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L’Étrange Festival 2025 : Gibier, un gâchis parmentier

Avec ce nouveau film, Abel Ferry semble vouloir renouer avec un cinéma de genre rugueux, viscéral et engagé, mais qui, à force de maladresses, tire bien trop souvent à côté de sa cible. Car derrière son emballage visuel honnête et sa volonté apparente de réflexion, Gibier livre une expérience brouillonne, bancale et rarement captivante.

Le point de départ avait pourtant de quoi séduire : quatre activistes investissent de nuit un abattoir pour dénoncer la maltraitance animale. Mais leur intrusion est filmée, et les images compromettantes risquent de nuire au propriétaire des lieux – un industriel à l’ambition politique, campé par Olivier Gourmet. Ce dernier décide alors de récupérer coûte que coûte les preuves, armé de munitions prétendument non létales et accompagné de sbires au doigt un peu trop facile sur la gâchette. Très vite, la chasse vire au carnage et les dommages collatéraux s’annoncent nombreux.

Un survival qui perd le nord

Sur le papier, Gibier promettait un thriller tendu, un jeu de survie qui s’intensifie à mesure que les proies perdent leur avantage. Mais à l’écran, le film peine à installer la moindre tension durable. Loin de renforcer son emprise sur le spectateur, il en vient même à le malmener – non pas par la force du propos, mais par une exécution maladroite, qui transforme la traque en promenade désorganisée.

Le film souffre d’abord d’un sérieux problème de ton. Ferry semble vouloir livrer un récit viscéral, engagé, voire politique, tout en flirtant avec les codes du slasher. Mais il ne choisit jamais franchement son camp. Gibier se prend donc très au sérieux, sans jamais assumer la dimension bis ou décomplexée qui aurait pu en faire un objet de genre jouissif. À force de se vouloir grave et engagé sans en avoir la rigueur formelle, le film frôle régulièrement le nanardesque, oscillant entre maladresse et grandiloquence involontaire. Ses nombreuses approximations deviennent alors difficilement excusables, et son discours se délite.

Le film tente d’abord d’explorer une idée intéressante. Ces activistes, porteurs d’un idéal de changement, se retrouvent brutalement ramenés à leur instinct de survie, où seule la violence semble dicter les règles. Un renversement qui, s’il avait été traité avec finesse, aurait pu nourrir une réflexion forte sur les limites de l’engagement militant confronté à la brutalité du réel. Mais ici, le propos reste superficiel et survolé, englué dans un récit mal articulé et dénué de tension dramatique. Il en va de même pour le groupe d’antagoniste, dont on ajoute des couches de justifications inutiles quant à leur dilemme moral.

D’autres films ont su mieux traiter cette violence humaine, sans forcément s’appuyer sur une grille militante. La Traque de Serge Leroy, par exemple, explore une barbarie bien plus dérangeante avec une économie de moyens remarquable et un sens du malaise durable. Là où Gibier s’efforce de faire passer son message par une mise en scène confuse et des dialogues artificiels, La Traque impose son propos avec une brutalité sèche, sans forcer les traits.

Quand le discours s’efface derrière la violence

Ce n’est pas la première fois qu’Abel Ferry aborde le thème du groupe pourchassé. Déjà dans Vertige (2009), il mettait en scène une dynamique de chasse à l’homme sur fond de paysages naturels spectaculaires. Ici encore, la première partie laisse entrevoir une montée en tension possible, avec des décors forestiers. Mais très vite, le film s’enlise. La mise en scène échoue à spatialiser correctement les lieux : on ne comprend plus qui est où, qui poursuit qui, ni quelle distance sépare les proies de leurs prédateurs. Un défaut rédhibitoire dans un genre qui repose sur la gestion du hors-champ et de la proximité du danger.

Les personnages, quant à eux, sont introduits de manière très fonctionnelle. On identifie vite leurs rôles, leurs liens, et ce qu’on suppose être leurs blessures intérieures. Mais la caractérisation reste plate, et la complicité supposée entre les membres du groupe ne prend jamais corps. On sent trop l’écriture derrière chaque ligne de dialogue, trop d’intention derrière chaque réaction, pour que l’ensemble paraisse naturel. Et quand la crédibilité des scènes s’effondre, la tension s’évapore.

Même Olivier Gourmet, pourtant habitué à des rôles complexes, semble ici en roue libre. Son personnage, qui aurait pu incarner un antagoniste glaçant, sombre dans une caricature de colérique psychorigide. Sa performance, loin d’impressionner, frôle parfois l’absurde, au point de susciter des rires involontaires.

Côté ambiance sonore, rien de marquant : une musique d’ambiance générique tente d’instiller une tension qui ne naît jamais des images. Les scènes de mise à mort passent sans impact, et la longue traque débouche sur une séquence de home invasion aussi attendue que stérile. Même la transformation tardive de Kim Higelin en final girl ne parvient pas à redonner de l’énergie à ce survival forestier qui ne sait plus très bien où il va.

Enfin, la portée « politique » du film – avec son ouverture sur les violences faites aux animaux – est, elle aussi, réduite à un simple prétexte. Ce qui aurait pu résonner comme une analogie forte entre la condition animale et la brutalité infligée aux humains devient un slogan mal digéré. Ainsi, Gibier est un survival aux ambitions évidentes mais à la réalisation trop confuse. En se prenant au sérieux sans jamais parvenir à assumer pleinement son propos, Abel Ferry signe un film qui frustre plus qu’il ne captive. Une traque dont on ressort plus égaré que secoué.

