux USA : Depuis 16 Décembre 2015 – en production

 

Westworld, une série de Jonathan Nolan et Lisa Joy : critique du pilote et épisode 2

Le projet est annoncé depuis plus de deux ans et l’attente s’est faite sentir. Tous les médias en parlent comme « le Game of Throne SF ? » et annoncé comme le plus gros succès d’HBO, Westworld a su déchaîner les passions.

Synopsis: Westworld est un parc d’attractions futuriste peuplé d’androïdes permettant aux visiteurs de se plonger dans l’univers de l’Ouest américain. Un jour, les robots commencent à se poser des questions sur l’humanité.

“L’humanité devra mettre un terme à la guerre, ou la guerre mettra un terme à l’humanité.” De John Fitzgerald Kennedy / Discours aux Nations Unies le 25 septembre 1961

Adapté du film du même nom, vendu en France sous le nom de Mondwest, du défunt Michael Crichton (grand écrivain d’anticipation à qui l’on doit le roman « Jurassik Park » en 1990 et la série médicale Urgences notamment), le drama est présenté comme « une odyssée sombre sur l’aube de la conscience artificielle et l’avenir du péché ». Après Real Human, Almost Human, et Mr. Robot – aucun rapport direct -, questionnant l’impact des nouvelles technologies, Westworld reprend la thématique passée de plus de 40 ans pour la mettre au goût du jour. Et pour une fois, le rafraîchissement est plaisant, en serait presque captivant si la discursivité ne piétinait pas tant sur l’empathie. Mais ce pilote de plus d’une heure apparaît bien court pour apprécier pleinement la richesse de cette nouvelle série aux accents mythologiques qui, à défaut de révolutionner le petit écran, remportera de nombreux prochains prix et à coup sûr un Emmy pour Hopkins…

Dolores Abernathy, jeune femme de campagne et Teddy Flood, nouvel arrivant en ville, semblent se connaître de longue date. La première, jouée par Eva Rachel Wood (The Wrestler, Whatever Works), se réveille dans un far west époustouflant de réalisme*, que l’on imagine pourtant artificiel. Le deuxième, incarné par James Marsden (alias Scott Summers / Cyclope dans X-Men), s’éveille dans un train amenant les « guests » dans ce village ensoleillé. Le personnage central de Yul Brynner, robot cherchant à s’émanciper du contrôle des humains, est représenté sous l’habit noir du vieillissant Ed Harris, impitoyable Men in black, c’est du moins ce que le regard cinéphile nous incite à croire! Est-il un humanoïde coincé depuis plus de 30 ans ? Nouvelle journée dans ce village SF, la même qui se répète, indéfiniment. Le scénario du soi-disant parc d’attraction est soigneusement bouclé, et pourtant le souvenir chez ces êtres humanisant est une donnée chiffrée. Plus que de simples disques durs, les « hôtes » (ceux qui reçoivent, accueillent) sont taillés en 3D dans une matière laiteuse, proche de l’ivoire, par des machines d’usinages à la « pointe » technologique. Tout le premier épisode tourne autour de l’éveil de conscience de la jeune Dolores et l’envers du décors. A tel point que les dialogues sont trop instructifs. Sir Anthony Hopkins nous est présenté comme l’un des premiers créateurs designers, Dr. Robert Ford, retrouvé à boire un verre avec sa première création. On apprendra par la suite qu’il a créé Westworld. La figure qu’il représente s’approche de « dieu-le père » aimant, nostalgique et consciencieux. Sidse Babett Knudsen (Borgen) semble être la directrice des opérations de cette gargantuesque entreprise, Theresa Cullen. Elle reprend parfaitement les traits d’une femme de pouvoir à l’instar d’une Sharon Stone ou Robin Wright. Jeffrey Wright (Broken Flowers, Hunger Games), Bernard Lowe, le directeur de la division programmation du parc, avec le sang-froid d’un Gil Grissom, la sympathie en moins, Luke Hemsworth (frère de Chris et Liam) est en charge de la sécurité du parc, un véritable Action Man qui manque cependant de relief… Le reproche peut se faire sur toute l’équipe, surtout sur Lee Sizemore (l’inconnu Simon Quarterman apparu dans The Devil Inside) en tête de la narration, despotique et maniéré. Armée de savants, théâtrale et cinématographique, les humains sont des ombres-ouvriers, perçus comme des petites mains à la tête de l’industrie, qui aussitôt la journée terminée, endosse la peau de police scientifique pour tout nettoyer et remettre en ordre. A croire que leurs vies sont plus automatiques que les différents scénarios proposés aux « hôtes ».

Beaucoup de clés nous sont données dès ce pilote, mais le visionnage du deuxième épisode est nécessaire pour être plus objectif. Quel historique/passif pour ces robots ? Le spectateur décrypte progressivement ce qu’il voit, tel un conte moderne, par couches successives et voix off annonciatrice. Couplée aux derniers dialogues du pilote, la redite sur-pédagogique agace. Le deuxième épisode se concentre sur l’arrivée de deux hommes dans ce parc de loisir, Jimmi Simpson (24 heures chrono, House of Cards, Person of Interestet Ben Barnes (Le Monde de Narnia, Le Portrait de Dorian Grey). Deux opposés pourtant rapidement copains comme cochon – on se demande pourquoi et pour quelle étrange raison -, l’un timide et aidant son prochain symbolisé par un chapeau blanc et le deuxième bad guy égocentrique et bisexuel (ce n’est qu’un détail et pourtant le clin d’oeil est amusant) par un chapeau noir. Puis les écarts de conscience, mus par des souvenirs étranges sont vécus par Thandie Newton (Mission Impossible III, A la recherche du bonheur), Maeve, la maquerelle du saloon. Dans cette deuxième heure, toujours captivante, l’attention est portée sur les conditions de ce parc de loisir grandeur nature tout en suivant du coin de l’œil, Dolores / Evan et Teddy / James. Ce qui fait de cette nouvelle série, une riche et relativement passionnante fable 5.0, est le soin apporté au détail scénaristique, aux imbrications scénarisée, car ce parc d’attraction est un également un terrain d’expérimentation. Rien ne semble laissé au hasard, même si nous ne comprenons pas directement le dessein sur cette attention au premier coup d’oeil**, ni au second, mais il est certain que la mythologie est impressionnante et intrigante. Nous pourrons compter sur plus de 15 personnages principaux et une vingtaine de secondaires. Et avec plus de 100 millions de budget (Vinyl a aligné autant de zéro), la série dépasse haut la main tout blockbuster télévisé.

Le film de Crichton s’évertuait à critiquer la soif insatiable de l’entertainment et ces dérives, sans parler d’une métaphysique du cinéma dans le cinéma pour souligner le rapport du public à celui-ci. La série de Nolan et Joy produite par J.J. Abrams et Bryan Burk (Star Trek 2009, 20132016, les deux derniers Mission impossible, Star Wars VIIcible l’incompatibilité entre deux proches parents voire jumeaux. Humanoïdes vs Êtres humains entre qui on sent que rapidement une guerre va éclater. Le réveil de Maeve sur cette table d’opération aseptisée est criante de vérité. La prise de position est évidente, le spectateur s’émeut devant ces êtres reconstitués, car les programmateurs ne dégagent que peu d’humanité, et c’est en ce sens qu’Anthony Hopkins est le premier héros et intermédiaire diégétique. Trois desseins différents: s’accomplir pour les nouveaux arrivants, ceux des actionnaires et de la direction restent encore floue. Dernière allusion au long métrage d’origine, le compositeur Fred Karlin signait une partition qui oscillait entre jazz et musique acousmatique avec quelques accords de guitare à la limite de la country pour le thème principal. Ici Ramin Djawadi (dont le nom est rattaché à … Game of Thrones) a été chargé d’habiller la série d’HBO. Il nous offre des mélodies symphoniques colorées teintée de spleen. Taillée dans un diamant, la bande originale épouse de manière très précise le découpage de l’action et nous voilà à chantonner “Paint it Black” des Stones et “Black Hole Sun” de Soundgarden. A la photographie, trop propre et lisse, on retrouve Paul Cameron qui a tenu la caméra avec Michael Mann sur Collatéral en 2004 et sera crédité sur le dernier Pirate des Caraïbes en 2017. Citons un autre nom prestigieux ayant travaillé avec l’aîné Nolan, Nathan Crowley qui a été nommé 2 fois aux Oscars pour meilleurs décors pour Le Prestige et The Dark Knight

On sent bien que les scénaristes (les deux showrunners ont déjà dessiné/écrit la trame sur 5 saisons!) gardent le pied sur le frein en évitant le coup de théâtre explosif – à venir – et en installant une mythologie par strates et parallèles. Westworld ne peut donc que plaire à tous les amateurs de western, de SF, de drames historiques, de séries politiques, horreur… y compris aux plus réticents du genre. Malgré une portée philosophique trop didactique, l’étonnante construction de ce nouveau show ne pourra que pousser à l’addiction. 

*  tourné au parc d’État de Dead Horse Point, dans l’Utah.

** passage à la grange et revolver caché sous la terre…

Westworld : Bande Annonce

Westworld : Fiche Technique

Créateurs : Jonathan Nolan et Lisa Joy Nolan
Réalisation : Jonathan Nolan
Scénario : Jonathan Nolan et Lisa Joy Nolan (d’après le film de Michael Crichton)
Interprétation : Anthony Hopkins (Dr Robert Ford), Evan Rachel Wood (Dolores Abernathy), James Marsden (Teddy Flood), Ed Harris (L’homme en noir), Jeffrey Wright (Bernard Lowe), Rodrigo Santoro (Hector Escaton), Thandie Newton (Maeve Millay), Jimmi Simpson (William), Sidse Babett Knudsen (Theresa Cullen), Luke Hemsworth (Ashley Stubbs)…
Direction artistique : Jonathan Carlos, Dennis Bradford, Naaman Marshall
Image : Brendan Galvin, Robert McLachlan, Paul Cameron
Musique : Ramin Djawadi
Production : J. J. Abrams, Bryan Burk, Lisa Joy, Jonathan Nolan, Jerry Weintraub – Cherylanne Martin et Athena Wickham, avec Susan Ekins
Sociétés de production : Bad Robot Productions, Jerry Weintraub Productions et Kilter Films en association avec Warner Bros. Television
Genre : western, SF, thriller, drame
Format : 10 x 52 minutes
Chaine d’origine : HBO
Diffusion aux USA : Depuis le 02 octobre – en US+24 sur OCS City

Etats-Unis – 2016

 

Aquarius, un film de Kleber Mendonça Filho : Critique

Parfois, un petit coup d’éclat suffit à sortir un film plutôt confidentiel de l’anonymat auquel il était malheureusement voué, face à des mastodontes cinématographiques lancés à grand renfort de marketing. C’est le cas d’Aquarius, le nouveau film du brésilien Kleber Mendonça Filho, présenté en sélection officielle à Cannes en mai dernier, en pleine tumulte politique.

