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L’Étrange Festival 2025 : la trilogie « Intolérance », dans le miroir inversé de Phil Mulloy

Lorsque la peur se trouve détournée par une imagerie que l’on rejette, elle engendre, chez Phil Mulloy, la trilogie Intolérance. Réputé pour ses animations dérangeantes et ses sujets provocateurs, l’artiste britannique développe une œuvre où la puissance satirique réside dans la crudité de l’inversion grotesque de nos structures sociales. L’humanité y est confrontée à son double inversé : les Zogs, des extraterrestres à l’apparence absurde – sexe et tête échangés – qui deviennent le reflet obscène d’une civilisation incapable de penser l’altérité autrement que comme une menace. De cette confrontation naît une odyssée de la haine, une fresque noire où s’érige le portrait grinçant d’un monde qui fabrique et entretient l’intolérance, autant qu’il la subit.

Décédé deux mois plus tôt, Phil Mulloy laisse derrière lui une œuvre d’animation d’une lucidité rare, aussi corrosive que visionnaire. Le choix de présenter le dernier volet de sa trilogie Intolerance en ouverture de la 31e édition de l’Étrange Festival (en amont de The Forbidden City) sonne ainsi comme un hommage pertinent non seulement à son style subversif, mais aussi à l’esprit expérimental d’une sélection où se croisent courts et longs-métrages en quête de formes nouvelles narratives.

Avant d’aborder la singularité d’Intolérance III dans cette filmographie, il convient de revenir sur les deux premiers volets, qui tracent une ligne cohérente : celle d’un regard acerbe sur une humanité minée par la peur de l’autre. Phil Mulloy a choisi de créer une trilogie profondément nihiliste, où l’humour noir sert de révélateur à une société en perdition.

Intolérance I

C’est dans un style noir, épuré, violent et profondément déstabilisant que Intolérance s’impose. Une bobine retrouvée dans l’espace dévoile à l’humanité l’existence des Zogs, créatures proches de nous dans leur anatomie, à un détail près : leur tête se trouve à la place des organes génitaux, et inversement. À partir de cette singularité grotesque, une voix off distille des éléments sur la culture de cette espèce intelligente, dont le regard distant sur les tabous sexuels humains provoque un sentiment d’horreur collective.

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© ED Distribution | Intolérance I

Phil Mulloy s’attarde moins sur les Zogs eux-mêmes que sur la réaction humaine : sans nuance, sans questionnement, sans la moindre pitié, la différence devient immédiatement le terreau d’un rejet viscéral. Il ne s’agit pas tant d’un conflit interstellaire que d’un réflexe primitif, d’un refus absolu de ce qui vient ébranler les normes établies. Le trait de Mulloy joue d’ailleur sur ce point, en dégraissant la physionomie des Terriens au maximum, jusqu’à avoir une appaence squelettique.

Ce premier chapitre, à la fois autonome et fondateur, dévoile dans sa dernière minute toute l’absurdité de notre condition : la peur l’emporte sur la curiosité, l’instinct sur la raison. À l’heure où le flux numérique conditionne notre rapport aux images, Mulloy interroge notre capacité à les interpréter, à en extraire autre chose que de la panique ou du fantasme. Son œuvre agit ici comme un miroir inversé : face à une culture nouvelle, à la fois sexuelle, sociale et visuelle, l’humanité se cabre, incapable d’élargir son horizon.

Le film se conclut sur une montée rhétorique de la haine, une déclaration de guerre où chacun, Zogs comme humains, se mure dans son propre camp. Mulloy donne ainsi le ton d’une trilogie qui ne cessera de creuser la fracture entre deux mondes.

Intolérance II – The Invasion

Ce deuxième volet pousse encore plus loin la logique de rejet en explorant la paranoïa contemporaine. L’invasion des Zogs, amorcée en coulisse, s’infiltre dans les sphères du pouvoir. Au cœur de ce récit : Dwight Hokum, personnage paranoïaque et borderline, convaincu d’un « grand remplacement » orchestré jusque dans les hautes sphères gouvernementales.

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© ED Distribution | Intolérance II – The Invasion

Le film reprend l’idée d’un pouvoir patriarcal, manipulateur et toxique, ici renforcé par son iconographie phallique. Dwight incarne une figure du complotiste en roue libre, hurlant une vérité trop dérangeante pour être entendue. L’écho à Invasion Los Angeles de John Carpenter est évident, mais Mulloy s’en éloigne par son traitement grotesque et nihiliste, dépouillé de toute possibilité de rédemption.

Là où le film devient plus riche encore, c’est dans son glissement vers le religieux. La foi, désormais mise en scène comme une forme d’aveuglement collectif, se mêle aux fantasmes identitaires. Mulloy déconstruit la trajectoire de Dwight, dont la haine devient à la fois moteur et impasse. À travers lui, c’est une humanité en perte de repères que le réalisateur met en scène : une humanité qui, pour se sauver, préfère détruire.

L’esthétique évolue elle aussi. En empruntant les codes du western, Mulloy ancre son récit dans une mythologie américaine qu’il retourne contre elle-même. Tous les symboles sont là, mais vidés de leur sens héroïque. Dwight devient alors le martyr de sa propre folie, prisonnier d’un monde qu’il a lui-même rendu invivable. Plus coloré, mais tout aussi sombre, ce deuxième volet confirme la force visuelle et narrative d’une fable profondément dérangeante et tragique.

Intolérance III – The Final Solution

Le troisième et dernier volet marque une bascule vers la science-fiction pure. Depuis que la guerre contre les Zogs a été déclarée dans le premier épisode, l’humanité poursuit une croisade insensée à travers l’espace, dirigée par Ade et Eva Hokum, descendants directs de Dwight, deux mille ans après les événements initiaux.

Cette odyssée spatiale, qui pourrait rappeler Battlestar Galactica dans sa structure, reste fidèle au ton absurde et cruel de Mulloy. Les Terriens, toujours en quête de la planète des Zogs qu’ils souhaitent anéantir une fois pour toutes, se divisent entre croyants et sceptiques. L’ennemi, peut-être disparu, n’a plus besoin d’exister pour alimenter la haine.

© ED Distribution | Intolérance III – The Final Solution

L’animation, plus fluide, plus léchée, crée un contraste frappant avec les idées toujours plus sombres. Mulloy réunit ici les grandes obsessions de la trilogie – peur, paranoïa, identité – dans un monde qui semble avoir oublié la raison de sa propre guerre. Ade et Eva incarnent une forme d’espoir ténu, mais leur trajectoire reste ambivalente. Leur nom de famille, Hokum (qui signifie « absurdité » en anglais), souligne leur appartenance à un univers grotesque où la logique s’est effondrée depuis longtemps.

Le réalisateur pousse encore plus loin l’ambiguïté en réintroduisant une dimension mythico-religieuse : Adam et Eve deviennent les nouveaux porteurs d’un cycle sans fin, condamnés à rejouer les erreurs de leurs ancêtres. La satire atteint alors une intensité rare. Plus le monde avance, plus il régresse. Même les symboles de renaissance sont vides de sens, emportés dans une boucle absurde. Mulloy clôt sa trilogie sur une note faussement lumineuse : un recommencement illusoire, une paix impossible, une image trop parfaite pour appartenir au réel. L’absurdité triomphe, et le spectateur, malgré lui, en reste prisonnier.

En définitive, la trilogie Intolérance s’impose comme une fable cruelle, mais ludique, sur la répétition tragique des erreurs humaines. Elle pointe du doigt le cycle sans fin de l’intolérance, cette pulsion de rejet qui se transmet d’une génération à l’autre, toujours justifiée, jamais remise en question.

C’est cette trajectoire héritée et contrariée que Mulloy interroge sans relâche : une humanité qui se cherche une identité dans le rejet de l’autre, quitte à sombrer dans la violence et le fanatisme. Loin de chercher une résolution ou une morale, le cinéaste embrasse la noirceur de son propos jusqu’au bout. C’est ce qui fait la richesse de cette œuvre, mais aussi sa limite : elle ne laisse aucune issue et ne laisse personne en ressortir indemne.

