À la fin de l’été, quand les plages se vident et que les parasols repliés laissent derrière eux un sentiment d’abandon, il reste parfois, dans certaines stations balnéaires, quelques lieux hors du temps où la fiction estivale se prolonge. Chez Vincent Turhan, c’est un vieux cinéma d’art et d’essai, tenu par Alma et Rio, couple au bord de l’essoufflement. Leurs gestes quotidiens, leurs espoirs érodés, leur passion contrariée gravitent autour d’un écran : ce rectangle lumineux où tout peut recommencer, où tout peut s’effondrer aussi…
Le roman graphique prend pour centre de gravité un film mythique, Saudade, dont la rétrospective marque les cinquante ans. Pour Alma, ancienne réalisatrice, cette projection a quelque chose qui tient de l’intime : pourquoi a-t-elle renoncé si tôt à créer ? Pour Rio, plus pragmatique, l’ouverture du cinéma ressemble davantage à une fuite qu’à un élan. Ces deux regards, ces deux manières de porter ou de trahir un rêve, confèrent au récit profondeur et mélancolie.
Mais Vincent Turhan ne se contente pas de montrer en romancier les frictions d’un couple ou la douce inertie d’un lieu. Il injecte, avec un sens certain de l’image, une intrigue de polar : des policiers corrompus, un casse foireux, deux truands mal assortis – Cisco, nerveux et instable, Misha, bloc monolithique et implacable. Une valise pleine de billets vient se glisser dans les coulisses du cinéma, et le hasard des trajectoires transforme le temple du septième art en théâtre d’un affrontement sanguinaire…
L’attrait de Saudade réside dans cette double pulsation : la lenteur mélancolique, voire douloureuse, des souvenirs de création, et l’urgence crue du récit de gangsters. Comme un film dans le film, le roman graphique juxtapose les registres, passe de l’ombre des fauteuils rouges à la violence d’un règlement de comptes bien réel. Côté pile, il y a ces deux individus qui s’aiment sans se dire les mots qui fâchent, mus par le regret ; côté face, il y a ce butin que se disputent des truands peu scrupuleux, et prêts à tout pour maximiser leur part.
Vincent Turhan explore à sa façon ce que signifie créer à deux, rêver à deux, échouer à deux. Reste une question centrale, qui traverse Saudade comme un refrain : faut-il continuer à créer malgré l’échec, ou se résoudre à fermer les yeux, à s’asseoir dans la salle et regarder passer les films des autres ? Alma et Rio abritent chacun une réponse différente, mais l’auteur laisse peu planer le doute, comme pour rappeler que l’art, comme l’amour, se nourrit d’obstinations.
Avec Saudade, Vincent Turhan livre un récit court, qui se dévore d’une traite, mais habité d’une ampleur rare : le roman noir se double d’une méditation sur la cinéphilie, sur la beauté de la cocréation et sur la difficulté de tenir ses rêves vivants. Le cinéma, plus particulièrement, y tient tous les rôles : convoité, consommé, fantasmé, il est le lieu de l’ordinaire et de l’extraordinaire, du passé, du présent et du futur, du souvenir et de l’acte créatif.
Saudade, Vincent Turhan Sarbacane, septembre 2025, 176 pages
Paru chez Marabulles, Lily Renée, d’Arnaud Floch et Janis Do, retrace le destin exceptionnel d’une jeune autrichienne juive, passionnée de dessin, que le siècle a forcée à l’exil avant qu’elle ne trouve, à New York, un espace pour exprimer son art. Le récit est plus qu’une biographie illustrée. C’est une double fresque : d’un côté, le parcours intime d’une enfant déracinée par le nazisme, privée de ses repères et de ses parents ; de l’autre, la plongée dans un univers que l’on associe trop souvent aux super-héros virils, l’industrie des comics, où, en pleine guerre, les femmes ont occupé une place décisive.
Dans Lily Renée, les auteurs choisissent une bichromie sépia, entre noir et beige, comme si les images étaient tirées d’un album de famille abîmé par le temps. Ce choix chromatique imprime sur le récit une densité mélancolique, évoquant les années 1930-40 avec une sobriété presque documentaire. Les scènes issues du passé de l’héroïne s’enchaînent ainsi comme des éclats de mémoire : la fuite de Vienne, l’escale à Amsterdam, l’accueil à Leeds, l’arrivée aux Etats-Unis… Chaque étape rappelle la fragilité des exilés et la dureté des lendemains.
Dans ces parties conçues sous forme de flashbacks, quelques cases marquent durablement : une statuette brisée par un officier nazi annonçant que l’art dégénéré ne saurait exister sous le régime, car il le menace. Ou encore cette séquence où l’hospitalité promise se mue en asservissement domestique : « Sa mère me détestait et refusait de me nourrir si je ne faisais pas le ménage !!! » Il ne fait aucun doute que Lily Renée a beaucoup vécu, et souvent dans la douleur, avant de faire son trou dans l’industrie des comics à New York.
C’est l’autre versant de l’album. En couleurs cette fois, les auteurs nous conduisent dans les ateliers de Fiction House, maison d’édition new-yorkaise où, la guerre ayant mobilisé les dessinateurs masculins, des femmes prennent la relève. Elles dessinent, elles scénarisent, elles incarnent de nouvelles figures dans un milieu qui, jusque-là, leur était soigneusement fermé. Dans l’une des scènes, les dessinatrices s’insurgent : « Franchement, je ne vois pas pourquoi on devrait se contenter de ce salaire ! Après tout, on fait le même boulot que les hommes ! » L’histoire individuelle de Lily rejoint alors une histoire collective : celle des travailleuses de l’ombre qui ont tenu à bout de bras une industrie qui deviendra incontournable.
L’album réussit brillamment à conjuguer biographie parcellaire et réflexion historique. On y perçoit à la fois l’abjection du nazisme et la résistance silencieuse d’une jeune femme qui, privée de tout, trouve encore dans le dessin une manière de dire « je suis ». Mais Lily Renée n’est pas seulement un hommage à une artiste méconnue. C’est aussi un récit sur la place des femmes dans la culture populaire et sur la capacité de l’imaginaire à constituer une arme douce, une revanche contre l’Histoire.
En refermant ces pages, le lecteur garde en mémoire deux choses : la dureté d’un exil et la lumière obstinée d’un trait de crayon. Lily Renée apparaît comme une figure de résilience, dont l’héritage dépasse largement les marges des comics pour rejoindre une histoire ô combien universelle : celle de l’art comme ultime refuge.
Lily Renée, Arnaud Floch et Janis Do Marabulles, août 2025, 128 pages
L’énergie brute, la charge intime. Voilà les deux pôles de Murder Falcon, signé Daniel Warren Johnson et réédité par Delcourt. Derrière ses airs de défouloir metal et d’actions spectaculaires, ce récit abrite en creux une réflexion sur la résilience, la maladie et la puissance cathartique de la musique.
Jack est un ancien guitariste brisé par la dissolution de son groupe et par les épreuves de la vie. Ce n’est qu’à la suite d’une rencontre improbable avec Murder Falcon – créature surgie du monde du Heavy Metal – qu’il décide, par la force des choses, de remettre le pied à l’étrier. Il faut dire que chaque accord qu’il gratte, chaque riff qu’il libère, nourrit la puissance de ce faucon musculeux, qui peut ensuite terrasser les forces du mal qui ont envahi la Terre.
De prime abord, le scénario a quelque chose d’absurde. Mais derrière la démesure et la facilité se cache une métaphore poignante : les monstres sont les incarnations de la douleur, de la peur et de la maladie, ils se nourrissent de toutes les angoisses humaines, et la musique, véritablement cathartique, devient le seul exutoire, la seule arme capable de redonner souffle et courage à ceux qui les combattent. La menace extérieure fait écho à nos vulnérabilités intérieures : les deux se répondent en miroir.
Aussi, loin de se réduire à une succession de combats spectaculaires, Murder Falcon met en scène des relations humaines fragiles mais vitales : amitiés ravivées, retrouvailles, pardons arrachés à la douleur. Le chemin de Jack est celui d’une réconciliation avec lui-même et avec les autres, et c’est ce sous-texte, qui évoque aussi la maladie, qui confère à l’ouvrage toute sa puissance émotionnelle. On peut être ébahi par le spectacle, mais l’on sera aussi – et surtout – concerné par les reliefs humains de l’histoire.