Fiche technique – Gibier

Réalisation : Abel Ferry
Interprètes : Mouloud Ayad, Olivier Gourmet, Kim Higelin, Marie Kremer, Bruno Lochet, Michaël Erpelding, Francis Renaud, Rod Paradot, Jean-Baptiste Lafarge, Daouda Keita
Scénario : Guillaume Chevalier
Photographie : Bruno Degrave
Deuxième assistant mise en scène : Benoît Caze
Scripte : Julie Lupo
Costumes : Tamara Faniot
Décors : Rumyan Dimitrov
Montage : Soline Guyonneau
Musique : Benjamin Grossman
Direction de production : Michel Chaussenière
Production exécutive : Yanko Ushatov
Production : Pierre-Marcel Blanchot, Fabrice Lambot, Léo Maidenberg
Sociétés de production : Phase 4 Productions, Place du Marché Productions, Umedia
Pays de production : France
Genre : Thriller, Horreur
Durée : 1h40

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© Marc Bruckert

Deauville 2025 : Le Son des souvenirs, une vie en musique

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Nul besoin d’être mélomane pour reconnaître que musique, temps et mémoire entretiennent des liens intimes. Les chansons qui ont bercé notre jeunesse résonnent toujours en nous rappelant des souvenirs passés, heureux ou douloureux. Sur ce fondement, Le Son des souvenirs compose un récit d’amour et de folklore sur la fragilité de la passion, le poids du regret et la fuite des années. Dans le contexte de la Première Guerre mondiale, Oliver Hermanus signe un drame sensible qui souffre de son ton monocorde et de sa mise en scène académique.

Le réalisateur sud-africain a acquis sa notoriété avec Beauty, sélectionné à Un Certain Regard en 2011 et lauréat de la Queer Palm. Après Vivre, qui a valu à Bill Nighy une nomination aux Oscars, Oliver Hermanus aborde à nouveau l’homosexualité. Comme dans Beauty, Le Son des souvenirs s’ouvre par une rencontre fortuite qui bouleverse la vie d’un jeune homme, touché par une passion irrépressible.

Adapté d’une nouvelle de Ben Shattuck, qui a lui-même écrit le scénario, le projet a pâti d’une lente recherche de financements, si bien que Paul Mescal l’avait rejoint bien avant d’exploser à l’écran avec Aftersun, Sans jamais nous connaître et Gladiator II. Une naissance complexe qui n’a pas empêché le film d’être sélectionné en Compétition au Festival de Cannes. Paul Mescal et son acolyte, Josh O’Connor, également présent pour The Mastermind, ont ainsi foulé pour la première fois le tapis rouge.

Le chant du souvenir

Lionel, un fermier du Kentucky doté d’un don exceptionnel pour le chant, entre au conservatoire de Boston. Il y rencontre David, un compositeur avec lequel il noue rapidement une relation passionnée. Lorsque David est mobilisé pour la guerre, Lionel reprend son existence à la ferme. À son retour, les deux amants se lancent dans un road trip dans les forêts et les îles du Maine. Armés d’un magnétophone de fortune, ils partent en quête d’un véritable trésor, les chansons locales d’une multitude de villages locaux qui composent une folk unique. Mais David reste marqué par son expérience des tranchées, dont il refuse de parler. Si Oliver Hermanus a déjà tourné un film de guerre, Moffie, il y montrait les horreurs du front au sud de l’Angola. Dans Le Son des souvenirs, il évoque les douleurs d’un homme revenu brisé à jamais. Sans nouvelles de David, Lionel poursuit sa vie de chanteur, entre Rome et Londres, tout en souffrant de l’absence de son ancien compagnon.

À travers ce récit, le réalisateur sud-africain aborde l’homosexualité d’une manière pudique qui n’est pas sans évoquer Le Secret de Brokeback Mountain. L’amour demeure aussi caché, frustré, et repose sur les interprétations impeccables de Paul Mescal et Josh O’Connor. Cependant, Oliver Hermanus n’en fait pas le cœur de son film. Le Son des souvenirs traite davantage du passage du temps, d’une existence hantée par les souvenirs et les regrets, en quête perpétuelle d’une ancienne passion toujours vivace. Pour affronter le deuil de cette vie perdue, il ne reste plus que la musique et le désir de la graver en soi pour l’éternité. Une chanson devient alors l’écho de la mémoire, de moments fugaces, voire d’une personne chère.

Malgré ces thèmes sensibles, Le Son des souvenirs livre une histoire très linéaire avec un rythme lancinant, sans véritable envolée lyrique ni visuelle. Le film suit ainsi une partition bien rodée qui ne parvient pas à nous toucher. Sur une approche similaire, confondant amour et musique, Alabama Monroe offrait bien plus d’émotions. Et si le classicisme du drame d’Oliver Hermanus joue sur une sobriété volontaire, il ne nous emporte pas dans cette longue ballade monocorde que l’on regarde, non pas avec ennui, mais avec une certaine indifférence. Aussi, Le Son des souvenirs, loin de marquer les esprits, s’évapore comme les sons fuyants que les deux musiciens cherchent désespérément à conserver.

Bande-annonce – Le Son des souvenirs

Fiche technique – Le Son des souvenirs

Titre original : The History of Sound
Réalisation : Oliver Hermanus
Scénario : Oliver Hermanus
Production : End Cue
Distribution : Universal Pictures International France
Interprétation : Josh O’Connor, Paul Mescal, Chris Cooper, Molly Price…
Genre : drame
Date de sortie : 14 janvier 2026
Durée : 2h07
Pays : Etats-Unis

L’Étrange Festival 2025 : Dead Lover, quand l’amour et la mort ont le même goût

Sous ses faux airs de conte Gothique, Dead Lover, deuxième long-métrage de la Canadienne Grace Glowicki, revisite la figure du monstre romantique avec un panache grotesque et une ironie tragi-comique assumée. En s’inspirant librement de Frankenstein, Glowicki convoque autant Mary Shelley que Dellamorte Dellamore, les Monty Python que les Looney Tunes, pour façonner un théâtre de la décrépitude amoureuse où la mort, loin d’être une fin, devient le prétexte à une reviviscence burlesque et désespérée de l’amour.