Bande-annonce – Intolérance, la trilogie

Fiche technique – Intolérance, la trilogie

Réalisation et scénario : Phil Mulloy
Interprètes (voix) : Johnson Corey, Joel Cutrara, Patricia Rodriguez
Scénario : Phil Mulloy
Photographie : Phil Mulloy
Montage : Phil Mulloy, Ralf Bohde
Musique : Peter Brewis
Production : Thomas Meyer-Hermann
Société de production : Spectre Films
Pays de production : Royaume-Uni
Genre : Animation, Science-fiction
Durée : 55 minutes

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© Marc Bruckert

L’Étrange Festival 2025 : The Forbidden City, to Rome with Kung-fu

En ouverture de la 31e édition de l’Étrange Festival, Gabriele Mainetti se déleste des normes en associant les cultures romaine et chinoise dans un film aux multiples facettes. The Forbidden City est le résultat d’une ambition flamboyante, mêlant récit de vengeance, film de kung-fu et romance. Ce mélange savoureux, parfois inégal, déborde d’énergie et de sincérité, au point de rivaliser, voire d’éclipser, la décadence hollywoodienne récente.

S’il est rare de croiser des super-héros dans le cinéma italien, c’est en partie dû au passé historique d’un pays fracturé par les dictatures et les inégalités sociales. Les Trois Fantastiques Supermen ou Le Garçon invisible font figure d’exceptions, trop rares pour s’ancrer dans l’imaginaire collectif d’une nation avant tout réputée pour son néo-réalisme. Depuis quelques années, Gabriele Mainetti ravive cependant l’intérêt pour ce genre, grâce à son furieux On l’appelle Jeeg Robot, puis avec l’excellent Freaks Out. Son ancrage dans le fantastique demeure la partie la plus attrayante de ses récits, mais les enjeux humains constituent ici sa nouvelle force… et sa limite.

Quand le kung-fu rencontre la dolce vita

Il ne faut pas longtemps pour que le cinéaste italien démontre sa maîtrise du cinéma hong-kongais, directement importé à Rome. Avant même que l’on comprenne les motivations de la mystérieuse Mei, à la recherche de sa sœur disparue Yun, les coups pleuvent plus vite que les menaces d’une mafia souterraine chinoise. Mei n’est pas venue de Chine pour défendre un restaurant chinois comme Bruce Lee dans La Fureur du dragon, mais pour démanteler une façade servant à dissimuler un réseau de contrebande et une maison close douteuse.

Sans temps mort, et avec un dynamisme narratif et visuel remarquable, l’ouverture nous propulse dans un enchaînement de violences digne de Tigre et Dragon d’Ang Lee, Le Secret des poignards volants de Zhang Yimou ou encore The Grandmaster de Wong Kar-wai. Grâce à un découpage millimétré, la caméra dévoile toute la puissance de son héroïne, qui surpasse sans difficulté les performances artificielles de Ballerina. Plutôt que de recourir à des câbles et des effets excessifs, Mainetti fait appel à une véritable athlète des arts martiaux : Yaxi Liu, doublure cascade notamment dans la version live Mulan par Disney. Le cinéaste n’a pas eu à forcer le trait pour rendre son personnage à la fois séduisant et percutant. Les chorégraphies sont ainsi jouissives et inventives, exploitant les moindres éléments du décor, notamment un assortiment d’ustensiles de cuisine, pour donner lieu à des affrontements jubilatoires. Face à une horde de sbires peu inspirés, Mei impose toute son autorité.

Mais elle reste un personnage profondément émotif, s’exprimant peu et essentiellement en cantonais. Cette barrière linguistique incarne une différence culturelle plus profonde, qui ressurgit au fil de son parcours. Le choc entre les traditions chinoises et l’environnement romain, à la fois familier et étranger, finit par entraver sa quête, qui se dilue au milieu du récit avant d’être relancée plus tard. Cette mise en parenthèses des enjeux principaux contribue à un sentiment de stagnation, voire de désorientation.

Entre-temps, on nous introduit une famille de restaurateurs romains, encore marquée par une absence similaire à celle que Mei cherche à combler. Pourtant, la disparition de Yun et l’histoire de la famille du cuisinier Marcello (Enrico Borello) sont étroitement liées, toutes deux gravitant autour du patron du restaurant chinois, Monsieur Wang (Chunyu Shanshan). Le chassé-croisé se poursuit ainsi dans le quartier multiethnique d’Esquilino, mais sans retrouver le panache ni la finesse de l’ouverture.

La colère des enfants, les larmes des parents

Ce qui fonctionne moins bien dans le scénario de Stefano Bises et Davide Serino, c’est l’imbrication des arcs narratifs, qui convergent vers un climax à la fois confus, farfelu et prévisible. Au lieu de se nourrir les uns les autres, ils ont tendance à se superposer sans réelle communication, créant au cœur du film une certaine confusion structurelle. Cette accumulation de fils narratifs non résolus ou trop rapidement rassemblés débouche sur un climax à la fois précipité, farfelu et prévisible.

Heureusement, The Forbidden City se rattrape là où on ne l’attend pas : dans l’humanité et la chaleur dégagées par ses personnages secondaires. Malgré les horreurs qu’ils tentent d’enfouir, chacun cherche du réconfort auprès des autres. On y retrouve un père en quête de réconciliation, une épouse nostalgique, et un ami romantique interprété par le savoureux Marco Giallini. Le film ne brille donc pas uniquement par ses scènes d’action, mais aussi par ces instants de respiration, où les personnages, malgré leur maladresse, essaient simplement de bien faire. Quelques gags bien placés, et hilarantes pour la plupart, renforcent cette dimension humaine.

La musique joue également un rôle essentiel chez Mainetti. Comme dans Freaks Out, elle prolonge l’émotion des personnages. Leur douleur, souvent dissimulée, transparaît avec une élégance rare. Ce qui aurait pu sembler dissonant dans une œuvre entamée avec autant de sérieux devient finalement la plus belle surprise du film.

Cependant, tout n’est pas exempt de défauts : le manque de développement ou de justesse dans certaines sous-intrigues entraîne une certaine lassitude au cœur d’un récit parfois trop bavard. L’évolution des relations est souvent simplifiée, voire précipitée, pour maintenir le rythme. L’histoire d’amour entre Mei et Marcello ne fonctionne qu’à moitié, et l’évocation de la politique de l’enfant unique en Chine, à peine esquissée, aurait mérité un vrai traitement. Le soin esthétique du film ne compense pas toujours ces faiblesses, bien qu’on retienne l’essentiel : le triomphe de l’amour, la bienveillance, et la solidarité d’une société multiculturelle.

Sorti sur les écrans italiens au printemps 2025, The Forbidden City ouvre le festival de genre parisien avec autant d’adrénaline que d’émotion. On se laisse volontiers entraîner dans cet enchevêtrement de drames familiaux, grâce à l’humanité qui se dégage des personnages, même les plus sombres. Une expérience mémorable, marquée par des failles certes perfectibles, mais porteuses d’un véritable renouveau du cinéma de genre en Italie… et peut-être au-delà.

Bande-annonce – The Forbidden City

Fiche technique – The Forbidden City

Titre original : La città proibita
Réalisation : Gabriele Mainetti
Interprètes : Yaxi Liu, Enrico Borello, Sabrina Ferilli, Marco Giallini, Luca Zingaretti
Scénario : Stefano Bises, Davide Serino
Photographie : Paolo Carnera
Montage : Francesco Di Stefano
Musique : Fabio Amurri
Production : Mario Gianani, Lorenzo Gangarossa, Sonia Rovai
Sociétés de production : Wildside, PiperFilm, Goon Films
Pays de production : Italie
Genre : Action
Durée : 2h18

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© Marc Bruckert

Connemara : rêves de souvenirs

Entre les lignes d’un amour qui s’effiloche et la mélancolie des possibles inaboutis, Connemara d’Alex Lutz déploie une partition sensible où chaque silence pèse du poids des souvenirs. Le film, adaptation du roman de Nicolas Mathieu, se fait chambre d’échos pour ces âmes en suspens – entre brûlures d’autrefois et cendres du présent. À fleur de pellicule, Lutz capte ce moment fragile où l’on s’aperçoit que vivre, parfois, c’est survivre à ses propres rêves.