Graphiquement, Johnson déploie un style viscéral et bouillonnant, où chaque case déborde d’énergie. Le découpage nerveux et les détails parfois foisonnants donnent au récit une intensité rare, soutenue par des couleurs qui accentuent l’urgence et la vitalité de l’action. Les séquences plus intimes donnent à voir Jack dont les combats contre les monstres renvoient aux combats intérieurs contre ses propres démons…
Bien que l’intrigue présente une structure assez classique (quête épique, rédemption, transmission), la sincérité du propos et la symbiose recherchée entre le fond émotionnel et la forme pop débridée en font une lecture intéressante. Le bestiaire monstrueux ajoute d’ailleurs un peu de piment au côté ludique de cet album, puisque n’importe quoi peut surgir à peu près de n’importe où.
Murder Falcon, Daniel Warren Johnson Delcourt, août 2025, 272 pages
On connaît Oskar Schindler à travers le prisme de Steven Spielberg, qui a porté au cinéma l’histoire de cet homme d’affaires nazi devenu héros humaniste. Mais derrière cette icône forgée dans l’acier hollywoodien se tenait une autre figure, tout aussi importante, bien que restée dans l’ombre : Émilie Schindler, son épouse, mais surtout son alliée dans l’entreprise de sauvetage qui a permis à plus de 1200 Juifs d’échapper à la déportation. C’est à elle, à ce duo tragique et fascinant, que Jean-Yves Le Naour et Christelle Galland consacrent ce volume de la série « Les Justes », nouvelle collection de récits graphiques.
Le récit est construit sous la forme d’un témoignage qu’Émilie livre en Argentine à des journalistes venus recueillir ses souvenirs. La femme adopte un ton lucide, presque désenchanté. Oskar y apparaît sous toutes ses facettes : un séducteur infidèle et bon vivant, un opportuniste fasciné par l’argent facile, qu’il dépense dans des réceptions somptueuses, mais aussi homme soudain saisi d’une conscience aiguë face à l’horreur qui se profile.
La lecture nous donne l’occasion de découvrir un rapport ambigu au nazisme, caractérisé par une adhésion de façade, relevant plus de l’opportunisme et que de l’idéologie – jusqu’au basculement en 1942, quand la réalité de la « solution finale » devient impossible à ignorer. La transformation s’opère alors : l’industriel dépensier, joueur, presque dilettante, se mue en stratège du sauvetage. Il use de son entregent, de ses profits de guerre, de son talent de manipulateur pour tromper les autorités et protéger ses ouvriers juifs. Les auteurs nous signifient à plusieurs reprises son horreur face aux abjections nazies – assassinats arbitraires, déportations de masse, etc.
Émilie, elle, agit dans l’ombre : organisant, soutenant, risquant autant que son mari. Le livre lui restitue une place centrale, refusant qu’elle ne soit qu’une note en bas de page dans l’Histoire. On perçoit son courage, son humanité, sa tendresse pour son défunt époux, mais aussi ses réserves quant à certains traits de comportement qui ont pu la blesser, et notamment ce caractère volage.
Ce volume donne à voir les scènes de violence glaçantes qui avaient cours à l’époque. Le camp de Plaszów, dirigé par le sinistre Amon Göth, ou les pierres tombales utilisées comme dallage, ont le mérite de la clarté : ce régime faisait peu de cas de l’humanité de ses adversaires politiques ; il les boutait hors de toute considération. Les nombreuses séquences de flashback, rendues dans des teintes gris-bleu, nous plongent dans une horreur progressive : les nazis vont de plus en plus dans leur entreprise de destruction et d’élimination, ce qui oblige les Schindler à mentir, déplacer leurs activités ou saboter la production d’armes pour essayer de sauver un maximum de Juifs.
Sans Émilie, la « liste de Schindler » n’aurait sans doute jamais existé. En redonnant voix et visage à celle qui fut reléguée au second plan par Hollywood, « Les Justes » complète un récit qui n’avait pas été restitué dans toute sa complexité.
Les Justes : Émilie et Oskar Schindler, Jean-Yves Le Naour et Christelle Galland Bamboo, août 2025, 64 pages
Avec cet album, Patrice Pellerin entame sa série L’Épervier qu’il ne faudrait pas confondre avec Les sept vies de l’épervier due à André Juillard et Patrick Cothias et qui se situe au XVIe siècle. Patrice Pellerin travaille seul (scénario, dessin et couleurs) et situe son histoire au XVIIIe dans les milieux maritimes bretons. Ici, le cadre se situe à Brest et aux alentours.
L’album commence par un rendez-vous qui se conclue par l’assassinat du comte de Kermellec, d’où le titre de l’album. Le comte attendait Yann de Kermeur qui devait le retrouver dans son manoir, au soir. Quand Yann arrive dans la propriété, il entend un coup de feu qui l’attire vers la chapelle. Dans cette chapelle, située sur la propriété Kermellec, reposent les ancêtres de la famille. Yann y trouve le comte agonisant. Nous avons vu ce qui s’est passé. Un groupe conduit par un homme masqué s’est introduit subrepticement dans la chapelle, a soulevé le lourd couvercle en pierre d’un tombeau, pour découvrir le corps d’un mort tenant dans ses mains un objet en poterie. L’homme masqué s’en empare en s’exclamant « TLALOC ! » et en pensant qu’il devient riche. Mais le bruit du couvercle de la tombe s’effondrant au sol a attiré l’attention du comte de Kermellec, un vieil homme ne faisant pas le poids, seul. Indigné par cette irruption dans son domaine, il régit naturellement. Mais, sa tentative d’intimidation lui vaut un coup de pistolet de l’homme masqué qui s’enfuit avec ses hommes, juste avant l’arrivée de Yann. Ce dernier a la malchance d’arriver dans la chapelle juste avant les hommes du comte qui, voyant la scène, considèrent que Yann est l’assassin de leur maître. Avant de pousser son dernier soupir, le comte parvient à articuler quelques mots pour Yann. Celui-ci les enregistre, mais sans comprendre l’intention du comte.
Yann face à la justice
Nous savons donc que Yann est innocent. Mais il échappe de peu à un lynchage. Une situation qui nous permet de comprendre déjà une partie des enjeux de la série. En effet, c’est la petite-fille (la comtesse, séduisante et élégante jeune blonde, dont on apprend un peu plus tard le prénom : Agnès) du trépassé qui réclame que la justice s’applique selon la loi et non de façon expéditive. Un peu plus tard, alors que Yann s’apprête à être transféré, il fait face à monsieur de la Motte qu’il connaît. Espérant de la compréhension, Yann s’adresse à lui. Peine perdue. Mais nous apprenons que Yann a un passé douteux, puisqu’il a déjà été condamné pour piraterie. Ceci dit, nous apprenons aussi qu’il a été gracié par sa Majesté en personne. Un peu plus tard, nous réalisons que Yann est à la tête d’un navire où son équipage le vénère, tout en le sachant coureur de jupons invétéré. Yann est donc un aventurier qui profite de la première occasion pour s’échapper, au nez et à la barbe de monsieur de la Motte. Vexé, celui-ci jure de le reprendre et de le faire pendre ! La fuite éperdue de Yann fait l’essentiel de l’album. On réalise au passage qui est l’assassin, mais il est encore bien trop tôt pour comprendre ses motivations exactes. Par contre, l’album a le grand mérite de nous faire sentir l’ambiance générale dans et aux alentours de la rade de Brest à cette époque.
L’Épervier en fuite
Yann considère que son meilleur refuge devrait être son bateau La Méduse. Mais il ne sait pas ce qui se trame du côté du port. Ceci dit, il trouve des soutiens, parfois inattendus. Ainsi, Marion, la jeune prostituée brune qui agit dans l’ombre. Sans oublier Cha-Ka, un indien que Yann considère comme son plus fidèle ami, celui sur qui il pourra compter envers et contre tout. Autant dire qu’il en aura bien besoin, car Monseigneur de la Motte ne lui fera aucun cadeau, à lui et à tous ceux qui le soutiennent. Enfin, sans surprise, L’Épervier n’est autre que Yann de Kermeur, un beau jeune homme intrépide, courageux, audacieux et jamais à court de ressources.
