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Makala d’Emmanuel Gras : un documentaire sur l’endurance de l’effort

Documentaire, film sur l’héroïsme, film d’aventure, Makala est une œuvre forte qui agrippe le spectateur. Suivant les pas d’un vendeur de charbon, dans une République démocratique du Congo, qui devient l’allégorie d’un capitalisme effréné, l’œuvre de Emmanuel Gras nous questionne sur la place de la caméra.

Un film est un film. Un documentaire est un documentaire. Il y a donc bien une différence entre la réalité et la fiction, même si parfois, la frontière reste très étroite. Cependant, dans des œuvres comme celle qui nous est présentée, la limite est fine : surtout qu’Emmanuel Gras fait tout pour se détacher d’un naturalisme documentariste, pour s’affranchir de ces codes et apporter une âme fictionnelle à une œuvre qui reste un documentaire. Au bord d’une nature débordante, de villages presque miteux, Emmanuel Gras prend la caméra et devient le miroir mémoriel de Kabwita Kasongo. Père de famille et vendeur de charbon, il fait des kilomètres à pieds, vélo à la main et sacs de charbons sur le dos, pour nourrir sa famille et pourquoi pas, lui donner un avenir meilleur. L’objectif du long métrage n’est pas de filmer un quotidien à proprement parlé, mais de capter l’essence même d’un effort humain, de quantifier la valeur et la dévotion d’un travail.

Au départ du film, le quotidien est filmé de manière contemplative : la forêt foisonnante, d’une beauté fascinante, est un terrain de jeu pour Kabwita, un lieu prospère à la recherche de sa matière première malgré la misère qui l’accompagne comme le démontre les repas de famille qui ne sont que des rats cuits au charbon. Il coupe un immense arbre : c’est le symbole de tout un film qui traite de l’énergie. Celle de l’Homme mais aussi celle autour de l’Homme. Kabwita, avec ce geste se construit un avenir en déconstruisant l’environnement qui l’entoure. Les premières questions interviennent alors : comment se fait-il qu’une Terre aussi vaste, qui insuffle un sentiment de liberté aussi grand soit synonyme d’un labeur telle, d’une séparation aussi omniprésente avec le monde ? Pour gagner sa croûte et subvenir au besoin de sa famille, Kabwita doit parcourir de nombreux kilomètres pour vendre sa denrée aux villages et aux villes environnantes. De ce postulat, Makala interroge autant qu’il happe par son dispositif.

Dans ce documentaire, qui prend des airs de road movie apocalyptique, la caméra ne lâche jamais du regard Kabwita : sa souffrance dans le sable, ses déceptions, ses désillusions, ses négociations, son périple. Nous sommes les témoins du périple d’un homme, dans le reflet d’une humanité qui paie de sa vie pour survivre. Les images sont belles mais fortes : on souffre avec lui, on respire avec lui, on transpire avec lui. Les plans sont longs, la dureté de ce travail nous prend aux tripes mais le ressenti n’est qu’un ressenti. On a beau vouloir comprendre, la limite du métrage est là : l’information ne vaut pas la douleur. La réalité du monde que l’on observe ne nous échappe pas mais elle n’est pas palpable. Politiquement, on absorbe le désarroi d’un pays à travers Kabwita. La caméra est présente, on la sent, on la voit, mais malgré sa proximité presque omnisciente avec son protagoniste, elle met une distance entre ce dernier et le documentariste : la parole est inexistante, l’intention est purement visuelle.

Emmanuel Gras réussit son pari en montrant l’effort et la résonance que cet effort a sur la société qu’il veut dévisager : l’effort est un moyen, douloureux et rustre mais est une fin en soi pour démontrer les conséquences qui suivent sur un tissu social défavorisé. La caméra filme tout, sans scrupule, dérange parfois par son manque de solidarité à l’effort que subit le héros qu’est Kabwita, à la limite de la complaisance et du voyeurisme social, notamment durant ces moments où l’homme semble au bout de l’effort. L’empathie du spectateur pour son héros est au maximum, mais à quel prix, avec quelle finalité sur nous-mêmes ? L’écho du réel se fait difficile. La caméra n’est pas là pour aider physiquement, ni pour changer le cours d’une réalité de tous les jours, ni pour prendre la place du sauveur : elle est là pour cristalliser l’instant T d’une vérité humaine. Dernièrement, dans le documentaire 12 jours de Raymond Depardon, se posait la question de la valeur du consentement de certaines personnes à être filmées alors que dans le même temps, on les faisait rentrer en hôpital psychiatrique sans leur consentement. Mais dans le film de Depardon, la parole est donnée à tous alors que chez Emmanuel Gras, ce sont les images, l’effort occasionné qui fait foi.

C’est peut-être ce qui rend Makala parfois miraculeux : ces plans nocturnes éclairés à la lumière naturelle où la dangerosité est féconde, cette souffrance qui se lit sur un visage lequel ne se résigne jamais, ces moments de bravoures qui poussent à l’admiration: cet héroïsme de l’Homme sans pouvoir. La délivrance, quant à elle, est difficile à appréhender : au bout de cet effort, le plus dur commence avec ces négociations incessantes sur le prix des sacs de charbon. Le plus dur commence. Le nouveau héros apocalyptique n’est pas Mad Max, mais Kabwita Kasongo.

Synopsis : Au Congo, un jeune villageois espère offrir un avenir meilleur à sa famille. Il a comme ressources ses bras, la brousse environnante et une volonté tenace. Parti sur des routes dangereuses et épuisantes pour vendre le fruit de son travail, il découvrira la valeur de son effort et le prix de ses rêves.

Makala – Bande Annonce

Makala – Fiche Technique

Réalisation : Emmanuel Gras
Scénario : Emmanuel Gras
Interprétation : Kabwita Kasongo et Lydie Kasongo
Montage: Karen Benainous
Société de production : Bathysphère
Distributeur : Les films du losange
Durée : 96 minutes
Genre : documentaire
Date de sortie : 06 décembre 2017

 

Rencontre exclusive avec Gabriel Yared : Portrait d’un artiste passionné

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Le compositeur Gabriel Yared nous accueille chez lui, quelques jours avant son concert évènement avec le London Philarmonique Orchestra à la Philamornie de Paris le samedi 9 décembre.

Gabriel Yared met ses études de droit de côté, après seulement deux ans, pour étudier la musique. Seul artiste de sa famille, qui ne comprend pas sa décision, Gabriel décide de se lancer dans l’aventure de la musique qui est, pour lui, bien plus qu’une passion, mais véritablement sa raison d’exister (Notre interview exclusive en vidéo en bas de l’article).

« Mes parents ne comprenaient pas que je sois autant enflammé pour la musique alors que ce n’était pas du tout dans ma famille. Je crois vraiment que je suis né pour la musique. Depuis tout petit, il n’y a que ça qui m’intéressait. »

Après des cours à l’école de musique auprès d’Henri Dutilleux, il part au Brésil et continue d’abreuver sa soif de connaissance.

« J’ai tout de suite commencé à faire du solfège mon alphabet… Je savais que je n’allais pas devenir un virtuose, ce qui m’intéressait c’était de dévorer la musique »

Il collectionne ainsi les partitions de musique classique des grands maîtres et se met à les déchiffrer pour apprendre l’art de la composition. Il dévore aussi les albums des Beatles, Marvin Gaye… Tout ce qui à trait à la musique, qu’elle soit classique, contemporaine ou même tribale nourrit la soif du compositeur. Ses compositions sont riches de ces influences diverses et variées (en témoigne la valse en trois temps de Tatie Danielle).

« …j’écoutais John Coltrane, j’écoutais Marvin Gaye, les Beatles…et pour les comprendre mieux, je prenais mon cahier de musique et je les relevais. Je notais absolument tout…J’essayais de comprendre la musique par le dedans. Il fallait que je pose par écrit pour comprendre comment une musique est architecturée. »

Plus tard, grâce aux contacts qu’il s’est faits en travaillant comme compositeur et arrangeur pour des vedettes de variétés (telles que Johnny, Aznavour, Hardy…), il rencontre Jean-Luc Godard qui lui demande de s’inspirer de l’histoire et non des images.