Le souffle des amours passées

Dans un beau film d’amour et d’usure, Alex Lutz s’empare de l’adaptation du livre de Nicolas Mathieu Connemara dans un geste cinématographique très Cassavétien.

D’entrée de jeu, Connemara frappe par la délicatesse sensuelle et ouatée du travail apporté au son. C’est par une vibration de voix très feutrée, presque une langueur qu’on entre dans ce film sensible et amoureux de l’humeur des amours passées. Le son s’avance tandis que l’image retourne en arrière. Le son est plus que présent, respiration en avant, il écoute ces vies qui ne se passent pas comme le passé imaginé. L’on découvre l’héroïne Hélène (magnifique Mélanie Thierry) super woman en plein burn out à Paris, cheveux à fleur de caméra, voix dans un souffle, parler à une psy de ses difficultés à tenir dans le « bazar qu’est devenue sa vie ».

Ces sensations d’images et de sons volés à la dépression d’une femme aux portes du changement font écho à celles plus terriennes découvrant un homme Christophe (Bastien Bouillon) qu’elle a connu dans les Vosges de son adolescence et que Lutz filme d’abord dans ce qu’il a de charismatique et libre: ex gloire de hockey sur glace du Lycée sur lequel Hélène fantasmait des rêves de vie désirante.

Avec beaucoup d’attention sensorielle, de nostalgie et de présence brisée incarnée par des acteurs tous remarquables, Alex Lutz filme le retour au pays d’Hélène, mariée et mère de famille, comme une sorte de convalescence ou de « thérapie par les racines » censée guérir ses doutes et désillusions.

Souvenirs de rêves

Hélène revoit Christophe cet amour de jeunesse et l’on pourrait croire que ce retour aux sources va permettre à ces deux là de vivre à quarante ans leurs rêves de souvenirs, leurs vies d’émotions enfin.

D’évidence ce n’est pas l’exultation ni l’euphorie de l’amour fou qui intéresse le cinéaste-acteur Alex Lutz mais plutôt l’impossible quiétude des amours, l’impossible légèreté des destins, les manques quoiqu’on choisisse et donc la lisière des âges, la frontière où les vies se regardent et ne se reconnaissent plus.

Les personnages de Connemara ne sont pourtant pas mangés par des obsessions, ils sont juste frôlés par la vie qui se déhanche et s’use; ce peuvent être en vrac la vieillesse des racines de cheveux dont on ne prend plus soin (la mère d’Hélène jouée par Clémentine Célarié), le visage émacié et la confusion du père de Christophe (très prenant Jacques Gamblin dans sa gémellité avec le Dutronc du Van Gogh de Pialat), des pleurs qui surgissent pour rien, de la tristesse tel un voile inénarrable sur chaque geste, des regards qui contemplent la perte inéluctable d’un passé perdu.

Visage-Connemara

La beauté troublante du film réside dans cela: la captation vibratoire de ce je ne sais quoi qui passe et n’est plus là quoiqu’on fasse, la contemplation impuissante et languide du désenchantement qui avance à bas bruit. Le visage de Mélanie Thierry cristallise le paysage du film, sa tonalité ses lacs sa terre palpitante et brûlée. Il manquera quelque chose qui n’a jamais eu lieu ni dans la jeunesse ni dans le mitan de la vie. Voilà ce que dit le visage-Connemara de l’actrice.

Alors naturellement il y a quelques longueurs, et parfois quelques facilités dans le montage-collage de scènes, notamment sur la scène de mariage d’un ami de Christophe où Hélène assiste en témoin désabusée à l’effondrement de ces rêves, à l’écroulement de tous ces âges révolus et à la défaite des idéaux et des fantasmes. Christophe est resté à Epinal. Christophe est sans ambition. Hélène est partie. Hélène a eu de l’ambition. Et pourtant ils sont au même point: celui où le charme des souvenirs n’agit plus. Celui où la vie est démaquillée, dégrisée et où les rêves se transforment en pertes.

Connemara est un film doux et triste, un film de manques et de blessures, épris de nostalgie et de souffles à la caméra émotive et sensorielle dans la lignée palpable des eurythmies d’un Terence Malick.

Bande-annonce : Connemara

Fiche technique : Connemara

Réalisation : Alex Lutz
Scénario : Alex Lutz, Hadrien Bichet, Amélia Guyader (Adapté du roman de Nicolas Mathieu)
Image : Éponine Momenceau
Montage : Margot Meynier
Musique : Vincent Blanchard
Décors : Aurélien Maillé
Costumes : Amandine Cros
Production : Incognita Films, SuperMouche Production, StudioCanal, Grands Ducs Films, Wrong Men Productions
Distribution : StudioCanal
Durée : 1h52
Sortie française : 10 septembre 2025
Genre : Drame sentimental
Tournage : Vosges et Paris
Format : Couleur – 1.85 – 5.1

Distribution principale

  • Mélanie Thierry (Hélène)
  • Bastien Bouillon (Christophe Marchal)
  • Jacques Gamblin (Gérard)
  • Clémentine Célarié (mère d’Hélène)
  • Bruno Sanches (Marco)

Le film a été présenté en sélection officielle à Cannes 2025 (section « Cannes Première »)

Conseils mode pour invités de mariage : robes et tenues à privilégier

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Être invité à un mariage est toujours un moment spécial, rempli d’émotion, de joie et de célébration. Mais une question cruciale revient presque systématiquement : quelle robe porter quand on est invité à un mariage ? Trouver la tenue idéale demande de concilier élégance, confort et respect des codes vestimentaires propres à ce type d’événement. Dans cet article, nous vous proposons un guide détaillé pour choisir la robe parfaite en fonction du lieu, de l’heure, de la saison et même de votre morphologie.

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Les principes de base à respecter

Éviter le blanc et les teintes réservées à la mariée

Le premier principe, sans surprise, est d’éviter le blanc, l’ivoire, l’écru ou toute couleur trop proche de la robe de mariée. Ces nuances sont traditionnellement réservées à la mariée, et il serait perçu comme un faux pas de rivaliser avec elle.

Tenir compte du degré de formalité

Chaque mariage a son ambiance : certains sont très formels, organisés dans un hôtel ou un château, tandis que d’autres sont plus décontractés, célébrés dans un jardin ou en bord de mer. La robe d’invitée de mariage doit toujours s’adapter au niveau de formalité indiqué dans l’invitation.

Respecter le dress code ou le thème

Si les mariés ont précisé un dress code ou un thème de couleurs, il est essentiel de le respecter. Non seulement vous serez en harmonie avec l’ensemble, mais vous montrez aussi votre considération pour leurs souhaits.

Quelle robe pour un mariage de jour ou de soirée ?

Les mariages en journée

Les mariages célébrés le matin ou l’après-midi exigent des robes d’invitée de mariage plus claires et lumineuses.

  • Couleurs : privilégiez les tons pastel, les imprimés floraux ou les couleurs douces comme le rose poudré, le bleu ciel ou le vert menthe.
  • Longueur : une robe mi-longue ou midi est idéale, car elle reste élégante tout en évitant l’excès de formalité.
  • Matières : les tissus fluides et aériens comme la mousseline, le coton de qualité ou le lin apportent fraîcheur et confort.

Exemple : une robe portefeuille en soie imprimée fleurs pastel est un choix intemporel pour un mariage champêtre en plein été.

Robe Longue Rose Clair Fatima

Les mariages en soirée

Les mariages célébrés après 17h ou en soirée exigent une robe plus sophistiquée.

  • Couleurs : osez les teintes profondes et élégantes comme le bleu marine, le bordeaux, l’émeraude ou le prune.
  • Longueur : la robe longue est très adaptée pour les soirées formelles, mais une robe cocktail chic peut aussi convenir.
  • Matières : misez sur des tissus raffinés comme le satin, le velours ou encore les sequins (avec modération).