Beau travail
Le scénario de ce premier épisode est intéressant, surtout parce qu’il ouvre de nombreuses possibilités. On sent que l’auteur cherche à montrer de quoi il est capable, tout en ayant probablement déjà en tête les prolongements de ce premier album. Ici, il fait le pari d’une histoire tournée vers l’aventure (il y a du mouvement et de nombreux rebondissements), où de nombreux détails intéressants s’accumulent, pour nourrir les albums qui suivront. Au niveau du dessin, c’est du solide d’emblée, avec un soin particulier apporté aux détails. Je pense notamment aux bateaux qui sont superbes. Globalement, les mouvements sont bien rendus et les couleurs agréables. L’organisation des planches, avec 3 ou 4 bandes, une belle diversité des tailles de vignettes et quelques surimpressions pour des gros plans, montrent déjà une belle maîtrise de la part d’un dessinateur dont le succès du présent album lui permettra de laisser libre cours à son inspiration pour les suivants. A noter qu’on est sur un format typique de la BD franco-belge, avec 46 planches où dessins et dialogues s’équilibrent bien.
Influences
Avant la première planche, on trouve une carte de la rade de Brest et environs vers 1740. Au-dessous, l’auteur adresse des remerciements à plusieurs personnes, dont trois peintres : François Boucher, Jean-Siméon Chardin et Joseph Vernet. Pour ce dernier, rien d’étonnant car il doit sa renommée à ses marines. Pour les deux autres, j’aurais tendance à penser que les remerciements du dessinateur valent pour l’ensemble de la série, essentiellement pour les décors et les costumes. Et puisqu’il est question de peinture, sachant que le bateau de Yann est La Méduse on peut s’attendre à ce que son équipage finisse à un moment sur un radeau…
Le trépassé de Kermellec – L’Epervier tome 1 – Patrice Pellerin Dupuis (collection « Repérages ») : paru en mai 1994
Le cinéma et le streaming ont jadis dicté leur propre rythme, mais le public s’attend désormais à une immédiateté sans perdre le plaisir de l’anticipation. La façon dont les gens s’engagent dans les films et les séries évolue, car les plateformes offrent un accès instantané aux premières, aux sorties limitées, au contenu exclusif et aux bonus. Attendre des heures ou des jours pour une scène préférée semble de plus en plus démodé, et le rythme de diffusion est devenu une partie du plaisir de la narration elle-même, façonnant la façon dont les spectateurs se connectent aux récits et vivent l’excitation du cinéma en temps réel.
Même au sein des expériences numériques au-delà des médias traditionnels, l’attrait de la vitesse et de l’efficacité a commencé à façonner les attentes du public. Les plateformes qui permettent un accès quasi instantané au contenu, comme les services de streaming, les spectacles en direct et les sorties à la demande, ont redéfini la patience en matière de divertissement. Les plateformes de casino retrait rapide, bien que conçues principalement pour le jeu, illustrent cette soif d’immédiateté en offrant des récompenses rapides, une navigation simple et un temps d’arrêt minimal. L’observation de ce croisement montre à quel point le divertissement est influencé par la commodité, encourageant les créateurs à concevoir des expériences qui retiennent l’attention immédiatement tout en offrant de la profondeur. Le plaisir d’obtenir ce que l’on veut presque instantanément a subtilement changé la façon dont les films, les séries et les autres médias sont présentés, poussant les producteurs à penser en termes d’immédiateté sans sacrifier la qualité.
La montée en puissance des plateformes de niche a encore enrichi la façon dont le public interagit avec le contenu. Les marathons de séries thématiques, les rétrospectives de réalisateurs et les courts métrages expérimentaux trouvent désormais leur place aux côtés des superproductions, créant un menu varié qui semble personnel et immédiat. Les médias sociaux amplifient le moment, transformant les scènes en conversations culturelles presque dès qu’elles apparaissent, et les interviews en direct avec les acteurs ou l’équipe de tournage offrent des aperçus des coulisses, ajoutant des couches à l’expérience. Les festivals ne sont pas à l’abri de cette tendance, avec des événements hybrides mêlant projections physiques et accès numérique pour atteindre simultanément des publics mondiaux.
Ce changement met en évidence une évolution claire dans la façon dont le divertissement fonctionne aujourd’hui. La vitesse, l’immédiateté et l’accessibilité ne sont plus des avantages, mais des attentes incontournables. Le public veut être surpris, engagé et connecté en temps réel, tout en appréciant pleinement le savoir-faire et la créativité des réalisateurs. Les films qui réussissent allient gratification rapide et impression durable, que ce soit par une seule scène inoubliable ou par une histoire qui persiste longtemps après le générique de fin, laissant une marque durable dans l’esprit des spectateurs. Le divertissement donne désormais l’impression d’être une conversation qui se déroule au rythme du public, et suivre ce tempo est devenu tout aussi amusant et captivant que les histoires elles-mêmes.
Quand on aime, on pardonne. C’est sur ces mots simples que pourrait reposer la générosité, un peu brouillonne, de Hold the Fort, un survival fauché mais sincère, qui rend hommage à la tradition tapageuse et artisanale des séries B. Conçu par William Bagley comme un divertissement sans complexe, le film lâche des créatures d’Halloween sur un quartier de banlieue où il est fortement déconseillé de mourir. Une raillerie sanglante, certes inégale, mais portée par un vrai plaisir de cinéma entre potes, où la solidarité entre voisins devient le dernier rempart face au chaos.
C’est un rituel rare, mais bien réel dans les communautés résidentielles d’Amérique : la fête de quartier. Une invitation à mieux connaître ses voisins, à partager quelques sucreries, et à faire bonne figure sur la pelouse. Pour Lucas (Chris Mayers, aperçu dans la série Ozark) et Jenny (Haley Leary), ex-citadins, c’est aussi l’entrée fracassante dans une chasse aux monstres improvisée, et dans un apprentissage brutal de l’art du voisinage. Peut-être auraient-ils dû lire les petites lignes de leur contrat de propriété avant d’emménager…
Propriétaire : mode d’emploi
Hold the Fort s’amuse des conventions sociales pour faire émerger un humour pince-sans-rire, souvent savoureux. Tout commence par un jeu sur les formules de politesse et les marques de respect dans les dialogues. William Bagley semble se régaler à détourner les codes : montage effréné, gros plans sur des réactions absurdes, et galerie de personnages tous plus excentriques les uns que les autres. À leur tête, Jerry (Julian Smith), sorte de Ned Flanders (voisin exemplaire des Simpson) survivaliste, mène la résistance lors de cette nuit d’enfer. Et ici, chez les guignols de l’association des propriétaires, l’adhésion implique de grandes responsabilités.
Mais pas question de verser dans le pamphlet social façon Bienvenue à Suburbicon, ni dans la dystopie domestiquée de Vivarium ou Don’t Worry Darling. Bagley préfère la ligne droite : une série d’assauts surnaturels rythmés comme un jeu vidéo, où un portail ardent vomit par vagues des créatures infernales sur ce petit coin de paradis pavillonnaire. L’inspiration Evil Dead est palpable avec ses gadgets bricolés, sorts grotesques et créatures en roue libre. Sorcières, loups-garous et esprits vicieux défilent dans une explosion de bruit et de fureur, où les balles fusent et le sang gicle. Mais surtout, le sang vise un seul homme : Lucas, le plus lâche, le plus égoïste – et peut-être celui qui a le plus à apprendre. Car au-delà du délire, c’est son arc de rédemption qui se joue : devenir à la fois un bon époux, un bon citoyen… et un bon voisin.
Equinox of the dead
Pourtant, aussi réjouissant soit-il dans sa première moitié, Hold the Fort s’essouffle dès qu’il tente de dépasser le simple sketch potache. Son rythme retombe comme un soufflé, et son humour – trop appuyé ou pas assez osé – peine à maintenir la cadence. Bagley semble parfois coincé entre l’envie d’un grand n’importe quoi et celle d’un récit structuré, sans vraiment choisir. Résultat : un film souvent drôle, mais rarement décapant.
Le scénario, lui aussi, laisse filtrer les failles. La dynamique entre Lucas et Jenny, pourtant centrale, est sacrifiée : les deux personnages sont souvent séparés à l’écran, notamment dans le climax, au profit de seconds rôles volontairement outrés mais inégalement exploités. Certains, comme McScruffy le vétéran (Hamid-Reza Benjamin Thompson), n’apportent pas grand-chose au-delà du gimmick. D’autres enchaînent blagues et dérives jusqu’à l’épuisement, sans renouvellement. On rit d’abord de leur stupidité… puis on s’en lasse. Et au sommet de cette frustration : le « grand méchant », sous-développé, sous-exploité et sans véritable aura. Une menace brumeuse, jamais vraiment incarnée, perdue dans le joyeux bordel ambiant.