Dans ce curieux objet filmique, Glowicki incarne elle-même une fossoyeuse hantée par l’odeur de la mort, incapable de se détacher du bout de cadavre de son amant (Ben Petrie), qu’elle tente de ramener à la vie par tous les moyens, au propre comme au figuré. Une alliance d’autant plus scabreuse que le défunt, loin d’être rebuté par sa condition, semble fasciné par la puanteur et la crasse de celle qui l’aime. Le couple macabre se constitue alors sur les ruines d’un fétichisme rare, où rites ésotériques et délires nécromantiques s’ensuivent. L’amour ici n’a plus rien de sacré. Il devient transgressif, organique et monstrueux, mais profondément sincère.

Ce refus du deuil, Glowicki le traite à la fois comme une tragédie intime et une farce grinçante. Sa mise en scène opte résolument pour le théâtre, voire l’artifice total. Tourné en 16 mm, le film évoque les productions de la Hammer par son grain épais, mais aussi par son esthétique volontairement désuète, presque bricolée. Les décors sont réduits à leur plus simple expression, les acteurs – à l’exception de Glowicki – se partagent une dizaine de rôles, souvent travestis, dans une tradition de théâtre de tréteaux ou de comédie à l’italienne. Les fonds noirs, les éclairs peints sur toiles, les costumes caricaturaux : tout ici affirme son irréalité avec une jubilation franche.

Un théâtre de la mort

Ce goût du théâtre et de la métamorphose constante permet au film de se transformer sans cesse. Il est tantôt cartoon, tantôt conte Gothique, tantôt body horror, tantôt satire romantique. L’influence de l’expressionnisme allemand affleure çà et là, mais toujours détournée, digérée dans un humour absurde à la Mel Brooks. Dead Lover ne se prend jamais totalement au sérieux, mais cela ne l’empêche pas de porter une vraie réflexion sur les formes de l’amour déviant, et sur ce que l’on est prêt à sacrifier pour ne pas être seul.

Toutefois, cette volonté de jouer sur tous les tableaux est aussi ce qui finit par fatiguer. Le dispositif, en se voulant trop souvent subversif ou loufoque, devient par moments répétitif, voire enfermant. La réalisation, limitée à un champ-contrechamp rigide et à une statique volontaire, ralentit le rythme et empêche parfois l’émotion d’émerger. Si la proposition est originale, elle n’est pas toujours pleinement exploitée. Certaines scènes s’étirent inutilement, comme certains gags qui s’enlisent dans leur propre excès.

Mais malgré ces faiblesses, difficile de rester insensible à la sincérité qui traverse le film. Glowicki ne fait pas du grotesque pour choquer ou amuser gratuitement, elle s’en sert comme d’un révélateur tragique. L’horreur naît ici de l’amour – d’un amour trop grand et désespéré pour s’arrêter à la mort. Le refus du deuil devient alors une création monstrueuse : contre-nature, difforme, mais bouleversante. Dead Lover est un film imparfait, certes, mais follement vivant. Et c’est peut-être ce paradoxe – entre la mort qui hante et la vie qui résiste – qui en fait toute la beauté.

Fiche technique – Dead Lover

Réalisation : Grace Glowicki
Interprètes : Grace Glowicki, Ben Petrie, Leah Doz, Lowen Morrow
Scénario : Grace Glowicki, Ben Petrie
Photographie : Rhayne Vermette
Montage : Lev Lewis
Musique : U.S. Girls
Production : Grace Glowicki, Ben Petrie, Yona Strauss
Société de production : Featured Creatures
Pays de production : Canada
Genre : Comédie, Horreur
Durée : 1h35

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© Marc Bruckert

L’Étrange Festival 2025 : Je suis Frankelda, de l’autre côté de l’histoire

Premier long-métrage mexicain en stop-motion, Je Suis Frankelda a été révélé au festival d’Annecy avant de poursuivre sa route à travers le monde, semant au passage ses merveilles visuelles et son imaginaire hanté. Le film des frères Ambriz impressionne par sa densité narrative et sa richesse esthétique, tout en livrant un discours poétique sur la créativité, conçue ici comme un acte de libération et même de résistance.

Remarqués en 2016 avec leur court-métrage Revoltoso (avec la Révolution mexicaine en toile de fond) au Festival Fantasia, Roy et Arturo Ambriz poursuivent leur exploration du cinéma d’animation en volume. Leur obsession pour la liberté d’expression irrigue déjà leur mini-série Los Sustos Ocultos de Frankelda (2021). Avec le soutien de Guillermo del Toro et de Warner, ils prolongent ici l’univers avec un long-métrage entre récit initiatique et suite. Je Suis Frankelda célèbre le pouvoir de la fiction et de la création, où l’horreur sert à la fois de moteur narratif et de langage intime pour une jeune autrice à l’imagination débordante.

Vivre de ses cauchemars

Dans le Mexique du XIXe siècle, Francisca Imelda, frappée par le deuil et l’isolement, trouve refuge dans l’écriture. Heureusement pour elle, chaque page blanche est une occasion de redonner un sens à sa vie. Son grimoire devient un portail vers des mondes effrayants mais libérateurs. Comme une descendante obscure de Mary Shelley, Francisca s’échappe de la réalité par la fiction, donnant vie à Frankelda, son double spectral. À mesure que ses récits prennent forme, c’est tout un monde parallèle, Topus Terrenus, qui s’anime, peuplé de monstres, de merveilles et d’ombres intérieures.

Mais cet univers fragile est constamment menacé. Épaulée par le prince Herneval, Francisca doit inventer sans relâche, sans contrainte ni censure, pour maintenir ce lieu en vie. Sa plus grande épreuve survient avec l’apparition de Procustes, araignée manipulatrice et incarnation grotesque du patriarcat. Antagoniste principal, il cherche à s’approprier ses histoires, à l’effacer, à la faire douter. La lutte entre ces deux conteurs devient une métaphore saisissante, celle d’un combat pour la survie de la création libre, affranchie des normes imposées.