Exemple : une robe longue bleu nuit avec un léger drapé et des accessoires argentés sera parfaite pour un mariage en salle de réception.

Robe Longue Schwarzer Smaragd Wendy

Choisir sa robe selon la saison

Mariage au printemps ou en été

Les mariages printaniers et estivaux sont souvent synonymes de couleurs fraîches, de légèreté et de romantisme.

  • Couleurs : tons pastel, imprimés floraux, jaune ensoleillé, corail.
  • Matières : robes en mousseline, dentelle, coton léger.
  • Style : robes fluides, épaules dénudées ou manches courtes pour supporter la chaleur.

Astuce : associez votre robe avec un chapeau élégant ou une capeline pour un look chic et pratique sous le soleil.

Mariage en automne

À l’automne, la palette change et s’enrichit de couleurs plus profondes.

  • Couleurs : bordeaux, vert sapin, orange brûlé, camel.
  • Matières : robes en velours léger, en crêpe ou en soie épaisse.
  • Style : pensez aux manches trois-quarts ou longues, et ajoutez une jolie étole pour vous protéger des soirées fraîches.

Robe Longue Floral Poussiéreux Hestia

Mariage en hiver

En hiver, il est essentiel de rester élégante tout en étant bien couverte.

  • Couleurs : privilégiez les teintes sombres et chic comme le noir (avec parcimonie), le bleu nuit, l’émeraude ou l’argenté.
  • Matières : velours, laine mélangée, satin épais.
  • Style : robes longues avec manches, complétées par un manteau chic ou une fausse fourrure.

Exemple : une robe longue en velours bordeaux avec une pochette dorée et des escarpins noirs constitue un ensemble élégant et saisonnier.

Robe Longue Marine Tierney

Adapter sa robe à sa morphologie

Chaque femme peut sublimer sa silhouette en choisissant une robe adaptée à sa morphologie.

  • Grande taille : misez sur les robes longues fendues ou les coupes droites fluides. Elles allongent la silhouette et apportent de l’élégance.
  • Petite taille : préférez les robes courtes ou midi qui mettent en valeur vos jambes et évitent d’alourdir la silhouette.
  • Silhouette en sablier : optez pour les robes cintrées à la taille ou les modèles portefeuille.
  • Silhouette en A (hanches larges) : les robes évasées ou trapèze rééquilibrent la silhouette.
  • Silhouette fine : osez les volants, les imprimés ou les détails qui apportent du volume.

Accessoires et finitions pour parfaire votre look

Une robe bien choisie se sublime avec les bons accessoires.

  • Chaussures : optez pour des escarpins confortables ou des sandales à talon moyen. Si le mariage a lieu dans un jardin, pensez aux talons larges ou compensés.
  • Sac : un petit sac ou une pochette élégante est indispensable.
  • Bijoux : restez sobre et chic, misez sur une paire de boucles d’oreilles raffinées ou un collier discret.
  • Veste ou étole : selon la saison, une veste ajustée ou une étole légère peut compléter la tenue.

Les erreurs à éviter absolument

  • Porter une robe blanche ou ivoire.
  • Choisir une tenue trop sexy ou trop courte.
  • Porter une robe trop voyante qui éclipserait la mariée.
  • Négliger le dress code ou le thème imposé.

Conclusion

Choisir la robe idéale pour une invitation de mariage demande une réflexion approfondie. En tenant compte de la période de l’année, de la saison, de la morphologie et du code vestimentaire, vous trouverez le look idéal. De nombreuses marques, comme Azazie, proposent un large choix de robes de mariée élégantes en ligne, vous permettant d’être présentable et confiante. N’oubliez pas : la véritable élégance naît de la simplicité, de l’harmonie et du respect de la cérémonie de mariage.

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Top 10 des Scènes de Casino les Plus Mémorables au Cinéma

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Vous savez, il y a quelque chose de magique dans l’alliance entre le septième art et l’univers des casinos!

Depuis que nous analysons les films pour ce blog, nous avons réalisé que ces deux mondes partagent une essence commune : la capacité à nous faire rêver, à nous transporter dans des univers où tout semble possible.

Aujourd’hui, partons ensemble à la découverte de ces moments cinématographiques qui ont marqué l’histoire!
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Casino Royale : Quand Bond Redéfinit le Poker

Commençons fort avec cette scène légendaire de Casino Royale où Daniel Craig affronte Le Chiffre dans une partie de poker texas hold’em absolument électrisante ! Cette séquence, tournée dans les somptueux décors du Casino de Karlovy Vary, redéfinit complètement notre vision du jeu au cinéma.

Tout comme les films sur les jeux de casino et les gains, les versions modernes des portails de rediffusion de casinos, comme celui de https://jackpotsounds.com/fr-fr/, vous surprendront. Vous pourrez y visionner les derniers gains enregistrés en vidéo. Vous avez donc l’assurance de toujours gagner dans un casino en ligne, même s’il est primordial de garder à l’esprit les risques.

Ce qui nous fascine dans cette approche, c’est la façon dont le réalisateur Martin Campbell transforme une simple partie de cartes en véritable duel psychologique. Chaque regard échangé, chaque geste calculé, chaque mise devient un élément narratif crucial. La tension monte progressivement, comme dans une symphonie parfaitement orchestrée.

D’ailleurs, petite confidence personnelle : cette scène m’a donné envie d’apprendre les règles du poker ! L’élégance avec laquelle Bond manie les jetons, cette assurance tranquille face à des enjeux colossaux… Pure classe !

La technique cinématographique mérite également notre attention. Les gros plans sur les mains qui tremblent légèrement, les gouttes de sueur perlant sur les fronts, cette utilisation magistrale du silence entre les dialogues… Campbell maîtrise parfaitement l’art de filmer la tension.

Ocean’s Eleven : La Chorégraphie Parfaite du Braquage

Passons maintenant à ce chef-d’œuvre de Steven Soderbergh qu’est Ocean’s Eleven. Cette reconstitution moderne du classique de 1960 nous plonge dans l’atmosphère feutrée du Bellagio avec une élégance rare.

L’approche de Soderbergh diffère radicalement de celle des films de casino traditionnels. Plutôt que de se concentrer sur le jeu lui-même, il nous fait découvrir l’envers du décor, cette mécanique complexe qui fait tourner ces palaces du divertissement. Chaque plan révèle un détail architectural, chaque mouvement de caméra dévoile une nouvelle facette de cet univers fascinant.

George Clooney incarne Danny Ocean avec cette désinvolture naturelle qui rend le personnage immédiatement attachant. Sa façon de déambuler dans les allées du casino, observant chaque détail avec l’œil d’un professionnel… C’est du grand art !

La bande originale de David Holmes accompagne parfaitement cette ambiance sophistiquée. Ces rythmes jazzy qui épousent les mouvements de caméra créent une symbiose parfaite entre image et son.

Scorsese et son Casino : La Violence Derrière le Glamour

Impossible de parler cinéma et casino sans évoquer le monument qu’est Casino de Martin Scorsese ! Cette plongée brutale dans l’univers impitoyable de Las Vegas des années 70 reste une référence absolue du genre.

Robert De Niro livre ici l’une de ses performances les plus marquantes en Sam « Ace » Rothstein, ce gérant de casino pris entre sa passion du jeu et les exigences de la pègre. Sa transformation physique, cette attention maniaque aux détails vestimentaires, cette gestuelle précise… Tout contribue à créer un personnage d’une vérité saisissante.

Scorsese démystifie complètement l’aspect paillettes de Vegas pour nous montrer la machine impitoyable qui se cache derrière. Ces séquences où l’on voit les recettes astronomiques s’accumuler, comptées par des mains expertes dans des arrière-salles sécurisées… Fascinant et terrifiant à la fois !

La violence de certaines scènes peut choquer, mais elle sert le propos du réalisateur : montrer que derrière chaque dollar gagné se cache parfois un drame humain. Cette approche sans concession fait de Casino un film dérangeant mais nécessaire.

