D’un film à l’autre, le Grec Yorgos Lanthimos creuse le sillon d’un cinéma inventif et particulier, qui implique profondément son spectateur. Obnubilé par les règles qu’on enfreint et le châtiment qui s’ensuit, il livre avec Mise à mort du cerf sacré un de ses plus grands films.
Synopsis : Steven, brillant chirurgien, est marié à Anna, ophtalmologue respectée. Ils vivent heureux avec leurs deux enfants Kim, 14 ans et Bob, 12 ans. Depuis quelques temps, Steven a pris sous son aile Martin, un jeune garçon qui a perdu son père. Mais ce dernier s’immisce progressivement au sein de la famille et devient de plus en plus menaçant, jusqu’à conduire Steven à un impensable sacrifice.
We need to talk about Martin
Tout comme dans le très dispensable A cœur ouvert de Marion Laine, Mise à mort du cerf sacré, le nouveau film du Grec Yorgos Lanthimos débute avec un sternum ouvert sur un cœur, rouge, palpitant, vivant et pourtant étrangement abstrait à force d’(hyper)réalisme.
Une séquence d’ouverture forte donc, mais pas beaucoup plus que par exemple, celle de Dora de la Suissesse Stina Werenfels ou cette autre dans Voix Off du chilien Cristián Jiménez, où c’est une partie autrement plus intime de l’anatomie féminine qui est livrée à la vue du spectateur. Non, ce qui dérange, et qui nous met immédiatement dans l’ambiance de Yorgos Lanthimos, ce sont les séquences qui suivent, suaves, anodines, vaguement robotiques même. Du fiel pur enrobé de miel. Steven Murphy (Colin Farrell, déjà à l’œuvre dans The Lobster, le précédent film du cinéaste) est le cardiologue qui a opéré le cœur aperçu au début. Dans la foulée, il échange, de manière quelque peu surréaliste, avec son ami anesthésiste Matthew, sur les pour et les contre des bracelets en métal pour les montres, comparés à ceux en cuir. Quand il rentre chez lui, une belle maison digne d’un magazine de décoration, c’est pour rejoindre sa belle femme Anna (Nicole Kidman) ophtalmologue, ou encore pour faire des exercices de chant avec Kim (Raffey Cassidy), sa jolie petite fille modèle, en attendant de conduire Bob (Sunny Suljic), son adorable bambin, à un goûter d’anniversaire. Un tableau plus qu’idyllique qu’on a du mal à acheter, d’autant moins que dès la première nuit, les pratiques sexuelles du couple laissent apercevoir que l’on n’est pas exactement dans le pays de bisounours dont le cinéaste fait mine de brosser un portrait.
Parallèlement à cette vie domestique « idéale », Steven rencontre régulièrement et en secret Martin, un très inquiétant jeune homme qui s’immisce de manière de plus en plus insistante dans leur petite vie familiale, tel le personnage de Terence Stamp dans Théorème de Pierre Paolo Pasolini. Un personnage glaçant, menaçant, mais fragile aussi, magnifiquement porté par le jeune Barry Keoghan, vu récemment dans Dunkerque. Tout est amené très graduellement, les choses changent de manière imperceptible mais la tension est palpable dès les premières minutes, et la virgule musicale grave et lancinante de Mise à mort du cerf sacré achève d’installer une ambiance digne d’un (bon) jump scare.
On ne voit pas très bien où le réalisateur et son coscénariste Efthymis Filippou veulent en venir avec ce film au titre très lacanien (The Killing of the sacred …Dear ?) qui mélange le thriller, le revenge movie, le surnaturel, l’hyperréalisme, les métaphores et la mythologie grecque dans une même œuvre. Une audace traduite d’ailleurs en boursouflure par ses détracteurs…Mais finalement, ce n’est pas important. Le mythe d’Iphigénie, cité dans le métrage, (« une brillante dissertation » que Kim, la fille du protagoniste a écrite selon son professeur, comme une allusion au propre « génie » de Lanthimos ?), sur le sacrifice nécessaire d’un être cher, semble à première vue correspondre à une situation concrète du film que l’on prendra soin de ne pas dévoiler ici. Puis, après réflexion, on se dit que c’est tout le film qui est un véritable manifeste contre la vanité des hommes, presque leur inhumanité ; Anna, le personnage interprété par une Nicole Kidman plus froide que les pierres ne dit-elle pas en substance à son mari au plus fort de leur « crise » familiale : « tu ne dis que bêtises sur bêtises, tu demandes de la purée de pomme de terre, alors que tes enfants sont au plus mal ? ». Une sorte de misanthropie caractérisée donc, pas tellement éloignée de celle que le cinéaste a déjà explorée dans Canine, et qui pourrait résumer à elle seule toutes les intentions du cinéaste.
Mise à mort du cerf sacré est également un film à l’esthétique très maîtrisée, avec des jeux de caméra qui, même s’ils ne sont pas inédits, ont le mérite de l’originalité dans le contexte, et mettent en avant le sens de la mise en scène de Yorgos Lanthimos : plongées vertigineuses, focale très longue, ou très courte au contraire, avec des déformations qui renforcent le côté un peu irréel de ce que l’on voit. Malgré la sorte d’atonie de ses personnages semblant sans vie, sans cœur, sans émotions, le réalisateur donne du rythme à son film, les scènes sont assez courtes, comme pour traduire l’urgence d’apporter quelque chose, de la vie peut-être, dans cette famille très dysfonctionnelle.
Il avait déjà montré sa virtuosité avec the Lobster, Lanthimos passe avec ce nouveau métrage la démultipliée, y compris dans l’art de surligner le texte : « c’est une métaphore, tout ceci n’est qu’une métaphore » arrive-t-il à faire dire à un de ses personnages dans un moment assez inopportun et particulièrement violent. Avec un certain humour, il nous offre un film très réussi et très dérangeant, ou peut-être très réussi parce que très dérangeant ?
Mise à mort du cerf sacré – Bande annonce
Mise à mort du cerf sacré – Fiche technique
Titre original : The Killing of a Sacred Deer
Réalisateur : Yorgos Lanthimos
Scénario : Yorgos Lanthimos, Efthymis Filippou
Interprétation : Nicole Kidman (Anna Murphy), Colin Farrell (Steven Murphy), Alicia Silverstone (La mèrede Martin), Raffey Cassidy (Kim Murphy), Barry Keoghan (Martin), Bill Camp (Matthew), Sunny Suljic (Bob Murphy)
Photographie : Thimios Bakatakis
Montage : Yorgos Mavropsaridis
Producteurs : Ed Guiney, Andrew Lowe, Amit Pandya, Coproducteurs : Will Greenfield, Atilla Salih Yücer
Maisons de production : Element Pictures, Film4, A24
Distribution (France) : Haut et court
Récompenses : Prix du scenario, Sélection Officielle – Festival de Cannes 2017
Durée : 120 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 1er Novembre 2017
RU – Irlande – USA – 2017
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Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal.
Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme.
Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent.
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