Car Hold the Fort ne cherche pas à faire peur, et ne peut donc compter que sur son aspect déjanté pour séduire un public de minuit, déjà habitué à mieux. Le film ne triche pas, il donne ce qu’il peut avec les moyens du bord, et son enthousiasme fait parfois mouche. Mais ses maladresses – de ton, de structure et de rythme – empêchent l’adhésion totale. On sent qu’il aurait pu aller plus loin, à l’image d’un générique de fin complètement barré. On aurait aimé que le film se lâche davantage et qu’il assume plus franchement sa folie.
Au final, difficile de condamner cette série B sympathique, bricolée avec cœur, et pleine de bonnes intentions. Ce n’est pas un carnage, mais pas non plus le trip jubilatoire espéré. On en sort tout de même avec le sourire… et l’envie qu’ils fassent mieux la prochaine fois.
Bande-annonce – Hold the Fort
Fiche technique – Hold the Fort
Réalisation : William Bagley Interprètes : Chris Mayers, Levi Burdick, Julian Smith, Haley Leary, Ryan Monolopolus Scénario : William Bagley, Scott Hawkins Photographie : Alex Allgood Montage : William Bagley Musique : Team Lovett Production : William Bagley, Matt Dodd, Tim Reis, Julian Smith, Luke Michael Williams Pays de production : États-Unis Genre : Comédie, Fantastique, Horreur Durée : 1h14
Il revient, toujours vivant… même plus que jamais ! On pourrait s’en lasser, à force. Non, parce que Dexter, c’était peut-être cool en 2005, mais les choses ont changé, non ? Et bien non. Parce qu’aussi incroyable que cela puisse paraître, Dexter: Resurrection n’est pas seulement une excellente série… C’est tout simplement l’une des meilleures de l’année.
Cette critique ne contiendra aucun spoiler sur cette saison, en dehors de ce qui est révélé dans les bandes-annonces. En revanche, il est impossible de ne pas aborder certains éléments clés de Dexter et Dexter : New Blood.
Je suis le meilleur
Dexter est-il un miraculé ? Non, car on se souvient de ces multiples revivals qui ont terni la réputation de séries cultes. Et surtout de cette terrible journée de 2013, quand le Boucher de Bay Harbor tirait sa révérence au terme de la 8e saison d’un show devenu emblématique. Considérée comme l’une des pires fins de l’histoire, cette conclusion avait achevé une série déjà en perte de vitesse depuis plusieurs saisons. Quelle ne fut pas notre surprise (et notre colère) à l’annonce d’une saison 9 qui deviendra Dexter: New Blood. Et là, coup de tonnerre en ces temps troublés par les revivals ratés : cette résurrection était brillante. Loin de la colorimétrie criarde typique des années 2000 et s’imposant avec une identité propre, ce premier come-back avait surpris plus d’un.
Disparu à l’issue de la 4e – et meilleure – saison, Clyde Phillips revenait en tant que showrunner. Pour rappel, il est le créateur des quatre premières saisons, celles qui ont façonné la légende de Dexter. Et ce retour se ressentait dès les premiers épisodes : personnages plus travaillés, rythme impeccable, psychologie mieux construite et percutante… New Blood se hissait parmi les meilleures saisons du show. Pourtant, la fin n’a pas convaincu tout le monde. Rien de bien grave, car des opinions divergentes peuvent rendre une œuvre encore plus passionnante. On laissait Dexter mort, tué à sa propre demande par son fils Harrison. Le Boucher de Bay Harbor n’avait jamais eu à répondre de ses crimes devant la justice, ce qui avait déçu nombre de fans. Quelques années plus tard, la suite arrive. Et elle est vraiment excellente.
Michael C. Hall
Pourtant, l’inquiétude demeurait : New Blood, d’accord, mais cette fois, il était bel et bien mort sous nos yeux. D’autant que l’annonce de Resurrection n’est pas venue seule : plus tôt dans l’année, Dexter: Les Origines revenait sur les premières années du personnage. À titre personnel, je n’ai pas accroché à son esthétique ni à sa mise en scène trop proches de la série originale, très marquée années 2000, là où New Blood avait su imposer sa propre identité. Reconnaissons cependant au spin-off de réelles qualités, notamment l’excellente performance de Patrick Gibson. Dommage qu’il n’y ait pas de saison 2, la série venant d’être annulée. Au profit de celle qui nous intéresse ? Possible. Car non seulement Dexter: Resurrection explose les records d’audience, mais elle rafle aussi les meilleures critiques, devenant la série la mieux notée de 2025. Pour un second revival d’une série qui avait tant déçu, c’est une sacrée remontada.
Mais pourquoi est-ce si réussi ? Est-il encore utile de rappeler le charisme intact de Michael C. Hall ? À 54 ans, l’acteur retrouve son personnage fétiche avec une aisance déconcertante. Impossible d’imaginer un autre visage pour incarner Dexter adulte : il EST Dexter. Contrairement à New Blood, qui montrait un homme traqué par ses démons et tentant d’échapper à son passé, Resurrection ramène le Boucher de Bay Harbor tel qu’on l’a connu : son code, ses rituels, son humour noir et bien sûr son Dark Passenger. Même James Remar réapparaît en fantôme d’Harry Morgan, après son absence dans la saison précédente. Et pourtant, les événements de New Blood restent déterminants, car ils impliquent deux personnages majeurs de la saga : Harrison et Angel Batista.
Touch by an Angel
Pour rappel, à la fin de New Blood, Harrison croyait avoir tué son père et se préparait à entamer une nouvelle vie, loin de cette violence que Dexter cherchait malgré tout à lui transmettre. Quant à Angel Batista, ancien collègue et sans doute le plus proche d’un véritable ami pour notre héros, il finissait par découvrir sa véritable nature. Et les révélations qui en découlaient ? James Doakes était innocent. Et Laguerta ? Était-elle réellement morte comme Dex l’avait indiqué dans son rapport ? Autant de zones d’ombre qui promettent de belles perspectives pour la renaissance du Boucher. Mais avant d’en arriver là, il faudra passer par quelques caméos superflus dans un premier épisode en demi-teinte. Il est vrai que le tout début de saison peine à convaincre, manquant clairement de subtilité. Rassurez-vous, cela ne concerne que les vingt premières minutes. Pourtant, c’est dès ce premier épisode que surviennent les retrouvailles tant attendues. Derrière les sourires de façade, la tension est palpable. Une fois de plus, Michael C. Hall est impeccable, tout comme son complice David Zayas, visiblement heureux de redonner vie à Angel, cette fois au premier plan.
Parmi les reproches notables, un point frappe dès le départ : la version française. Si Patrick Mancini reprend bien la voix de Dexter, il paraît nettement moins impliqué qu’il y a vingt ans. Mais le plus choquant reste le mixage sonore, véritable désastre. Jamais on n’a autant eu l’impression d’entendre un enregistrement de studio, tandis que de nombreux bruits d’ambiance disparaissent purement et simplement. Passées en VO et les premières minutes, la série frôle le sans-faute. D’autant que de multiples intrigues viennent rapidement se greffer à la traque d’Angel. Mais le cœur de cette saison reste avant tout la relation entre Dexter et Harrison : le premier cherchant désespérément à retrouver son fils, étant lui-même toujours convaincu de l’avoir tué. Et nous qui pensions nos rapports avec nos pères compliqués… Comme dans New Blood, Jack Alcott incarne un Harrison Morgan d’une justesse bouleversante, un jeune adulte que la vie n’a jamais épargné. Si Dexter fascine encore, il n’est désormais plus seul : ce qui l’entoure captive tout autant, voire davantage. Et, comme toute saison digne de ce nom, le Boucher de Bay Harbor croisera de nouveaux tueurs en série sur sa route. Sans trop en dire, retenez qu’on se souviendra longtemps de l’antagoniste principal de cette salve de dix épisodes, brillamment interprété par Peter Dinklage.
La (belle) grosse pomme
Mais au-delà de l’intrigue et de ses nombreux rebondissements (parfois un peu faciles, comme depuis les débuts de la série), un élément frappe : la maturité. Oui, Dexter a changé. On le perçoit dans ses actes, dans les thèmes explorés cette saison, mais aussi à travers l’image et la mise en scène. Ô joie, ô bonheur : la série est visuellement somptueous. Là où tant de productions actuelles sont filmées et étalonnées sans la moindre inventivité, Resurrection brille par une photographie minutieusement travaillée. Le rouge, en particulier, domine nombre de scènes. Beaucoup de plans pourraient sans mal devenir des fonds d’écran tant ils sont soignés. Les éclairages en intérieur sont impeccables, et les séquences nocturnes restent parfaitement lisibles. C’est l’un des avantages de New York, me direz-vous : les coins sombres s’y font rares. Autre détail non négligeable : après Miami et la petite ville fictive et isolée d’Iron Lake, Dexter s’installe désormais dans la Ville qui ne dort jamais. Ça tombe bien… lui non plus.