« Cette approche de la musique par le narratif et non par l’image, qui est le résultat du narratif, m’a beaucoup marqué et a provoqué chez moi, non pas une méthode, mais une approche différente de la musique de film »

Dès lors le mélange d’influences absorbées par le compositeur va se mettre au service des images tout en créant une musique qui peut s’écouter seule. Pour lui, pas question d’accoucher d’une oeuvre qui perdrait sa valeur sans les images qu’elle est censée illustrer.

« Ceux dont la culture s’arrête uniquement à la musique de films ou à la musique de chansons ne peuvent pas vraiment s’ouvrir à toutes les beautés de la musique. »

Sa façon de travailler : être là bien avant le premier tour de manivelle. Quel que soit le projet de film pour lequel on vient le solliciter, il faut qu’il soit en accord avec le cinéaste, qu’un lien se créé. Pour l’Amant de Jean-Jacques Annaud, c’est le pitch très court du cinéaste et son idée d’un thème simple (« Comme un arpège » lui demandera Annaud) qui va inspirer Gabriel Yared. Au retour d’un repérage au Vietnam, Annaud écoutera la démo de Yared et décidera d’en faire le thème principal du film. Il n’aura fallu qu’un thème, un lieu évoqué (le Vietnam où le film se déroule) et un embryon d’idée pour faire naître sous les doigts du compositeur un thème applaudi et récompensé par un César.

Quels que soient le genre cinématographique abordé, le support (télévision, cinéma) ou le lieu (en France et aux États-Unis), la sensibilité de Yared va exploser. Remarqué du grand public déjà à la sortie de 37,2 le matin, puis pour son César avec L’Amant, c’est Le patient Anglais qui lui vaut l’Oscar de la meilleure musique de film. Succès qui sera l’occasion pour Yared de signer un grand nombre de musiques aux États-Unis et d’entamer une collaboration avec Anthony Minghella.

Interview du compositeur Gabriel Yared

Aujourd’hui encore la musique de Gabriel Yared transporte les cinéastes. Xavier Dolan compte déjà trois collaborations avec le maître et dans les projets tournés, qui sortiront l’année prochaine, une collaboration avec l’acteur / réalisateur Rupert Everett pour un biopic sur Oscar Wilde.

Avant cela, les fans du maestro ont rendez-vous dans la grande salle de La Philarmonie de Paris samedi 9 décembre pour un concert en images inédit où les plus belles mélodies de Gabriel Yared se joueront avec le London Philarmonique Orchestra sous la direction de Dirk Brossé et de Gabriel Yared. Au chant viendront se joindre Catherine Ringer et Yaël Naïm et des musiciens comme Juan José Mosalini au Bandoléon ou Lewis Morison au saxophone.

A noter d’ici fin 2017 – début 2018 dans l’actualité de Gabriel Yared, 5 films dont il a composé la musique :

  • La promesse / Terry Georges / USA / SP/ sortie française le 29 novembre 2017
  • Si tu voyais son cœur / Premier long métrage de Joan Chemla récompensé au Festival du film de Varsovie (prix du meilleur Réalisateur) : sortie française le 10 janvier 2018
  • The Happy Prince de et avec Rupert Everett / Premier long métrage de l’acteur en tant que réalisateur
  • The death and life of John F. Donovan de Xavier Dolan (3ème collaboration pour le compositeur et le réalisateur Quebecois)
  • Dilili à Paris / Michel Ocelot / sortie française le 10 octobre 2018

Yared /40 ans de musique de films
 –  et  pour un complément d’ infos sur Gabriel, sa carrière, sa bio, son actu  :  www.gabrielyared.com

Un grand merci à Gabriel Yared et à Danielle Escher pour leur gentillesse et leur disponibilité.

Propos recueillis par Olivier Pastorino et Rudee Larue. Vidéo et montage de Rudee Larue (RCG Team).

Notre Chère Brigitte rencontre James Stewart en DVD et Blu-Ray

La plus connue des actrices françaises dans un film inédit en France ? Voilà de quoi exciter la curiosité des cinéphiles pour ce Chère Brigitte, qui sort en DVD et Blu Ray chez ESC le 28 novembre.

Synopsis : Henry Leaf est un poète et universitaire américain. Il est farouchement opposé aux sciences et s’indigne de leur place grandissante dans le campus. Il vit sur un bateau avec sa femme et ses deux enfants. La surprise viendra du petit dernier, Erasme, qui est totalement dépourvu du moindre talent artistique mais qui se révèle être capable d’effectuer rapidement des calculs très complexes.

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Le film Chère Brigitte démarre comme une agréable comédie familiale. Ses premières minutes donnent le ton : un personnage qui se fait appeler « Le Capitaine » parle directement aux spectateurs, face caméra, pour présenter une petite communauté de doux rêveurs qui vivent sur l’eau dans la baie de San Francisco. La présence de James Stewart renforce encore cet aspect : nous sommes bel et bien devant un petit film de famille, sans forcément de grandes prétentions artistiques (Henry Koster fut un bon artisan, mais n’a jamais réalisé de chefs d’œuvre).

Le film présente donc une famille à laquelle le père impose un mode de vie marginale. Cela donne l’occasion à James Stewart de faire quasiment un one-man-show où il n’hésite pas à cabotiner, ce qui, finalement, correspond bien à son personnage à la fois fort en gueule et incroyablement distrait. A ceux qui apprécient les personnages lunaires façon Pierre Richard, voici un film qui devrait plaire : Henry Leaf en vient même à oublier qu’il est venu au travail en voiture et rentre régulièrement en taxi, laissant son véhicule à l’université.

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Autour du génial acteur, le film va déployer toute la panoplie des personnages typiques des comédies familiales américaines : l’épouse au foyer (qui a beaucoup plus les pieds sur terre que son cher mari), l’adolescente qui fugue en barque pour rencontrer son amoureux, et le petit garçon qui va se révéler être exactement ce que le père ne voulait pas : doué pour les sciences ! Cela donne aux spectateurs l’occasion de voir des scènes impensables de nos jours : un duel de vitesse de calcul entre un enfant et un ordinateur ! Rappelons-nous que nous sommes dans les années 60, à l’époque où un ordinateur tenait une pièce complète et prenait plusieurs minutes pour effectuer un calcul…

Bien entendu, l’enjeu du film sera double : faire en sorte que le père accepte le talent de son fils, et éviter tous les pièges tendus devant leur route par des personnes mal intentionnées.

Et Brigitte Bardot, dans cette affaire, alors ? Elle est le grand amour secret d’Erasme, le petit génie des maths qui écrit chaque soir une lettre à la célèbre actrice. Il rêve de la rencontrer. Parviendra-t-il à réaliser ce rêve qui frôle l’obsession ?

Le film constitue une agréable petite comédie, qui se laisse voir avec plaisir. Les personnages sont sympathiques, le rythme est soutenu et l’ensemble dégage un petit air nostalgique des années 60.

Le DVD propose une très belle copie haute définition, et le film est accompagné de deux suppléments, le premier sur « Le Phénomène BB » et le second sur la fabrication du film (on y apprend, entre autre, le rôle important de Daryl F. Zanuck).

CHERE BRIGITTE (Dear Brigitte)
Un film de Henry Koster
Film inédit en France !
Nouveau master haute définition

Avec : James Stewart Brigitte Bardot dans son propre rôle.
Scénario : John Haase, Hal Kanter
Musique : George Duning
Directeur de la photo : Lucien Ballard
Réalisateur : Henry Koster
(1905-1988) : Monsieur Hobbs prend des vacances (ECS distribution), Harvey, Tunique, Honni soit qui mal y pense, Vive monsieur le maire, Le voyage fantastique…

Année de production : 1965 – Langue : Anglais Sous-titres : Français – Format image : 1.85 : 1 / 16/9 compatible 4/3 – Format audio : dolby digital mono 2.0 – durée du film 100 mn

Bonus inédits :

• « Le phénomène BB », par Stéphane Mulys
• Entretien avec Antoine Sire (auteur)

Dans la même collection…

La Villa : le petit théâtre tchékhovien de Robert Guédiguian

Le 20e film de Robert Guédiguian est un petit bijou de nostalgie et de naïveté douce, mais parfois plus déchirante qu’un pur cynisme frontal. La Villa est aussi une sorte de théâtre familial où chaque personnage est à lui seul tout un art. On est presque chez Tchekhov, mais à Marseille, terre de prédilection du réalisateur.

