« La Porte ouverte » : de la bande dessinée

En 1972, derrière une porte anonyme de l’université de Vincennes, Dominique Hé découvre par accident un atelier de bande dessinée. Jean Giraud, alias Moebius, en est le maître d’œuvre. Cette rencontre fortuite allait décider d’une vie entière. Cinquante ans plus tard, le principal concerné revient sur cette origine dans La Porte ouverte (Glénat), un récit autobiographique en 120 pages où l’auteur retrace ses débuts, ses tâtonnements et surtout l’effervescence d’un âge d’or de la bande dessinée française.

Mathématicien de formation, Dominique Hé débarque à Paris au début des années 1970 avec le rêve encore incertain d’une carrière artistique. Mais peinture, théâtre, sculpture : rien ne prend. Ses tentatives échouent les unes après les autres. Gardien des clefs à Vincennes, il gagne sa vie modestement quand s’offre à lui cette fameuse « porte ouverte » : un atelier bande dessinée animé par Moebius. L’époque est propice à l’expérimentation : héritière de Mai 68, l’université bruisse d’utopies, d’occupations et d’herbes brûlées. Dans ce contexte, le neuvième art prend ses quartiers aux côtés de la philosophie et du théâtre.

Pour Dominique Hé, c’est le début d’un chapelet : celui de noms illustres qu’il croise au fil de ses apprentissages. Serge Le Tendre, Régis Loisel, François Dimberton, André Juillard : ses rencontres seront bientôt des figures majeures. Grâce à Moebius, il rencontre René Goscinny, Philippe Druillet, Alejandro Jodorowsky ou encore Jean-Claude Mézières, qui lui apprend l’art difficile de dessiner une Laureline charnue. Ce sont des années de révélations et d’intense compagnonnage : on partage des planches, des cigarettes, parfois un appartement et, souvent, l’enthousiasme de réinventer la bande dessinée.

Les revues s’ouvrent : Pilote, Le Figaro Dimanche, puis Métal Hurlant accueillent ses planches. En 1977, son premier album, Voyages, paraît : Dominique Hé est officiellement entré dans le cercle des auteurs. Avec La Porte ouverte, il restitue une époque fondatrice. On y sent la liberté créative des années 1970, nourrie par des revues devenues mythiques (Pilote, Fluide Glacial, Les Humanoïdes associés), mais aussi l’émergence de voix nouvelles, qui déplacent les lignes et déconstruisent les stéréotypes.

L’album joue par ailleurs d’une belle alchimie : récit personnel et mémoire collective. C’est une fresque vivante de la naissance d’une nouvelle bande dessinée française. En ce sens, l’album tient de l’acte de mémoire. Il constitue une ode à une génération qui fit basculer la bande dessinée dans la modernité. Dominique Hé y célèbre ses maîtres, ses compagnons, ses erreurs et ses fulgurances, mais surtout cette évidence : la bande dessinée est un métier de passionnés, un art qui naît souvent dans l’entêtement, l’amitié et les rencontres. Son parcours à lui n’est pas en ligne droite : il zigzague, il trébuche, mais il persiste. Et parfois, au détour d’un couloir, une porte entrouverte suffit pour tout réinventer.

La Porte ouverte, Dominique Hé
Glénat, août 2025, 120 pages 

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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