Synopsis : Clara, la soixantaine, ancienne critique musicale, est née dans un milieu bourgeois de Recife, au Brésil. Elle vit dans un immeuble singulier, l’Aquarius construit dans les années 40, sur la très huppée Avenida Boa Viagem qui longe l’océan. Un important promoteur a racheté tous les appartements mais elle, se refuse à vendre le sien. Elle va rentrer en guerre froide avec la société immobilière qui la harcèle. Très perturbée par cette tension, elle repense à sa vie, son passé, ceux qu’elle aime…

Le temps qui passe

L’équipe a alors brandi sur les marches du Palais des pancartes de soutien à Dilma Roussef, en parlant de « coup d’état en cours au Brésil ». L’affaire a fait grand bruit, et a valu par ailleurs des avanies au film qui fut un temps interdit aux moins de 18 ans, par pures représailles, et qui n’a pas été sélectionné pour représenter le Brésil pour les Oscars…

Mais un petit coup d’éclat ne suffit pas pour faire un bon film. Aquarius n’est pas le film parfait, mais il a des qualités intrinsèques pour se faire apprécier. Centré autour de l’histoire de Clara (Sonia Braga, lumineuse), une ancienne journaliste musicale de soixante-cinq ans habitant les quartiers huppés de Recife, le film traite de la résistance. La résistance de Clara par rapport à la maladie, un cancer contracté très jeune et qu’elle a vaincu depuis près de 40 ans. Sa résistance par rapport à un jeune promoteur immobilier impitoyable, prêt à tout, avec un sourire hypocrite vissé aux lèvres, pour la faire plier comme tous les autres habitants, afin de lui faire vendre son appartement dans l’Aquarius, l’immeuble plein de cachet où elle habite, en un quelconque projet lucratif et sans âme parmi tant d’autres. Sa résistance encore au temps qui passe, au flétrissement d’un corps qui abrite des désirs encore intacts.

Kleber Mendonça Filho structure son film en trois parties intitulées successivement « Les cheveux de Clara », « L’amour de Clara » et « Le cancer de Clara ». Des titres qui ne sont pas choisis au hasard, mais qui témoignent de son inventivité. « Les cheveux de Clara » par exemple s’ouvrent sur une scène qui a lieu plus de trente-cinq ans auparavant. Sur fond d’ Another one Bites the Dust de Queen, Clara et ses amis partent en virée sur cette large plage de Boa Viagem, et le premier coup d’œil qu’on a d’elle, c’est un très beau visage (celui de l’actrice Barbara Colen), encadré par des cheveux très courts qui font immédiatement penser à un traitement médical récent. Une scène qui se répond avec une autre, plus tard, où on la voit à la fenêtre de son appartement avec ces mêmes cheveux, d’une longueur extrême, symbolique du temps qui a passé, et symbolique de la victoire de Clara sur la maladie… De la même manière, une autre scène de ce même petit prologue ancre l’histoire de l’immeuble à travers les générations:  on fête les soixante-dix ans de Lucia, une de ses propres tantes, son modèle en quelque sorte, belle à couper le souffle, un sourire amusé et le regard perdu dans les réminiscences de sa torride vie sexuelle passée montrée en flash-back explicite par le cinéaste, pendant que famille et amis font l’éloge de son intelligence et de ses réalisations passées  (« N’oublions pas la révolution sexuelle » répondra-elle, mutine, face aux multiples retracements des jalons de son existence); des ébats intenses jusque sur une commode que l’on retrouvera des années plus tard à la même place, dans l’appartement qui est devenu celui de Clara

Le film s’écoule sur un rythme ressenti comme un tantinet lent, dû peut-être à la durée un peu trop longue du métrage (2h25), mais également au côté répétitif de la routine du personnage principal. Ainsi la voit-on, d’abord comme une très belle femme avec une extraordinaire chevelure de jais, faisant les trois pas qui la séparent de l’océan pour s’y baigner quand bon lui semble. Kleber Mendonça Filho fait un très joli portrait de femme, une mère et grand-mère qui tient tête à sa propre famille que pourtant elle couve de toute sa tendresse, une famille autant inquiète de la voir seule dans cet immeuble, qu’intéressée par la revente à très bon prix d’un appartement dont sa fortune ancienne pourrait lui permettre de se passer. Clara est également une veuve d’assez longue date qui résiste à la solitude et n’hésite pas à se payer les services d’un jeune gigolo pour assouvir une sexualité encore vivace. Elle est surtout cette citoyenne qui campe dans son droit à vivre dans le souvenir de sa jeunesse passée en refusant de vendre, malgré les mauvais regards de ses anciens voisins pressés de toucher le pactole, mais plus encore, malgré les pressions de plus en plus violentes de Diego (Humberto Carrão), le jeune promoteur immobilier qui veut en découdre (« Vous ne me connaissez pas, j’ai fait des études dans une école de commerce américaine, et c’est pour réussir ce projet coûte que coûte… » , lui dira-t-il sur un ton plein de menace à peine voilée) : c’est avec un vrai plaisir sensoriel et sensuel que Clara écoute encore et toujours ses disques de Queen (Fat Bottomed Girl cette fois-ci) ou encore de Gilberto Gil et d’autres artistes que l’éclectisme et la culture du cinéaste lui-même lui feront aimer. Ces scènes sont intimistes, mais sont un vrai reflet de la vie contemporaine des brésiliens et de leurs problématiques actuelles, les riches contre les pauvres, les manigances politiciennes, les collusions et les corruptions de toutes sortes, etc. 

L’indolence du film, couplée à une durée imposante, font qu’Aquarius ne rencontrera peut-être pas le succès que pourtant les thèmes qu’il porte, nombreux et d’actualité, auraient pu lui faire connaître. Dans la lignée de ses Bruits de Recife, Aquarius achève de donner une nouvelle tournure intéressante dans la carrière de Kleber Mendonça Filho.

Aquarius : Bande annonce

Aquarius : Fiche technique

Titre original : Aquarius
Réalisateur : Kleber Mendonça Filho
Scénario : Kleber Mendonça Filho
Interprétation : Sonia Braga (Clara), Maeve Jinkings (Ana Paula), Irandhir Santos (Roberval), Humberto Carrão (Diego), Zoraide Coleto (Ladjane), Fernando Teixeira (Geraldo Bonfim), Buda Lira (Antonio), Paula De Renor (Fátima), Barbara Colen (Clara en 1980), Thaia Perez (Tante Lucia 1980)
Photographie : Pedro Sotero, Fabricio Tadeu
Montage : Eduardo Serrano
Producteurs : Emilie Lesclaux, Saïd Ben Saïd, Michel Merkt, Coproducteur : Walter Salles, Producteur délégué : Dora Amorim, Producteur associé : Carlos Diegues
Maisons de production : CinemaScópio, SBS Films, VideoFilmes, Globo Filmes
Distribution (France) : SBS Distribution Productions
Budget : 2 500 000 BRL
Durée : 145 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 28 Septembre 2016
Brésil, France – 2016

Grave, un film de Julia Ducournau : Critique

Grave aura fait parler de lui. Alors qu’il ne sortira sur les écrans français qu’en mars 2017, le film de Julia Ducournau se traîne déjà une certaine réputation.

Synopsis : Dans la famille de Justine, tout le monde est végétarien et vétérinaire. Alors qu’elle vient de rentrer dans une prestigieuse école , le bizutage bat son plein. C’est au cours de cette initiation que la vie de Justine va prendre un tournant qui va la changer à jamais.

Cannibal Docteur 

Il faut dire que le long-métrage a fait sensation dans divers festivals, allant du prestigieux festival de Cannes où il a bousculé la programmation à l’occasion de la semaine de la critique, au TIFF, où il a provoqué des malaises, en passant par l’Etrange Festival, le PIFFF et le FEFFS d’où il est reparti avec à la fois l’Octopus d’or et le prix du public.

Ce qui attire dans un premier temps chez Grave, c’est son synopsis sortant des carcans des films français et offrant une promesse d’un renouveau du film de genre bien trop timide en France. Julia Ducournau va nous raconter l’histoire d’une jeune végétarienne qui, après un bizutage, va ressentir un besoin de viandes jusqu’à en devenir cannibale. Avec un postulat qui attise le sensationnalisme, la jeune cinéaste va le retourner pour en faire un film sur un éveil, une initiation, une métamorphose.

Ce n’est pas un hasard si le personnage principal interprété par la jeune Garance Marillier se nomme Justine, comme le personnage vertueux de Sade. Le personnage représente une innocence à la pureté absolue, végétarienne, travailleuse et vierge. Comme tous les membres de sa famille, la voilà destinée à intégrer une prestigieuse école vétérinaire. Ce choix du végétarisme et de l’école vétérinaire vient d’une réflexion de la réalisatrice qui cherchait l’extrême opposé au cannibalisme. Une fois arrivée dans cette école, c’est cette pureté qui va être mise à mal.

L’initiation va prendre le relais. Comme dans toutes les grandes écoles, le bizutage est une coutume très installée. En tant que bizut, Justine va devoir subir toutes sortes d’humiliations pour enfin gagner le respect de ses aînés. Loin d’être juste un pamphlet contre ce genre de traditions, le film va gagner un aspect naturaliste. La représentation de l’école vétérinaire ne se limite pas à son simple bizutage, et Ducournau ne va pas hésiter à montrer les élèves dans leurs travaux pratiques les moins ragoutants. Couplé à une réalisation très épurée, elle va donner l’impression dans un premier temps d’offrir un témoignage sur l’intérieur de ces écoles. L’initiation au sein de l’école va se dérouler sur toute la durée du long-métrage et va participer à l’éveil de Justine. C’est d’ailleurs au cours de ce bizutage que va se passer un événement déterminant pour la jeune fille.

Un des ses principes sera en effet bafoué, celui de manger de la viande lorsque des secondes années vont l’obliger à goûter à un rein de lapin.  C’est cet élément qui va diriger tout le reste du long métrage et guider la métamorphose de Justine. La cinéaste ne va pas hésiter, à partir de ce point, à instaurer une atmosphère de malaise. Dans les humiliations portées à Justine dans un premier temps, mais surtout dans sa transformation corporelle. Une première manifestation se fera au travers d’une éruption cutanée sur tout le corps de Justine, comme une sorte d’avertissement sur le chemin qu’elle s ‘apprête à emprunter.

Mais la catharsis déclenchée par ce goût à la viande va prendre une plus grande ampleur. Et la séquence de non retour pour Justine sera atteinte après une soirée avec sa sœur, durant laquelle Justine va goûter à la chair humaine. Il est intéressant de souligner les choix de casting de Julia Ducournau pour les deux sœurs, à la fois semblables dans leurs maux mais totalement différentes pour le reste. Alexia la sœur aînée est interprétée par une fantastique Ella Rumpf avec une allure punk, plus masculine, plus féroce. Ducournau a exprimé le souhait d’avoir une actrice carnassière et c’est exactement ce qu’on ressent en voyant le personnage d’Alexia. Cette dualité entre les deux sœurs est l’un des points forts du film en ce qui concerne son traitement des personnages.