On pourrait penser, comme c’est le cas parfois, que l’effort s’est fait sur les premiers épisodes, avant de s’évanouir. Il n’en est rien. La saison est soignée, du début à la fin. Chaque épisode apporte son lot d’éléments brillants et tout est suffisamment neuf ou du moins jamais exploré dans la série pour nous accrocher à notre télé durant la dizaine d’heures que compose la saison. Quelques rares scènes semblent faire redite, principalement concernant les discussions imaginées entre Dexter et son père, mais rien de grave. Et à l’issue de l’épisode 10, on n’a qu’une hâte, voir la suite ! Si la série n’a pas encore été officiellement renouvelée, on ne doute pas un instant que cela arrivera, quatre saisons étant prévues selon les rumeurs. Tant que Clyde Phillips reste aux couteaux, ça nous va !
Bande-annonce : Dexter: Resurrection
Fiche technique : Dexter: Resurrection
Développeur et Showrunner : Clyde Phillips Producteurs exécutifs : Clyde Phillips, Michael C. Hall, Scott Reynolds, Tony Hernandez, Lilly Burns, Marcos Siega Réalisateurs : Marcos Siega (6 épisodes), Monica Raymund (4 épisodes) Scénaristes : Clyde Phillips, Scott Reynolds, Nick Zayas, Alexandra Franklin, Marc Muszynski Musique : Pat Irwin Réception Audience : 4,4 millions de téléspectateurs pour le premier épisode Critiques : Note de 94% sur Rotten Tomatoes Date de première diffusion : 11 juillet 2025 Genres : Crime, Drame, Mystère & Thriller Pays d’origine : États-Unis Langue originale : Anglais Plateforme de diffusion : Paramount+ avec Showtime
Épisodes
Saison 1 : 10 épisodes
Épisode 1 : A Beating Heart…
Épisode 2 : Camera Shy
Épisode 3 : Backseat Driver
Épisode 4 : Call Me Red
Épisode 5 : Murder Horny
Épisode 6 : Cats and Mouse
Épisode 7 : Course Correction
Épisode 8 : The Kill Room Where It Happens
Épisode 9 : Touched by an Ángel
Épisode 10 : And Justice For All…
Synopsis :Dix semaines après les événements de Dexter: New Blood, Dexter Morgan sort d’un coma après avoir survécu à sa blessure par balle. Il part à New York pour retrouver son fils Harrison, qui travaille comme groom à l’Empire Hotel. Pendant ce temps, le capitaine Angel Batista le poursuit, déterminé à élucider les mystères du passé de Dexter.
Casting principal
Michael C. Hall : Dexter Morgan
Jack Alcott : Harrison Morgan
David Zayas : Angel Batista
Uma Thurman : Charlotte « Charley » Brown
Peter Dinklage : Leon Prater
James Remar : Harry Morgan
Ntare Mwine : Blessing Kamara
Kadia Saraf : Détective Claudette Wallace
Dominic Fumusa : Détective Melvin Oliva
Emilia Suárez : Elsa Rivera
Informations supplémentaires Futur : Une saison 2 est prévue Lieu principal : New York Photographie : Utilisation marquée de la couleur rouge
Miroirs No.3 est le dix-neuvième long métrage de Christian Petzold qui s’entoure de ses fidèles actrices Paula Beer et Barbara Auer. Il raconte ici une histoire de fantômes invisibles mais palpables, de deuil, dans un univers qui confine au rêve, à l’irréel et pourtant ancré dans un quotidien très simple. Un film qui sait aussi tirer profit de sa bande originale entre piano et pop.
Dès la première scène de Miroirs No.3, Laura a déjà presque rejoint le monde des morts, du moins, elle semble avoir traversé le miroir. Elle observe l’eau depuis un pont et voit passer un homme en paddle, de noir vêtu, comme si son âme passait déjà de l’autre côté. On pourrait presque entendre Pomme chanter : « Viens avec moi de l’autre côté/ Accroche toi, on va traverser / Retiens ton souffle si tu peux /Ne t’arrêtes pas, ferme les yeux ». Pourtant, Laura garde les yeux bien ouverts et c’est ainsi qu’elle croise ceux de Betty. Le regard de cette femme, elle aussi vêtue de noir, est d’abord un présage de mort. Laura et son compagnon sont victimes d’un accident, alors que Laura semble flotter dans un état très étrange pendant les premières minutes du film. Un accident dont elle seule sort vivante. Elle décide de ne pas se rendre à l’hôpital et de rester chez Betty. Les deux femmes entament alors une relation amicale évidente, intense et simple où elles semblent coupées du monde. Au détour d’une conversation, Betty évoque son mari et son fils. C’est alors que la réalité rattrape les deux femmes, même si l’espace de leur vie ne s’agrandit que d’un garage où les deux hommes mènent leur barque (et un petit trafic).
Laura existe dans un flou qui la maintient presque hors sol pendant tout le film : elle débarque de nulle part, semble flotter au-dessus du réel (personne ne prend de ses nouvelles jusqu’à la quasi-fin du film), et joue du piano comme pour remplacer, en miroir, une défunte. C’est d’ailleurs la pièce pour piano de Maurice Ravel (Miroirs, pièce 3, Une barque sur l’océan) qui inspire le titre du film et qui est joué par le personnage de Laura. La barque sur l’océan du morceau de Ravel évoque, là encore, la traversée vers l’autre rive, celle de la mort. Il n’est question que de fantômes dans Miroirs No.3 puisque les morts – qu’on ne pleure pas ou plus – hantent le film, sans pour autant être frontalement évoqués. De plus, les lumières légèrement cramées dans chaque plan, le jeu très en retrait des acteurs, tout confère à une atmosphère étrange, pesante et magique à la fois. La relation entre Laura et Betty est teintée d’une évidence et d’une douceur qui envahissent toute l’œuvre. Quand les deux femmes peignent ensemble peu après leur rencontre, pour recouvrir une clôture de blanc et se reconstruire, la simplicité du moment n’est gâchée que par l’irruption de deux intrus. A sa manière, Betty évoque une sorcière recluse que l’arrivée de Laura fait sortir de sa chrysalide ou plutôt de ses chaudrons. C’est d’ailleurs en cuisinant que Laura permet à Betty de renouer avec Richard et Max. Les fantômes sont partout invisibles mais pourtant tellement palpables.
Les mots viennent déconstruire ce rêve alors que par leurs regards et leurs petits rituels (le petit déjeuner notamment), Laura et Betty avaient créé un monde où nulle parole n’était nécessaire. Elles se regardaient simplement pour se comprendre, sans trop se livrer. Cette atmosphère en forme de puzzle, où tout se construit au fur et à mesure, n’est pas sans rappeler les précédents films du réalisateur notamment Ondineet son héroïne issue de la mythologie évoluant pourtant dans un contexte contemporain et quotidien (celui d’une guide touristique en plein Berlin). L’univers de Christian Petzold n’a pas recours à de grands effets mais l’étrangeté s’inscrit dans le quotidien, par petites touches, comme un meuble qu’on déplacerait millimètres par millimètres au fil des jours et qui soudain aurait traversé la pièce sans bruit. On rentrerait chez soi et ce meuble déplacé chamboulerait tout sans que rien pourtant n’ait vraiment changé en apparence. La force du film tient dans ce quasi huis clos, au cœur de cette maison qu’on répare petit à petit, mais qui semble désaccordée (comme le piano) et prête à exploser (comme le lave-vaisselle) à tout instant.
Miroirs No.3 est avant tout l’histoire de la recomposition d’une famille qui nous est racontée et du retour à la maison d’une jeune femme qui avait depuis trop longtemps quitté sa vie et son corps pour se laisser flotter sans prendre de décision ou sans s’appartenir… Dans ce conte de fées endeuillé, tout est constamment sur le fil, et pourtant les personnages avancent, se regardent et se reconstruisent sans mélodrame, laissant simplement la vie reprendre ses droits.