Trois frères et sœurs

ariane-ascaride-jean-pierre-daroussin-la-villa-critiqueIls sont trois, deux frères, une sœur. Leur père vient d’être victime d’une attaque qui ne lui a pas pris la vie, mais la mobilité. Ils doivent donc se retrouver tous dans la maison familiale. Pour l’une d’entre eux, c’est un retour douloureux, presque impossible, car c’est une petite fille qui est morte, noyée. Leur villa est une sorte de petit bijou en plein soleil du sud, accent très Guédiguian en prime. Elle trône telle une reine au-dessus d’une calanque presque abandonnée de ses touristes, de ses habitants. Les personnages sont au centre d’un petit théâtre des mœurs donc où chacun tente de sortir la tête de l’eau. On se croirait presque dans la pièce Les Trois sœurs écrite par Anton Tchekhov et récemment mise en scène et modernisée au théâtre. La parole fuse de partout, chacun ayant son mot à dire sur ce monde qui lui échappe ou dont il veut à tout prix faire partie. Et il y a bien sûr, au centre, l’authenticité. Tous sont comme happés par cette villa alors même que le passage filmé d’un train qui fuit le village semble vouloir signifier une échappée. Les souffrances sont tues avant d’être dites. Les personnages sont des sortes d’archétypes qui récitent du Claudel, attrapent des poulpes avec les jambes, fauchent les herbes folles sur les sentiers. Il y a donc aussi pour cette famille la volonté de défricher le passé, de s’en affranchir.

Une petite vie tranquille

anais-demoustier-la-villa-critiquePourtant, le passé est aussi le souffle qui permet de se recentrer, de se retrouver, de se découvrir aussi peut-être. Il y a alors une lenteur presque pesante dans La Villa, une forme de naïveté assumée aussi, comme lorsque la famille découvre dans les broussailles des enfants migrants qui semblent comme des perles miraculées, sans accrocs. C’est qu’ici la mort n’est que suggérée, repoussée, presque sublimée. Il y a aussi une douceur infinie, comme la relation qui lie un médecin (encore Tchekhov !) à ses parents amoureux et bien décidés à rester ensemble à tout prix. Il y a aussi de la farce ou plutôt des facéties à travers notamment le personnage d’amoureux transi et souriant joué par le toujours aussi juste Robinson Stévenin. Finalement, Guédiguian filme la vie, quelque chose qui jaillit d’images rafraîchissantes d’un de ses premiers films, qui dit que rien n’a changé et que pourtant tout bouge dans les variations sur la vie, l’amour, la mort et la famille que propose Guédiguian dans son cinéma qui s’est parfois osé différent comme avec Une histoire de fou en 2014. Il y a ici des habitués qui côtoient des « faux » petits nouveaux, la volonté de dire avec douceur, et en prenant son temps, ce que la vie fait aux rêves, aux désirs, aux liens qui unissent les hommes. Face à leur destin, car ils ne choisissent pas de se résigner même quand ils sont un peu âgés, les personnages de Guédiguian s’affirment. Et leurs voix deviennent alors les échos du présent, vécu pleinement ici, du passé et surtout du futur qui s’ouvre à eux.

La Villa : Bande-annonce

La Villa : Fiche technique

Réalisateur : Robert Guédiguian
Scénario : Robert Guédiguian, Serge Valletti
Interprètes : Ariane Ascaride,  Jean-Pierre Daroussin, Gérard Meylan, Jacques Boudet, Anaïs Demoustier,  Robinson Stévenin, Yann Tregouet
Photographie : Pierre Milon
Montage : Bernard Sasia
Sociétés de production : Agat Films & Cie, France 3 Cinema
Distributeur : Diaphana Distribution
Durée : 107 minutes
Genre : drame
Date de sortie : 29 novembre 2017

France – 2017

Interview : François Descraques, conteur d’histoires 2.0

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Papa de la web-série française culte Le Visiteur du Futur, François Descraques incarne la nouvelle génération de réalisateurs français prêts à s’adapter à tous les formats pour inventer des mondes et des personnages. Créateur du triptyque musical Rock Macabre, du huis-clos Dead Floor et du thriller fantastique Dead Landes, Descraques revient en force sur Twitter avec un feuilleton horrifique : 3ème droite.

François Descraques raconte encore des histoires. Si le héros de sa web-série Le Visiteur du futur pouvait remonter dans le temps pour le prévenir, il lui dirait qu’en commençant sa web-série en 2009 il deviendrait quelques années plus tard le visage de la création audio-visuelle moderne en France. A l’image du long-métrage Les Dissociés réalisé par le collectif Suricate (dont fait partie son frère Raphaël Descraques), François Descraques fait partie d’une génération de créateurs où le manque de moyens n’est pas une limite à la création. « Je ne suis pas attiré par le manque de moyen en soi mais par le contrôle et la flexibilité d’un projet. Si de grands moyens me permettent de mieux réaliser un projet, je préfère de grands moyens. Mais la liberté de contrôle a un prix. Littéralement. » précise François Descraques. Ainsi tout est bon pour raconter une histoire. Sa web-série Dead Floor a été diffusée à raison d’un épisode par jour entre le 28 novembre et le 2 décembre 2016. Un spin-off Dead Landes a pris le relais dès le lendemain mais cette fois diffusée sur France 4. Né sur Dailymotion, Le Visiteur du futur a ensuite fait une partie de son chemin à la télévision. Son héros est même parti taquiner les pages de bandes-dessinées et de romans. Naît de l’imagination du créateur : 3ème droite. Tout commence avec un thread sur le réseau social Twitter le 4 septembre 2017 « Comment j’ai trouvé un super plan pour un appart et que je vais peut-être mourir du coup ». L’histoire conte le quotidien d’un adulescent dans un nouvel appartement qui lui réserve bien des surprises, à commencer par un propriétaire mystérieux et très envahissant.

« Mon boulot c’est d’inventer. »

Si le premier thread peut laisser penser au récit de vie d’un simple internaute, il s’agit en faite d’un feuilleton Twitter. Chaque semaine, François Descraques publie un nouveau chapitre de l’histoire sur un compte dédié, qui possède déjà 53 000 abonnés.  « J’ai décidé de lancer 3ème Droite sur Twitter car je voulais me lancer dans un feuilleton sans passer par l’étape de validation. C’était et cela reste une expérience créative pour moi. » explique le réalisateur. Aux 140 caractères (désormais 280), s’ajoutent des images et des vidéos qui viennent compléter le récit pour l’ancrer dans le réel : « La limite de caractère me correspond bien. J’aime écrire de manière concise. Pour les images et les vidéos, je voulais que ça soit de belles surprises mais qui ne prennent pas le pas sur la forme « littéraire » du récit. » Pour l’instant au chapitre 10, le feuilleton horrifique polarise l’attention d’une communauté sur Twitter qui attend patiemment chaque lundi pour découvrir la suite de l’histoire. « J’ai une fin que j’aime changer. J’ai un nombre de thread prévu que j’aime aussi changer. Mais on est plus proche de la fin que du début. » confie Descraques. Si 3ème droite a désormais embrassé son aspect terrifique et fantastique, l’intrigue est à la base fondée sur « une expérience réelle ». Il ajoute : « Cela a dérivé en thriller horrifique ponctué d’anecdotes de la vie de tous les jours qui peuvent m’être arrivés ou qui sont arrivés à des gens autour de moi. Mais au final, mon boulot c’est d’inventer. Donc on peut dire que ça [ ndlr : son inspiration ] vient de nulle part et de partout en même temps. » Rassurons-nous, pas de vrai Munch ou Monsieur K à l’horizon. Quant à une éventuelle adaptation audio-visuelle ?  François Descraques répond : « En terme d’adaptation, tout est possible en soi mais je préfère me concentrer sur la fin de l’histoire pour l’instant. ».

