Fantôme utile : une comédie qui fait le ménage !

Et si les fantômes n’étaient que les souvenirs qu’on refuse d’effacer ? Dans ce conte thaïlandais halluciné, Ratchapoom Boonbunchachoke convoque l’absurde, le merveilleux et le tragique pour explorer les cicatrices d’un pays hanté par ses morts et ses silences. Un film tel un rêve éveillé, où l’amour lutte contre la disparition.

Une ouverture programmatique

La scène d’ouverture donne le la, tant sur la forme que sur le fond. Une réunion d’humains et d’animaux figés dans une pose : moine, soldat, étudiant, paysans, athlète, chèvre et poule. Un sculpteur est en train d’immortaliser ce patchwork représentatif de la société thaïlandaise, accompagné par le doux son d’une harpe. On découvre ladite fresque sur un mur dans le plan suivant. Mur qui ne va pas tarder à être abattu, afin de « faire place à l’avenir » comme l’indique fièrement un panneau. Voilà nos personnages réduits à un tas de poussière, avant d’être, bientôt, probablement oubliés de tous.

« Poussière, tu es poussière et redeviendras poussière », dit le prophète Qoheleth dans l’Ecclésiaste. Cette poussière-là va envahir l’appartement d’un étudiant, au point qu’il se décide à acheter un aspirateur. Mais l’appareil se met à tousser. Gênant. Voilà notre jeune héros – qui se nomme lui-même Ladyboy pour annoncer son orientation sexuelle – contraint d’appeler le SAV. À peine raccroché, un réparateur se présente : c’est le service ultra rapide, se justifie le technicien ! Il s’introduit dans la maison, se dirige vers les toilettes. Trouble de Ladyboy en entendant l’interminable jet d’urine ! On le sent attiré, comme le montre un jeu de miroirs dans son séjour. Et tiens, le réparateur a conservé ses chaussures alors que l’étudiant lui avait demandé de les ôter…

Cet intrigant intrus va lui annoncer que son aspirateur est hanté. Un argument loufoque, qui va générer la fantaisie la plus débridée. Du « burlesque à l’envers », comme le note finement Corentin Lê sur critikat : si le burlesque est, selon le mot de Bergson, « du mécanique plaqué sur le vivant », Boonbunchachoke plaque du vivant sur du mécanique. Réjouissant – même si l’on avait déjà vu cela, par exemple chez Quentin Dupieux (le pneu de Rubber, le blouson du Daim).

Ce phénomène, explique le réparateur, provient d’une usine d’électroménager, dont l’histoire va nous être contée. Deux fantômes s’y sont installés dans un aspirateur : l’un par colère, l’autre par amour. Ces motivations racontent les deux versants du film : la colère, ce sera le versant politique, l’amour, le versant intime.

Le versant politique : une colère qui doit s’exprimer

L’homme qui revient par colère estime que c’est l’usine qui l’a tué, en le surexploitant. Il sème la pagaille lors d’une inspection qui devait permettre de renouveler l’agrément de l’entreprise. Tout était digne d’éloges, comme le confirmait un inspecteur court sur pattes, jusqu’à ce que la panique s’empare des employés : un aspirateur, aux allures de pieuvre, se fait menaçant. La patronne parlemente avec lui, sans s’étonner davantage qu’un aspirateur parle ! C’est l’un des ressorts comiques du film. Déniant sa responsabilité dans cette mort, Suman finit malgré tout par faire fuir le fantôme, qui affirme qu’il reviendra, tant que la colère l’habitera. Il investira tout autant un climatiseur ou un frigo pour exprimer sa rage.

