American Honey, un film d’Andrea Arnold : Critique

Auréolée du Prix du Jury au dernier Festival de Cannes, American Honey est une œuvre aussi atypique que marquante. Filmé en caméra à l’épaule, le long-métrage immortalise les pérégrinations d’un groupe de jeunes marginaux dans une Amérique sinistrée. Une ode à la liberté poétique et déjantée qui capture la modernité et la sauvagerie d’une époque singulière.

Synopsis : Star, une adolescente défavorisée habituée du système D, subsiste en vivant de petits larcins. Un jour, elle tombe sur Jake et sa bande, un groupe de jeunes libres et sans attaches qui sillonnent le pays en faisant du porte-à-porte pour gagner leur croûte. Attirée par leur mode de vie, elle décide d’embarquer avec eux pour un road-trip mouvementé riche en émotions à travers une Amérique aride et sinistrée.

Un récit initiatique du XXIème siècle 

American Honey, c’est avant tout une œuvre électrisante et forte qui marque les esprits durablement. Mais pourquoi ce film a-t-il un tel impact sur le public ? Sans doute parce qu’Andrea Arnold est parvenue à retracer l’errance d’une jeunesse aussi trash que désœuvrée qui n’a rien à perdre. Sans attache, en perpétuel mouvement, ces jeunes partagent tout et ne possèdent rien, ils vivent au jour le jour dans un joyeux n’importe quoi improvisé et profitent à fond du moment présent. Entre cuites, beuveries, feux de camp, rituels sauvages, flirts enfiévrés et sensations fortes, ces héros modernes brûlent leurs ailes sans peur du lendemain, comme si rien n’avait d’importance. Projetée dans cet univers à la fois violent et merveilleusement débridé, Star va découvrir ses limites et se forger une expérience de vie significative qui va influer sur sa construction et son évolution identitaires. A travers les différentes étapes de ce road-trip qui oscille entre onirisme et réalité crue, l’héroïne grandit, change : en ce sens, on peut envisager American Honey comme un récit d’apprentissage contemporain. Mais le film peut également être perçu comme une sorte d’anti-conte de fées où l’espoir n’existe plus. A ce titre, lorsqu’un routier demande à la jeune Star quels sont ses rêves d’avenir, elle est prise de court et avoue que personne ne lui avait jamais posé la question. Plus tard, Jake aura la même réaction. Preuve que ces jeunes, totalement ancrés dans l’air du temps, ne se projettent plus : ils se contentent de survivre dans l’instant. Cette culture de l’instantané, la réalisatrice la capture à la perfection grâce à des dialogues majoritairement improvisés, des acteurs pour la plupart amateurs et un style naturel et survolté tantôt nerveux tantôt contemplatif où sa caméra d’épaule suit le mouvement bordélique et désorganisé de ce groupe de marginaux barrés mais attachants.

Splendeur et misère d’une Amérique à deux vitesses

La réalisatrice Andrea Arnold est britannique, et pourtant, avec American Honey, elle a réussi à s’approprier l’essence même des Etats-Unis, en ayant d’abord l’idée de reprendre les codes d’un genre cinématographique typiquement américain : le road-movie. Son film, c’est l’Amérique. L’Amérique des grands espaces avec ses vallées, ses déserts, ses rivières, ses dunes, ses plaines et ses champs à perte de vue. L’Amérique urbaine avec ses buildings, ses autoroutes, ses parkings, ses supermarchés, ses Burger King et ses Taco Bell. L’Amérique profonde aussi, avec sa country, ses rednecks et ses cowboys. L’Amérique des inégalités, avec d’un côté les pauvres et les laissés pour compte qui vivent dans des caravanes en bord de route avec leurs chiens et leurs parents drogués ou alcooliques ; et les riches de l’autre, reclus dans leurs pavillons cossus, retranchés dans leurs banlieues résidentielles. C’est l’Amérique de Kim Kardashian. C’est l’Amérique de Bruce Springsteen. C’est l’Amérique du rap et du hip-hop. C’est l’Amérique capitaliste. D’ailleurs, à travers le personnage de Krystal, sorte de patronne auto-proclamée motivée uniquement par la course au profit et le plaisir de dominer, on peut y voir la métaphore d’un système économique autoritaire et oppressant qui glorifie la performance, la win et qui bannit la lose, qui humilie ses perdants. Affublée d’un bikini aux couleurs du drapeau confédéré, cette figure tyrannique, qui se revendique comme une « Américaine pur sucre », est donc le symbole de cette Amérique liberticide que tous cherchent à fuir mais dont chacun dépend à cause de l’argent, nerf de la guerre. Mais la puissance du long-métrage réside dans son énergie et dans la force de vie qui en émane à chaque instant. Malgré les galères, malgré les malheurs, les personnages fourmillent, s’agitent et évoluent au milieu d’une faune colorée et variée (ours, loups, chiens, écureuils, papillons de nuit, araignées etc) dont se dégage une impression d’agitation constante : les héros ne sont pas statiques, ils bougent, ils se déplacent, ils s’accrochent. En ce sens, il jaillit d’American Honey une forme d’optimisme brut et instinctif, un cri de lutte qui nous entraîne et qui nous fait sentir libre et invincible, galvanisés par les rythmes tribaux et primaires d’une bande originale viscéralement brute mais tellement cathartique. Bizarrement, malgré son message désenchanté, le film n’est jamais déprimant. La cinéaste brosse le portrait sauvage d’une époque singulière avec une rage primitive portée par l’énergie d’une jeunesse en roue libre qui garde les poings levés, prête à combattre. On se dit que tout n’est pas perdu et qu’American Honey est l’exutoire dont on avait besoin.