Episode 1 – Dead Floor

https://www.youtube.com/watch?v=j-4Cbv71nuw

 

The Unseen, un film…indistinct : Critique

A l’occasion de sa sortie en VOD et Blu-Ray le 30 novembre dernier et en partenariat avec ACE entertainment, critique du film The Unseen de Geoff Redknap, ou Invisible en version française. 

Synopsis  : Bob Longmore (joué par Aden Young) a abandonné sa famille et s’est isolé dans une petite ville du Nord du Canada il y a huit ans de cela. Quand son ex-femme, Darlene (Camille Sullivan), reprend soudainement contact avec lui, il décide d’aller les rejoindre, elle et sa fille Eva (Julia Sarah Stone), afin de reprendre contact avec cette dernière. Quand Eva disparaît, Bob fait tout ce qui est en son pouvoir pour la retrouver, au risque de dévoiler sa mystérieuse maladie : son corps devient petit à petit invisible. 

Diffusé pour la première fois lors du Fantasia International Film Festival de Montréal le 17 juillet 2016, The Unseen a fait plusieurs festivals de films d’Horreur et Fantastique sans toutefois remuer plus que ça l’engouement des foules. Il remporta cependant trois prix, dont le Bloodie du meilleur film au Blood in the Snow Canadian Film Festival. Rangé dans les cases Horreur et Thriller, ce film a été vendu comme une réécriture du mythe cinématographique de l’homme invisible : L’Homme Invisible de James Whale né en 1933 avec le classique des Universal Monsters. The Unseen est le premier long-métrage de Geoff Redknap car, si celui-ci s’était essayé à la réalisation de court-métrages auparavant, la grande partie de sa carrière au cinéma se fait en tant que make-up artist. Et si les noms des responsables des maquillages de nos films préférés sont parfois assez obscurs pour le grand public, sachez que vous avez pu voir certaines de ses prothèses dans des petits films sans prétention comme Deadpool (2016) ou La Cabane dans les Bois (2012). Geoff Redknap a aussi travaillé sur les effets spéciaux de Warcraft : le commencement (2016), Sucker Punch (2011) ou même Watchmen (2009) ! Avec un pedigree comme le sien, on pourrait s’attendre à ce que le maquillage et les effets spéciaux soient omniprésents dans son film. Pourtant, Geoff Redknap nous présente avec The Unseen un film tout en sobriété. Les effets spéciaux et le maquillage sont réussis – notamment dans les scènes où l’invisibilité du personnage principal n’est que partielle – mais ne vous marqueront pas plus que ça. Et pour cause, mis à part un segment où le personnage de Bob Longmore intervient torse nu exposant ainsi les trous béants laissés par sa condition, il passera la majorité du film emmitouflé sous quatre couches de vêtements. La condition du personnage principal passe ainsi au plan secondaire de l’intrigue. Pourtant, le développement du film insiste à de nombreuses reprises sur la douleur et les faiblesses que la maladie provoque chez Bob Longmore, le pressant alors dans sa quête de retrouvailles avec Eva. Ainsi, le syndrome de l’Homme Invisible qui l’affecte n’est que secondaire, laissant le drame familial être la trame principale du film.

En ce sens, Redknap a fait le choix de la caméra à l’épaule, ce qui est une excellente solution pour donner de la sincérité à son histoire et à son propos. Le travail de photographie témoigne d’ailleurs d’un œil affûté qui sert à merveille le jeu tout à fait correct des acteurs principaux. Et notamment de l’acting de Julia Sarah Stone qui, à 20 ans, commence à faire parler d’elle. Certains considèrent d’ailleurs The Unseen comme le film qui marquera le début de sa reconnaissance à l’international. En revanche, le montage est  très (trop?) saccadé, et laisse passer quelques scènes des plus inutiles, qui plongeront le spectateur dans la confusion face à l’atonie du résultat final. On ne comprendra la plupart du temps pas où le film cherche à nous mener avec toutes ces intrigues secondaires et ces personnages anecdotiques aux lignes de dialogue des plus vaines. Pour ces raisons, le propos principal du film passe inaperçu parmi un capharnaüm de scènes et d’informations stériles. L’exemple le plus évident est les interventions du personnage de Crisby, incarné par Ben Cotton. Au cours du scénario, Bob Longmore va devoir solliciter Crisby, petit dealer local, qui lui demandera d’effectuer un échange de marchandise pour son propre compte. Bob profite d’aller retrouver sa famille pour effectuer la commission (ou est-ce le contraire ?) mais traîne à lui remettre la livraison. Ce qui énerve Crisby, qui cherche à se venger à la fin du film, meurt, et…c’est à peu près tout. Son simple intérêt a été d’être une menace pendant les quelques dernière minutes de la fin du film où il apparaît. Le gros soucis de The Unseen est qu’il ne sait pas concrètement se placer entre le drame familiale ou le récit fantastique. L’intrigue alterne entre des scènes relevant du Fantastique et la situation du père de famille malade cherchant à se faire pardonner de sa fille avant de disparaître (belle métaphore de son invisibilité, qui sera malheureusement réduite à néant à la toute fin du film). Mais son développement peine à faire le lien entre ces deux situations, résultant d’un développement irrégulier, incohérent, brouillon.

The Unseen est un long-métrage qui pèche de ne jamais poser concrètement son propos et qui noie son intrigue dans un montage brouillon. Toutefois, force est de constater que, si l’ensemble manque de vitalité, la réalisation de Geoff Redknap sur ce premier projet est tout à fait prometteuse, et témoigne de choix artistiques réfléchis. Nous espérons donc que The Unseen marque le début d’une nouvelle orientation de carrière pour son réalisateur, et que celui-ci continue ses réflexions de réécriture de mythes horrifiques en ayant pris conscience de ses erreurs.


The Unseen (Invisible) : bande-annonce

Invisible – fiche technique :

Titre original : The Unseen
Réalisateur :  Geoff Redknap
Casting : Aden Young, Camille Sullivan, Julia Sarah Stone, Ben Cotton
Durée : 97 min
Goonworks Films
Sortie VOD & Blu-ray : 30 novembre 2017
Diffusion : ACE entertainment
Durée : 97 min

Canada – 2016 

Auteur : Jeap Horckman

Plonger, le bain d’amour passionnant de Mélanie Laurent

Après le documentaire Demain, Mélanie Laurent revient à la fiction avec une œuvre d’une grande beauté esthétique qui crie à la liberté et à la passion. Plonger charme autant que le duo d’acteurs séduit.

Plonger commence de manière assez vive et la réalisatrice amène immédiatement le spectateur dans l’intimité du couple avec une scène d’amour dans la voiture. Filmée et sublimée avec sensualité, Mélanie Laurent nous épargne les clichés des premiers rendez-vous en proposant un récit accéléré de leur amour. À l’inverse des comédies romantiques qui prennent tout leur temps pour ensuite créer un happy-end, le film livre des instants de vies bruts et brefs en accélérant les premiers regards, baisers pour directement plonger le public dans un quotidien qu’il n’a pas le temps de saisir. Comme souvent d’ailleurs, le scénario ne s’attarde jamais trop sur les moments doux et joyeux souvent transformés en simples flashs et pourtant, le talent de mise en scène fait ressentir toute la passion qu’il y a entre ces deux personnages. Couple sublime joué par Maria Valverde, actrice mystérieuse dont l’accent espagnol séduit, et Gilles Lellouche, vraiment convaincant dans le rôle d’un homme amoureux et sérieux. Pour une fois, la sincérité lui va bien : il a quitté ses rôles d’hommes à femmes, le gamin a disparu au profit d’un homme passionné qui lui va encore mieux. Chacun a son moment de gloire dans le film : au début, elle crève l’écran avec son manque d’inspiration, ses craintes et son charme fou, à la recherche de l’étincelle qui la refera vibrer. Ce besoin de liberté est touchant. Dans la deuxième partie du film, quand Paz disparaît c’est lui qui est au centre de l’image et qui nous bouleverse par sa détresse et son désespoir.plonger-maria-valverde