Pour porter ce versant politique, il fallait un homme de pouvoir. Il est ici représenté par un « ministre » qui n’en a pas l’apparence : on le découvre en tee-shirt puis dans une scène au commissariat avec un look d’agent d’entretien. Sans cesse, le film surprend ainsi par de tels détails. D’emblée, le ministre va sympathiser avec l’autre fantôme, Nat, celle qui revient par amour. Nat va devenir un fantôme utile puisque le ministre va l’embaucher afin de se débarrasser des spectres qui hantent ses nuits. Ces fantômes-là sont autant d’esprits en colère : tous ceux qui furent éliminés lors de la répression violente de 2010. Ils viendront se venger dans ce qui est le seul faux pas du film : ce bijou d’ironie, de nuances, de raffinement, se mue soudain en une Nuit des morts-vivants des plus banale, avec silhouettes menaçantes, charcutage et sang qui gicle sur les murs. Incompréhensible.

Nat, en s’introduisant dans les rêves des personnes hantées, a le pouvoir de chasser les mauvais fantômes. Elle va donc faire le ménage, ce qui est bien la fonction d’un aspirateur après tout… Effacer les traces des méfaits passés, c’est dans l’ADN de toute dictature : le gentil ministre, au nom de son bon sommeil, agit en réalité tel les despotes. Si Nat a accepté ce job de collabo, c’est en échange de la promesse d’un bébé, puisqu’elle avait congelé ses ovocytes. Subtilement, ce marché n’est que suggéré, pas formulé. Après un recours à la GPA, il lui sera remis au son d’un happy deathday malicieux.

Seulement voilà : effacer le souvenir des martyres, c’est une forfaiture, un crime. C’est ce que comprend March, qui va s’efforcer de perpétuer leur existence en se documentant sur ces massacres. Hélas, le voilà lui aussi guetté par le mal qui a tué sa femme : comme l’aspirateur du début, il est pris de quintes de toux. Sa condamnation est exprimée de nouveau très finement : Suman et Nat prennent place face au médecin surplombé des radios du malade. Un long plan silencieux annonce la mort de March.

Celui qui va faire le lien, dans le présent, avec la colère des victimes, c’est le réparateur face à Ladyboy. Un faux technicien – on l’avait compris lorsqu’un autre s’était présenté chez l’étudiant – et un vrai fantôme. L’attirance étant réciproque, il y aura coït avec ce Krong qui, alors qu’il vient de prendre son pied, n’enlève toujours pas ses chaussures. Normal, il n’a plus rien dedans, ses pieds étant restés au fond du lac où le jeune homme se fit larguer. Au cours d’un second coït fiévreux – digne d’un Almodovar ou d’un Guiraudie chez nous mais sans doute bien plus subversif dans un pays comme la Thaïlande -, Ladyboy promettra de perpétuer sa mémoire pour qu’il ne s’efface pas. Il viendra hanter les rêves du ministre en lui offrant pour cadeau ces pieds de pierre.

Le versant politique ne se limite pas à cette charge virulente contre le pouvoir : il comporte aussi une critique de la société thaïlandaise, entre conformisme et vénalité, portée par la famille de Suman. Suman est la mater familias qui, devenue veuve, a dû reprendre les rênes de l’usine de son mari. Puisque tout le monde croit aux fantômes en Thaïlande, elle s’adresse à son portrait chaque soir. Mais attention, en cachette ! Ce qui va déranger Suman et tout son clan derrière elle – ce clan qui la suit comiquement telle une ombre pour porter un jugement sur chaque situation -, c’est l’apparence. Le jour où, ayant pris le dessus sur le mauvais fantôme, elle redevient une jolie femme aux yeux de tous, il n’y a plus de problème. Elle est toujours un fantôme mais ça ne se voit pas. La façade respectable est sauve. En tout point, il ne faut pas dévier de la norme : c’est ici le rejet de l’homosexualité qui exprime cette idée. March a en effet un frère homo, dont le compagnon a eu bien du mal à être accepté : c’est bien parce que, australien, il a « ouvert à l’entreprise le marché de l’Australie » qu’on lui a fait une place. Vénalité. Car le vrai problème que pose le mauvais fantôme à la famille, c’est qu’il empêche l’usine de récupérer son agrément. Comme le frère gay, dès lors que Nat va s’avérer utile, on va bien mieux la tolérer.