L’éveil de Justine et l’abandon de ses vertus caractéristiques sont bien sûr à mettre en parallèle avec un éveil sexuel. Et forcément la scène la plus marquante est celle de la perte de sa virginité . Ce qui est intéressant ici, c’est la conjugaison de ces deux éveils, le point de rencontre entre ses deux besoins pour la chair. La chair au point de vue sexuel mais également au point de vue alimentaire, et c’est également à ce moment que Justine va le plus lutter pour combattre un de ses désirs, en essayant de l’étouffer au profit de l’autre. C’est ici qu’on remarque que Justine fait tout pour surmonter cet instinct qui ne la quittera plus.

Cet appétit pour la viande humaine est un instinct primaire, un genre d’instinct de survie comme si celui-ci était devenu le seul point guidant la vie de Justine. La jeune fille se rend compte de la gravité de son problème et qu’elle devra le réprimer au maximum. La confrontation de cet instinct est d’ailleurs différente chez les deux sœurs car au contraire de Justine, Alexia a pleinement embrassé son destin d’anthropophage. Encore une fois, Ducournau ne va pas hésiter à mettre une couche de malaise dans ces scènes (la séquence de la morgue par exemple).

Il faut dire que tout le long du film, la réalisatrice va donner un aspect très limite à son film ne lésinant pas sur les moyens pour faire ressentir de fortes émotions à son spectateur. Il est donc compréhensible que certaines personnes aient pu faire des malaises. Heureusement, Ducournau joue habilement de tout cela et là où certaines scènes pourraient paraître grotesques et feraient rire (le film est en soit très drôle notamment grâce au sympathique Naït Oufella Rabah, mais jamais à son insu), elle arrive à captiver le spectateur et à le terrifier ou l’abasourdir. La scène finale en est un exemple particulièrement frappant. Sur le papier, on aurait pu trouver cette scène complètement grotesque et hilarante mais la réalisatrice arrive à rendre cette fin intelligente et marquante.

Grave est un premier film ambitieux, revisitant un thème longtemps exploité qu’est celui du passage à l’âge adulte, mais en y apportant cette touche originale. Un film de genre comme le cinéma français en propose malheureusement très peu. Grave est à la fois drôle, malin et borderline, une réussite en somme.

Grave : Bande-Annonce

Grave : Fiche technique

Réalisation : Julia Ducournau
Scénario : Julia Ducournau
Interprétation : Garance Marillier (Justine), Naït Oufella Rabah (Adrien), Ella Rumpf (Alexia), Laurent Lucas (Le père), Joanna Preiss (La mère) …
Directeur de la photographie : Ruben Impens
Montage : Jean-Christophe Bouzy
Compositeur : Jim Williams
Producteur : Jean des Forêts
Sociétés de production : Petit Film, Rouge International, Frakas Productions
Distribution : Wild Bunch
Genre : Drame, épouvante
Durée : 95 minutes
Date de sortie : 15 mars 2017

France, Belgique – 2016

Wolf and Sheep, un film de Shahrbanoo Sadat : Critique

La jeune Shahrbanoo Sadat, en nous immergeant dans ses propres souvenirs d’enfance via un habile mélange de réalisme intimiste et de poésie, apparait comme le renouveau du cinéma afghan.

Synopsis : Dans les régions montagneuses du nord de l’Afghanistan, un petit village vit à l’écart du monde. Les anciens relaient les légendes ancestrales et y font la loi, imposant notamment aux enfants de ne pas fréquenter le sexe opposé. Parmi les jeunes filles, Sediqa est mise à l’écart et victime de railleries. Elle sympathise alors avec Qodrat, un garçon de son âge.

Chroniques arides

Le jour, le loup menace les troupeaux de chèvres ; la nuit, c’est au tour de la sorcière verte de hanter les montagnes du Cachemire. Facile de comprendre que les habitants du village de bergers vivent dans la peur, et que l’autorité religieuse et patriarcale des anciens ne soit à aucun moment remise en cause. Privés d’électricité et d’eau courante, chacun vaque sagement à ses occupations. D’ailleurs, si les garçons s’exercent à la fronde, c’est justement pour chasser ce fameux loup, que l’on ne verra pourtant (presque) jamais. Mais, pour eux, la tradition rend inenvisageable le rapprochement avec ces filles qui pourtant partagent leur zone de jeu, et ce jusqu’à ce que leurs parents ne décident de les marier. A travers les yeux de ces enfants, on suit donc le quotidien austère de ces agriculteurs du Bâmiyân. La réalisation est signée par une femme qui a grandi parmi eux avant de rejoindre la capitale, difficile alors de douter de la véracité de cette peinture montagnarde.

Du fait de leur prohibition, les rapports homme/femmes sont compromis mais restent malgré tout au cœur de toutes les conversations. Le poids des ragots sclérose tout autant les relations au sein de cette communauté hazâra qu’il peut le faire sur nos chers réseaux sociaux. Ce sont d’ailleurs ces on-dits diffamants qui font de Qodrat et Sediqa des marginaux. Le caractère cru des conversations que tiennent aussi bien les jeunes que les adultes brise le cliché de ce que l’on associe à des musulmans obscurantistes peu au fait des choses de la chair. Et pourtant, les règles sont strictes, et rendent maladroits ces propos graveleux, source d’un décalage tantôt drôle, tantôt méprisable. L’amitié naissante entre les deux enfants doit se faire loin des yeux de leurs camarades, comme le serait une histoire d’amour jugée contre-nature. Et pourtant, il ne sera, entre eux, question que d’une affection  dans ce qu’elle peut avoir de plus platonique. C’est cette naïveté au regard de l’interdit transgressé qui va rendre si attendrissantes les scènes réunissant les deux jeunes héros, que la réalisatrice admet être son alter-égo, elle-même ayant autrefois été victime de moqueries humiliantes de la part des autres filles.

Mais au village, on ne parle pas que de mariages arrangés et d’adultère. Le Cachemire est aussi une terre de légendes. Des siècles de tradition orale qui arrivent jusqu’aux oreilles de nos jeunes protagonistes. Le parti-pris de calquer la mise en scène sur leur regard innocent démontre son jusqu’au-boutisme lorsque, au détour de quelques scènes nocturnes, on croise cette fameuse Sorcière Verte, tout droit sortie des plus effrayants contes locaux. Cette rupture franche avec le naturalisme en vigueur dans l’ensemble du film peut choquer, mais n’est finalement que la marque de la volonté de la réalisatrice de rester fidèle aux images qu’elle a gardé de son enfance. Le processus est utilisé de manière plus subtile encore dans la scène où l’un des enfant-berger, accusé d’une douloureuse maladresse, se cache de son père et que l’on voit, à travers ses yeux, ce fameux loup, catalyseur de toutes ses peurs. Cette imagerie enfantine s’ajoute ainsi au contenu des dialogues les plus pudibonds pour exacerber l’universalité de ce qui est dit de ces agriculteurs dont le mode de vie parait pourtant anachronique.

La rugosité du dispositif, limitant souvent l’observation à un certain réalisme documentaire, a pour conséquence directe que le scénario en lui-même se révèle finalement bien pauvre. Il est évidemment passionnant de découvrir les us et coutumes de ces hommes et femmes dont l’unique richesse est leur cheptel de chèvres et l’unique façon de l’afficher est d’en exposer le crottin. Pourtant, le spectateur devra se contenter, comme seul et unique enjeu dramatique, de cette sympathie clandestine entre deux gamins. Wolf and Sheep n’en reste pas moins plein de moments de vie que l’on se plait à partager. Cette si délicate harmonie pastorale va tout de même se maintenir sous nos yeux jusqu’à cette scène de fin, une brutale mais inévitable incursion du monde extérieur dans cette petite communauté repliée sur elle-même qui en vient à remettre en question l’identité des loups et des moutons annoncés par le titre.

Wolf and Sheep : Bande-annonce (VOSTA)

Wolf and Sheep : Fiche techniquewolf-and-sheep-affiche

Réalisation : Shahrbanoo Sadat
Scénario : Shahrbanoo Sadat, Anwar Hashimi
Interprétation: Ali Khan Ataee, Amina Musavi, Masuma Hussaini, Qodratollah Qadiri, Sahar Karimi, Sediqa Rasuli
Image : Virginie Surdej
Son : Sigrid DPA Jensen, Thomas Jæger, Thomas Arent
Montage :  Alexandra Strauss
Production : Katja Adomeit
Distributeur : Pretty Pictures
Festival : Quinzaine des Réalisateurs 2016
Genre : Drame
Durée : 86 minutes
Date de sortie : 30 novembre 2016

Afghanistan, Danemark, France – 2016

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Critique Série : South Park Saisons 1 à 19

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South Park s’empare de l’actualité politique, sociale et culturelle, pour la déformer, et proposer une vision souvent…particulière.

Synopsis : Stan, Kyle, Cartman et Keny sont 4 enfants qui grandissent dans South Park, ville du Colorado qui n’a rien d’une petite ville tranquille, et se retrouve bien souvent le théâtre d’événements hors-normes et de diverses catastrophes.

South Park est une série crée par Trey Parker et Matt Stone, deux étudiants du Colorado. A l’origine un puis deux courts métrages représentant les futurs personnages, ce fut d’abord la Fox qui leur demanda de concevoir une série, avant de la refuser. Et c’est finalement Comedy Central, malgré quelques réticences, qui passa commande.

Des références nombreuses

La série fait beaucoup référence aux films voir aux séries, telle la cassette maudite à rendre à tout prix au vidéoclub (seigneur des anneaux), un délire onirique dans l’univers visuel de Metal Hurlant, et sans oublier la parodie hilarante de Game of Thrones, dans laquelle deux clans s’affrontent et tente de s’allier les différents groupes de l’école.

Dans un univers de l’absurde

Dans South Park, tout se passe à l’envers. Il est plus cool de participer à la chorale que de faire du basket, les mexicains traversent la frontière pour fuir la crise économique et retourner chez eux, les riches dont discriminés, ou encore la théorie du complot du 11 septembre est propagé par le gouvernement lui-même.

Dans South Park, la Terre n’est qu’une téléréalité pour divertir des extra-terrestres vicieux, Jésus forme avec les prophètes d’autres religions une équipe de super-héros, Saddam Hussein veut envahir le Canada et entretient une liaison avec un Diable, Dieu a une tête d’éléphant et le père noël cache une mitrailleuse dans son dos.

La ville doit affronter des calamités diverses, comme une invasion de zombies, de dindes mutantes, de vieillards vindicatifs, ou encore de réfugiés du futur.

Conspirations et événements surnaturelles rythment ainsi la vie des habitants de South Park où il ne serait définitivement pas conseillé de passer ses vacances, ni même de passer tout court.