Au-delà de son récit, Je Suis Frankelda impressionne surtout par sa technique. Le film regorge de décors féériques aux teintes sombres, entre gothique baroque et flamboyance burtonienne. On pense immédiatement aux Noces Funèbres, dans cette manière de conjuguer le macabre et le merveilleux, avec élégance et sens du détail. Les marionnettes, minutieusement conçues, respirent, vibrent, s’envolent avec une fluidité digne des plus grandes réussites du genre, évoquant parfois les prouesses de Kubo et la Lame magique.

Dans cette veine d’un stop-motion ambitieux, exigeant et poétique, difficile de ne pas évoquer le Pinocchio de Guillermo del Toro, autre fresque animée qui marie la noirceur des contes classiques à un discours profondément humaniste. Si Pinocchio a bénéficié du soutien de Netflix et de Jim Henson’s Company, Je Suis Frankelda marque un tournant tout aussi symbolique : celui d’une production indépendante mexicaine qui parvient, avec des moyens plus modestes, à rivaliser en invention et en impact émotionnel.

Un long making-of, intégré au générique final, dévoile l’ampleur de cette entreprise artisanale. Chaque décor, chaque marionnette est une œuvre d’art en soi. Il s’agit ni plus ni moins d’une révolution dans le paysage cinématographique mexicain, qui ose ici une esthétique exigeante, inédite et profondément sincère. Et comme si cela ne suffisait pas, le film se pare de séquences musicales inattendues, qui renforcent sa charge émotionnelle et sensorielle. Un choix audacieux, presque trop, tant cette abondance stylistique risque parfois de saturer le récit.

C’est peut-être là la limite du film : sa densité. Tout est si rempli, si texturé, que l’on frôle parfois l’indigestion narrative. L’histoire, pourtant limpide dans ses intentions, se perd dans les méandres de ses détails foisonnants. Un deuxième (ou troisième) visionnage s’imposera sans doute pour en saisir toutes les strates.

Le film est peut-être un peu trop long pour ce qu’il cherche à raconter, mais il est aussi trop beau pour qu’on lui en tienne rigueur. Je Suis Frankelda est de ces œuvres rares, débordantes d’amour pour leur médium, qui prennent le spectateur par la main pour mieux l’emmener ailleurs. On y retournera, c’est certain. Pour rêver, cauchemarder, et s’émerveiller.

Bande-annonce – Je suis Frankelda

Fiche technique – Je suis Frankelda

Titre original : Soy Frankelda
Titre international : I am Frankelda
Réalisation : Roy Ambriz, Arturo Ambriz
Avec les voix de : Arturo Ambriz, Roy Ambriz, Juan Pablo Monterrubio, Luiz Suárez
Scénario : Roy et Arturo Ambriz
Photographie : Irene Melis, Fernanda G. Manzur
Direction artistique : Ana Coronilla
Décors : Ana F. Coronilla, Bruce Zick
Montage : Gabriel Acuña García
Superviseur VFX : Majo Straffon
Post-production : Paco J. Espinal H
Musique : Kevin Smithers
Production : Roy et Arturo Ambriz
Société de production : Cinema Fantasma
Pays de production : Mexique
Genre : Animation, Fantastique, Comédie musicale
Durée : 1h53

Deauville 2025 : Bugonia, les complotistes contre-attaquent

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Présenté il y a quelques jours en compétition à la Mostra de Venise, Bugonia a été présenté hier soir au Festival de Deauville, à l’occasion d’une avant-première exclusive. Dans cette comédie grinçante et horrifique, où l’on voit rouge et où l’on rit jaune, Yorgos Lanthimos poursuit sa critique de la société contemporaine à travers un huis clos malaissant questionnant les frontières entre croyance et réalité. Un véritable ovni cinématographique.

Le cinéma de Yorgos Lanthimos a toujours eu l’art de nous désarçonner. Envoûtant, étouffant, parfois violent, toujours dérangeant, il se renouvelle constamment en mêlant les registres et les genres. Mais dresse surtout, grâce au conte et à la fable, un miroir déformé de notre société. Après avoir interrogé la liberté et le libre arbitre dans Pauvres Créatures et Kinds of Kindness, sélectionné au Festival de Cannes 2024, le réalisateur grec s’empare des chambres d’écho et des théories du complot.

Entretien avec une Andromédienne

Si le mot bugonia peut spontanément faire penser à une fleur, il s’agit en réalité d’un ancien rituel méditerranéen fondé sur une croyance, celle que les abeilles sont créées à partir de carcasses de vaches. Un mot singulier qui introduit parfaitement le thème du film : la conviction irrationnelle qui brouille notre vision de la réalité. Ces abeilles fragiles et travailleuses, que nous voyons butiner sur les premières images, reflètent aussi l’état d’un monde sujet à l’effondrement.

Remake du film sud-coréen Save the Green Planet ! de Jang Joon-Hwan, Bugonia met en scène deux conspirationnistes. Teddy Gatz, un apiculteur amateur interprété par Jesse Plemons, a convaincu son cousin benêt que les extraterrestres fomentent l’anéantissement de l’humanité, à travers notamment l’effondrement des colonies d’abeilles, et que Michelle Fuller, la célèbre PDG d’une entreprise pharmaceutique, incarnée par l’exceptionnelle Emma Stone, appartient à l’espèce andromédienne. Bien résolus à incarner la résistance humaine, ils kidnappent la femme d’affaires dans l’espoir de sauver le monde. Il s’installe alors un affrontement, tant physique que verbal, entre la glaçante Michelle et l’effrayant Teddy, chacun tentant de manipuler l’autre.