Bien que l’histoire ne soit qu’effleurée, elle n’en reste pas moins bouleversante parce que Mélanie Laurent montre toujours que l’on peut dire et raconter quelque chose autrement. Comme elle l’avait fait dans Les Adoptés et avec lequel on voit clairement les ressemblances, une femme disparaît laissant l’homme fou d’elle, seul et désemparé. La réalisatrice sait comment tourner une passion dévorante en mélodrame tout en émouvant son public. Sans jouer de scènes vraiment tragiques, elle fait passer les émotions à travers un plan, une phrase, un regard et c’est ce qui est fascinant sur cette réalisation. Le cinéma et la photographie de la cinéaste ne cessent de passionner, Plonger brille par ses images et sa musique, céleste. Toujours en collaboration avec Arnaud Potier pour les images, dont on reconnaît le style fabuleux, l’actrice et réalisatrice très engagée dans l’écologie, voit en ce film l’occasion de glisser quelques clins d’œils à son action. Avec l’océan en toile de fond de ce bain d’amour totalement séduisant, la liberté l’emporte souvent sur la mélancolie grâce à des plans gigantesques sur des paysages magnifiques. Il faut d’autant plus voir ce film que l’on retrouve Marie Denardaud, qui avait déjà joué pour Mélanie Laurent dans son premier film, Les Adoptés, dans lequel elle était incroyable.

Synopsis : C’est l’histoire d‘un amour total entre César et Paz. Paz, photographe espagnole, nourrit une soif de rencontres, d’expériences et de voyages, alors que César, ex-grand reporter de guerre, souhaite à l’inverse s’extraire du tumulte du monde. Paz est enceinte, cette perspective l’angoisse, l’étouffe. Elle semble s’éloigner chaque jour un peu plus de César, comme obsédée par quelque chose qui lui échappe. Jusqu’au jour où elle disparait, laissant son enfant et César sans véritable explication.

Plonger : Bande-Annonce

Plonger : Fiche Technique

Réalisation : Mélanie Laurent
Scénario : Mélanie Laurent, Julien Lambroschini, Christophe Deslandes, d’après l’oeuvre de Christophe Ono-dit-Biot
Interprétation : Gilles Lellouche, Marìa Valverde, Ibrahim Ahmed dit Pino, Marie Denardaud, Noémie Merlant
Image: Arnaud Potier
Décors : Stanislas Reydellet
Montage: Guerric Catala
Producteur(s): Bruno Levy, Julien Deris, Etienne Mallet, David Gauquié
Société de production : Move Movie, CinéFrance, Mars Films
Distributeur : Mars Films
Durée : 102 minutes
Genre : drame
Date de sortie : 29 novembre 2017

France – 2017

Canal + révolutionne les programmes courts avec la série Calls de Timothée Hochet

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Calls, la nouvelle série proposée par Canal + à la mi-décembre, va faire beaucoup parler d’elle. Calls ne proposera en effet aucune image. Ce programme atypique est principalement focalisé sur une expérience sonore.

Canal + va proposer dès le vendredi 15 décembre 2017 une nouvelle création originale intitulée Calls. Cette série propose un concept assez rarement exploité à la télévision. La série ne contiendra en effet aucune image avec des acteurs jouant la comédie. L’écran noir de votre téléviseur sera accompagné simplement par des sous-titres. L’attention du téléspectateur se concentre donc entièrement sur le contenu audio du programme.

Dix épisodes ont été conçus pour la série Calls. Ils correspondent, en réalité dans l’intrigue, à une variété d’enregistrements retrouvés après des événements tragiques. Chaque épisode sera d’une durée de dix minutes. La série s’intéresse à l’étrange, l’angoisse, l’amour et à l’inexplicable. Les thèmes abordés dans ces dix histoires sont variés. Les enregistrements en question proviennent de diverses sources : la boite noire d’un avion, un répondeur téléphonique, des talkies-walkies, les cassettes d’un magnétophone ou des appels à Police Secours.

Le concepteur et « réalisateur » de Calls, Timothée Hochet, âgé seulement de 23 ans, s’est confié à la rédaction du Huffington Post sur ce programme ambitieux. Ce jeune cinéaste a déjà réalisé de nombreux courts-métrages sur YouTube.

[Le] projet constitue une expérience où le spectateur se retrouve plongé dans le noir, frissonne et imagine. Selon moi, l’image est extrêmement présente dans notre société actuelle, le son un peu moins. A travers cette entreprise, je souhaitais absolument mettre l’accent sur l’aspect auditif et l’imagination. J’apprécie énormément le petit côté « histoire au coin du feu » et je voulais le retranscrire dans cette fiction. Tous les épisodes ne sont pas angoissants, c’est très varié. On peut trouver une pointe d’humour à plusieurs reprises par exemple.

Même si la série ne permettra pas de bénéficier de la présence et de l’aura des acteurs à l’image et à l’écran, le casting vocal de Calls est néanmoins de haute volée avec notamment Gaspard Ulliel, Charlotte Le Bon, Mathieu Kassovitz, Baptiste Lecaplain ou bien encore Kyan Khojandi.

Timothée Hochet a connu un véritable succès en créant une toute première vidéo sur la toile, intitulée Calls (expérience auditive). Publiée sur Youtube, sa vidéo, sans image, a rapidement dépassé la barre des 450 000 vues. Lorenzo Benedetti, le PDG de Studio Bagel (appartenant à Canal +), a été séduit par le concept. C’est à partir de ce moment-là qu’est né le projet de cette série. Les scénarios de Calls ont été écrits par Timothée Hochet.

Le message qui accompagne la bande-annonce du programme promet une bonne dose d’angoisse et de sensations fortes. Ces indications sont assez similaires aux recommandations déjà vues dans cinéma de genre avec le procédé du found footage, comme Le Projet Blair Witch.

Ces enregistrements témoignent de ce qu’il s’est passé. Ces cassettes peuvent être choquantes et dérangeantes. Gardez en tête que tous ces enregistrements sont authentiques, aucune de ces cassettes n’a été manipulée ou truquée.

Pour que le concept de Timothée Hochet puisse trouver sa place à la télévision, de légères modifications ont donc été apportées.

Je souhaitais avoir un écran tout noir. Pour Canal, c’était plus compliqué car ils craignaient que les téléspectateurs pensent à un bug en tombant sur le programme. On a donc décidé d’inclure des images abstraites avec Olivier Degrave [le directeur artistique visuel].

Des stimuli visuels devraient ainsi réveiller et surprendre le spectateur. Timothée Hochet serait prêt à travailler sur une deuxième saison. La création originale Calls sera donc diffusée tous les vendredis soir à partir du 15 décembre sur Canal + Décalé.

Bande-annonce de Calls, une série de Timothée Hochet, diffusée en exclusivité sur Canal + Décalé :

Calls, expérience auditive de Timothée Hochet :

12 jours, de Raymond Depardon : quand la bureaucratie rencontre l’intime

Le grand photographe et cinéaste Raymond Depardon a travaillé plusieurs fois sur l’institution judiciaire mais aussi sur les hôpitaux psychiatriques. Dans 12 Jours, il réunit les deux mondes et met en scène avec beaucoup de respect pour les uns et pour les autres leur quasi-dialogue de sourds.

Synopsis : Avant 12 jours, les personnes hospitalisées en psychiatrie sans leur consentement sont présentées en audience, d’un côté un juge, de l’autre un patient, entre eux naît un dialogue sur le sens du mot liberté et de la vie.