Et dans cet univers de l’absurde où tout peut arriver, il y a Cartman, le terrible Cartman. Fervent ennemi des juifs, hippies et roux, cet odieux manipulateur hors-pair s’est avéré capable de devenir le leader de pirates somaliens, de rendre folle super Nanny, et carrément de dompter un démon infernal !

Avec ses compagnons Stan, Kyle et Kenny les quatre enfants vivent des aventures hors-normes, au cours desquelles Kenny ne manquera pas de mourir très souvent de causes diverses et parfois très insolites.

Le reste des personnages, enfants comme adultes, n’est pas en reste, que ce soit l’immature Randy, le souffre-douleur Butters, ou le perturbé Garrison, qui ne cessera de changer de préférence sexuelle, et même de sexe…
L’incapacité des enfants à comprendre le monde est souvent source de situations burlesques. Pour autant ces derniers apparaissent bien souvent plus censés que leurs parents, au comportement inapproprié et irrationnel, souvent responsables des calamités qui s’abattent sur la ville. Ainsi la réaction des policiers et autres militaires est souvent disproportionnée, n’importe quel événement anodin est transformé en événement sensationnel, une petite manifestation pouvant être traité comme une émeute générale.

Enfin, la série prend un malin plaisir à égratigner les stars, tel Tom Cruise, Paris Hilton, ou encore Mel Gibson, d’ailleurs tous rassemblés contre la ville dans le 200ième épisode.

Prétexte à une critique acide de notre monde

Des élections à la guerre contre le terrorisme, de la mode au sans gluten à l’écologie, tous les sujets d’actualités y passent. Les épisodes sur Facebook et World of Warcraft sont même devenus cultes.

Un humour qui sert souvent une satire de la société ou de la politique américaine, avec une réflexion incitant à la tolérance sur la religion, l’homosexualité, les handicapés, toutes les minorités diverses. Avec toujours cette volonté de rester neutre, même si pour certains sujets il est toujours possible de questionner l’absence de parti pris (l’écologie par exemple, plus souvent moqué qu’encouragé). Ainsi à propos de la religion, si la série en dénonce souvent les dérives, elle rappelle qu’il y a aussi des bons côtés.

South Park peut justement rebuter par son côté violent et vulgaire, mais ce serait dommage de s’arrêter à cet aspect. La série ne tombe en effet nullement dans la provocation  gratuite, et utilise l’humour, qu’il soit noir ou graveleux, de manière intelligente pour mieux tourner en dérision notre société.

Qui comme la société évolue

Commencé au début par la technique du stop motion avec du papier découpé, les épisodes finissent par être produits grâce à l’animation par ordinateur, ce qui prend nettement moins de temps que les procédés traditionnels de dessin animés. Durant les premières saisons, il faut 3 semaines pour produire un épisode avant sa diffusion. A compter de 2013 avec l’agrandissement de l’équipe, il faut moins d’une semaine. Une façon de procéder qui offre l’avantage de coller au plus près de l’actualité. Parker et Stone font eux-mêmes la voie de la plupart des personnages masculins.

La série aura beaucoup changé depuis ses débuts. Il est loin le temps où Kenny mourrait à chaque épisode (la raison de ses résurrections sera même révélée). Vexé des attaques contre la scientologie, le doubleur du Chef, Isaac Hayes, quitta la série, conduisant à la mort de son personnage.

Au côté provocant des débuts s’est développée une critique toujours plus acéré du système, délaissant quelques running gags qui avaient tant marqués les spectateurs de l’époque (« je vous emmerde et je rentre à ma maison ») pour évoluer sans lasser un public qui a grandi et quitté la cours de récréation.

Mais il y a des éléments qui ne changent pas, les créateurs tiennent en effet à conserver la même identité graphique : 2D, figues géométriques simples et couleurs primaires.

Passant à des saisons courtes de 13 puis 10 épisodes, grâce à son concept autorisant tous les délires, ses sources d’inspiration inépuisable, South Park ne se montre jamais à court d’idées, contrairement à des séries comme les Simpsons qui peuvent peiner à remplir leurs vingtaines d’épisodes par saison.

Malgré un concept parfois poussé trop loin

Toutefois, la série tend parfois à pousser l’absurde trop loin, se lançant dans des délires sans queue ni tête ni point de départ apparent, ce qui fait que l’effet comique tombe alors à plat.

Comme toutes les séries, certains épisodes s’avèrent dispensables et certaines saisons sont  plus inspirées que d’autres. Et bien que la plupart du temps utilisés intelligemment, il arrive que le gore ou le vulgaire ne soient pas toujours bien justifiés.

South Park est une véritable perle d’irrévérence, d’humour caustique et absurde, associée à une critique pertinente sur notre société, toujours sous le prisme de la dérision. Si elle pousse parfois le concept un peu trop loin au risque de ne plus être drôle et de tomber dans le vulgaire, elle reste toujours une référence en la matière, même 19 ans après.

 South Park, saison 19 : Clip promotionnel

 South Park : Fiche Technique

Creation: Trey Parker, Matt Stone
Scénaristes : Trey Parker, Matt Stone, Pam Brady, Nancy Pimental, Norman Lear
Doublage (VO) : Trey Parker, Matt Stone, Isaac Hayes
Production: Trey Parker, Matt Stone, Anne Garefino
Musique : Primus
Chaîne d’origine: Comedy Central
Genre: Animation, comédie
Format : 263 épisodes de 20 minutes sur 19 saisons
Réseau de diffusion : Canal +, Comedie!, Jimmy, Game One
Etats-Unis – 1997

 

Radin !, un film de Fred Cavayé : Critique

On ne sait pas trop comment aborder Radin!. La bande-annonce nous le vend comme une comédie, portée par Dany Boon, avec la complicité de Laurence Arné.

Synopsis : François Gautier est radin. Et pas qu’un peu. Il se nourrit essentiellement de riz et de demi-steak hachés, conserve des sauces de 2006, refuse de dépenser le moindre centime qui ne serait pas vital (et encore.) Jusqu’à ce qu’une jeune fille, Laura, débarque chez lui en lui annonçant être sa fille.

Et c’est ce que s’amuse à nous faire croire le film pendant toute la première partie. Dès le début, la dispute des parents donne le ton. Puis les blagues s’enchaînent, tournant essentiellement autour de la radinerie du personnage principal. François Gautier est ici réduit à un seul trait qui le caractérise, un peu comme le faisait déjà Molière, avec son Harpagon, son Tartuffe et bien sûr, son Avare. Petit problème cependant : chez le maître comique, les personnages sont drôles parce qu’ils sont enfermés dans leur défaut. Dans Radin!, ce n’est pas le cas. Bien au contraire, le personnage de Dany Boon est très vite identifié en victime, ce qui prête plus à la pitié qu’au rire. Ce triste sentiment se trouve d’ailleurs cristallisé par cette réplique de Laurence Arné, que l’on pourrait presque appliquer au film « Mais arrête, c’est pas drôle, tu vois bien qu’il est bouleversé. »

Mais le film ne n’arrête pas là et continue dans une seconde partie où on ne rigole plus de la réaction de Dany Boon face au quotidien, mais des conséquences de ses actes. Un des gros problèmes de Radin! est l’absence de scénario cohérent. Ce n’est qu’une suite de sketchs qui s’enchaînent sans réel lien, si ce n’est la récurrence des personnages. Au bout d’une heure quinze, le spectateur ne sait toujours pas où le film veut vraiment l’emmener. Mais on sait que dans cette histoire, il faut que le radin découvre qu’il faut être gentil et donner (notez au passage la morale simpliste au possible). Pour venir à bout de ce François Gautier, pingre dans toutes les situations possibles, les scénaristes Nicolas Tuche et Laurent Turner placent le personnage au pied du mur en un coup de baguette magique avec la situation suivante (spoil) : « En fait, depuis le début, sa fille elle est malade et y’a que son père qui peut lui donner un organe pour la sauver ». Sérieusement.

Il semblerait que la seule chose qui puisse sauver le spectateur de l’ennui soit son rapport subjectif à la persona de Dany Boon. Toutefois, il faut noter que Laurence Arné (Working Girlsa un style de jeu qui fonctionne assez bien, là ou par contre Noémie Schmidt surjoue à fond (mais ne lui en tenons pas rigueur, son rôle était de toute façon mal écrit) et Patrick Ridremont en fait trois tonnes. Reste le plus étonnant : les références cinématographiques. Mais encore une fois, ça ne marche pas du tout car elles sont mal exploitées. Tout le personnage de Dany Boon, mis à part sa radinerie, fait référence au personnage de Pierre Richard dans Le Grand Blond avec une Chaussure Noire : ils sont tous deux violonistes dans un orchestre, et jouent le même air. Mais cela s’arrête là. L’autre grosse référence est celle à Shining, où Dany Boon imite le moment emblématique où Jack Nicholson a sa tête dans la porte. Cela fait rire le cinéphile sur le coup, peut-être, mais quel dommage que ce ne soit pas exploité plus que ça. Il aurait fallu que le film entier soit fait de citations parodiques dans ce cas (comme peut l’être Astérix et Obélix Mission Cléopâtre pour vous donner une idée.)

Radin! et Dany Boon ne vont pas redonner des points à la comédie française. Il faudrait pour cela élever un peu plus le niveau.

Radin! : Bande-annonce

Radin! : Fiche Technique

Réalisation : Fred Cavayé
Scénario : Nicolas Cuche et Laurent Turner, sur une idée originale de Olivier Dazat, adapté par Fred Cavayé
Interprétation : Dany Boon (François Gautier), Laurence Arné (Valérie), Noémie Schmidt (Laura), Patrick Ridremont (Cédric), …
Photographie : Laurent Dailland
Montage : Yann Malcor
Production : Patrice Arrat
Sociétés de production : TF1 Films et Mars Films
Genre : comédie
Durée : 89 minutes
Dates de sortie : 28 septembre 2016

France – 2016

 

Interview: Christophe Deroo, réalisateur du film Nemesis (Sam Was Here)

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Interview : Christophe Deroo, réalisateur, et Katya Mokolo, productrice, du film Nemesis (Sam Was Here en VO).

A l’occasion de l’Étrange Festival, nous avons pu rencontrer l’équipe de l’un des rares films français en compétition, l’énigmatique Nemesis, réalisé par Christophe Deroo et produit par Katya Mokolo. L’occasion de discuter avec eux de la genèse de ce long-métrage pour le moins atypique dans le paysage de la production cinématographique hexagonale, bien connue pour être réticente au cinéma de genre.

Christophe, à l’origine tu étais uniquement spectateur à l’Étrange Festival, puis tu as commencé à faire des courts-métrages. Comment en es-tu arrivé à faire un long-métrage?