D’amour et d’eau fraîche

La cinéaste n’oublie pas d’introduire dans son film un ingrédient romanesque qui vient pimenter l’intrigue, à savoir une histoire d’amour explosive et torturée entre Star la nouvelle recrue et Jake le mentor du groupe. Cette love story enflammée s’impose comme un ressort scénaristique habile et fin, qui met en lumière un malaise symptomatique de cette jeunesse sans filet. Habitués à grandir comme des herbes folles, sans amour ni réelle éducation, Star et ses compagnons d’infortune n’ont pas de pudeur, pas de gêne, pas de barrières. Ils font tout ensemble : ils urinent dans les champs en rang d’oignon, se promènent à moitié nus, couchent les uns avec les autres, et ainsi de suite. Star va même plus loin en se mettant en danger avec des inconnus et en vendant ses charmes, comme si elle n’avait aucun respect pour son corps, aucune valeur. Mais alors, qu’en est-il des sentiments authentiques ? C’est là que le bât blesse. Ces personnages ne savent pas comment aimer, ne savent pas gérer ce qu’ils éprouvent. Ils n’ont jamais appris à communiquer, à s’exprimer, ni même à s’ouvrir. Star et Jake sont amoureux mais ignorent comment s’y prendre, et c’est cette dimension si particulière qui rend leur relation déchirante et complexe, mais surtout très belle. On est emporté par leur fougue et leur passion, et frustré par leur incapacité à se comprendre mutuellement. Cette romance chaotique, vouée à l’échec (ou non ?) correspond bien à l’esprit d’American Honey : une fuite en avant sans but, dont on ne connait pas l’issue. D’ailleurs, on peut juste déplorer la fin ouverte qui nous laisse dans le doute, même si on peut l’interpréter comme une sorte de libération et de renaissance pour l’héroïne, qui, après un baptême du feu haut en couleurs, prend conscience de son existence propre. Mais que fera-t-elle ensuite ? Les paris sont ouverts et Andrea Arnold laisse libre cours à notre imagination. Le film s’achève comme il a commencé : freestyle, dans le mépris des règles et des traditions.

En conclusion, American Honey est une œuvre authentique et peu ordinaire qui ne manquera pas de s’imposer comme le film de toute une génération en perte de repères et en quête de liberté : c’est le témoignage d’une époque. Avec ce cri du cœur, Andrea Arnold bouleverse sans jamais toucher au pathos, et c’est cette énergie, ce dynamisme qui font de son film un objet cinématographique étincelant et indomptable qui marque les esprits et qui fait réfléchir. En somme, la cinéaste nous offre un voyage unique et nous emporte dans une frénésie aussi bordélique que joyeuse qui ne laissera sûrement personne indifférent.

American Honey : Bande-annonce

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American Honey : Fiche Technique

Titre original : American Honey
Réalisation : Andrea Arnold
Scénario : Andrea Arnold
Interprétation : Sasha Lane (Star) ; Shia LaBeouf (Jake) ; Riley Keough (Krystal) ; McCaul Lombardi (Corey) ; Arielle Holmes (Pagan)…
Image : Robbie Ryan
Décor : Kelly McGehee
Costumes : Alex Bovaird
Montage: Joe Bini
Sociétés de production :  Parts and Labor, Protagonist Pictures, Pulse Films
Producteurs :   Thomas Benski, Lars Knudsen, Jay Van Hoy, Lucas Ochoa, Pouya Shahbazian, Alice Weinberg
Distributeurs : A24 ; Focus Features
Genres : Road-movie, drame
Date de sortie en France : 8 février 2017
Durée:  163 min

Royaume-Uni – Etats-Unis – 2016

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Marushka Odabackian
Marushka Odabackianhttps://www.lemagducine.fr/
Cinéphile depuis ma naissance, j'ai vu mon premier film dans les salles obscures à 2 ans, puis je suis tombée en amour devant "Forrest Gump" à 4 ans, avant d'avoir le coup de foudre pour Leo dans "Titanic" à 8 ans... Depuis, plus rien ne m'arrête. Fan absolue des acteurs, je les place au-dessus de tout, mais j'aime aussi le Septième Art pour tout ce qu'il nous offre de sublime : les paysages, les musiques, les émotions, les histoires, les ambiances, le rythme. Admiratrice invétérée de Dolan, Nolan, Kurzel, Jarmusch et Refn, j'adore découvrir le cinéma de tous les pays, ça me fait voyager. Collectionneuse compulsive, je garde précieusement tous mes tickets de ciné, j'ai presque 650 DVD, je nourris une obsession pour les T-Shirts de geeks, j'engrange les posters à ne plus savoir qu'en faire et j'ai même des citations de films gravées dans la peau. Plus moderne que classique dans mes références, j'ai parfois des avis douteux voire totalement fumeux, mais j'assume complètement. Enfin, je suis une puriste de la VO uniquement.

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