Alpha, Valeur Sentimentale, Castelluciv : La mort, la classe et le professeur

Alpha, Valeur Sentimentale, Castelluci : La mort avec et sans classe !

Alpha est un film raté. Pourtant, en deux scènes majeures, Julia Ducournau en dit plus sur la déliquescence de l’enseignement et la fin de la transmission que n’importe quel film sur l’éducation. La réalisatrice saisit l’âme morte de ce qui peut avoir lieu dans une classe. Un désastre d’« envisagement ».

Un professeur est là, devant ses élèves. Et personne ne le regarde.

En écho à Valeur Sentimentale de Joachim Trier et au théâtre radical de Romeo Castellucci, Alpha explore la mort du regard, la mort de la sollicitude – et l’effondrement silencieux qui guette quand plus personne n’est là pour témoigner.

Deux scènes sauvent Alpha du fiasco. Elles montrent l’acteur Finnegan Oldfield à son meilleur. Professeur d’anglais, il dit un poème sur les ravages du monde devant des élèves peu attentifs à l’émotion qu’il met à le déclamer, peu attentifs à l’irruption anodine du tragique. Et ce parce qu’ils ne l’écoutent pas vraiment.

Après la lecture, Finnegan Oldfield demande à la classe ce qu’elle ressent. Un seul élève répond : « C’est un truc tourmenté. Un truc de pédé. »

Dans la seconde scène, le professeur, en retard, est attendu par ses élèves. Il ouvre la porte ; sa démarche, son allure manifestent un drame, un naufrage intime. Il va à sa place, sort son livre. Les élèves s’installent, ou non. Ils n’en ont en vérité que faire. Le professeur s’écroule sur sa chaise et s’effondre en sanglots devant la classe. Mais la classe ne le sait même pas. Elle ne le regarde pas. Ne prête aucune écoute, aucun regard à son professeur en pleurs.

Ces deux scènes sont la mort. Elles disent la mort du lien. L’absence de miséricorde. La rupture d’un pacte invisible qui devrait unir celui qui enseigne à ceux qui apprennent. La décrépitude d’un monde où un professeur peut se présenter devant une classe sans être « envisagé ». Elles disent l’agonie beaucoup plus puissamment et subtilement que tout le reste du film. Elles révèlent un monde où l’on peut pleurer sans être vu, où la détresse devient un spectacle sans public.

Symboliquement, ces deux scènes sont à mettre en vis-à-vis avec celle de l’ouverture du film de Joachim Trier, Valeur Sentimentale. Là, une comédienne, prise d’un trac affolant, n’arrive pas à monter sur scène. Elle tressaille, tremble, déchire son costume, court dans sa loge, revient dans les coulisses, suffoque, veut fuir. Pendant ce temps, nous voyons, cette fois-ci, le public l’attendre, attendre impatiemment son sacrifice, attendre qu’elle vienne enfin s’offrir. Elle dira après : « C’est anti-naturel, à heure fixe, d’aller s’exposer, de monter sur une scène de théâtre. »

Il faut se souvenir de la création de Romeo Castellucci, Schwanengesang D744, où Valérie Dréville, ensevelie sous une bâche de boue, s’adresse brutalement au public, fait tomber le quatrième mur et harangue : « Qu’est-ce que vous regardez ? Qu’est-ce que vous désirez ? Pourquoi vous êtes venus ici ? Foutez le camp ! »

C’est un moment de dévastation théâtrale où le metteur en scène Romeo Castellucci inscrit au cœur de son art la virulence critique de son essence même.

Que veut vraiment, chaque soir, le public qui va regarder les acteurs vivre et mourir sur scène ? Julia Ducournau répondrait : « une narration de cérémonie » qui porte le trauma sur scène et nous en lave. Novarina écrit : faire du théâtre, c’est renverser les idoles de la mort.

Mais que se passe-t-il quand personne ne regarde ? Quand la détresse reste sans témoin, comme dans Alpha ?
Et que ne veut pas regarder la classe d’Alpha, incapable de prendre en compte son professeur ?

Les élèves de Finnegan Oldfield ne veulent pas voir la mort en face – non parce qu’ils sont lâches, mais parce qu’un système les a déjà anéantis. Ils survivent, égoïstes, incapables de bonté ou d’écoute. Déjà morts, ils n’ont plus de visages à donner. Ils n’ont plus dans leur cœur la phrase de Levinas : le visage de l’autre intime une obligeance.

Les élèves ne veulent pas apprendre à mourir, là où le public du théâtre vient se tuer. Avec grandiloquence. Extase et grâce. Pour renaître vivant ailleurs et redevenir la classe ingrate de Finnegan Oldfield, incapable de force et d’amour, enchaînée à son désir capitaliste de vivre sans compassion.

Si le public de Trier et Castellucci vient apprendre à mourir, les élèves d’Alpha ont déjà renoncé à vivre. Ils incarnent l’époque – sourde, aveugle, et pourtant si vivante dans son refus de voir la douleur des autres.

Alpha échoue presque partout – sauf dans ces deux scènes qui, seules, posent les bonnes questions. Et nous rappellent que le drame contemporain n’est peut-être pas la mort, mais l’absence de regard et de classe pour l’accompagner.

 

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