Christophe Deroo : A la base, j’ai toujours voulu être réalisateur, je voulais même faire des dessins-animés, et au bout d’un moment si on veut être réalisateur, il faut faire des films. On a commencé à faire des courts-métrages avec Katya à la production. On a travaillé et ça ne s’est pas fait sans difficulté parce que le cinéma de genre, même dans le court-métrage, est un peu compliqué à produire en France. Donc, on a eu l’occasion d’aller à l’étranger : au Japon, aux États-Unis… Est arrivé un moment où, quand on a commencé à budgétiser un nouveau court-métrage et que ça s’élevait à un peu plus de 20 000 €, Katya m’a dit que mettre encore de l’argent dans un court-métrage, c’était de l’argent perdu, qu’il valait mieux mettre 20 000 de plus et faire un long. L’idée du long-métrage vient de là, de vouloir faire un film sans passer par le cercle de financement classique, parce que c’est compliqué et que le cinéma de genre est mal perçu, comme si ce n’était pas très sérieux.

Donc le scénario de Nemesis, c’était à l’origine un court que tu as transformé en long, c’est ça?

Christophe Deroo : Oui, c’est même un court-métrage qu’on a tourné. Ça s’appelle Polaris, on l’a tourné aux États-Unis, et même si ce n’était pas encore tout à fait Sam was here, on sentait bien la matrice du projet. Je suis revenu sur cette histoire parce que, dans le court, je n’ai pas pu dire tout ce que je voulais dire, et c’était quelque chose de relativement simple, avec un seul personnage… enfin simple en terme de production, certainement pas d’un point de vue narratif ! Un gars tout seul dans le désert, il n’y a pas besoin de millions d’euros pour le financer, donc on s’est dit avec Katya qu’on allait développer ça et -parce qu’il faut travailler pour survivre- on a envoyé des lettres à des boites de prod. On a eu la chance que les gars de Vixens nous répondent  et nous soutiennent.

Et le fait que le film se passe aux États-Unis, c’est uniquement une question de restriction budgétaire ou est-ce que c’était dans le scénario dès le début?

Christophe Deroo : Ça pourrait se passer un peu où on veut, sauf que les seuls qui ont répondu présents sont des producteurs exécutifs aux États-Unis, Creative Artists Agency, qui nous ont soutenus en nous proposant un comédien. A partir de là, ça s’est fait très vite par rapport à l’inertie ici. Ce que j’explique assez souvent c’est que je ne vais pas aux Etats-Unis par dogme, ni même parce que je préfère le cinéma américain, mais juste parce que quand vous avez envie de faire un film et c’est là-bas qu’on vous dit OK. Je ne vais pas non plus refuser par principe alors que la France n’est pas réactive. A partir de là, on adapte le scénario au lieu de tournage. C’est exactement la même logique pour le court-métrage qu’on a fait au Japon : j’avais demandé et on m’a tout de suite répondu. C’est différent de l’espèce de silence qu’il y a ici.

 

Les thématiques de l’asservissement aux médias et la peur de l’autre qu’on retrouve dans ton film, ça aurait tout aussi bien marché dans la France d’aujourd’hui, c’est même plus que jamais d’actualité.

Christophe Deroo : Je suis content que tu l’aies perçu, parce que c’est le sous-texte que j’ai voulu faire passer au-delà de signer un thriller psychologique. C’est au-delà des États-Unis qu’il y a quelque chose dans les médias, et même sur Internet, qui ressemble de plus en plus à des gens qui viennent et jettent leurs pics de rage comme le fait le show d’Eddy dans le film. Et leur accumulation superposée, ça devient une véritable boule de haine, représentée par cette lumière rouge. C’est ce que je voulais dire dans le film : quand je suis sur les forums ou devant les médias, j’ai l’impression d’assister à des débats de valeurs, complètement déliés d’éléments factuels et vérifiables. Les gens peuvent penser ce qu’ils veulent mais ils ont du mal à remonter à la source. C’est ce qui arrive à Eddy, qui n’a pas le moral et s’en prend alors à quelqu’un qui, peut-être, n’a rien fait.

« Peut-être », c’est là toute la question qui peut donner un sens différent au film.

Christophe Deroo : Exactement, je voulais quand même rester dans la nuance. Le personnage de Sam n’est pas non plus irréprochable puisque, lui-même, se met à tuer des gens à un moment. Je tenais à installer ce doute, au-delà du délire mental, de savoir si il est coupable ou pas. Le sous-texte est là, de dire qu’il y a quelque chose d’étrange aujourd’hui, que le harcèlement sur Internet ou dans les médias c’est comme si vous voyiez quelqu’un se faire tabasser par 10 autres gars et que vous vous disiez « tiens, je vais aller lui donner un petit coup de pied ». (rires) Je voulais parler de ce malaise, et pour ça il y a dans le film des phrases volontairement drôles alors que la finalité est terrible. Chacun y va de son petit commentaire, se moque des gens, ou même les accuse dans les médias. On a l’impression que c’est trois fois rien mais à un moment, ça devient énorme, comme pour Sam.

Tu as dit avoir tourné ton film en douze jours. Je tenais du coup à rassurer les lecteurs en leur disant que ce n’est pas un film bâclé, car c’est ce qu’on peut craindre quand on entend de tels propos. Il a sûrement dû vous falloir de sacrées préparations en amont.

C : Les douze jours se sont imposés par rapport au budget, qui est resté très bas. C’était 12 jours ou rien. Comme j’ai été chef opérateur, que j’ai fait beaucoup de montage, j’ai pu bien préparer mon découpage pour qu’au moment du tournage on n’ait pas trop à réfléchir. Il a fallu s’en tenir au planning, et je me disais que je devais me faire confiance pour ne pas perdre du temps à douter. C’est du stress, mais sur le plateau j’aime bien tourner malgré les ennuis. Je trouve ça toujours marrant.

Je ne te sens pas convaincue Katya !

Katya Mokolo : (rires) Non, parce que c’est nous qui souffrions derrière ! Là, j’étais directrice de production, en plus de productrice, donc mon boulot c’était de lui fournir ce qu’il fallait pour qu’il puisse faire ce qu’il avait à faire sans obstacle, et c’est pas facile quand on tourne dans un pays qui a des règles de tournage différentes des nôtres. Mais c’est vrai que Christophe adore tourner. Sur un plateau, quand n’importe quel autre réalisateur irait pleurer dans un coin, lui il est à fond et il s’amuse.

Christophe Deroo : C’est sûr qu’on a eu pas mal de problèmes, mais je crois en ma faculté d’adaptation et en l’équipe qui est venue avec nous. Je me souviens d’un matin, où je n’étais même pas encore sorti du camion, que déjà Katya m’assommait de problèmes, j’ai dû lui demander d’attendre le temps du trajet que j’y réfléchisse. Il y a quelque chose de stimulant, c’est une vraie gageure. La plus grosse difficulté était de se battre contre le temps, je ne pouvais pas me permettre d’aller aux toilettes ou de prendre une pause déjeuner, on enquillait entre 35 et 40 plans par jour. Quand on est retournés sur Los Angeles, je me suis écroulé, je n’en pouvais plus.

Et avec les techniciens et les acteurs, il n’a pas fallu faire de répétitions?

Christophe Deroo : L’acteur principal, on l’a choisi pour ça, même si, physiquement, il ne correspondait pas à ce qu’on cherchait au début. Je pensais à quelqu’un de plus chétif, qui ait l’air plus fragile, mais quand j’ai vu Rusty (Joiner), c’était clairement le plus motivé et le meilleur. J’ai rapidement occulté le physique pour prendre celui qui jouait le mieux. On allait quand même le voir 1h15 à l’écran. Et il était si volontaire que je savais qu’il n’aurait pas d’exigences sur le tournage.
Et les membres de l’équipe technique, je les ai fait souffrir physiquement avec ce rythme un peu dur, mais ça s’est bien passé parce qu’ils étaient vraiment motivés par le projet. Mais comme moi-même j’ai été chef opérateur, je comprenais les problèmes qu’ils avaient, et parfois j’avais la solution parce que -à l’époque- j’avais même plus d’expérience que mon chef opérateur, donc on s’est bien compris. Je suis très à l’aise avec la technique : au lieu de demander un plan large, je disais tout de suite où placer telle caméra, avec telle profondeur de champs et telle ouverture de diaphragme… C’est tout ça qui a fait que ça a été possible. Il n’y avait pas de place pour le doute.

Katya Mokolo : Pour rebondir sur la préparation du planning, on est arrivés 15 jours avant le tournage, on a passé une semaine à chercher les lieux de tournage, et une fois qu’on s’était fait une idée, l’équipe technique est arrivée. Avec eux, on a refait le tour de tous les décors avec la caméra et on a juste fait des captures d’écran des axes de caméras mais on n’avait pas le temps de répéter toutes les scènes. Comme on ne pouvait pas avoir de story-board et que Christophe travaille beaucoup avec des plans au sol, on s’était juste fait des listes du matériel qu’il faudrait pour éviter la moindre dépense en plus, c’était ric-rac. Par exemple, on avait peu de projecteurs, pour la lumière. En gros, on déshabillait Pierre pour habiller Paul à chaque prise. Le plan de travail a été pensé comme ça.

On a fait en sorte que dans l’équipe, ce ne soit que des jeunes dont c’était le premier long-métrage, et donc pour tout le monde, c’était une aventure géniale. Faire un long-métrage aux États-Unis, c’était un rêve, du coup ils étaient 100 fois plus motivés qu’un mec hyper calé qui nous aurait ralentis à nous dire comment faire. D’autant qu’on n’était pas dans les meilleures conditions, on dormait dans des hôtels de putes à crack tous les soirs, je pensais même qu’on allait se prendre un coup de couteau à chaque fois qu’on rentrait le soir avec le matos. (rires)

Et j’avais pensé à la scène de baston entre Sam et le flic, qui est assez chorégraphiée : il a sûrement fallu la répéter.

Christophe Deroo : Ça va paraître improbable mais les deux bastons se passent dans des lieux qui n’étaient pas prévus à la base donc je les ai chorégraphiées sur place, le jour même. Il y a eu pas mal d’adaptation puisque dans le script ça ne devait même pas se passer dans une caravane, mais dans d’autres endroits que l’on n’a pas pu avoir parce que les gens nous demandaient beaucoup trop d’argent. La chance qu’on a eue c’est que Rusty avait fait un peu de cascades donc il était opé pour tenter des choses. Par exemple, le coup des fourchettes au plafond, on les a trouvées sur les lieux. J’ai trouvé ça bizarre mais je me suis dit que ce serait marrant à garder donc j’ai demandé au comédien si ça le gênait qu’on le fracasse contre le plafond et on a filmé ça.

Et parmi tes influences, je sais que certains festivaliers ont vu du Dupieux, d’autres ont vu du Nolan. Quelles sont tes références?