–
Miroirs No.3 : Bande annonce
Miroirs No.3 : Fiche technique
Synopsis : Lors d’un week-end à la campagne, Laura, étudiante à Berlin, survit miraculeusement à un accident de voiture. Physiquement épargnée mais profondément secouée, elle est recueillie chez Betty, qui a été témoin de l’accident et s’occupe d’elle avec affection. Peu à peu, le mari et le fils de Betty surmontent leur réticence, et une quiétude quasi familiale s’installe. Mais bientôt, ils ne peuvent plus ignorer leur passé, et Laura doit affronter sa propre vie.
Réalisation: Christian Petzold
Scénario : Christian Petzold
Interprètes : Paula Beer, Barbara Auer, Matthias Brandt, Enno Trebs
Photographie : Hans Fromm
Montage : Bettina Bohler
Distributeur : Les films du losange
Durée : 1h27
Date de sortie : 27 août 2025
Genre : Drame,
En 2025, le secteur des casinos connaît une profonde transformation en matière de sécurité, portée par les progrès rapides de l’intelligence artificielle (IA) et des technologies biométriques. Ces innovations transforment non seulement la manière dont les casinos protègent les environnements à enjeux élevés et préviennent la fraude, mais jouent également un rôle essentiel dans la conformité réglementaire et l’amélioration de l’expérience client. Des systèmes de surveillance basés sur l’IA aux contrôles d’accès biométriques, les casinos adoptent des mesures de sécurité plus intelligentes et plus adaptatives qui protègent à la fois leurs opérations et leurs clients, créant ainsi un environnement de jeu plus sûr et plus fluide.
L’intelligence artificielle est devenue un élément clé de la sécurité des casinos modernes, transformant la surveillance réactive traditionnelle en une surveillance proactive et intelligente. Les systèmes d’IA suivent l’activité en temps réel et détectent les comportements suspects tels que les gestes agressifs, les mouvements erratiques ou les habitudes de mise inhabituelles. Parallèlement, l’IA transforme l’intégration des plateformes modernes, notamment les casino crypto sans KYC, qui permettent aux joueurs de s’inscrire et de commencer à jouer rapidement tout en préservant leur anonymat. En combinant blockchain et IA, ces plateformes enregistrent les informations de compte en toute sécurité et vérifient automatiquement les identités, éliminant ainsi les procédures de vérification fastidieuses. Cette approche allie rapidité et confidentialité, créant une expérience fluide alliant praticité et sécurité.
Au-delà de la surveillance, l’IA renforce la détection des fraudes dans les casinos physiques et en ligne en analysant de vastes volumes de données comportementales et transactionnelles afin d’identifier des schémas révélateurs de tricherie, de collusion ou d’autres activités illicites. Ces systèmes adaptatifs apprennent en permanence des menaces émergentes et mettent à jour les protocoles de sécurité pour garder une longueur d’avance. Il en résulte un cadre plus rapide, plus intelligent et plus fiable, garantissant la sécurité des casinos tout en garantissant une expérience de jeu fluide, agréable et fiable.
Accès biométrique : Améliorer la sécurité et la personnalisation
Les technologies biométriques révolutionnent le contrôle d’accès dans les casinos. Les systèmes de reconnaissance faciale, intégrés à l’IA, permettent l’identification des individus en temps réel, améliorant ainsi la sécurité et l’expérience client. Ces systèmes permettent de comparer les visages aux listes d’interdiction, de suivre les déplacements au sein de l’établissement et d’aider les équipes de sécurité à résoudre rapidement les incidents.
Au-delà de la sécurité, la biométrie permet une expérience client plus personnalisée. Par exemple, les clients VIP peuvent bénéficier de services sur mesure en fonction de leurs préférences, car les systèmes biométriques suivent l’activité et les interactions au sein du casino. Cette intégration simplifie non seulement les opérations, mais favorise également un environnement plus engageant et pratique pour les clients, renforçant ainsi leur fidélité et leur satisfaction.
Authentification multifacteur et sécurité des casinos en ligne
Dans le secteur des jeux en ligne, la sécurisation des comptes joueurs est devenue de plus en plus importante. Les casinos utilisent désormais différents types d’authentification multifacteur pour renforcer la sécurité tout en simplifiant le processus de connexion. Les méthodes biométriques, telles que les empreintes digitales ou la reconnaissance faciale, sont largement utilisées, offrant une protection renforcée sans alourdir la tâche des joueurs.
La biométrie comportementale offre un niveau de sécurité supplémentaire. En surveillant les schémas de frappe, la manipulation des appareils et le comportement d’utilisation, ces systèmes peuvent détecter les anomalies pouvant indiquer un accès non autorisé. Cette authentification passive et continue garantit la sécurité des comptes joueurs, même dans des environnements en ligne dynamiques et rapides, alliant sécurité et expérience de jeu fluide.
Considérations relatives à la confidentialité et à l’éthique
Si l’IA et la biométrie offrent des avantages considérables, elles soulèvent également des préoccupations en matière de confidentialité et d’éthique. La collecte et le stockage de données biométriques sensibles nécessitent des politiques de gouvernance des données strictes afin de protéger le droit à la vie privée des individus. Les casinos doivent mettre en œuvre des méthodes de cryptage sécurisées, limiter l’accès aux données personnelles et établir des directives claires pour la conservation et l’utilisation des données.
Il existe également une menace potentielle d’usurpation d’identité générée par l’IA, où des modalités biométriques statiques comme la reconnaissance faciale ou vocale peuvent être trompées. Pour atténuer ces risques, les casinos adoptent de plus en plus de stratégies de sécurité multicouches, combinant des signaux biométriques dynamiques à une surveillance comportementale, garantissant la confidentialité des données et sensibilisant les joueurs aux pratiques de sécurité. Ces approches contribuent à maintenir la confiance tout en maximisant les avantages des technologies de sécurité avancées.
L’avenir de la sécurité des casinos
À l’avenir, l’intégration de l’IA et des technologies biométriques dans la sécurité des casinos devrait s’intensifier. Les casinos continueront de mettre en œuvre des systèmes avancés qui optimisent l’efficacité opérationnelle, optimisent l’expérience client et maintiennent des normes de sécurité élevées. La convergence de ces technologies promet des environnements plus intelligents, adaptatifs et personnalisés, garantissant la protection des clients et des établissements contre les menaces émergentes.
L’adoption de l’IA et de la biométrie ne se limite pas à la surveillance ; elle devient partie intégrante de l’exploitation des casinos dans son ensemble. De la prédiction des comportements suspects à l’offre d’expériences personnalisées aux clients, ces technologies remodèlent la structure même de la gestion des casinos.
Conclusion
En 2025, le paysage de la sécurité des casinos sera fondamentalement remodelé par la fusion de l’IA et des technologies biométriques. Ces innovations renforcent les mesures de protection tout en améliorant l’efficacité opérationnelle et l’expérience client. Face à l’évolution constante du secteur, il sera essentiel de concilier progrès technologiques et considérations éthiques. En accordant la priorité à la sécurité et à la confidentialité, les casinos peuvent créer un environnement plus sûr, plus intelligent et plus agréable pour toutes les parties prenantes.
Les échos du Festival International de films Fantasia n’étaient pas usurpés. Reparti de Montréal avec le cœur et le prix du public, le premier long-métrage de Grégory Morin s’invite en séance spéciale à L’Étrange Festival, où la célébration du cinéma de genre continue de plus belle. Flush est typiquement le genre de comédie trash qui invite son audience à jubiler devant le pire moment de la vie d’un cocaïnomane : la tête coincée dans la cuvette des toilettes. Un huis clos claustrophobique parsemé de séquences absurdes, flirtant à coups de sursauts dans le body horror. C’est hilarant, c’est dégoûtant, c’est barré !
Sous-genre en perpétuelle réinvention, le huis clos extrême cherche sans cesse à dépasser les attentes d’un public déjà aguerri. En immobilisant son protagoniste dans un espace confiné, il exacerbe l’instinct de survie, et de nombreuses œuvres ont exploré cette tension : un cercueil sous terre (Buried), la faille d’un canyon (127 heures), un télésiège (Frozen), une tour de transmission (Fall), ou encore une cabine téléphonique (La Cabina).
Parmi toutes ces situations extrêmes, une retient particulièrement l’attention dans Flush : les toilettes. Si Grégory Morin et son scénariste David Neiss ne sont pas les premiers à s’y aventurer, ils en tirent un parti remarquable avec une intrigue resserrée et sans gras superflu. Celle-ci repose sur un quiproquo hilarant entre un cocaïnomane rejeté par son entourage et des dealers furieux de s’être fait dérober leur réserve.