A la folie

Peu de temps après l’immense Frederick Wiseman et son Ex-Libris, et le très grand Wang Bing et son nouveau film Argent Amer, notre Raymond Depardon national vient à son tour contribuer à l’univers de ces documentaires fascinants, édifiants, beaux parce que terriblement humanistes. Pourtant, rien n’est aussi âpre et sec que le sujet du nouveau film du cinéaste, 12 Jours. Depuis très peu (2013), tellement si peu qu’on se demande avec effroi quelles étaient les pratiques d’avant, la loi oblige un juge à vérifier la régularité d’une procédure d’internement d’office, avant le 12ème jour de cet internement. Le contrôle consiste en deux choses essentiellement : vérifier la forme et le fond des certificats médicaux justifiant la poursuite ou non de cet internement, mais également recueillir le souhait du patient au regard de leur séjour en hôpital psychiatrique. Ce contrôle est également réalisé tous les 6 mois si le séjour était amené à se prolonger.

Sur le modèle de ces films comme Délits flagrants ou 10ème chambre, instants d’audience, 12 jours s’attaque donc de nouveau au monde judiciaire, appliqué cette fois-ci à la réalité si particulière de la folie. Raymond Depardon entame son métrage par un très long et très lent travelling le long des couloirs vides et silencieux de l’HP, comme pour véritablement inviter le spectateur à se débarrasser très progressivement du monde extérieur afin d’entrer dans cet univers qui, sans être stérile, est empreint de la douloureuse solitude des malades face à tous les possibles qui ne lui sont pas accessibles, telles ces portes closes tout au long de ce grand couloir…

La caméra se focalisera ensuite majoritairement sur la salle d’audience. Un juge y est présent, le patient et son conseil, un curateur ou un tuteur quand c’est le cas. Et une discrète infirmière vient rappeler que nous sommes bien à l’hôpital. Le dispositif filmique consiste en une succession de champs/contrechamps sur le visage de la personne qui est en train de parler, parfois sur le visage de l’autre qui écoute, à l’aide de deux caméras braquées respectivement sur eux. Sur les quelques 70 audiences qu’il a filmées à l’hôpital Vinatier de Lyon, le cinéaste en a gardé 10 des plus diverses. Des hommes, des femmes, des schizophrènes criminels, d’autres suicidaires, des personnes internées de force par leurs employeurs, d’autres par les forces de l’ordre ou encore par leur propre famille. Tous ont en commun d’avoir dans les yeux une plus ou moins grande intranquillité.

A un moment lors de l’audience, la procédure veut que le juge demande au « malade » ce qu’il pense de cet internement, s’il veut le continuer ou pas. La réponse est presque invariablement une demande de sortie, quelle que soit la gravité de la pathologie. Un vague sentiment de malaise s’empare alors du spectateur qui voit dans ces questions à la fois certes un respect de l’être humain derrière le patient souhaité par le législateur, en même temps qu’une vaste hypocrisie puisqu’à aucun moment, et avec raison, le juge n’envisage l’éventualité d’une telle sortie. La lueur de souffrance et de déception dans les yeux de ces femmes et de ces hommes à l’issue de chaque décision du ou de la juge est très justement captée par le cinéaste.

Le travail de Raymond Depardon a beau être factuel, on ne peut s’empêcher de voir que le cinéaste lui-même trouve un côté kafkaïen à cette procédure qui fait comme si le patient avait toutes ses facultés pour répondre à ces questions. Et même si la controverse pourrait également s’appliquer à l’équipe du film qui s’appuie sur le « consentement » de personnes aussi peu éclairées pour tourner à visage découvert, certes avec leurs noms qui sont modifiés, il est indéniable que la démarche du réalisateur est salutaire et honnête, en voulant mettre en lumière ces personnes brisées par l’injustice de leur pathologie.

Tourné en hiver, 12 Jours est ponctué de quelques scènes filmées à l’extérieur du bâtiment, qui marquent une désolation du paysage à l’image des protagonistes du film. La musique d’Alexandre Desplat est à l’avenant, profondément mélancolique, et on sort de cette histoire envahi de tristesse, mais également de compassion pour les patients et un petit peu pour les juges, emprisonnés dans un rôle difficile où l’empathie qu’on devine parfois sur leur visage est contrecarrée par les décisions difficiles qu’ils sont obligés de prendre. Malgré ou grâce à son extrême simplicité et dépouillement, 12 Jours est un film très réussi sur la rencontre de la pure bureaucratie et du profondément intime ; un film qui ne se laissera pas oublier facilement.

12 Jours – Bande-annonce

12 Jours – Fiche technique

Réalisateur : Raymond Depardon
Interprétation : Inconnus
Musique : Alexandre Desplat
Photographie : Raymond Depardon
Montage : Simon Jacquet
Producteurs : Claudine Nougaret
Maisons de production : Wild Bunch, Palmeraie et Désert, France 2 Cinéma, Auvergne Rhône-Alpes Cinéma, Etoile 14
Distribution (France) : Wild Bunch Distribution
Durée : 87 min.
Genre : Documentaire
Date de sortie : 29 Novembre 2017

France – 2017

Enfance & Cinéma en 2017 : une innocence disparue

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Lorsqu’on fait le bilan d’une année cinématographique, certains thèmes reviennent avec plus ou moins d’insistance. Soit parce que ce thème-là est influencé par une mode stylistique, soit parce que le cinéma veut rendre visible un sentiment qui grandit dans notre société. Et cette année 2017 a été marquée par un sujet qui nous touche au plus profond de nous, petits ou grands : l’enfance et l’adolescence.

L’enfance a toujours été un enjeu pour les cinéastes et dans n’importe quel cinéma de genre : l’innocence, le passage à l’âge adulte, le début des responsabilités, l’apparition des premiers émois, l’ouverture à un nouveau monde, la violence qui émerge, la différenciation entre le bien et le mal, le regard distancié sur l’horreur. L’enfance est une mine d’or pour un réalisateur ou une réalisatrice dans son rôle en tant que personnage mais aussi en tant spectateur. On peut soulever cette tendance dans notre époque connectée, à un mode de consommation de l’art en général qui ressemble plus à de la boulimie cinéphage qu’à de l’appropriation d’une certaine forme de culture. Ceci additionné au fait que les plus jeunes d’entre nous ont un accès quasi illimité aux médias, aux réseaux sociaux et au streaming ; notre jeune population étant un acteur important de la construction même de la culture actuelle. D’ailleurs, les films ou séries sortis cette année notamment avec Stranger Things, It ou Thor n’ont cessé de faire sonner l’odeur de la nostalgie et de chercher l’enfant qui se cache sous les souvenirs des spectateurs des années 1980.

Ce questionnement sur la place et l’importance de la nouvelle génération dans notre époque a été l’un des points récurrents de cette année 2017. Sauf qu’au lieu d’idéaliser la chose, de réaliser une iconisation enfantine, les cinéastes n’ont cessé de les mettre dos au mur pour voir le jusqu’au-boutisme de leur limite, appréhender leurs émotions dans un monde qui leur demande trop ou qui ne les considère peut-être pas assez. Le mot considération est un terme qui sied parfaitement au thème : comment est perçue l’enfance par le cinéma, comment l’enfant est-il imagé par rapport aux personnages adultes ? L’enfance est un monde aventureux, solitaire ou en groupe, qui nous renvoie à notre mémoire, qui s’intéresse à découvrir ce que ces personnages peuvent devenir ou ne pas devenir. Dans cette interrogation, il y a cette constante volonté de connaitre son passé pour mieux comprendre son futur et cela se voit notamment à travers le genre qu’est le conte : rouage d’écriture que l’on retrouve dans Le Musée des merveilles de Todd Haynes ou dans Quelques minutes après minuit, où le jeune Conor va devoir laisser partir sa mère pour faire disparaître sa culpabilité et son mal être. Mais ces contes qui font surgir autant les larmes que l’empathie sont bien isolés dans leur manière de filmer cette innocence calfeutrée. L’approche multigénérationnelle parmi les autres sorties de l’année est moins évidente à percevoir.