Rain Man : L’Intelligence Contre la Chance

Dustin Hoffman et Tom Cruise dans Rain Man nous offrent l’une des séquences de comptage de cartes les plus mémorables de l’histoire du cinéma. Cette scène au Caesar’s Palace transforme le handicap de Raymond en super-pouvoir fascinant.

L’approche de Barry Levinson privilégie l’émotion à l’action pure. Cette relation fraternelle qui se construit autour d’une table de blackjack devient infiniment plus précieuse que tous les gains possibles. Le vrai jackpot, c’est cette connexion humaine qui naît entre les deux frères.

Hoffman livre une performance d’une justesse absolue, évitant tous les clichés sur l’autisme. Sa façon de compter les cartes avec cette précision mécanique, tout en restant profondément humain et attachant… Du grand art dramatique !

Cette séquence nous enseigne également quelque chose d’essentiel sur les jeux de hasard : parfois, l’intelligence et la méthode peuvent défier les probabilités. Mais attention, dans la réalité, les casinos ont depuis longtemps développé des contre-mesures efficaces !

21 : Quand MIT Défie Vegas

Le film 21 nous raconte l’épopée véridique d’étudiants du Massachusetts Institute of Technology qui ont révolutionné le comptage de cartes. Kevin Spacey incarne parfaitement ce professeur manipulateur qui transforme des cerveaux brillants en machines à gagner.

Ce qui rend cette histoire particulièrement captivante, c’est son ancrage dans la réalité. Ces étudiants ont réellement existé, leurs techniques de comptage ont fonctionné, leurs gains se chiffrent en millions de dollars ! Cette dimension authentique ajoute une intensité particulière aux scènes de jeu.

Les séquences de formation sont particulièrement réussies. Cette façon de décomposer les techniques de comptage, d’expliquer les signaux codés entre équipiers, de révéler les stratégies de camouflage… Nous devenons complices de cette équipe de génies !

The Gambler : L’Autodestruction Magnifique

Mark Wahlberg dans The Gambler nous offre un portrait saisissant du joueur compulsif moderne. Cette adaptation du classique de 1974 explore les mécanismes psychologiques qui poussent certaines personnes vers l’autodestruction par le jeu.

Rupert Wyatt filme ces séquences de jeu avec une intensité brutale qui nous met mal à l’aise. Pas de glamour ici, pas de sophistication hollywoodienne. Juste cette descente aux enfers d’un homme qui mise sa vie à chaque partie.

Ce qui distingue ce film des autres productions du genre, c’est son refus total de romancer la dépendance au jeu. Chaque gain devient prétexte à miser encore plus gros, chaque victoire rapproche paradoxalement le protagoniste de sa perte finale.

Les dialogues de William Monahan apportent une profondeur philosophique rare à ce genre cinématographique. Ces réflexions sur le risque, sur cette recherche permanente de sensations extrêmes… Troublant et fascinant !

Rounders : L’Art du Poker Underground

Matt Damon et Edward Norton dans Rounders nous plongent dans l’univers underground du poker new-yorkais avec une authenticité remarquable. Cette exploration des parties clandestines révèle un aspect méconnu de la culture américaine du jeu.

John Dahl maîtrise parfaitement l’art de filmer le poker. Chaque main devient un duel psychologique, chaque bluff une performance d’acteur. La gestuelle des joueurs, leurs tics révélateurs, cette capacité à lire dans les pensées adverses… Tout contribue à créer une tension permanente.

John Malkovich livre une performance inoubliable en Teddy KGB, ce Russe excentrique aux manies fascinantes. Son accent, sa façon de manger ses biscuits Oreo, cette théâtralité assumée… Un personnage culte du cinéma de casino !

Cette immersion dans le milieu du poker professionnel révèle un monde parallèle où l’intelligence et la psychologie priment sur la chance pure. Une leçon précieuse pour comprendre la complexité réelle de ces jeux !

Heat : La Tension à son Paroxysme

La séquence de casino dans Heat de Michael Mann mérite une mention spéciale pour sa maîtrise technique exceptionnelle. Robert De Niro en braqueur professionnel observant sa proie dans un casino de Vegas… Pure tension cinématographique !

Mann utilise l’environnement casino comme révélateur de personnalité. Cette façon dont Neil McCauley évolue dans cet univers artificiel, calculant chaque geste, anticipant chaque réaction… Magistral !

L’Art de Filmer l’Émotion Pure

Après cette exploration cinématographique, une évidence s’impose : les meilleures scènes de casino ne parlent jamais vraiment de jeu. Elles utilisent cet univers particulier pour révéler la nature humaine dans ses aspects les plus intenses.

Guest post

 

Alpha, Valeur Sentimentale, Castelluciv : La mort, la classe et le professeur

Alpha, Valeur Sentimentale, Castelluci : La mort avec et sans classe !

Alpha est un film raté. Pourtant, en deux scènes majeures, Julia Ducournau en dit plus sur la déliquescence de l’enseignement et la fin de la transmission que n’importe quel film sur l’éducation. La réalisatrice saisit l’âme morte de ce qui peut avoir lieu dans une classe. Un désastre d’« envisagement ».

Un professeur est là, devant ses élèves. Et personne ne le regarde.

En écho à Valeur Sentimentale de Joachim Trier et au théâtre radical de Romeo Castellucci, Alpha explore la mort du regard, la mort de la sollicitude – et l’effondrement silencieux qui guette quand plus personne n’est là pour témoigner.

Deux scènes sauvent Alpha du fiasco. Elles montrent l’acteur Finnegan Oldfield à son meilleur. Professeur d’anglais, il dit un poème sur les ravages du monde devant des élèves peu attentifs à l’émotion qu’il met à le déclamer, peu attentifs à l’irruption anodine du tragique. Et ce parce qu’ils ne l’écoutent pas vraiment.

Après la lecture, Finnegan Oldfield demande à la classe ce qu’elle ressent. Un seul élève répond : « C’est un truc tourmenté. Un truc de pédé. »

Dans la seconde scène, le professeur, en retard, est attendu par ses élèves. Il ouvre la porte ; sa démarche, son allure manifestent un drame, un naufrage intime. Il va à sa place, sort son livre. Les élèves s’installent, ou non. Ils n’en ont en vérité que faire. Le professeur s’écroule sur sa chaise et s’effondre en sanglots devant la classe. Mais la classe ne le sait même pas. Elle ne le regarde pas. Ne prête aucune écoute, aucun regard à son professeur en pleurs.

Ces deux scènes sont la mort. Elles disent la mort du lien. L’absence de miséricorde. La rupture d’un pacte invisible qui devrait unir celui qui enseigne à ceux qui apprennent. La décrépitude d’un monde où un professeur peut se présenter devant une classe sans être « envisagé ». Elles disent l’agonie beaucoup plus puissamment et subtilement que tout le reste du film. Elles révèlent un monde où l’on peut pleurer sans être vu, où la détresse devient un spectacle sans public.

Symboliquement, ces deux scènes sont à mettre en vis-à-vis avec celle de l’ouverture du film de Joachim Trier, Valeur Sentimentale. Là, une comédienne, prise d’un trac affolant, n’arrive pas à monter sur scène. Elle tressaille, tremble, déchire son costume, court dans sa loge, revient dans les coulisses, suffoque, veut fuir. Pendant ce temps, nous voyons, cette fois-ci, le public l’attendre, attendre impatiemment son sacrifice, attendre qu’elle vienne enfin s’offrir. Elle dira après : « C’est anti-naturel, à heure fixe, d’aller s’exposer, de monter sur une scène de théâtre. »

Il faut se souvenir de la création de Romeo Castellucci, Schwanengesang D744, où Valérie Dréville, ensevelie sous une bâche de boue, s’adresse brutalement au public, fait tomber le quatrième mur et harangue : « Qu’est-ce que vous regardez ? Qu’est-ce que vous désirez ? Pourquoi vous êtes venus ici ? Foutez le camp ! »

C’est un moment de dévastation théâtrale où le metteur en scène Romeo Castellucci inscrit au cœur de son art la virulence critique de son essence même.

Que veut vraiment, chaque soir, le public qui va regarder les acteurs vivre et mourir sur scène ? Julia Ducournau répondrait : « une narration de cérémonie » qui porte le trauma sur scène et nous en lave. Novarina écrit : faire du théâtre, c’est renverser les idoles de la mort.