Exit la relecture de Shaun of the Dead dans les toilettes des dames de Stalled, ou Holy Shit! de Lukas Rinker. Ce dernier partage, en apparence, quelques similitudes – un protagoniste coincé, le bras empalé dans les toilettes portatives de chantier – mais il manque à son film l’audace visuelle et la justesse comique de Flush. Ce dernier offre à son public tout ce qu’il faut pour passer une soirée mémorable entre rires nerveux et haut-le-cœur, le tout en soixante-dix minutes chrono.
La remontée des enfers
Si le purgatoire avait un visage, ce serait celui de ces toilettes à la turque d’un bar miteux, où Luc tente désespérément de remettre de l’ordre dans sa vie. Père absent rongé par son addiction, il continue de céder à l’appel de la poudre blanche, même aux moments les plus cruciaux pour sa famille. Son isolement le conduit à se coincer le pied, puis la tête, dans le trou de ces installations sanitaires répugnantes.
Grâce à la performance physique de Jonathan Lambert, le film maintient un équilibre délicat entre absurdité et crédibilité. Le scénario, confiné à ce lieu unique, voit défiler divers personnages qui ne font qu’aggraver la situation de Luc. C’est à ce moment que l’aspect survival prend le dessus, poussant ce raté à se réinventer, seul, avec pour seule ressource son instinct et une série de solutions toutes plus improbables les unes que les autres. Entre sa tête immergée dans les entrailles crasseuses – où se mêlent fluides et matières autres innommables – et son corps laissé en surface, le spectateur découvre un anti-héros littéralement en morceaux.
De cette situation grotesque naît un humour noir particulièrement corrosif. Le film fonctionne dans un décalage permanent entre la quête de rédemption et la dégénérescence du personnage. Morin parvient ainsi à plonger son spectateur dans une galère sans nom, sans jamais rompre l’immersion.
Et l’on se garde bien de révéler les détails de certaines péripéties, tant leur enchaînement, aussi invraisemblable que millimétré, fait mouche. Des appels téléphoniques désastreux à un duel absurde avec un rat défoncé à la coke, on se laisse emporter par un rythme soutenu et une tension toujours relancée. La photographie poisseuse de Mathieu de Montgrand, elle, ancre le tout dans un décor répulsif mais fascinant, regorgeant de surprises visuelles. Des toilettes comme on ne les verra plus jamais comme avant.
En misant sur des effets pratiques aussi inventifs que viscéraux, Grégory Morin fait preuve d’un vrai sens du détail et une préférence marquée pour l’artisanat gore, loin de toute surenchère numérique. Cette maîtrise contribue à ancrer l’absurde dans une forme de réalisme crasse qui renforce l’impact comique et sensoriel de Flush. Une preuve de plus que, même les pieds (et la tête) dans la merde, le cinéma de genre français peut briller.
Bande-annonce – Flush
Fiche technique – Flush
Réalisation : Grégory Morin Interprètes : Jonathan Lambert, Élodie Navarre, Elliot Jenicot, Rémy Adriens Scénario : David Neiss Photographie : Mathieu de Montgrand Montage : Pauline Pallier Musique : Mike Theis, Luc Rougy Production : AJM, F-PARTNERS, AKTV Pays de production : France, Royaume-Uni Société de distribution (international) : WTFilms Genre : Comédie, Thriller Durée : 1h10
Et si les fantômes n’étaient que les souvenirs qu’on refuse d’effacer ? Dans ce conte thaïlandais halluciné, Ratchapoom Boonbunchachoke convoque l’absurde, le merveilleux et le tragique pour explorer les cicatrices d’un pays hanté par ses morts et ses silences. Un film tel un rêve éveillé, où l’amour lutte contre la disparition.
Une ouverture programmatique
La scène d’ouverture donne le la, tant sur la forme que sur le fond. Une réunion d’humains et d’animaux figés dans une pose : moine, soldat, étudiant, paysans, athlète, chèvre et poule. Un sculpteur est en train d’immortaliser ce patchwork représentatif de la société thaïlandaise, accompagné par le doux son d’une harpe. On découvre ladite fresque sur un mur dans le plan suivant. Mur qui ne va pas tarder à être abattu, afin de « faire place à l’avenir » comme l’indique fièrement un panneau. Voilà nos personnages réduits à un tas de poussière, avant d’être, bientôt, probablement oubliés de tous.
« Poussière, tu es poussière et redeviendras poussière », dit le prophète Qoheleth dans l’Ecclésiaste. Cette poussière-là va envahir l’appartement d’un étudiant, au point qu’il se décide à acheter un aspirateur. Mais l’appareil se met à tousser. Gênant. Voilà notre jeune héros – qui se nomme lui-même Ladyboy pour annoncer son orientation sexuelle – contraint d’appeler le SAV. À peine raccroché, un réparateur se présente : c’est le service ultra rapide, se justifie le technicien ! Il s’introduit dans la maison, se dirige vers les toilettes. Trouble de Ladyboy en entendant l’interminable jet d’urine ! On le sent attiré, comme le montre un jeu de miroirs dans son séjour. Et tiens, le réparateur a conservé ses chaussures alors que l’étudiant lui avait demandé de les ôter…
Cet intrigant intrus va lui annoncer que son aspirateur est hanté. Un argument loufoque, qui va générer la fantaisie la plus débridée. Du « burlesque à l’envers », comme le note finement Corentin Lê sur critikat : si le burlesque est, selon le mot de Bergson, « du mécanique plaqué sur le vivant », Boonbunchachoke plaque du vivant sur du mécanique. Réjouissant – même si l’on avait déjà vu cela, par exemple chez Quentin Dupieux (le pneu de Rubber, le blouson du Daim).
Ce phénomène, explique le réparateur, provient d’une usine d’électroménager, dont l’histoire va nous être contée. Deux fantômes s’y sont installés dans un aspirateur : l’un par colère, l’autre par amour. Ces motivations racontent les deux versants du film : la colère, ce sera le versant politique, l’amour, le versant intime.
Le versant politique : une colère qui doit s’exprimer
L’homme qui revient par colère estime que c’est l’usine qui l’a tué, en le surexploitant. Il sème la pagaille lors d’une inspection qui devait permettre de renouveler l’agrément de l’entreprise. Tout était digne d’éloges, comme le confirmait un inspecteur court sur pattes, jusqu’à ce que la panique s’empare des employés : un aspirateur, aux allures de pieuvre, se fait menaçant. La patronne parlemente avec lui, sans s’étonner davantage qu’un aspirateur parle ! C’est l’un des ressorts comiques du film. Déniant sa responsabilité dans cette mort, Suman finit malgré tout par faire fuir le fantôme, qui affirme qu’il reviendra, tant que la colère l’habitera. Il investira tout autant un climatiseur ou un frigo pour exprimer sa rage.
Pour porter ce versant politique, il fallait un homme de pouvoir. Il est ici représenté par un « ministre » qui n’en a pas l’apparence : on le découvre en tee-shirt puis dans une scène au commissariat avec un look d’agent d’entretien. Sans cesse, le film surprend ainsi par de tels détails. D’emblée, le ministre va sympathiser avec l’autre fantôme, Nat, celle qui revient par amour. Nat va devenir un fantôme utile puisque le ministre va l’embaucher afin de se débarrasser des spectres qui hantent ses nuits. Ces fantômes-là sont autant d’esprits en colère : tous ceux qui furent éliminés lors de la répression violente de 2010. Ils viendront se venger dans ce qui est le seul faux pas du film : ce bijou d’ironie, de nuances, de raffinement, se mue soudain en une Nuit des morts-vivants des plus banale, avec silhouettes menaçantes, charcutage et sang qui gicle sur les murs. Incompréhensible.
Nat, en s’introduisant dans les rêves des personnes hantées, a le pouvoir de chasser les mauvais fantômes. Elle va donc faire le ménage, ce qui est bien la fonction d’un aspirateur après tout… Effacer les traces des méfaits passés, c’est dans l’ADN de toute dictature : le gentil ministre, au nom de son bon sommeil, agit en réalité tel les despotes. Si Nat a accepté ce job de collabo, c’est en échange de la promesse d’un bébé, puisqu’elle avait congelé ses ovocytes. Subtilement, ce marché n’est que suggéré, pas formulé. Après un recours à la GPA, il lui sera remis au son d’un happy deathday malicieux.