Du coup, la notion d’espoir est souvent remplacée par la folie de notre époque et la noirceur qui s’en dégage. Ce qui scotche d’entrée, en 2017, c’est l’absence quasi-totale de délimitation entre la caractérisation des personnages enfants ou adolescents et ceux qui sont adultes : le traitement est quasiment similaire car les sujets qui les touchent sont les mêmes et les conséquences directes ont autant d’importance. Ce ne sont plus des êtres qui s’apprêtent prochainement à affronter un monde adulte dangereux ; non, ils affrontent déjà ce monde et sont les premières victimes collatérales d’une société empêtrée dans son aliénation comme en témoigne la défunte Hannah de 13 Reasons Why ou la jeune et dévastée Nina dans A Beautiful Day de Lynne Ramsay.

Pour cette dernière, l’innocence disparaîtra aussi rapidement que la venue d’une vengeance sanguinaire. A ce moment-là, la question du devenir se substitue à la quête de soi : il n’est plus question de passé ou de futur mais tout simplement de présent, d’une connexion ou d’une déconnexion à l’instantanée comme en atteste le fabuleux Faute d’Amour de Andrey Zvyagintsev. L’enfance est la fissure du monde pour des parents qui ne veulent pas devenir des parents. La famille semble être une chose presque antinomique avec les ambitions sociétales de nos jours. Le jeune Aliocha est un fantôme, un être invisible qui symbolise l’implosion de la notion de famille et qui montre à quel point l’enfance est autant un sujet tabou qu’oublié dans notre époque contemporaine : à partir de quand l’humain doit-il apprendre à se construire seul face au monde qui l’entoure ? A partir de quand doit-il porter le fardeau de toute une civilisation comme les jeunes cobayes de The Last Girl ou même les kids de The Stranger Things alors qu’ils combattent le mal par le mal, c’est-à-dire : eux-mêmes.

Le cinéma, cette année, a cette façon de rendre la notion d’enfance presque « absconse », comme si elle n’existait pas, ce qui a comme conséquence de diminuer les barrières de hiérarchisation et de vision du monde entre l’enfant et l’adulte : à l’image de Logan de James Mangold où X-23 (Laura) est le vrai enjeu du film. Malgré le thème de la paternité qui s’agence comme fil rouge, cette absence de flash-backs, de background antérieur montre à quel point il n’est plus question de « gosses », qu’elle n’est pas qu’une simple « gamine » qui apprend mais déjà une entité riche de sens, une machine à tuer qui dessoude toute ce qu’elle veut sur son passage et qui se bâtit sans qu’on lui donne le recul nécessaire pour apprivoiser ses erreurs. Violence, peur, gore, folie font partie du décorum qui entoure l’enfance au cinéma. L’une des premières décisions que nos jeunes personnages prennent s’apparente même à un cinéma de genre : c’est l’évasion par le road movie.

On a parlé de Logan mais l’une des pierres angulaires de l’année 2017 est American Honey d’Andrea Arnold. Un peu comme chez Harmony Korine ou Gregg Araki, le monde adulte est complètement absent, se détache de ses responsabilités, la famille est une chose qui se redéfinit socialement : ces jeunes sillonnent les routes d’une Amérique infortunée et non prospère pour se faire de la caillasse et écoutent leurs instincts en faisant leurs propres choix. Comme si ce genre de films voulait nous montrer que la construction ne passe plus par l’apprentissage ni la transmission mais par une acceptation de soi immédiate, tout comme dans Stupid Things d’Amman Abbasi. Les mains qu’on leur tend sont plus des gifles qu’ils prennent en pleine tronche qu’autres choses.

Car la jeunesse, au cinéma, ce n’est pas seulement les problèmes scolaires, les mauvaises notes, avoir des amis ou savoir si l’on va pouvoir faire le mur avec son coup d’un soir ou son premier amour, se faire une place dans la société et s’affirmer en tant qu’individu. Les thèmes sont plus précis, plus intimes face à l’éveil d’un soi ou même la disparation d’un soupir. La société a changé, fait évoluer ses mœurs et le teen movie est une chose qui n’existe presque plus tellement l’adolescence s’inscrit dans une réalité de plus en plus mature et violente. L’acceptation passe par le regard des autres mais aussi par celui de soi où il est difficile de se rendre compte du pourquoi du comment à l’image de Moonlight de Barry Jenkins, Thelma de Joachim Trier ou Grave de Julie Ducournau et leur toile de fond sur l’appropriation du corps et des émois sexuels. Que cela soit par le prisme du film d’horreur ou du film fantastique, de la trivialité ou du drame pur et dur, la jeunesse est une population qui doit naître de soi-même, subir ses galères et se sortir de la merde seul. L’adolescence est littéralement connectée à son environnement mais elle est déconnectée des autres personnes.

https://twitter.com/velvetmannn/status/935239088294236161

Ce fut déjà le cas bien auparavant, comme on l’a vu avec le remake de It, mais cette année 2017 n’a pas hésité à donner des rôles forts, aussi ambigus que doux : comme celui de Billy dans Un jour dans la vie de Billy Lynn. Ang Lee ne réalise pas un film anti guerre mais prend un chemin de traverse intéressant, parfois proche du faux et de la parodie, et décide de visualiser avec une ironie douce cette Amérique qui, pour le bien d’une démocratie auto proclamée, envoie les enfants de la patrie sur les champs de bataille alors qu’ils pourraient s’amuser comme les autres sur un terrain de foot. Au final, l’enfance est oubliée sur le devant de la scène mais reste belle et bien présente dans les coulisses de la société dépeinte dans certaines œuvres : le monde des adultes reste celui qui décide et qui utilise ses enfants comme il le souhaite à des fins personnelles. Que penser de l’hyper sexualisation dans les médias qui touche bon nombre d’acteurs de Stranger Things ?

Les acteurs, tout comme leurs personnages, sont prisés par cette tendance qui efface l’espace mental et physique qui sépare les générations, de là à noyer une innocence déjà bien attaquée. Yorgos Lanthimos, de par son film La Mise à mort du cerf sacré, redistribue parfaitement les cartes et conclut cette mouvance avec une enfance aussi souveraine voire divine que victime d’une société. Nos jeunes personnages sont la retranscription d’un univers en mutation, un chaos qui s’achemine et l’imagerie qui les accompagne témoigne du fait d’une innocence disparue.

 

Arabesque de Stanley Donen brouille les pistes en Blu-ray

Ce mardi 28 novembre, Arabesque, du méconnu et génial Stanley Donen, nous revient en Blu-ray chez les éditions ESC. De retour dans un master haute définition, la comédie d’aventure/espionnage du cinéaste de Charade et de Funny Face est un jeu de piste qui ne cesse d’être brouillé par les formidables trucs et astuces de mise en scène du réalisateur. Une expérience vertigineuse à (re)découvrir.

Synopsis : Le professeur David Pollock est un expert des hiéroglyphes arabes. Il est alors contacté par le Premier ministre d’un pays du Moyen-Orient qui lui demande de déjouer un complot visant à le renverser. La nature de cette machination pourrait être trouvée dans des codes écrits en hiéroglyphes.

Vertige(s)

Il faut d’abord le dire : l’intrigue ne cesse de connaître des retournements de situation parfois introduits en une réplique nous laissant pantois. Mais ce qui pourrait être considéré comme une facilité si l’on ne prenait en compte que le fil narratif plutôt fragile de l’œuvre sert en fait la mise en place d’un vertige. Vertige d’abord mis en place par ce récit enjoué qui emmène David Pollock (Gregory Peck), professeur d’Harvard spécialisé en hiéroglyphes, et nous-mêmes dans une aventure mystérieuse. Il faut le dire, nous sommes aussi perdus que ce pauvre américain, aussi trimballés et torturés que le héros. Qui sont les protagonistes ? Travaillent-ils pour la « bonne cause » ? Qui sont ces nouveaux individus qui entrent dans la danse, des ‘bad guys’, des gens avec leur propre intérêt ? Pourquoi tout le monde désire mettre la main sur ce code ? Qu’en est-il du professeur assassiné au début du film ? Pourquoi avait-il un message codé caché dans ses lunettes ? Quels intérêts servait-il ? Quant à la belle Jazmine (interprétée par la sublime Sophia Loren) qui ne cesse mentir et d’inventer une nouvelle vérité toutes les vingt minutes, qui est-elle vraiment ? Le film de Donen ne cesse de retourner les pistes que le spectateur et Pollock tentent d’instaurer aussitôt qu’un semblant d’explication – plus ou moins logique – pointe son nez. Face à tous ces nombreux faux-semblants et l’impossibilité de s’accrocher à l’un des discours « véridiques » de Jazmine, un vertige s’instaure. Quid de la perception au premier degré ?