Avec une photographie magnétique et une atmosphère particulièrement électrique, Bugonia nous plonge dans les tréfonds de la folie humaine. Existence recluse, complotisme, psychose, paranoïa, les personnages s’enfoncent corps et âme dans des délires personnels devenus réalité collective. Sur la même lancée que le film Eddington d’Ari Aster, Yorgos Lanthimos nous montre que, sous l’influence des réseaux sociaux et d’informations détournées, chacun peut être amené à penser des choses complètement irrationnelles. Toute vérité n’est donc pas bonne à croire. Si ce sujet reste indéniablement actuel et captivant, le réalisateur grec nous a habitués à des réflexions existentielles plus approfondies dans ses films précédents. En effet, l’alerte qu’il nous donne sur l’absurdité des croyances et l’impact de l’homme sur l’environnement n’a rien de très original, d’autant plus que les interrogations lancées demeurent à l’état brut, sans un développement ou une approche personnelle digne du cinéaste.

Le mélange des genres est certes bien plus surprenant. Humour, horreur, violence imprévisible alternent en un claquement de doigts au cœur d’une seule et même scène. Pourtant, Bugonia ne convainc pleinement ni sur le plan de la comédie noire, ni sur celui du thriller gore et pétrifiant. Faute d’un ton froid et une narration très détachée des personnages, nous assistons avec une totale indifférence aux nombreuses péripéties. Certes, le récit ménage quelques bons effets de surprise. Mais on le découvre sans jamais vraiment rire ou s’effrayer, et même en s’ennuyant de la longueur des dialogues jusqu’à l’acte final. Que l’on rentre ou non dans son univers déconcertant, Bugonia demeure une expérience cinématographique singulière qui ne manquera pas de diviser son public. Divertissement de genre, critique sociétale ou œuvre extraterrestre malaissante, après tout, ce n’est qu’une question de croyance.

Fiche technique – Bugonia

Réalisation : Yorgos Lanthimos
Scénario : Will Tracy
Production : Element Pictures, Square Peg, CJ CGV
Distribution : Universal Pictures
Interprétation : Emma Stone, Jesse Plemons, Aidan Delbis, Stavros Halkias, Alicia Silverstone
Genre : science-fiction, comédie
Date de sortie : 26 novembre 2025
Durée : 1h57
Pays : Etats-Unis

« C’est où, le plus loin d’ici ? » : avenir en sursis

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Quelque part à la frontière entre la fable et le cauchemar, C’est où, le plus loin d’ici ?, publié aux États-Unis par Image Comics et désormais traduit aux éditions Casterman, appartient à la lignée des œuvres post-apocalyptiques qui placent l’adolescence au cœur de la fin du monde.

Le principe est radical : il n’y a plus d’adultes. Ou plutôt, tout individu qui franchit l’âge fatidique est chassé, condamné à l’exil. Ne restent que des clans d’enfants et d’adolescents, organisés en gangs, qui règnent chacun sur leur territoire. L’ordre, ou ce qu’il en reste, est entretenu par de mystérieux « étrangers », silhouettes inquiétantes qui livrent la nourriture et veillent au respect de règles opaques.

Au centre d’une cartographie de ruines, un groupe : le Collège, installé dans un ancien magasin de disques. Tout un symbole : la musique y est mémoire, refuge, ciment identitaire. Et chacun, tant bien que mal, essaie de tenir tête au chaos ambiant.

Le récit va véritablement basculer quand Sid, une des membres du gang, enceinte, s’évapore en quête d’une ville mythique. Ses compagnons n’ont d’autre choix que de partir à sa recherche. La poursuite prend alors la forme d’un voyage initiatique : traversée de territoires hostiles, affrontement avec d’autres clans, confrontation avec la peur de devenir adulte. Matthew Rosenberg et Tyler Boss en profitent pour exposer les tenants de leur monde, souvent plus cruel encore que celui des adultes.

L’intrigue, loin de livrer toutes ses clefs, entretient le mystère : que sont devenus les adultes ? Quelle est la nature des étrangers ? Existe-t-il vraiment un ailleurs possible ? Ces questions se posent alors même que les liens tissés entre les personnages, dans cette sorte de fraternité bancale, servent de fondements au récit.

Il est à noter que Matthew Rosenberg et Tyler Boss adoptent une construction singulière : des chapitres courts, parfois réduits à une ou deux planches, qui donnent à la lecture un rythme heurté, presque syncopé. Et sous ses dehors de fable post-apocalyptique, la série raconte aussi ce moment suspendu qu’est l’adolescence : ni encore adulte, déjà plus enfant. L’exil imposé à ceux qui grandissent devient une métaphore du passage à l’âge adulte, vu comme perte, arrachement, voire condamnation. 

La série foisonne de personnages et s’offre des contours polyphoniques où chacun peut apporter sa nuance, sa sensibilité, ses attentes. Les croyances des uns se heurtent frontalement aux idées des autres, et c’est finalement cette communauté en quête de sens, à la recherche d’un « plus loin », qui demeure au cœur de l’attention. Poétique, drôle parfois, mais toujours sur le fil du rasoir, C’est où, le plus loin d’ici ? pourrait se réclamer de La Route de Cormac McCarthy, mais tempéré toutefois par une humanité moins résiduelle que dans d’autres dystopies.

Casterman publie les deux premiers tomes en français (272 et 152 pages) de cette fable initiatique punk et mélancolique. Ici, la survie passe par l’amitié et par les disques qu’on garde précieusement. On est clairement à la croisée des genres : chronique adolescente, allégorie existentielle et poème contre-utopique. Un récit qui plaira à ceux qui aiment les mystères non résolus et les atmosphères étranges.