Le versant intime : l’amour contre l’oubli

Nat est donc revenue vers March par amour. Les retrouvailles se déroulent dans l’entrepôt de l’usine. Les bras de l’aspirateur venant caresser le visage puis le torse de March sont un moment jubilatoire. Boonbunchachoke les multiplie avec délice.

(« March, arrête de te taper l’aspirateur », lâche Suman à son fils dans une réplique culte. Car le film de Boonbunchachoke ne recule pas, et c’est un bonheur, devant la trivialité du langage : on verra ainsi un bonze traiter Nat de « salope » et ce bonze se faire injurier par Nat. Suprême audace dans un pays où le moine bouddhiste a valeur d’icône sacrée.)

Nat et March voudraient reprendre une vie normale, mais des obstacles administratifs s’opposent à cette union : ainsi, dans une scène très drôle, Nat demande-t-elle à une employée de l’hôpital en pleine nuit le numéro de la chambre de son mari. Certes, elle est son épouse, mais le règlement ne prévoit que le cas des épouses vivantes : il lui faudra donc attendre 8h comme n’importe quel visiteur. Idem au commissariat un peu plus tard, et lorsque le couple voudra utiliser les ovocytes congelés par Nat. Il y a bien sûr là une critique – pas spécifiquement thaïlandaise – de la bureaucratie, assez convenue mais amenée d’une façon si loufoque qu’elle renouvelle le genre.

C’est aussi le « clan » qui s’y oppose : on apprend que Suman n’eut jamais beaucoup de tendresse pour sa bru, dont on devine une origine sociale plus modeste. Sa famille est plus dure encore, s’efforçant d’éliminer celle qui est couverte d’insultes. Derrière elle, les gardiens de l’orthodoxie : les religieux, la police, l’armée. On est chez Pasolini et son Salo ou les 120 journées de Sodome, mais sur le ton d’une comédie échevelée.

Seulement voilà, ces deux-là s’aiment avec obstination. Tant que March est là, par les pensées qu’il lui envoie il fait exister sa veuve. Le jour où March va mourir à son tour, après une discussion très émouvante entre Suman et Nat, le visage de cette dernière va disparaître de l’écran. La séquence est de toute beauté. Ainsi le film prend-il un virage poignant dans sa version intime, loin du grand guignol de sa première partie. Virage impeccablement négocié – avant le final d’un tout autre ton encore, que l’on a déploré. Le temps perdu ne se rattrape plus, a chanté Barbara : trop tard pour fonder la famille que le destin ne permit pas. Avec le temps va, tout s’en va, a chanté Léo Ferré : les morts ne continuer d’exister que dans les pensées que nous leur accordons. Un jour, ils meurent une seconde fois. François Ozon avait traité ce délicat sujet dans le réussi Sous le sable, avec Charlotte Rampling dans le rôle de celle qui lutte pour garder son amour malgré la mort.

Mais ce thème de la mémoire des disparus évoque surtout, en l’occurrence, le compatriote de Ratchapoom Boonbunchachoke, au nom tout aussi imprononçable, Apichatpong Weerasethakul. Un peu moins de puissance visuelle chez le premier, mais une légèreté plus modeste (proche d’un Bong Joon-ho), qu’on apprécie par contraste.

L’art et la manière

Il n’y a pas que le ton qui soit original : pour son premier film, le Thaïlandais impressionne par sa réalisation. La faible profondeur de champs et le recours à des couleurs franches renvoient à l’univers merveilleux du conte. On pense aussi à Jacques Tati, par exemple dans la scène où March se fait lobotomiser, au sein d’un décor futuriste. Pour marquer la différence entre rêve et réalité, le cinéaste a recours à des couleurs vintages et à un grain qui rappellent les films argentiques amateurs, avec le charmant crépitement qui va avec. Crépitement qui viendra d’ailleurs accompagner le générique entièrement silencieux sur fond blanc. Fréquemment, le bord de la pellicule est brûlé, comme pour faire sentir le caractère éphémère de ces rêves.