Si croire aux propos de Loren est un exercice difficile, percevoir l’intrigue au premier degré l’est tout autant. Donen ne cesse de tordre la diégèse et ses vérités via son intrigue, mais aussi et surtout par l’image. Lentilles faisant marcher au plafond le duo Peck/Loren pour ensuite les brouiller puis les tordre, et enfin les représenter de manière fantomatiques. Ainsi, le réalisateur pousse le vertige de la perte de repères : le spectateur n’a alors que très peu d’éléments auxquels se raccrocher. En effet, la question s’impose naturellement : qu’est-ce qui est réel ? Jazmine est peut-être une traîtresse ? Ou alors, Sophia Loren serait un modèle féminin imaginée par Pollock, un professeur d’Harvard voulant s’abstraire de son quotidien et de son ennui par une aventure enjouée et tordue ?

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Sophia Loren prend sa douche aux côtés de Gregory Peck, caché loin des yeux de l’ennemi supposé.

En ne cessant de jouer avec notre perception, l’ingénieux cinéaste remet aussi en question notre adhésion au récit. Ainsi, ce jeu de regard est également une invitation à la distance. Prenons de la distance avec le récit. En effet, que regardons-nous lorsque nous sommes face à un film d’espionnage ou d’aventure ? Devons-nous tout considérer avec sérieux ? La réponse de Donen est claire : son film pastiche des James Bond et de certains films d’Hitchcock (notamment La Mort aux Trousses et Vertigo) nous amène à nous distraire tout en ayant conscience de le faire.

Arabesque est donc une expérience spectaculaire à bien des égards. Si le dernier acte tout en action tend à nous faire reprendre au sérieux son intrigue, le film est davantage une distraction intelligente et consciente de son statut d’entertainment, travaillant avec un savoir-faire formidable son jeu de pistes sans cesse brouillé et remis en question. Rappelons-le, le vertige est double. Mené par le doué et méconnu Stanley Donen, le long métrage se transforme en expérience spectatorielle : notre perception des images liée à l’appréhension au premier degré du récit par le spectateur, est bousculée et remise en question. Arabesque se présente ainsi au spectateur comme un réapprentissage spectatoriel – le film bouscule puis élargit les perceptions de la fiction et plus ouvertement des images cinématographiques. Ainsi, le regard du spectateur n’est plus figé dans l’appréhension du récit au premier degré – tout en proposant un ride hilarant, sublime, et perturbant à en être presque usant sur la fin. Un film à (re)découvrir.

Blu-ray aventurier

Édité par les éditions ESC, Arabesque bénéficie d’un nouveau master haute définition parfois resplendissant. Les couleurs sont vives sans êtres poussives, les visages sont bien de chair ; et les ingénieux et formidables effets visuels surprennent toujours. Si le grain est préservé, on regrettera sa surprésence sur plusieurs plans ainsi qu’un manque général de détails sur l’ensemble. On remarquera enfin une instabilité sur certains plans. Du côté du son, rien à redire hormis la VF d’origine. Si sa présence est louable, on peut regretter qu’un mixage n’ait pas été opéré pour rehausser les effets sonores (non musicaux) occultés par la piste de doublage français. Quant aux bonus, la galette contient deux intéressants retours sur Donen et sur le film par Thierry Lebon, journaliste (passionné) à radio TSF et Mathieu Macheret, critique de cinéma au monde. Concernant ce dernier, on notera vers la fin du bonus concerné un retrait de la reflexion analytique pour le débit de quelques jugements. Un clip promotionnel de la collection « Hollywood Classics » est aussi présent. Ainsi, Arabesque se présente avec une belle édition Blu-ray, mais pas l’ultime, peut-on espérer.

Bande-Annonce – Arabesque

https://www.youtube.com/watch?v=X2ukkcSaXpU

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray

Langues : Français, Anglais – Sous-titres : Français – Format image : 1.85, 1/16ème compatible 4/3 – Format audio : VF + VOST mono 2.0 – Durée du film : 107 min.

Bonus inédits :
– Stanley Donen par Thierry Lebon (journaliste à radio TSF)
– « Elégie du pastiche », entretien avec Mathieu Macheret (critique cinéma du Monde)
– Dans la même collection….

Prix indicatif public : 19,99 euros le Blu-ray ; 16,99 le DVD

Trahisons, un classique tableau d’histoire

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La Seconde Guerre Mondiale est-elle un sujet inépuisable ? C’est ce que nous laisse penser la large filmographie autour de cette  période de l’histoire. Et pourtant, le réalisateur de Trahisons, David Leveaux, a réussi avec ce premier long-métrage un challenge risqué : celui de traiter, sous un nouvel angle, cette question récurrente de la guerre mondiale.

La modestie à l’ordre du jour

Peu connu du grand public, le britannique David Leveaux s’est immiscé derrière la caméra, avec un style empreint de naturel et de sincérité. Sortie en VOD ce jeudi 30 novembre, Trahisons se révèle être un drame, certes classique, mais d’une grande qualité. L’histoire nous plonge en 1940, lorsque le capitaine nazi Stefan Brandt est mandaté pour assurer la protection de l’ancien monarque de l’Allemagne, Kaiser Guillaume II. Envoyé à Utrecht, aux Pays-Bas, il y rencontre une jeune juive au nom de Mieke de Jong. Débute alors, une idylle secrète entre les deux amants maudits. Mais lorsque Stefan Brandt est informé qu’un espion britannique souhaite éliminer Kaiser et ainsi, déstabiliser le régime d’Hitler, le capitaine se retrouve confronté à un choix des plus cornéliens : l’amour ou le devoir ?

Si conter la sombre histoire d’amour entre deux individus en temps de guerre, est loin d’être un scénario des plus originaux, la façon d’aborder le sujet est quant à lui, bien plus singulier. Pour mettre en lumière son drame, le cinéaste a choisi de centrer son propos sur le point de vue des personnages. En délaissant l’histoire au profit de l’aspect philosophique et sentimental, David Leveaux met en évidence une galerie d’âmes brisées par différents événements de leur vie et qui tentent inlassablement de trouver des réponses à leurs chagrins. Alors que la plupart des films de guerre dresse un portrait caricatural de ses personnages (bons vs mauvais), le Britannique laisse quant à lui, entrevoir un certaine positivité dans sa représentation des hommes. Si la plupart d’entre-eux ont commis des atrocités durant la guerre, ils sont pourtant tous décrits comme étant des êtres humains imprégnés par les regrets et les doutes. Et là réside toute la particularité de cette œuvre. 

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Et pour donner vie à ce long-métrage, David Leveaux s’est réservé le luxe d’un casting cinq étoiles. Nous retrouvons à l’affiche Jay Courtney (Suicide Squad), qui se glisse dans le personnage principal du capitaine Stefan Brandt, Lily James (Baby Driver) dans le rôle complexe et intense de la servante et enfin l’incroyable Christopher Plummer (La mélodie du bonheur) qui se distingue avec son interprétation hallucinante du Kaiser. Touchant de sincérité, Trahisons est une agréable découverte qui peut être vécue comme une véritable expérience humaine. Parce que les films de guerre ne sont pas simplement de fidèles reconstructions historiques, mais également des œuvres pleines de moralité.

Trahisons est à découvrir actuellement en VOD, pour un pur moment de simplicité et d’émotions. 

Trahisons : Bande Annonce

Fiche Technique : Trahisons

Titre original : The Exception
Réalisateur : David Leveaux
Scénario : Simon Burke
Compositeur : Ilan Eshkeri
Photographie : Roman Osin
Monteur : Nicolas Gaster
Distribution (France) : TF1 Studio
Durée : 1h47min
Genre : Thriller, Espionnage
Date de sortie : 30 Novembre 2017