C’est où, le plus loin d’ici ? (Tome I et II), Matthew Rosenberg et Tyler Boss
Casterman, août 2025, 272 pages (tome I) et 152 pages (tome II)

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3.5

« Un manager presque parfait » : l’art de diriger en bulles et en couleurs

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On a souvent reproché aux manuels de management leur sérieux compassé, leur jargon gorgé d’anglicismes et leurs schémas ternes. Mais que se passe-t-il lorsqu’on choisit d’éclairer les travers et les fulgurances du monde managérial à travers… une bande dessinée ? C’est le pari de Ludovic Girodon et Jack Chadwick avec Un manager presque parfait (Marabout). À mi-chemin entre le guide pratique et la BD humoristique, l’ouvrage déploie en 80 pages une galerie de situations que tout manager reconnaîtra, parfois avec un sourire gêné, parfois avec un soupir de soulagement : ouf, je ne suis pas le seul !

Le livre s’organise autour de quatre grandes thématiques, sortes de « points cardinaux » du leadership au quotidien : postures et rituels, communication, cohésion et motivation, situations managériales. Chaque chapitre alterne des scènes de bande dessinée, parfois caricaturales et des pages synthétiques où l’on retrouve des conseils concrets, des schémas et même des tips applicables dès le lendemain.

L’intelligence du projet tient précisément dans ce va-et-vient : la BD amuse, mais elle n’est jamais gratuite. Elle joue le rôle du miroir grossissant : une réplique maladroite, un tic de langage ou un travers hiérarchique prend vie en vignette, et soudain, on se reconnaît. Ensuite vient l’analyse, la pédagogie, la suggestion pour se sortir de l’impasse, de l’incompréhension, du laxisme…

Ainsi, la page sur les phrases toxiques, par exemple, résonnera certainement auprès de tous ceux qui, un jour, ont lâché un maladroit « Prends exemple sur Paul… » ou un sec « Merci de m’envoyer le fichier Alpha ». En regard, le livre propose des alternatives concrètes et bienveillantes, qui permettent de passer de l’ordre déguisé au dialogue respectueux, d’humaniser la communication et de fluidifier les rapports hiérarchiques.

Les auteurs reviennent ainsi tour à tour sur la gestion du temps et de la sollicitation permanente, sur les réunions d’équipe, sur la fixation d’objectifs, sur le management d’une diva… Ils conseillent la tenue d’un agenda redessiné, avec des créneaux de sollicitation programmés, des réunions dynamiques, bien préparées, avec des séquences d’interaction planifiées ou encore la mise à l’écart des collaborateurs compétents mais toxiques, car ingérables.

On pourrait craindre un manuel simplifié à l’extrême, ou une BD gadget. Mais Un manager presque parfait évite soigneusement l’écueil, sans jamais prétendre livrer une méthode miracle. Il propose rien de moins qu’une boussole faite d’humour, d’autodérision et de clarté. On sort de la lecture avec des idées applicables, mais surtout avec une légèreté bienvenue dans un univers souvent lesté de PowerPoints et de graphiques Excel.

« Presque parfait ». L’adjectif du titre est plutôt bien choisi. L’ouvrage ne cherche pas à ériger un modèle infaillible, mais simplement à montrer qu’un bon manager est avant tout un être en apprentissage constant. Le voilà nanti d’un bel outil pour faire face à toutes les situations.

Un manager presque parfait, Ludovic Girodon et Jack Chadwick
Marabout, 3 septembre 2025, 80 pages

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3

« Sid Cooper » : l’adolescence au cœur des ronces

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Avec Sid Cooper, Pendragon imagine un récit fantastique où adolescence cabossée, fureur punk et apocalypse végétale s’entrelacent. On en ressort éraflé mais conquis.

Depuis la mort de sa mère, Sid a vu son monde basculer. Envoyé à Berry Hill, un internat installé dans un château en ruines battu par les vents, il découvre un quotidien hostile : dortoirs glacés, camarades hostiles et surtout les ronces monstrueuses du Fléau, qui depuis cinquante ans défigurent la Frangleterre. Mais au cœur de ce décor de cauchemar, Sid se reconstruit auprès de trois compagnons singuliers : Malcolm, musicien fragile doté d’un bras mécanique ; Lula, bavarde et poète à l’estime de soi ébréchée ; et Kate, punk bagarreuse dont les répliques claquent comme des uppercuts. Tous sont cabossés, mais c’est de leurs failles que naît une amitié lumineuse, cimentée par l’humour, la musique et l’entraide.

En contrepoint, Pendragon introduit Julian Strokes, présentateur télé sur le déclin, dont la quête des origines du Fléau le conduit à Berry Hill. Le contraste entre la pureté maladroite des adolescents et le cynisme médiatique de l’adulte souligne l’un des nerfs du récit : la critique du journalisme-spectacle.

Visuellement, l’album impressionne par son énergie : cadrages hérités de l’animation, souffle du shonen, nervosité du comics et sens du rythme venu du cinéma. Si le récit emprunte au teen movie, ses chamailleries et premiers émois (Sid est troublé par Malcolm), il leur oppose une gravité : celle d’un monde qui s’effrite et d’adolescents contraints de lutter pour survivre.

Ni récit d’initiation lisse ni simple survival, Sid Cooper trouve sa singularité dans cette hybridation : chronique de deuil, fable écologique et parabole sur l’amitié comme ultime rempart. Pendragon, jeune auteur formé à l’animation, impose un trait stylisé et une narration déjà d’une étonnante maturité.

Si une seule série ado devait marquer la rentrée 2025, ce serait peut-être celle-ci. Drôle et sombre, tendre et acéré, Sid Cooper est une promesse de renaissance au cœur des ronces. Et l’on referme ce premier tome avec une seule hâte : retourner à Berry Hill pour le second et dernier volet d’un diptyque déjà réussi.