Mais que se passe-t-il quand personne ne regarde ? Quand la détresse reste sans témoin, comme dans Alpha ?
Et que ne veut pas regarder la classe d’Alpha, incapable de prendre en compte son professeur ?

Les élèves de Finnegan Oldfield ne veulent pas voir la mort en face – non parce qu’ils sont lâches, mais parce qu’un système les a déjà anéantis. Ils survivent, égoïstes, incapables de bonté ou d’écoute. Déjà morts, ils n’ont plus de visages à donner. Ils n’ont plus dans leur cœur la phrase de Levinas : le visage de l’autre intime une obligeance.

Les élèves ne veulent pas apprendre à mourir, là où le public du théâtre vient se tuer. Avec grandiloquence. Extase et grâce. Pour renaître vivant ailleurs et redevenir la classe ingrate de Finnegan Oldfield, incapable de force et d’amour, enchaînée à son désir capitaliste de vivre sans compassion.

Si le public de Trier et Castellucci vient apprendre à mourir, les élèves d’Alpha ont déjà renoncé à vivre. Ils incarnent l’époque – sourde, aveugle, et pourtant si vivante dans son refus de voir la douleur des autres.

Alpha échoue presque partout – sauf dans ces deux scènes qui, seules, posent les bonnes questions. Et nous rappellent que le drame contemporain n’est peut-être pas la mort, mais l’absence de regard et de classe pour l’accompagner.

 

Sleeping Dogs : un puzzle sans mystère

La subjectivité peut être une prison mentale pour les plus vulnérables. Des œuvres comme Memento ou Shutter Island ont su en tirer une matière cinématographique immersive et stimulante. Ce n’est pas tout à fait le cas de Sleeping Dogs, où un détective à la retraite, atteint de la maladie d’Alzheimer, tente de résoudre une affaire non élucidée. Sans la performance de Russell Crowe dans ce rôle exigeant, le premier film d’Adam Cooper aurait sans doute sombré dans l’oubli.

La mémoire photographie plus qu’elle ne filme. C’est dans cet esprit que Cooper bâtit l’espace mental de son protagoniste. Le film emprunte une structure labyrinthique, non sans rappeler Memento de Christopher Nolan. Mais au-delà de ce clin d’œil évident, Sleeping Dogs peine à affirmer une voix propre, trop enclin à épouser ses références plutôt qu’à les digérer.

Polar en eaux tièdes

Là où le roman éponyme du Roumain Eugen Ovidiu Chirovici articule sa narration à travers trois voix distinctes – un agent littéraire, un journaliste, un détective – l’adaptation filmique choisit de resserrer sa focale autour du seul point de vue du détective, Roy Freeman. Son Alzheimer, utilisé comme un filtre narratif, vient brouiller les pistes à travers des hallucinations et des souvenirs déformés. Ce choix aurait pu être riche, s’il ne virait pas à la facilité : une mémoire réduite à des mémos collés sur chaque mur, un quotidien déchiffré comme un mode d’emploi. Le trouble finit par manquer de mesure et le procédé de nuances.

L’amnésie de Freeman devient moins un handicap qu’un prétexte dramatique pour convoquer un passé trouble : la réouverture d’un dossier autour de l’assassinat d’un psychologue. L’obsession se met en place, les suspects défilent sans relief ni tension dramatique. Le film hésite constamment entre le thriller psychologique et l’enquête policière classique, sans jamais réellement s’engager. Cela crée un déséquilibre, notamment dans la galerie de personnages secondaires, trop esquissés pour susciter l’empathie ou entretenir le mystère.

À mesure que les pièces du puzzle s’imbriquent, le récit s’étire, comme si le film voulait à tout prix développer une densité psychologique qu’il peine à faire vivre. Ce faux rythme sape peu à peu la mécanique du polar, au point d’éroder toute montée dramatique. Là où un The Father faisait de la maladie un enjeu central, Sleeping Dogs n’en retient qu’un vernis narratif. En revanche, il affiche volontiers un penchant pour le film noir. On pense à Laura d’Otto Preminger dans cette figure féminine, idéalisée et manipulée par les hommes, vers laquelle l’enquête converge.

Miroirs mentaux

Mais la vérité semble toujours déplacée ailleurs : chaque rebondissement, souvent attendu ou inutilement alambiqué, rebât les cartes sans laisser de doute durable, ni pour Freeman ni pour le spectateur. Le trouble ne s’installe jamais vraiment. On aimerait croire à cette auscultation de la subjectivité, à la manière d’Akira Kurosawa dans Rashōmon, mais le film manque de souffle, comme si son scénario n’avait pas survécu au passage de la salle de pré-production à l’écran.

Le tandem d’Adam Cooper et de son co-scénariste Bill Collage (Détour Mortel, Exodus, Le Transporteur : Héritage, Divergente 3, Assassin’s Creed…) semble conscient des enjeux liés à la mémoire fragmentée ou à l’identité trouble, mais leur traitement reste conceptuel, sans véritable prolongement émotionnel ni mise en tension. Cela rend le film frustrant : pas inintéressant sur le papier, mais souvent à côté de sa propre promesse.

Sans manquer totalement de fluidité, Sleeping Dogs piétine dans une narration mécanique, répétitive et prévisible, qui finit par paraître plus linéaire que cérébrale. Cette confusion, que l’on espère sensorielle, ennuie poliment. Et ni l’interprétation solide de Crowe, ni l’habillage sombre e poussiéreux du film ne parviennent à masquer les limites d’un projet qui, à vouloir concilier classicisme et ambition, n’ose ni l’un ni l’autre. On en viendrait presque à regretter le Russell Crowe cabotin de L’Exorciste du Vatican, au ton ringard mais assumé et paradoxalement plus divertissant.

Sleeping Dogs – bande-annonce

Sleeping Dogs – fiche technique

Réalisation : Adam Cooper
Scénario : Adam Cooper et Bill Collage, d’après le roman Jeux de miroirs d’Eugen Ovidiu Chirovici
Interprètes : Russell Crowe, Karen Gillan, Marton Csokas, Tommy Flanagan, Thomas M. Wright
Photographie : Ben Nott
Direction artistique : Colin Robertson
Costumes : Zed Dragojlovich
Montage : Matt Villa
Musique : David Hirschfelder
Producteurs : Bill Collage, Adam Cooper, Mark Fasano, Deborah Glover, Arun Kumar, Pouya Shahbazian
Sociétés de production : Film Victoria, Gramercy Park Media, Highland Film Group, Nickel City Pictures
Pays de production : États-Unis, Australie
Éditeur : M6 Vidéo
Durée : 1h52
Genre : Thriller
Date de sortie en VOD : 2 septembre 2025

Sleeping Dogs : un puzzle sans mystère
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2

« Batman Off-World » : quand le Chevalier Noir décroche la lune

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Batman a toujours été un personnage enraciné dans l’ombre de Gotham : ses toits suintant de pluie, ses ruelles où s’exprime la corruption, son éternel face-à-face avec une humanité dévoyée. Or voici qu’avec Batman Off-World, Jason Aaron et Doug Mahnke décident de l’arracher à son terrain de jeu naturel pour l’expédier, littéralement, aux confins de l’Univers. Une audace qui pourrait sembler artificielle – l’homme chauve-souris catapulté au milieu des étoiles – mais qui se révèle au contraire une formidable machine à réinterroger le mythe. L’album est à découvrir aux éditions Urban Comics.

