« Les Justes : Émilie et Oskar Schindler » : des héros discrets

On connaît Oskar Schindler à travers le prisme de Steven Spielberg, qui a porté au cinéma l’histoire de cet homme d’affaires nazi devenu héros humaniste. Mais derrière cette icône forgée dans l’acier hollywoodien se tenait une autre figure, tout aussi importante, bien que restée dans l’ombre : Émilie Schindler, son épouse, mais surtout son alliée dans l’entreprise de sauvetage qui a permis à plus de 1200 Juifs d’échapper à la déportation. C’est à elle, à ce duo tragique et fascinant, que Jean-Yves Le Naour et Christelle Galland consacrent ce volume de la série « Les Justes », nouvelle collection de récits graphiques.

Le récit est construit sous la forme d’un témoignage qu’Émilie livre en Argentine à des journalistes venus recueillir ses souvenirs. La femme adopte un ton lucide, presque désenchanté. Oskar y apparaît sous toutes ses facettes : un séducteur infidèle et bon vivant, un opportuniste fasciné par l’argent facile, qu’il dépense dans des réceptions somptueuses, mais aussi homme soudain saisi d’une conscience aiguë face à l’horreur qui se profile.

La lecture nous donne l’occasion de découvrir un rapport ambigu au nazisme, caractérisé par une adhésion de façade, relevant plus de l’opportunisme et que de l’idéologie – jusqu’au basculement en 1942, quand la réalité de la « solution finale » devient impossible à ignorer. La transformation s’opère alors : l’industriel dépensier, joueur, presque dilettante, se mue en stratège du sauvetage. Il use de son entregent, de ses profits de guerre, de son talent de manipulateur pour tromper les autorités et protéger ses ouvriers juifs. Les auteurs nous signifient à plusieurs reprises son horreur face aux abjections nazies – assassinats arbitraires, déportations de masse, etc.

Émilie, elle, agit dans l’ombre : organisant, soutenant, risquant autant que son mari. Le livre lui restitue une place centrale, refusant qu’elle ne soit qu’une note en bas de page dans l’Histoire. On perçoit son courage, son humanité, sa tendresse pour son défunt époux, mais aussi ses réserves quant à certains traits de comportement qui ont pu la blesser, et notamment ce caractère volage.

Ce volume donne à voir les scènes de violence glaçantes qui avaient cours à l’époque. Le camp de Plaszów, dirigé par le sinistre Amon Göth, ou les pierres tombales utilisées comme dallage, ont le mérite de la clarté : ce régime faisait peu de cas de l’humanité de ses adversaires politiques ; il les boutait hors de toute considération. Les nombreuses séquences de flashback, rendues dans des teintes gris-bleu, nous plongent dans une horreur progressive : les nazis vont de plus en plus dans leur entreprise de destruction et d’élimination, ce qui oblige les Schindler à mentir, déplacer leurs activités ou saboter la production d’armes pour essayer de sauver un maximum de Juifs.

Sans Émilie, la « liste de Schindler » n’aurait sans doute jamais existé. En redonnant voix et visage à celle qui fut reléguée au second plan par Hollywood, « Les Justes » complète un récit qui n’avait pas été restitué dans toute sa complexité.

Les Justes : Émilie et Oskar Schindler, Jean-Yves Le Naour et Christelle Galland 
Bamboo, août 2025, 64 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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