Sid Cooper, Pendragon
Glénat, septembre 2025, 224 pages

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3.5

Dragon Ball : l’ombre du démon et l’orgueil des combattants

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Nouveau volume de Dragon Ball Full Color, qui annonce l’affrontement de Gokû adolescent face au fils de Piccolo Daimaô, lors du 23ᵉ Tenkaichi Budokai. Le manga a cessé d’être un conte initiatique léger pour plonger dans une dramaturgie plus sombre, plus tendue et surtout plus spectaculaire, avec des enjeux d’ampleur biblique.

Jusqu’ici, Akira Toriyama avait mis en scène la cruauté de Piccolo Daimaô, l’archétype du mal absolu, qui entreprenait de semer la mort avec l’indifférence glaciale du tyran antique qu’il était. Mais avec la naissance de son héritier, Piccolo Junior, un avenir menaçant semble s’annoncer : celui d’un monde gouverné par la rancune et l’héritage démoniaque.

Lorsque Gokû reparaît après plusieurs années d’entraînement, le lecteur est frappé par sa métamorphose. L’enfant candide aux gestes maladroits a laissé place à un adolescent sûr de lui, élancé, porteur d’une maturité nouvelle – quoique relative. Dès son entrée au tournoi, Gokû en impose. Et sa présence est celle d’un champion mandaté par l’histoire elle-même : sauver le monde de la résurgence du mal. C’est en tout cas le chemin que l’histoire semble prendre.

Mais Piccolo Junior n’est pas seulement « le fils de son père ». Là où Piccolo Daimaô représentait la terreur nue et absolue, son rejeton concentre une haine froide, plus méthodique. Peut-être plus effrayante aussi. Il participe au tournoi pour se rapprocher de son ennemi juré, Gokû, et préparer une revanche que tout le monde voit venir.

Akira Toriyama traduit dans ce personnage des enjeux filiaux, l’impossibilité du pardon, la haine froide. Dans ce face-à-face annoncé, c’est toute la question de la répétition du mal, de son déterminisme, qui se joue. D’ailleurs, dans ce 23ᵉ tournoi, l’atmosphère est totalement différente. L’arène ne vaut plus tant pour ses exploits sportifs ou ses gags burlesques : c’est un lieu sacralisé où plane une menace planétaire.

Les amis de Gokû ont beau se battre pour avancer dans le tournoi, cela ne forme d’une parenthèse. Divertissante certes, mais secondaire au regard de ce que tout admirateur de la série attend : une finale, un duel épique, entre le héros et le fils de son ancien et plus féroce ennemi. Une créature extraterrestre qui a plus d’un tour dans son sac…

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5

Deauville 2025 : The New West, le clan des dresseuses

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Les sélections du Festival de Deauville se sont toujours attachées à la mise en valeur d’individus marginaux qui forment l’image d’une Amérique fracturée et composite. The New West, premier film de la compétition, nous plonge dans le quotidien d’une famille matriarcale qui vit péniblement de la vente de chevaux élevés dans un ranch. Un drame sensible, féministe, à la fois doux et brut, qui compose un émouvant western contemporain.

Comédienne de formation, Kate Beecroft souhaitait réaliser son premier long-métrage à partir de personnes réelles, en adoptant une démarche mêlant fiction et documentaire. Elle s’est alors rendue au cœur du parc national des Badlands, dans le Dakoya du Sud. Au milieu des plaines et des collines de roches striées, elle découvre le ranch des Zimiga, au sein duquel elle a vécu trois ans. Cette longue immersion, qui a imprégné le scénario comme le traitement du film, confère à The New West une émotion sincère et une authenticité rare.

Mère Tabatha

Dresseuse de chevaux hors pair, Tabatha Zimiga élève et forme ses deux enfants au rodéo. Farouche, déterminée et généreuse, elle recueille également des jeunes orphelins ou abandonnés par leurs parents sans emploi. Grâce à son ranch, et malgré son parcours éprouvant, le deuil de son époux et ses difficultés financières, elle accorde amour et protection à sa famille élargie. Cette dernière inclut aussi des chevaux blessés ou délaissés, qu’elle parvient miraculeusement à apprivoiser. Avec son charisme et sa dégaine, qui ne cachent pas une grande sensibilité, Tabatha s’apparente à une véritable chef de clan, guerrière des temps modernes. Elle transmet sa passion et sa combativité à toutes les jeunes filles sous son aile.

The New West donne ainsi à voir l’existence d’une ligue de dresseuses féminines bien réelles. Cheveux longs, partiellement rasés, vêtements de cowboy, ou, en l’occurrence, de cowgirl, voltige, compétition, les Zimiga s’épanouissent dans un microcosme aussi beau que fragile, à l’image des crevasses désormais desséchées de leur paysage. Lorsqu’un éleveur leur propose de racheter le ranch, c’est tout leur monde qui risque de s’écrouler, au prix de leur propre survie. Cette caste féminine est incarnée avec foi par une galerie d’acteurs non professionnels très impressionnants. Tabatha Zimiga, qui joue son propre rôle, fascine particulièrement par sa force brute et sa sensibilité à fleur de peau. Jennifer Ehle (She Said, Les jardins du roi), interprète haute en couleurs d’une grand-mère franche et dévouée, complète ce casting de néophytes.

Par son genre et son inclusion d’individus locaux, inconnus des écrans, The New West s’inscrit dans la lignée de l’œuvre de Chloé Zhao (The Rider, Nomadland), déjà récompensée au Festival de Deauville. En ouvrant son film avec le dos d’un cheval, et non la tête, comme dans les westerns classiques, Kate Beecroft annonce d’emblée son désir de sortir des traditions. Elle expose en effet un nouveau Far West, où les équidés se vendent sur TikTok et où les femmes, en dépit des épreuves et des préjugés, peuvent gagner leurs places. Car désormais, ce sont bien elles qui murmurent à l’oreille des chevaux. Les hommes apparaissent au second plan, comme subalternes, ou se montrent totalement incapables de comprendre les animaux. En axant dialogues et voix-off sur le ressenti de ces personnages ébranlés, le film nous perd parfois dans les liens de paternité, pas toujours explicités, et les allers-retours entre passé et présent. Toutefois, même si le récit conserve un déroulement lent et assez convenu, la véracité des personnages, renforcée par l’insertion d’images réelles des Zimiga véhiculées sur les réseaux sociaux, donne un véritable corps et une âme à ce drame très incarné. Sans révolutionner le genre, The New West ouvre la voie à des westerns contemporains recentrés sur l’authenticité et l’humanité. Un très bon début de compétition.