Christophe Deroo : D’abord, pour l’ambiance c’est bien sûr Twilight Zone! Parmi les réalisateurs je suis très influencé par John Carpenter dont j’aime beaucoup le sens du cadre et la carrière, parce qu’il n’avait pas toujours d’argent mais trouvait toujours des bidouilles. Christopher Nolan, j’apprécie son esthétique. Quant à Dupieux, c’est étonnant, parce qu’on a les producteurs exécutifs de Rubber qui nous ont aidés à trouver les décors pour pas chers. Ce n’est pas quelqu’un que je connais personnellement mais je comprends qu’on puisse penser au coté étrange et aux décors désertiques de ses films. Après, il y a Sam Raimi, pour l’humour un peu méchant qu’il réussit à placer. Et bien sûr David Lynch, j’aime que ses intrigues soient assez simples mais pleines de tiroirs, et que ça en vienne à toucher au rêve. J’ai voulu faire ça pour Nemesis, avec l’idée que quand le film soit fini, il reste avec vous, que l’on continue à penser à cette fin ouverte. C’est quelque chose que j’aime bien, même si je ne sais pas si c’est bien ou mal… mais je tente, je n’ai pas de pression financière donc c’est le moment pour expérimenter des choses. Dans un an, j’aurai plus de recul, peut-être que je me rendrai compte que ça ne marche pas.

Et en ce moment, vous avez d’autres projets en cours ? 

Christophe Deroo : Oui, on bosse sur deux films qui devraient se faire, et même un troisième qui commence à pointer le bout de son nez. J’aimerais bien retourner poser ma caméra au Japon, mais je travaille aussi sur du Lovecraft, qui est un auteur que j’adore.

C’est souvent casse-gueule les adaptions de Lovecraft !

Christophe Deroo : Oui, mais je pense que c’est parce qu’on veut tout faire voir, alors que quand je lis Lovecraft, je ne vois pas tout. Je suis sûr qu’on peut en faire quelque chose au budget maîtrisé sans avoir une grosse bébête à tentacules qui détruise les bâtiments. On est en train de penser à tourner au Canada la nouvelle « Par-delà le mur du sommeil » qui se passe dans les montagnes. L’autre projet qu’on me propose ce serait un polar un peu musclé dans les milieux de la drogue à la Réunion. Ce serait une production 100% française, donc je répète que je ne tiens pas absolument à travailler aux États-Unis. Hollywood ne me fait plus autant rêver que quand j’étais ado…

Donc si demain tu avais des propositions là-bas, tu y réfléchirais à deux fois?

Christophe Deroo : C’est sûr que si on me demande de faire Tortues Ninja 4… (rires) Même si j’adore les Tortues Ninja, ça m’étonnerait qu’on me laisse faire comme j’en ai envie, c’est ça le truc. Je crois beaucoup au cinéma indépendant, et la liberté qui va avec, mais je suis sûr que ça existe, les blockbusters qui peuvent marcher et être intelligents. Je pense à Terminator 2 qui a un bon scénario et qui peut être regardé par tous, pas seulement par les jeunes. On veut nous faire croire que c’est incompatible, c’est à cause de cette déliquescence qu’Hollywood ne me fait plus rêver.

 

Narcos saison 2, une série de Chris Brancato : Critique

On avait découvert à travers la première saison de Narcos, un Pablo Escobar puissant, à la tête d’une fortune immense et prospère. Père et frère du peuple, homme respecté aussi bien de ses amis que des ses ennemis, rien ne semblait présager la défaite, si ce n’est le caractère auto-destructeur du narco-trafiquant.

Synopsis : Au début des années 80, l’agent Steve Murphy, de la DEA (la brigade des stups américaine), est envoyé en Colombie pour tenter d’enrayer le trafic de cocaïne qui se déverse aux Etats-Unis. Là, il va être confronté à Pablo Escobar, le plus important des trafiquants.

Jeux de pouvoir

Les choses se précisent dans cette Saison 2 qui sonne le glas, annonçant la chute d’un empire et de son empereur. Le pouvoir change de main et Pablo Escobar scelle lui-même les barreaux de sa cage dorée, entraînant avec lui alliés, femme et enfants. Après avoir assisté à la montée au pouvoir d’un homme sans failles, voilà que l’on contemple sa déchéance jusqu’à une mort lente et douloureuse.

Dans cette nouvelle partie, suite directe de la Saison 1, Pablo se fait de nouveaux ennemis. Il avait déjà les autorités américaines et colombiennes à ses trousses, voilà qu’il s’attire maintenant les foudres vengeresses d’anciens camarades, ainsi que celles du Cartel de Cali, bien décidé à destituer le roi pour prendre sa place. De nouveaux personnages sont introduits et la guerre reprend de plus belle.

Mais les choses ne sont jamais simples. Pablo n’a pas dit son dernier mot et les conséquences de cette chasse à l’homme seront terribles. Le truand le plus recherché de Colombie livre plusieurs facettes de sa personnalité jusque là inconnues ou seulement effleurées, qui en plus de l’écriture, passent par la transformation physique du personnage. Narco-trafiquant, meurtrier, homme politique, dans cette saison, c’est l’humain qui est mis à l’honneur. L’homme derrière l’empire, le mari, le père, l’homme blessé, meurtri, désespéré.

Le spectateur entre progressivement dans l’intimité de Pablo Escobar et de celle de sa famille. Tata, la jolie femme de Pablo dont on avait pu faire la connaissance dans la première saison, prend davantage d’importance et de place dans la série. Un rôle que l’actrice campe à merveille, entre dévotion absolue envers son tendre époux et crainte. La peur de perdre l’autre est très forte et l’intrigue réside principalement dans cette question : jusqu’où est-on capable d’aller pour ceux qu’on aime ?

Le thème de la confiance est particulièrement présent dans cette nouvelle saison, aussi bien du côté de la famille Escobar que dans le duo Murphy / Peña.

Starsky et Hutch, c’est fini ?

L’histoire de la traque de Pablo Escobar est racontée du point de vue de l’agent Steve Murphy, personnage principal de la série. Pour rappel, il était envoyé au début de la première saison en Colombie par la DEA, pour mettre un terme au marché de la cocaïne. Sur place, il faisait équipe avec l’agent Peña et le duo était finalement devenu inséparable. Tant, que les personnages étaient devenus indissociables et l’agent Peña suivait Murphy comme son ombre. 

Certainement conscients du charisme de l’interprète de Oberyn Martell dans la Saison 4 de Game Of Trones, Pedro Pascal, et de l’intérêt des spectateurs pour son personnage, les scénaristes ont décidé de faire de Javier Peña, un protagoniste fard de la deuxième saison. Ce dernier délaisse peu à peu son partenaire pour exister par lui-même et nous offrir une performance à la hauteur de nos attentes. Au programme, manigances et remises en question.

Murphy se retrouve quand à lui confronté à quelques situations épineuses qui nous font tantôt rire, tantôt verser une petite larme. Il faut dire que nos deux héros en bavent et que l’on a déjà eu une saison entière pour s’y attacher. Et puis, depuis le temps qu’ils pourchassent Escobar, on aimerait bien qu’ils y parviennent tout de même.

Une série multi-faces

Vous l’avez certainement compris, si vous avez envie de rire, Narcos n’est définitivement pas une série pour vous. En revanche, en plus d’être un réussite sur le plan cinématographique et scénaristique, elle est un formidable puits de culture. Historiquement parlant bien entendu, mais également sur le plan politique, sociologique et culturel.

En plus de parler espagnol, les personnages se déplacent de quartiers en quartiers, passant de la ville à la campagne, offrant un aperçu du paysage colombien dans ce qu’il a de plus beau et de plus terrible. De la richesse la plus colossale à la pauvreté la plus misérable, la série nous plonge au coeur d’une mixité environnementale et sociale.

Narcos ne se résume pas à de la violence, des attentats et des exécutions. Oui, il y en a, mais rien n’est jamais gratuit. Tout ce que la série nous montre sert à la compréhension des situations et des personnages. Elle ne se veut jamais manichéenne et le prouve en dénonçant à la fois les travers des trafiquants, certes, mais également du gouvernement et des autorités, de la société toute entière. Rien n’est tout blanc ou tout noir. Le plus loyal des hommes peut se révéler lâche, ou au contraire, celui qui paraissait l’être se montrera brave dans ses derniers instants. Même les actes de Pablo Escobar les plus effroyables et amoraux, sont en réalité le fruit de convictions qu’il croit justes.

Opération marketing

Comment parvenir à rendre une série palpitante quand le spectateur s’attend déjà plus ou moins à la fin ? Réponse : en faire son fond de commerce bien sûr.

Oui, Pablo Escobar meurt, c’est la vérité et la série ne nous fera pas gober le contraire. D’ailleurs, ce n’est pas son intention. La série raconte les faits tels qu’ils se sont plus ou moins produits, archives à l’appui. Comme nous avions déjà pu le remarquer dans la première saison, la fiction est ponctuée d’apparitions de personnages historiques. Un procédé qui aurait pu enlever à l’œuvre tout crédibilité mais qui au contraire lui en donne. On croit à ce que l’on voit, parce qu’on a la preuve en images que les événements que l’on nous raconte se sont bel et bien déroulés, ce qui les rend encore plus terrifiants.

Mais alors, si on sait à l’avance comment l’histoire va se terminer, à quoi bon regarder jusqu’au bout ? Déjà, parce que la série est incroyablement bien filmée, mise en scène et interprétée. Ensuite, parce que la production a eu l’idée brillante d’en faire son point fort, une stratégie marketing qui passe notamment par les affiches publicitaires de la série, sur lesquelles on peut lire « Pablo Escobar 1949-1993 » ou encore « The hunt for Pablo is on » « La chasse contre Pablo est lancée ».

Peu de séries parient sur le biopic. Certaines le font bien, comme Borgia ou Les Tudors, mais peu d’entre elles sont aussi jouissives et scandaleuses. Narcos a pris un virage à 180° et rien ne semble plus pouvoir arrêter ce phénomène qui rafle tout sur son passage, dont deux nominations aux Golden Globes 2016 pour la Meilleure série télévisée dramatique et le Meilleur acteur dans une série télévisée dramatique pour Wagner Moura, l’interprète émérite de Pablo Escobar. 

Narcos est une série explosive, dans tous les sens du terme, à côté de laquelle il serait fort dommage de passer et presque impossible tant elle fait du bruit. Cette deuxième saison conclut parfaitement la première dans une homogénéité assez rare pour être soulignée.

Après deux saisons formidablement menées sur tous les plans et face au succès incontesté de ce petit bijou, la production rempile pour une troisième, dont la sortie est prévue pour l’année prochaine. Une excellente motivation pour travailler un peu son espagnol et parfaire sa culture politique, historique et cinématographique. Rien que ça. Face à tant de jolies promesses (tenues qui plus est), on ne peut que s’incliner et dire!