Boonbunchachoke nous offre de superbes plans, comme l’aspirateur rouge circulant au milieu des employés de l’usine assoupis, cette barque sur le lac juste après le largage de Krong, ou cet arbre sur une colline où March cherche sa fille. Des plans surprenants aussi, comme celui où la tête d’un interlocuteur de Suman est cachée par une plante verte ou cette image troublante de Ladyboy resté les jambes en l’air après l’effacement de son amant. La musique n’est pas en reste, oscillant entre un motif au piano revenant sans cesse qui évoque la Pavane pour une infante défunte (message !) de Ravel et des parties plus abstraites, plus « bruitistes ».

De quoi justifier amplement le grand prix de la Semaine de la Critique obtenu par cet OFNI au dernier festival de Cannes. Et donner envie de suivre le prochain opus de ce cinéaste aussi gonflé qu’inspiré.

Bande-annonce : Fantôme utile

Fiche Technique : Fantôme utile

Réalisation : Ratchapoom Boonbunchachoke
Scénario : Ratchapoom Boonbunchachoke
Production : Cattleya Paosrijaroen, Tan Si En, Zorana Mušikic, Karim Aitouna
Sociétés de production : 185 Films, Momo Film Co, Mayana Films, Haut Les Mains Productions
Distribution : JHR Films
Photographie : Pasit Tandaechanurat
Montage : Chonlasit Upanigkit
Musique : Chaibovon Seelukwa
Décors : Maria Tourskaïa
Son : Ting Li Lim

Avec :
Davika Hoorne (Nat)
Witsarut Himmarat (March)
Apasiri Nitibhon (Suman)
Wanlop Rungkumjad (Krong)
Wisarut Homhuan (universitaire transgenre)

Genre : Comédie noire, fantastique
Durée : 130 minutes
Date de sortie : 27 août 2025
Pays d’origine : Thaïlande, France

Distinctions :
– Grand Prix de la Semaine de la Critique 2025
– Sélection à la Semaine de la Critique 2025
– En compétition pour la Queer Palm et la Caméra d’or (Cannes 2025)

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4

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Jérôme Duvivier
Jérôme Duvivierhttps://www.lemagducine.fr/
Chanteur et enseignant en jazz, j’ai une deuxième passion : le cinéma. Un lointain atavisme familial peut-être, puisque Julien Duvivier était mon grand oncle ! Mes critiques sont plutôt des analyses car ce que j’aime avant tout c’est exprimer tout ce qu’il y a à tirer d’une œuvre. Ces analyses sont volontiers descriptives pour que le lecteur puisse revivre le film. Mes héros en cinéma ? Ils sont nombreux et aux quatre coins du globe. Liste non exhaustive ! D’est en ouest, chez les cinéastes vivants : Hamagushi, Bong Joon-ho, Lee Chang-dong, Rasoulof, Nuri Bilge Ceylan, Pawlikowski, Skolimowski, Cristian Mungiu, Béla Tarr, Milos Forman, Kaurismäki, les Dardenne, Jonathan Glazer, Ruben Östlund, Lars Von Trier, Pedro Costa, Jodorowsky, Iñarritu, Francis Ford Coppola… Et chez les anciens : Kurosawa, Ozu, Eisenstein, Kalatozov, Tarkovski, Satyajit Ray, Kiarostami, Murnau, Fassbinder, Fritz Lang, Dreyer, Fellini, Pasolini, Chantal Akerman, Agnès Varda, Bresson, Renoir, Carné, Buñuel, Hitchcock, Kubrick, Bergman, Raoul Ruiz, John Ford, Orson Welles, Buster Keaton, Chaplin… Des chefs d’oeuvre ? "Le voyage à Tokyo", "Barberousse", "Le cuirassé Potemkine", "Quand passent les cigognes", "Nostalgia", "M le Maudit", "L’aurore", "Fanny et Alexandre", "Jeanne Dielman", "Le Bonheur", "Au hasard Balthazar", "L'année dernière à Marienbad", "Le procès", "L’homme qui tua Liberty Valence", "Vertigo", "Le Parrain", "Les harmonies Werckmeister"…

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