Le récit prend place à une époque charnière : Bruce Wayne n’est Batman que depuis un an. Il n’a pas encore accumulé l’expérience, ni cette aura quasi mythologique qui font de lui une légende. C’est un justicier encore en rodage, confiant dans ses méthodes mais vulnérable, faillible, parfois naïf. Lorsqu’un extraterrestre croise sa route, révélant la perspective d’une invasion future, Bruce n’a d’autre choix que de quitter son monde familier pour affronter le danger à la source. Mais que reste-t-il de Batman lorsqu’on le prive de ses ruelles, de ses gadgets et de ses ennemis habituels ? Quand on le pousse dans ses derniers retranchements, dans l’incapacité d’agir pour le bien-être de sa ville ? On a alors affaire à un individu hanté. « J’imagine Double-Face s’évader d’Arkham. Des cadavres sur les trottoirs, Gordon allumant le signal, nuit après nuit… et personne pour répondre à l’appel. »

 Plongé dans l’espace, Batman devient l’alien de l’histoire. Ici, ce n’est plus l’homme qui domine ses adversaires par sa préparation quasi surhumaine, mais un étranger qui doit tout apprendre, réapprendre à se battre, improviser, échouer parfois. Ce décalage fait toute la richesse de Batman Off-World. Jason Aaron ne manque d’ailleurs pas d’accentuer la fragilité d’un héros que l’on a trop souvent décrit comme invincible. On découvre un Bruce qui tâtonne, trébuche, mais dont la volonté d’acier finit par s’imposer comme son arme la plus redoutable. Il s’entraîne avec un androïde punching-ball, il cherche à percer les faiblesses de ses adversaires, il essuie les coups avec abnégation et les rend, bientôt, au centuple.

Sur le papier, le pari a de quoi faire sourire. Batman dans l’espace ? Il s’agit pourtant de creuser plus avant la psyché du personnage, de sonder jusqu’où il est prêt à aller pour la pérennité de Gotham. Rien ne trahit jamais l’essence de Batman. Sa mission, son code moral, son sens de la justice restent intacts. Même à des années-lumière de Gotham, Bruce Wayne demeure ce justicier obsédé, prêt à se consumer pour sauver les autres. Sa nouvelle alliée, Iona, lui fait d’ailleurs remarquer : « Tu vas rester dans la galaxie Slag. Alors même que tu as fini ton « entraînement » pour lequel tu étais venu au départ. Pour pouvoir démanteler la compagnie minière Solnoirr dont tu n’avais jamais entendu parler avant l’autre jour. » Car pour mériter d’endosser le costume de la chauve-souris, Bruce sait qu’il ne peut fermer les yeux sur une injustice, rester les bras ballants quand une menace transforme les enfants extraterrestres en esclaves… 

En définitive, Batman Off-World réussit le tour de force d’emmener l’un des héros les plus urbains de la pop culture dans l’infini spatial, sans jamais le dénaturer. Jason Aaron et Doug Mahnke en profitent pour tendre un miroir à leur protagoniste : l’homme qui se croyait maître de Gotham découvre qu’il n’est qu’un apprenti face à l’univers. Ici, les règles sont différentes et tout est à apprendre. Mais dans cette remise en cause se joue aussi la confirmation de ce qui fait de lui un héros unique : non ses gadgets, ni ses alliés, mais une détermination sans faille et une humanité farouche.

Batman Off-World, Jason Aaron et Doug Mahnke
Urban Comics, août 2025, 168 pages 

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3.5

Nouveau volet pour « Valhalla Bunker »

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Dix ans après la chute du Valhalla Hotel, on croyait la page tournée, les délires nazis définitivement ensevelis sous les gravats et les flammes. Mais c’était mal connaître l’univers de Fabien Bedouel. Dans Valhalla Bunker – Thunder and Lightning, l’auteur reprend seul le flambeau de cette histoire à la fois absurde, violente et délicieusement irrévérencieuse. Résultat : une bande dessinée qui s’assume comme une série B survoltée, entre hommage aux comics, clins d’œil rock et humour féroce.

À la tête du bunker d’Alaska, Tausend, digne héritière de Frau Winkler, rêve à voix haute de fonder les États Nazis d’Amérique. Son projet insensé – cloner Hitler en personne – donne le ton : ici, la mégalomanie n’a pas de limites. Dans un décor high-tech qui fait froid dans le dos se croisent les anciens visages de la saga : Lemmy, apparemment rallié à la cause néo-nazie mais qui traîne une blessure amoureuse laissée par Klara ; Malone, toujours en survêtement, prêt à mener un assaut musclé ; El Loco et Betty, spectateurs incrédules de la folie qui s’annonce. Les retrouvailles sont explosives, les trahisons multiples, et le chaos inévitable. Fabien Bedouel orchestre son récit comme un concert de metal : ça commence fort, ça s’emballe, et ça finit dans les flammes.

On se croirait parfois dans un comics américain. Les courses-poursuites frisent l’hystérie graphique, tandis que les explosions pleuvent comme des confettis. La mise en page est très cinématographique, le rythme va crescendo et quand surgit le fameux clone, on touche au paroxysme du délire assumé.

Si ce tome se montre moins bavard que les précédents, quelques répliques bien senties fusent encore, témoignant de cette ironie corrosive qui est l’ADN de la saga (« Il comprend vite mais il faut lui expliquer longuement »). Les dialogues ne cherchent jamais la gravité : Valhalla Bunker n’a pas vocation à réfléchir sur l’Histoire, mais à la détourner en une farce improbable, explosive, gorgée de gueules cassées, à la manière d’un Tarantino qui dynamiterait les codes du pulp.

La référence musicale du titre – Thunder and Lightning, dernier album studio de Thin Lizzy – n’est pas anodine : comme la chanson, cet album respire l’énergie brute, l’excès et le plaisir coupable. Ce dernier se traduit tour à tour par les folies de nostalgiques du régime nazi, les pathétiques tentatives de justification de Lemmy ou encore la traque de Malone…

Une œuvre improbable. Un mélange de super-pouvoirs, de nazis caricaturaux et de héros cabossés, qui ne se prend jamais au sérieux. Valhalla Bunker s’inscrit pleinement dans l’esprit de ses prédécesseurs et c’est justement là sa force : dans un paysage BD parfois trop sage, Fabien Bedouel livre un récit jouissif, absurde et généreux, qui s’autorise tout. Ce n’est pas toujours du meilleur effet mais ça n’en demeure pas moins décapant. 

On en ressort essoré et impatient de découvrir la suite. Car malgré les tonnes d’explosifs déjà déversées, la saga ne montre que peu de signes d’essoufflement. 

Valhalla Bunker : Thunder and lightning, Fabien Bedouel
Glénat, août 2025, 64 pages

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3

« La Porte ouverte » : de la bande dessinée

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En 1972, derrière une porte anonyme de l’université de Vincennes, Dominique Hé découvre par accident un atelier de bande dessinée. Jean Giraud, alias Moebius, en est le maître d’œuvre. Cette rencontre fortuite allait décider d’une vie entière. Cinquante ans plus tard, le principal concerné revient sur cette origine dans La Porte ouverte (Glénat), un récit autobiographique en 120 pages où l’auteur retrace ses débuts, ses tâtonnements et surtout l’effervescence d’un âge d’or de la bande dessinée française.

Mathématicien de formation, Dominique Hé débarque à Paris au début des années 1970 avec le rêve encore incertain d’une carrière artistique. Mais peinture, théâtre, sculpture : rien ne prend. Ses tentatives échouent les unes après les autres. Gardien des clefs à Vincennes, il gagne sa vie modestement quand s’offre à lui cette fameuse « porte ouverte » : un atelier bande dessinée animé par Moebius. L’époque est propice à l’expérimentation : héritière de Mai 68, l’université bruisse d’utopies, d’occupations et d’herbes brûlées. Dans ce contexte, le neuvième art prend ses quartiers aux côtés de la philosophie et du théâtre.

Pour Dominique Hé, c’est le début d’un chapelet : celui de noms illustres qu’il croise au fil de ses apprentissages. Serge Le Tendre, Régis Loisel, François Dimberton, André Juillard : ses rencontres seront bientôt des figures majeures. Grâce à Moebius, il rencontre René Goscinny, Philippe Druillet, Alejandro Jodorowsky ou encore Jean-Claude Mézières, qui lui apprend l’art difficile de dessiner une Laureline charnue. Ce sont des années de révélations et d’intense compagnonnage : on partage des planches, des cigarettes, parfois un appartement et, souvent, l’enthousiasme de réinventer la bande dessinée.