Narcos : Fiche technique

Création : Chris Brancato, Eric Newman et Carlo Bernard
Réalisation : Andrés Baiz, Joseph Kubota Wladyka, Gerardo Naranjo, José Padilha, Batan Silva
Scénario : T.J Brady, Steve Lightfoot, Curtis Gwinn
Interprétation : Wagner Moura (Pablo Escobar), Boyd Holbrook (Steve Murphy), Pedro Pascal (Javier Peña), Raul Mendez (Cesar Gaviria), Maurice Compte (Carrillo), Paulina Gaitan (Tata Escobar), Diego Catano (La Quica), Bruno Bichir (Fernando Duque), Alberto Ammann (Pacho Herrera), Cristina Umaña (Judy Moncada), Joanna Christie (Connie Murphy), Damian Alcazar (Gilberto Orejuela)
Martina Garcia (Maritza) Photographie : Mauricio Vidal, Lula Carvalho, Adrian Teijido
Décors : Camila Arocha
Montage : Leo Trombetta, Matthew Colonna, Luis Carballar, Victor Du Bois
Musique : Pedro Bromfman (chanson du générique : Tuyo, de Rodrigo Amarante)
Production : Chris Brancato, Eric Newman, Doug Miro et José Padilha
Sociétés de production : Gaumont International Productions
Distribution : Netflix
Genre : thriller, drame, biopic
Nombre d’épisodes de la saison 2 : 10
Durée d’un épisode : 50 minutes

Sortie : 2 septembre 2016

Auteur : Yael Calvo

 

This Is Us, une série de Dan Fogelman : Critique du pilote

Synopsis : Selon Wikipédia, en moyenne 18 millions d’êtres humains partagent le même jour d’anniversaire à travers le monde. Mais il existe une famille, dispatchée entre New York et Los Angeles, dont quatre des membres sont nés le même jour ! Voici leur histoire drôle et émouvante…

Un tiens vaut mieux que trois tu l’auras

Diffusée le 20 septembre 2016, cette nouvelle série de Dan Fogelman (Raiponse, Crazy Stupid Love), créateur de deux sitcoms – Like Family, sur la cohabitation de deux familles, noire et blanche, au sein d’une même maison (qui n’a pas duré plus d’une saison) et The Neighbors sur une autre forme de promiscuité aux relents science-fictionnels , a effectué un des meilleurs scores de NBC à ce créneau horaire depuis avril 2010. En effet, en attirant plus de 10 millions de curieux sur la case de 9h, le drama a su directement trouver son public, incitant la network a commander une saison entière de 18 épisodes (5 de plus que prévu au départ). Il faut certes autant se méfier des audiences que des reviews promotionnels presse, mais pour peu que l’on se penche sur le chaudron, on tombe dedans ! Porté par Milo Ventimiglia (Heroes, Chosen, Whispers), Justin Hartley (Smallville, Les Feux de l’amour), Chrissy Metz et Sterling K. Brown (Emmy du meilleur second rôle dans mini-série ou téléfilm pour American Crime Story), le drama cible l’intimité et les ambitions socio-professionnelles. En France, il n’y a encore aucun diffuseur d’annoncé, bien que le groupe M6 détienne le droit de premier regard sur celui-ci. Comment le show peut-il à la fois détoner, émouvoir et surprendre ?

La première impression n’est pas souvent la bonne. Édulcorée et sirupeuse, la série par son trailer (plus de 60 millions de vues en comptant réseaux sociaux et Youtube!) et les « on-dits » ne semble pas être un coup de cœur soudain. Et pourtant, au vue du pilote de 45 minutes, le proverbe « Il ne faut pas juger un livre à sa couverture » sonne comme un euphémisme. En citant l’encyclopédie participative Wiki, le synopsis de This Is Us spoile en 3 lignes une bonne partie de la surprise. A la manière d’une bougie sur un gâteau, la flamme oscille faiblement pour terminer puissante et droite. En démarrant sur l’anniversaire, la puce à l’oreille est censée s’extraire du pavillon et pourtant, heureusement, on ne cerne pas ce qui se cache derrière cette mise en scène poétique et sincère. Seuls les individualités crèvent l’écran comme un clou sur un mur de papier peint. Nous suivons Jack et Rebecca qui attendent des triplés. Plaisir des yeux sur le corps presque nu de l’acteur Milo et regards attendris sur le ventre rond de la mère. Peut-être à cause du matelas molletonné ou de la lumière timide et rassurante qui transperce la fenêtre. Ils représentent un noyau à venir, deux symboles universels, paternel et maternel. Puis un autre noyau éclot, une autre famille, noire. Et finalement un troisième, un frère et une sœur…

La voix réconfortante et emplie de nostalgie de Sufjan Stevens ouvre après quelques notes au banjo. Son titre « Death With Dignity » est une ode à la vie, malgré les consonances douloureuses, voire mélancoliques de son dernier album dont est issue la présente chanson (Carrie & Lowell). Chacun se concentre sur une direction. Kate et son obésité rencontre Toby à une réunion de boulimiques anonymes. Kevin est une star au physique d’éphèbe d’une sitcom familiale et pseudo néo-féministe intitulée « The New Nanny». L’envers du décor avec public sur estrade et chauffeur de salle et les  murs en carton pâte symbolisent le fard que l’on quitte, les lumières éteintes. Puis Randall, enfant adopté et père comblé de deux petites filles aux caractères opposés (la scène de football est d’une tendresse sans égal), retrouve son géniteur. Les connexions se font progressivement telle une fleur en printemps, en dépit de l’hiver diégétique. Soleil bas, intérieur cosy ou hôpital aux lumières chaudes. Tout est fait pour toucher le poumon (afin d’éviter la répétition à cœur, ZUT c’est dit) ou n’importe quel organe noble. A ce stade de l’émotion, on ne fait plus la distinction entre le trivial et l’aristocrate. On subit, voilà tout. Si la ficelle est certes quelque peu démonstrative, la marionnette prend vie et le geste est admirable. Pinocchio n’est devenu qu’un petit garçon par l’entremise d’une certaine magie. Ici, la magie subtilise le non-dit à l’empathie. En d’autres termes, ce que l’on ne nous dit pas n’apparaît pas être un mensonge par omission, mais une véritable déclaration d’amour. Le spectateur comprend l’universalité cachée derrière ce cheval de Troie, et pourtant au mépris d’un certain implicite, on finit par être plongé en nous-même. Les plus sériephiles reconnaîtront Gerald McRaney, un vieux de la vieille du petit écran comme on dit (House of Cards, Agent X, Longmire dernièrement), dans la peau du médecin affable au proverbe du citron.

This is us ne changera pas les imperméables et cruels au cœur de pierre (quoique), mais a le mérite et l’honneur incommensurable de transformer le superficiel et l’artifice lisse hollywoodien en matière personnelle plus intelligente que ce qui se dégage des téléfilms à trop bons sentiments quand viennent les fêtes de fin d’année sur Hallmark Channel. Il y reste encore cependant des traces un peu trop parfaites qui salissent le tableau intemporel aux ombres existentielles. Des belles paroles, des bons choix excessivement directs et des épaules sur-attentives qui font dériver, sans aucun danger, vers le soap familial indie folk.

This Is Us : Fiche Technique

Créateur : Dan Fogelman
Réalisation : Glenn Ficarra, Ken Olin, John Requa
Scénario : Dan Fogelman, Kay Oyegun, Aurin Squire, Joe Lawson
Interprétation : Milo Ventimiglia (Jack), Mandy Moore (Rebecca), Sterling K. Brown (Randall), Chrissy Metz (Kate), Justin Hartley (Kevin), Susan Kelechi Watson (Beth), Chris Sullivan (Toby), Chris Sullivan (William Hill), Alan Thick (son propre rôle), Gerald McRaney (Dr. Katowsky)
Image : Brett Pawlak, Yasu Tanida
Musique : Siddhartha Khosla
Production : Glenn Ficarra, Dan Fogelman, Charlie Gogolak, John Requa, Jess Rosenthal, Ken Olin, Donald Todd …
Genre : Dramédie
Format : 9 épisodes (pour l’instant) de 45 minutes + 9 autres commandés
Chaine d’origine : NBC
Diffusion aux USA : Depuis le 20 septembre 2016

Etats-Unis – 2016

Morgane, un film de Luke Scott : Critique

Alors qu’il s’occupe de la post-production de Prometheus 2 (désormais connu sous le titre d’Alien : Covenant) et de la mise en chantier de Blade Runner 2 avec Denis Villeneuve, Ridley Scott a su trouver le temps pour lancer son deuxième fils Luke sur le devant de la scène. Et contrairement à son frère Jake (Welcome to the Rileys), il faut bien avouer que le rejeton se montre assez ambitieux en s’attaquant tout bonnement à un thriller de science-fiction. Reste à savoir si le talent de metteur en scène propre à Ridley Scott se transmet au fil des générations. Et après avoir vu Morgane, une réponse négative vous paraîtra somme toute évidente.

Synopsis : Consultante en gestion du risque, Lee Weathers est envoyée dans un lieu isolé et tenu secret pour enquêter sur un événement terrifiant qui s’y est déroulé. On lui présente alors Morgane, à l’origine de l’accident, une jeune fille apparemment innocente qui porte en elle la promesse du progrès scientifique. À moins qu’elle ne se révèle être au contraire une menace incontrôlable...

Un film prétentieux pour rien 

Mais il faut bien admettre que même le papa d’Alien et de Gladiator a déjà révélé ses limites au cours de sa filmographie, démontrant qu’il est un très grand réalisateur ayant toutefois besoin d’un bon scénario pour livrer un film tenant la route. Avec Morgane, Luke Scott semble malheureusement se plier à la même logique, ne faisant que mettre en images une histoire qui en décevra plus d’un. Sur le papier, le long-métrage s’annonce prometteur, psychologique et complexe. Il suffira cependant d’un simple visionnage de la bande-annonce pour se rendre compte que malgré cela, Morgane n’a franchement rien d’original. Et pour cause, le film se présente comme un ersatz de Splice ou encore du récent (et excellent) Ex Machina, abordant le même sujet à quelques nuances près : une création de l’homme, à l’intelligence décuplée, isolée de toute vie, qui se retourne contre ses géniteurs car ayant dépassé un stade d’humanité encore plus avancé que la norme. Un voyage en terrain connu pour le spectateur donc, qui aurait pu se renouveler via quelques variantes scénaristiques. Il n’en sera rien…

Restant bloqué à son postulat vu et revu, Morgane part dans toutes les directions possibles sans prendre le temps de se poser et d’exploiter certaines idées pourtant excellentes. Comme présenter une communauté de personnes isolées depuis des années qui peuvent se retourner contre cette étrangère venant nuire leur quotidien. Mais tout cela ne restera qu’à l’état débauche pour finalement n’être que le récit d’une créature aux pulsions meurtrières parce que… c’est comme ça ! Parce qu’il le fallait, pour justifier l’étiquette de « thriller » de l’ensemble. Pour justifier un twist final prévisible et ridicule au possible. Ce qui entraîne comme conséquences des personnages manquant de présence (nous avons même le droit au beau gosse de service, c’est pour dire !), des répliques à ras les pâquerettes, des invraisemblances vraiment grossières (Morgane sachant, mine de rien, se battre et conduire une voiture). Et surtout un manque de cohérence dans le tout (la raison de l’existence de Morgane reste encore bien floue). Il est donc difficile de s’intéresser au film dans son intégralité. Juste pour certaines séquences intéressantes (le test psychologique) mais vite gâchées par le reste.