Seulement voilà : effacer le souvenir des martyres, c’est une forfaiture, un crime. C’est ce que comprend March, qui va s’efforcer de perpétuer leur existence en se documentant sur ces massacres. Hélas, le voilà lui aussi guetté par le mal qui a tué sa femme : comme l’aspirateur du début, il est pris de quintes de toux. Sa condamnation est exprimée de nouveau très finement : Suman et Nat prennent place face au médecin surplombé des radios du malade. Un long plan silencieux annonce la mort de March.
Celui qui va faire le lien, dans le présent, avec la colère des victimes, c’est le réparateur face à Ladyboy. Un faux technicien – on l’avait compris lorsqu’un autre s’était présenté chez l’étudiant – et un vrai fantôme. L’attirance étant réciproque, il y aura coït avec ce Krong qui, alors qu’il vient de prendre son pied, n’enlève toujours pas ses chaussures. Normal, il n’a plus rien dedans, ses pieds étant restés au fond du lac où le jeune homme se fit larguer. Au cours d’un second coït fiévreux – digne d’un Almodovar ou d’un Guiraudie chez nous mais sans doute bien plus subversif dans un pays comme la Thaïlande -, Ladyboy promettra de perpétuer sa mémoire pour qu’il ne s’efface pas. Il viendra hanter les rêves du ministre en lui offrant pour cadeau ces pieds de pierre.
Le versant politique ne se limite pas à cette charge virulente contre le pouvoir : il comporte aussi une critique de la société thaïlandaise, entre conformisme et vénalité, portée par la famille de Suman. Suman est la mater familias qui, devenue veuve, a dû reprendre les rênes de l’usine de son mari. Puisque tout le monde croit aux fantômes en Thaïlande, elle s’adresse à son portrait chaque soir. Mais attention, en cachette ! Ce qui va déranger Suman et tout son clan derrière elle – ce clan qui la suit comiquement telle une ombre pour porter un jugement sur chaque situation -, c’est l’apparence. Le jour où, ayant pris le dessus sur le mauvais fantôme, elle redevient une jolie femme aux yeux de tous, il n’y a plus de problème. Elle est toujours un fantôme mais ça ne se voit pas. La façade respectable est sauve. En tout point, il ne faut pas dévier de la norme : c’est ici le rejet de l’homosexualité qui exprime cette idée. March a en effet un frère homo, dont le compagnon a eu bien du mal à être accepté : c’est bien parce que, australien, il a « ouvert à l’entreprise le marché de l’Australie » qu’on lui a fait une place. Vénalité. Car le vrai problème que pose le mauvais fantôme à la famille, c’est qu’il empêche l’usine de récupérer son agrément. Comme le frère gay, dès lors que Nat va s’avérer utile, on va bien mieux la tolérer.
Le versant intime : l’amour contre l’oubli
Nat est donc revenue vers March par amour. Les retrouvailles se déroulent dans l’entrepôt de l’usine. Les bras de l’aspirateur venant caresser le visage puis le torse de March sont un moment jubilatoire. Boonbunchachoke les multiplie avec délice.
(« March, arrête de te taper l’aspirateur », lâche Suman à son fils dans une réplique culte. Car le film de Boonbunchachoke ne recule pas, et c’est un bonheur, devant la trivialité du langage : on verra ainsi un bonze traiter Nat de « salope » et ce bonze se faire injurier par Nat. Suprême audace dans un pays où le moine bouddhiste a valeur d’icône sacrée.)
Nat et March voudraient reprendre une vie normale, mais des obstacles administratifs s’opposent à cette union : ainsi, dans une scène très drôle, Nat demande-t-elle à une employée de l’hôpital en pleine nuit le numéro de la chambre de son mari. Certes, elle est son épouse, mais le règlement ne prévoit que le cas des épouses vivantes : il lui faudra donc attendre 8h comme n’importe quel visiteur. Idem au commissariat un peu plus tard, et lorsque le couple voudra utiliser les ovocytes congelés par Nat. Il y a bien sûr là une critique – pas spécifiquement thaïlandaise – de la bureaucratie, assez convenue mais amenée d’une façon si loufoque qu’elle renouvelle le genre.
C’est aussi le « clan » qui s’y oppose : on apprend que Suman n’eut jamais beaucoup de tendresse pour sa bru, dont on devine une origine sociale plus modeste. Sa famille est plus dure encore, s’efforçant d’éliminer celle qui est couverte d’insultes. Derrière elle, les gardiens de l’orthodoxie : les religieux, la police, l’armée. On est chez Pasolini et son Salo ou les 120 journées de Sodome, mais sur le ton d’une comédie échevelée.
Seulement voilà, ces deux-là s’aiment avec obstination. Tant que March est là, par les pensées qu’il lui envoie il fait exister sa veuve. Le jour où March va mourir à son tour, après une discussion très émouvante entre Suman et Nat, le visage de cette dernière va disparaître de l’écran. La séquence est de toute beauté. Ainsi le film prend-il un virage poignant dans sa version intime, loin du grand guignol de sa première partie. Virage impeccablement négocié – avant le final d’un tout autre ton encore, que l’on a déploré. Le temps perdu ne se rattrape plus, a chanté Barbara : trop tard pour fonder la famille que le destin ne permit pas. Avec le temps va, tout s’en va, a chanté Léo Ferré : les morts ne continuer d’exister que dans les pensées que nous leur accordons. Un jour, ils meurent une seconde fois. François Ozon avait traité ce délicat sujet dans le réussi Sous le sable, avec Charlotte Rampling dans le rôle de celle qui lutte pour garder son amour malgré la mort.
Mais ce thème de la mémoire des disparus évoque surtout, en l’occurrence, le compatriote de Ratchapoom Boonbunchachoke, au nom tout aussi imprononçable, Apichatpong Weerasethakul. Un peu moins de puissance visuelle chez le premier, mais une légèreté plus modeste (proche d’un Bong Joon-ho), qu’on apprécie par contraste.
L’art et la manière
Il n’y a pas que le ton qui soit original : pour son premier film, le Thaïlandais impressionne par sa réalisation. La faible profondeur de champs et le recours à des couleurs franches renvoient à l’univers merveilleux du conte. On pense aussi à Jacques Tati, par exemple dans la scène où March se fait lobotomiser, au sein d’un décor futuriste. Pour marquer la différence entre rêve et réalité, le cinéaste a recours à des couleurs vintages et à un grain qui rappellent les films argentiques amateurs, avec le charmant crépitement qui va avec. Crépitement qui viendra d’ailleurs accompagner le générique entièrement silencieux sur fond blanc. Fréquemment, le bord de la pellicule est brûlé, comme pour faire sentir le caractère éphémère de ces rêves.
Boonbunchachoke nous offre de superbes plans, comme l’aspirateur rouge circulant au milieu des employés de l’usine assoupis, cette barque sur le lac juste après le largage de Krong, ou cet arbre sur une colline où March cherche sa fille. Des plans surprenants aussi, comme celui où la tête d’un interlocuteur de Suman est cachée par une plante verte ou cette image troublante de Ladyboy resté les jambes en l’air après l’effacement de son amant. La musique n’est pas en reste, oscillant entre un motif au piano revenant sans cesse qui évoque la Pavane pour une infante défunte (message !) de Ravel et des parties plus abstraites, plus « bruitistes ».
De quoi justifier amplement le grand prix de la Semaine de la Critique obtenu par cet OFNI au dernier festival de Cannes. Et donner envie de suivre le prochain opus de ce cinéaste aussi gonflé qu’inspiré.
Bande-annonce : Fantôme utile
Fiche Technique : Fantôme utile
Réalisation : Ratchapoom Boonbunchachoke Scénario : Ratchapoom Boonbunchachoke Production : Cattleya Paosrijaroen, Tan Si En, Zorana Mušikic, Karim Aitouna Sociétés de production : 185 Films, Momo Film Co, Mayana Films, Haut Les Mains Productions Distribution : JHR Films Photographie : Pasit Tandaechanurat Montage : Chonlasit Upanigkit Musique : Chaibovon Seelukwa Décors : Maria Tourskaïa Son : Ting Li Lim
Genre : Comédie noire, fantastique Durée : 130 minutes Date de sortie : 27 août 2025 Pays d’origine : Thaïlande, France
Distinctions :
– Grand Prix de la Semaine de la Critique 2025
– Sélection à la Semaine de la Critique 2025
– En compétition pour la Queer Palm et la Caméra d’or (Cannes 2025)