Les revues s’ouvrent : Pilote, Le Figaro Dimanche, puis Métal Hurlant accueillent ses planches. En 1977, son premier album, Voyages, paraît : Dominique Hé est officiellement entré dans le cercle des auteurs. Avec La Porte ouverte, il restitue une époque fondatrice. On y sent la liberté créative des années 1970, nourrie par des revues devenues mythiques (Pilote, Fluide Glacial, Les Humanoïdes associés), mais aussi l’émergence de voix nouvelles, qui déplacent les lignes et déconstruisent les stéréotypes.

L’album joue par ailleurs d’une belle alchimie : récit personnel et mémoire collective. C’est une fresque vivante de la naissance d’une nouvelle bande dessinée française. En ce sens, l’album tient de l’acte de mémoire. Il constitue une ode à une génération qui fit basculer la bande dessinée dans la modernité. Dominique Hé y célèbre ses maîtres, ses compagnons, ses erreurs et ses fulgurances, mais surtout cette évidence : la bande dessinée est un métier de passionnés, un art qui naît souvent dans l’entêtement, l’amitié et les rencontres. Son parcours à lui n’est pas en ligne droite : il zigzague, il trébuche, mais il persiste. Et parfois, au détour d’un couloir, une porte entrouverte suffit pour tout réinventer.

La Porte ouverte, Dominique Hé
Glénat, août 2025, 120 pages 

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3.5

« Scarface » et Tony Montana effeuillés aux éditions LettMotif

En revenant sur Scarface et en se penchant plus spécifiquement sur Tony Montana, David Da Silva creuse la matière brute d’un mythe moderne et en extrait une lecture politique, esthétique, existentielle. L’ouvrage, jamais compassé, replace le film de Brian De Palma au cœur de son époque : les années 1980, l’Amérique reaganienne, le triomphe du néolibéralisme et la marchandisation des rêves.

Scarface, c’est avant quatre personnes : le producteur Martin Bregman, le réalisateur Brian De Palma, le scénariste Oliver Stone (lui-même consommateur de cocaïne avoué) et, surtout, Al Pacino et son incarnation volcanique. Mais dans le récit comme sur le plateau, c’est bien le comédien italo-américain qui dicte sa loi. Il décide du nombre de prises à effectuer, contribue au dépassement du budget initial et entend bien mener le film là où il souhaite. On peut observer une réelle fusion entre acteur et personnage. Tony Montana et Al Pacino sont deux outsiders acharnés, mus par la rage de conquérir un monde qui leur résiste.

David Da Silva convoque l’ombre tutélaire d’Howard Hawks et du premier Scarface (1932). Il rappelle aussi que Montana est l’héritier direct d’Al Capone, mais aussi un cousin de Rocky Balboa : même ascension brutale, même volonté de forcer un système qui les rejette. La cicatrice, les postures outrancières, le costume trois-pièces clinquant font de Tony un héros construit de l’extérieur, presque bidimensionnel. Mais l’identification fonctionne néanmoins à plein régime : très tôt, l’exilé cubain apparaît en position de vulnérabilité, en victime dont le spectateur épouse le point de vue.

Tony Montana est devenu au cours des décennies la figure tutélaire des banlieues, du gangsta rap, de Snoop Dogg à GTA : un anti-héros populaire qui épouse parfaitement le monomythe de Campbell. Mythe christique aussi, dans la séquence finale où il meurt criblé de balles, les bras en croix, comme une icône sacrificielle. L’étude de David Da Silva nous permet de comprendre comment on en est arrivé là, la manière dont un marginal a su exploiter le marché de la drogue international pour faire son trou, parfois de manière un peu trop criarde, en Amérique.

Tony Montana est avant tout le produit d’une époque : celle où la cocaïne circule comme symbole même de la mondialisation, où la réussite se mesure en Cadillac tapageuse, en manoir ostentatoire, en épouse WASP trophée. Seulement voilà : l’homme n’a pas les codes, ni les manières. La tragédie est là. Il conquiert le monde, mais en reste irrémédiablement exclu. L’essai en expose parfaitement les tenants et aboutissants. 

Et David Da Silva ne s’arrête pas à l’icône des années 1980. Il déplie les ramifications : le parallèle avec Le Parrain, matrice de tous les films de gangsters ; la relecture de L’Impasse, fausse suite où De Palma et Pacino revisitent le même mythe en le vidant de sa flamboyance pour n’en garder que l’amertume. Et il ajoute à son enquête des voix aujourd’hui précieuses : interviews inédites de producteurs et membres de l’équipe, qui redonnent chair à une légende souvent fantasmée.

La force de ce livre est de relier le destin de Tony Montana au monde contemporain. Car derrière le fameux « The world is yours » qui s’allume sur Miami, c’est notre horizon globalisé, financiarisé, sans issue, qui se dessine. Fidel Castro a vidé ses prisons en Floride. Un criminel mégalomane s’empare de la drogue de la performance pour vivre son rêve américain. L’épopée d’une civilisation obsédée par la réussite et condamnée par ses propres excès.

Scarface, le destin tragique de Tony Montana dans un monde néolibéral, David Da Silva
LettMotif, août 2025, 240 pages

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4

« IRL » : quand l’écran prend vie

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La frontière est ténue, presque imperceptible. D’un côté, l’univers virtuel, anonyme, opaque, où circulent données, pseudonymes et cryptomonnaies. De l’autre, la vie quotidienne, ses parents qui s’inquiètent, ses amis de lycée, ses professeurs exigeants. Roxane, 17 ans, se croyait capable de maintenir cet équilibre fragile. Mais dans IRL, signé par Mark Eacersall, Henri Scala et Jérôme Savoyen, l’écran cesse d’être une barrière : il devient un miroir, cruel et implacable, qui renvoie l’adolescente à ses propres responsabilités.

Sous le pseudo Soap, Roxane navigue sur le dark web comme d’autres tiennent un journal intime. Elle sert d’intermédiaire discret entre acheteurs et fournisseurs de faux papiers, engrange quelques bitcoins et se convainc qu’il s’agit là d’un geste politique – un pied de nez au système, un engagement anti-frontières. Mais lorsqu’un client pressant, Odin, exige une transaction en cash sous des prétextes fallacieux, Roxane accepte de franchir l’interdit absolu : un rendez-vous IRL. Dès lors, tout s’effondre pour la jeune femme. Doxée, menacée, soupçonnée par la police, elle découvre que ses choix virtuels ont désormais des conséquences bien tangibles.

Henri Scala, commissaire de police spécialisé dans la cybercriminalité, apporte à l’intrigue un réalisme quasi documentaire. Le vocabulaire du dark web, les pratiques de dissimulation, la traque méthodique des enquêteurs : tout sonne juste, sans être empesé par la démonstration technique. À ses côtés, Mark Eacersall confirme son goût pour les intrigues où l’intime et le politique s’entrelacent. L’histoire prend d’ailleurs des accents de roman d’apprentissage : la bascule de Roxane vers le « monde réel » ne constitue-t-elle pas une métaphore du passage à l’âge adulte ? Chaque clic, chaque choix, chaque non-dit la rapproche d’une autonomie douloureuse, faite d’erreurs et de prises de conscience.

Derrière l’intrigue policière, solide mais qui manque probablement d’un second souffle, IRL interroge des thèmes intéressants : l’immigration, le racisme, l’indépendance, le rapport trouble au virtuel. L’adolescence y apparaît comme un moment de flottement, où l’on apprend à mesurer la portée de ses choix, où l’on cherche à trouver sa juste place. Roxane, héroïne forte mais vulnérable, illustre cette génération qui jongle avec identités multiples – réelle et numérique – sans toujours saisir les risques encourus.

Si le récit cède parfois à quelques clichés du thriller, il n’en reste pas moins utile et divertissant. Dans les arcanes du dark web et les méandres de l’adolescence, on voit que l’écran ne protège plus : il expose, il piège, il révèle. Roxane, alias Soap, en paiera le prix fort…

IRL, Mark Eacersall, Henri Scala et Jérôme Savoyen 
Glénat, août 2025, 208 pages

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3.5