« Saudade » : le cinéma comme refuge et piège

À la fin de l’été, quand les plages se vident et que les parasols repliés laissent derrière eux un sentiment d’abandon, il reste parfois, dans certaines stations balnéaires, quelques lieux hors du temps où la fiction estivale se prolonge. Chez Vincent Turhan, c’est un vieux cinéma d’art et d’essai, tenu par Alma et Rio, couple au bord de l’essoufflement. Leurs gestes quotidiens, leurs espoirs érodés, leur passion contrariée gravitent autour d’un écran : ce rectangle lumineux où tout peut recommencer, où tout peut s’effondrer aussi…

Le roman graphique prend pour centre de gravité un film mythique, Saudade, dont la rétrospective marque les cinquante ans. Pour Alma, ancienne réalisatrice, cette projection a quelque chose qui tient de l’intime : pourquoi a-t-elle renoncé si tôt à créer ? Pour Rio, plus pragmatique, l’ouverture du cinéma ressemble davantage à une fuite qu’à un élan. Ces deux regards, ces deux manières de porter ou de trahir un rêve, confèrent au récit profondeur et mélancolie.

Mais Vincent Turhan ne se contente pas de montrer en romancier les frictions d’un couple ou la douce inertie d’un lieu. Il injecte, avec un sens certain de l’image, une intrigue de polar : des policiers corrompus, un casse foireux, deux truands mal assortis – Cisco, nerveux et instable, Misha, bloc monolithique et implacable. Une valise pleine de billets vient se glisser dans les coulisses du cinéma, et le hasard des trajectoires transforme le temple du septième art en théâtre d’un affrontement sanguinaire…

L’attrait de Saudade réside dans cette double pulsation : la lenteur mélancolique, voire douloureuse, des souvenirs de création, et l’urgence crue du récit de gangsters. Comme un film dans le film, le roman graphique juxtapose les registres, passe de l’ombre des fauteuils rouges à la violence d’un règlement de comptes bien réel. Côté pile, il y a ces deux individus qui s’aiment sans se dire les mots qui fâchent, mus par le regret ; côté face, il y a ce butin que se disputent des truands peu scrupuleux, et prêts à tout pour maximiser leur part.

Vincent Turhan explore à sa façon ce que signifie créer à deux, rêver à deux, échouer à deux. Reste une question centrale, qui traverse Saudade comme un refrain : faut-il continuer à créer malgré l’échec, ou se résoudre à fermer les yeux, à s’asseoir dans la salle et regarder passer les films des autres ? Alma et Rio abritent chacun une réponse différente, mais l’auteur laisse peu planer le doute, comme pour rappeler que l’art, comme l’amour, se nourrit d’obstinations.

Avec Saudade, Vincent Turhan livre un récit court, qui se dévore d’une traite, mais habité d’une ampleur rare : le roman noir se double d’une méditation sur la cinéphilie, sur la beauté de la cocréation et sur la difficulté de tenir ses rêves vivants. Le cinéma, plus particulièrement, y tient tous les rôles : convoité, consommé, fantasmé, il est le lieu de l’ordinaire et de l’extraordinaire, du passé, du présent et du futur, du souvenir et de l’acte créatif. 

Saudade, Vincent Turhan
Sarbacane, septembre 2025, 176 pages

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4.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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