Et si Ridley Scott parvenait à s’en sortir par sa mise en scène, en est-il de même pour son fils Luke ? Malheureusement, là aussi la réponse sera négative. Car avec un tel sujet et ce décor si spécifique, le cinéaste en herbe avait de quoi mettre en place une ambiance glaçante, dérangeante. La facilité et le classicisme seront pourtant de mise dans Morgane, le film se montrant finalement plat comme ce n’était pas permis. Les jeux de lumière sont là, la musique de Max Richter également, mais rien n’y fait : il manque au long-métrage une atmosphère qui aurait très bien pu le faire sortir du lot. Sans compter que Luke Scott se révèle être assez vulgaire par moment dans sa manière de filmer (le jeu des reflets, par exemple, indice non masqué du twist final) et peu inspiré. Juste suffisamment efficace quand le récit commence à s’emporter dans l’action. Mais il faut bien se l’avouer : ce n’est pas dans ce rayon que Morgane devait marquer les esprits. Et du point de vue travaillé, complexe et psychologique, le long-métrage est tout simplement à côté de la plaque.

Ne reste-t-il donc plus rien à Morgane pour rendre son visionnage potable ? Le casting peut-être, bien que celui-ci ne soit pas des plus fameux. Surtout avec des comédiens aussi inexistants que leurs personnages respectifs ou trop peu exploités (ceux de Michelle Yeoh, de Toby Jones et de Paul Giamatti). Ou encore une Kate Mara qui, même avec un premier rôle, n’arrive toujours pas à atteindre l’aura de sa sœur Rooney. Heureusement, le film peut compter sur le magnétisme glaçant d’Anya Taylor-Joy (la révélation de The Witch), l’actrice interprétant Morgane avec toute la complexité manquant au scénario : à la fois fragile et dangereuse, attendrissante et inquiétante, humaine et monstrueuse. Elle est sans aucun doute le principal intérêt de l’ensemble, mise en valeur par la caméra de Luke Scott de manière à ce qu’elle sauve le film à chacune de ses apparitions malgré la pauvreté du scénario et un ennui s’installant très vite.

Morgane n’est donc qu’un thriller de science-fiction hautement prétentieux qui, au lieu d’exploiter convenablement ses propos, se perd dans une complexité tape-à-l’œil, cachant au final un grand vide scénaristique et artistique. Si Anya Taylor-Joy et certaines scènes sauvent Morgane, la première réalisation de Luke Scott ne restera certainement pas dans les annales. Même s’il est encore tôt pour voir si le bonhomme a quelque chose dans le ventre, ce film montre qu’il est encore bien loin du savoir-faire de son paternel.

Morgane : Bande-annonce

Morgane : Fiche technique

Titre original : Morgan
Réalisation : Luke Scott
Scénario : Seth W. Owen
Interprétation : Kate Mara (Lee Weathers), Anya Taylor-Joy (Morgane), Rose Leslie (Dr. Amy Menser), Michael Yare (Ted Brenner), Toby Jones (Dr. Simon Ziegler), Chris Sullivan (Dr. Darren Finch), Boyd Holbrook (Skip Vronsky), Vinette Robinson (Dr. Brenda Finch)…
Photographie : Mark Patten
Décors : Tom McCullagh
Costumes : Stefano De Nardis
Montage : Laura Jennings
Musique : Max Richter
Producteurs : Ridley Scott, Mark Huffam et Michael Schaefer
Société de production : Scott Free Productions
Distribution : 20th Century Fox
Budget : 8 M$
Durée : 93 minutes
Genre : Horreur, Science-fiction, Thriller
Date de sortie : 28 septembre 2016

États-Unis – 2016

BrainDead, une série de Robert et Michelle King : Critique

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Proposée par les créateurs de The good wife (Robert et Michelle King) pour combler la grille estivale de CBS, BrainDead était annoncée comme la série caustique de l’été.

Synopsis : Laurel Healy, réalisatrice de documentaire idéaliste, se retrouve dans le cabinet de son frère Luke pour financer son prochain film. Ce dernier, chef de file des sénateurs Démocrates, l’embauche car il a besoin de toute l’aide nécessaire à la veille d’une paralysie gouvernementale. Laurel découvre que des insectes extraterrestres grignotent le cerveau des employés de la Maison-Blanche, sénateurs compris. Leur comportement devient alors des plus étranges.

Encéphalogramme plat.

Mélangeant satire de la politique américaine contemporaine (notamment la campagne présidentielle actuelle qui est sur toutes les lèvres) et science-fiction paranoïaque, le show partait avec de bonnes cartes en main pour bousculer un peu la routine des séries de l’été. Avec son pitch absurde à base d’insectes aliens prenant le contrôle du cerveau des politiciens, les poussant ainsi vers un extrémisme délirant, on était en droit d’attendre une farce à la fois drôle et intelligente. Oui mais voilà, dans la vie on a rarement tout ce qu’on veux, et ces treize épisodes prouvent une fois de plus que les meilleures intentions du monde ne donnent pas pour autant des œuvres de qualités.

Précisons. Dire que BrainDead est un ratage total serait de mauvaise foi. A dire vrai, le show regorge de qualités et ne manque pas d’intérêt. L’idée de départ est intrigante, assumant totalement sa filiation avec ces deux œuvres majeures de la science-fiction que sont Bodysnatchers et The Stepford Wives. Dans leur sommeil, certains humains se retrouvent infectés par des fourmis de l’espace et se réveillent… différents. Toujours le même corps, toujours la même personne, mais plus extrêmes dans leurs idéaux. Ceux qui ont une légère tendance républicaine se découvrent conservateurs patentés tandis que les démocrates se muent en gauchistes intraitables. Alors que le gouvernement subit un « shutdown », soit la fermeture de tous les services publics faute d’un accord entre les deux partis, les tensions montent entre démocrates et républicains dans l’enceinte du capitole (à noter que pour qui ne connaît pas un peu les rouages de la politiques américaine, l’introduction de la série risque d’être obscure). Au milieu de tout cela, Laurel Healy (Mary Elizabeth Winstead), documentariste un peu hipster, se voit contrainte de devenir l’assistante de son frère Luke (Danny Pino), sénateur chef de file du parti démocrate. Elle tombe sous le charme de son homologue républicain Gareth (Aaron Tveit) et prend rapidement conscience que quelque chose cloche. Et puis les têtes explosent, sans véritable raison.

C’est là où le bât blesse : BrainDead ne construit pas véritablement une intrigue, elle accumule les situations et les informations, elle développe son univers mais n’offre jamais de vrai fil rouge pour s’y retrouver. Pire, les scénaristes font parfois clairement du remplissage, et ça se sent. L’aspect dispensable de la partie SF est ainsi flagrant. Aidée de deux nouveaux amis, une docteure et un complotiste parano, Laurel enquête sur ces mystérieux insectes et ces explosions d’encéphales. D’où viennent-il ? Que viennent-il faire sur Terre ? Tant de questions dont la réponse est déjà connue du spectateur, car quand on veut faire du suspense on ne démarre pas le premier épisode avec une chute de météores. Ainsi, voir les personnages mettre cinq ou six épisodes à arriver à ces conclusions a quelque chose de frustrant, d’autant qu’il ne choisissent pas les solutions les plus simples. Pendant ce temps là, nous découvrons que les infectés s’habillent comme pour aller à la messe le dimanche (mais pas toujours), communiquent entre eux par ondes (mais pas tout le temps non plus), ont des difficultés d’équilibre (pour un épisode, le temps que quelques uns révèlent leur couverture – après ça va mieux), aiment les smoothies et adorent une chanson ringarde des Cars (l’explication de ce dernier phénomène fera lever plus d’un sourcil). Et l’intrigue dans tout ça ? Et bien elle se fait un peu attendre. Ça part dans tous les sens, mais les scénaristes oublient parfois de combler quelques trous béants, comme la raison qui fait que les leaders des deux partis ont une « reine alien » dans leur cerveaux, et surtout, pourquoi plusieurs reines. Parfois tout le monde semble fonctionner en ruche, parfois le libre arbitre refait surface (pour des commodités de scénario). Curieux tout ça. Les trois ou quatre derniers épisodes relèvent un peu l’ensemble, mais on ne pourra pas reprocher aux spectateurs d’avoir décroché avant.

« Frustrant » est finalement l’adjectif qui définit le mieux BrainDead. À trop vouloir en faire, les créateurs oublient d’aller à l’essentiel et donnent à leur série l’aspect d’un acte manqué. Dommage car les acteurs sont bons. Mary Elizabeth Winstead dispose toujours d’un capital sympathie non négligeable, Dany Pino est tout à fait crédible en jeune sénateur aux dents longues. Et surtout, dans le rôle du méchant de service, Tony Shaloub réussit un numéro d’équilibriste casse-gueule en composant un personnage caricatural, entre le manipulateur brillant et le psychopathe violent. Ajoutons à cela quelques belles réflexions sur le pouvoir actuel des images et la façon dont un camp ou l’autre se les réapproprie pour servir ses intérêts. Laurel utilise ses talents de documentariste pour monter une vidéo afin de mettre en défauts ses adversaires, un analyste délirant se spécialise dans le décodage des textes de loi, tandis que les politiciens joutent sur le terrain du pathos et de l’affect pour gratter des voix. Là semble être vraiment la force de BrainDead, dans ce jeu parfois brillant sur la manière dont une information est récupérée et présentée au public sous un angle ou un autre. Le seul élément bousculant un peu la routine de l’ensemble étant les résumés chantés des épisodes précédents qui présentent les événements parfois graves avec un regard décalé et musical (malheureusement cet aspect devient aussi un peu redondant). Bref, tout était là pour créer une satire drôle et intelligente sur le monde politique (avec en plus un cameo surprenant de Michael Moore). Malgré quelques twists difficiles à avaler – comme un politicien qui flingue l’un de ses adversaires dans un bâtiment officiel sans inquiéter personne – l’ensemble se suit sans déplaisir mais, malheureusement, la fin laisse un goût amer, comme si la série était passée à côté de son propre sujet (en oubliant au passage son objectif premier : faire vraiment rire).

Faute d’avoir trouvé une bande-annonce, voici un exemple des récap’ des épisodes précédents (celui qui spoil le moins).

BrainDead : Fiche Technique: 

Titre original : BrainDead
Genre : Drame, Thriller-comique
Création : Robert King & Michelle King
Producteurs exécutifs : Robert &Michelle King, Ridley Scott, David Zucker, Liz Glotzer will
Société de production : Scott Free Productions, King Size Productions,CBS Television Studios
Acteurs principaux : Mary Elizabeth Winstead, Danny Pino, Aaron Tveit,Tony Shalhoub, Nikki M. James (en)
Pays d’origine : États-Unis
Chaîne d’origine : CBS
Nb. de saisons : 1
Nb. d’épisodes : 13
Durée : 42 minutes