Fiche technique – The New West

Réalisation : Kate Beecroft
Scénario : Kate Beecroft
Producteurs : Kate Beecroft, Lila Yacoub, Melanie Ramsayer, Shannon Moss
Distribution : Pyramide Distribution
Interprétation : Porshia Zimiga, Tabatha Zimiga, Scoot Mcnairy, Jennifer Ehle…
Genre : drame
Date de sortie : inconnue
Durée : 1h37
Pays : Etats-Unis

 

Deauville 2025 : Boy Erased, Deauville Talent Award Joel Edgerton

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Chaque année, le Festival de Deauville récompense, grâce au Deauville Talent Award, l’œuvre de cinéastes américains émérites. Une occasion exceptionnelle de reconnaître leurs talents, mais aussi de faire découvrir leurs films au public. Pour cette 51ème édition, c’est l’Australien Joel Edgerton qui a été choisi, aux côtés de Pamela Anderson. Acteur devenu scénariste, réalisateur et producteur, il a progressivement acquis une notoriété incontestable. Son deuxième long-métrage, Boy Erased, dans lequel il interprète un thérapeute glaçant, a particulièrement marqué sa carrière.

Connu pour son rôle d’Owen, l’oncle d’Anakin, dans la prélogie Star Wars, Joel Edgerton a envahi nos écrans dans les années 2010 avec Warrior, Zero Dark Thirty, Gatsby le Magnifique, ou encore Loving, qui lui a valu une nomination aux Golden Globes. Une exploration des genres et des registres qu’il poursuit avec The Gift, son premier film, et plus récemment, Master Gardener de Paul Schrader.

Cette année, la sélection officielle de Deauville a largement mis Joel Edgerton à l’honneur. D’abord dans Train Dreams, présenté en avant-première. Puis avec The Plague, au sein de la Compétition. Sans oublier un panel de ses films, dont Boy Erased, un drame sensible sur les thérapies de réorientation sexuelle aux États-Unis.

Distress therapy

Aux États-Unis, l’activité des centres de conversion reste aujourd’hui légale dans une vingtaine d’États. Des dizaines de milliers de citoyens ont ainsi été envoyés, pour ou contre leur gré, suivre des sessions de groupes destinées à soigner leur homosexualité. Cette pratique, explicable dans une société éminemment religieuse, a conduit à de sérieuses dérives relativement peu médiatisées.

Après Come as you are, véritable plaidoyer pour la liberté des adolescents, Boy Erased aborde la thérapie de réorientation sous l’angle du drame familial. Jared, un jeune lycéen, a grandi au sein d’une famille chrétienne dirigée d’une main de fer par son père, le pasteur Marshall, campé par Russell Crowe. Lorsqu’il révèle à ses parents son attirance pour les hommes, Marshall décide de lui faire suivre un programme de conversion. Adapté d’un livre témoignage de Garrard Conley, le film s’attache à montrer comment l’intolérance conduit à la souffrance et à la haine.

Au sein d’une bande de garçons et de filles, Jared se retrouve aux mains de Victor Sykes, un thérapeute dont les méthodes aussi obscures que charlatanesques passent par le mensonge, l’intimidation, le mépris et l’avilissement. La fin justifie les moyens. Aussi, tout semble bon pour affirmer que l’homosexualité est une maladie à guérir. Arbres généalogiques retraçant les péchés familiaux, analogie de la sexualité et du foot, qui ne sauraient être innés, séances d’aveux individuels, isolement, opprobre. Joel Edgerton incarne avec brio un gourou froid et implacable, qui détruit des hommes plus qu’il ne les reconstruit. Avec ce traitement de choc, Boy Erased dénonce avec justesse les sévices infligés aux jeunes ayant suivi ces thérapies, ainsi que l’art douteux de ces pseudo-médecins, qui prétendent guérir sans posséder la moindre qualification. Et c’est là l’intérêt majeur du film.

En dehors de cette critique incisive, le film déroule en effet un récit académique sans la moindre surprise. Un fils, initialement prêt à changer, s’affirme en affrontant ses parents. Boy Erased met ainsi l’accent sur l’amour d’une mère, prête à s’opposer à l’intolérance de son mari. Car les valeurs morales de Marshall demeurent inconciliables avec l’identité de son fils. Même si les parents ne se résument pas à des figures caricaturales d’opposition, l’histoire, assez lisse, ne nous emporte pas totalement. La mise en scène, classique également, n’apporte pas davantage d’éclat à ce drame conventionnel. La performance du quatuor d’acteurs et le portrait glaçant de la société américaine permettent néanmoins à Boy Erased de véhiculer un message marquant.

Quelques années plus tard, le documentaire Pray Away, disponible sur Netflix, et Les Fleurs du silence de Will Seefried se sont emparés des thérapies de conversion avec la même volonté de tirer la sonnette d’alarme.

Bande-annonce – Boy Erased

Fiche technique – Boy Erased

Réalisation : Joel Edgerton
Scénario : Joel Edgerton
Production : Focus Features, Perfect World Pictures, Anonymous Content, Blue-Tongue Films
Distribution : Universal Pictures International France
Interprétation : Lucas Hedges, Nicole Kidman, Joel Edgerton, Russell Crowe…
Genres : Drame
Date de sortie : 27 mars 2019
Durée : 1h55
Pays : Etats-Unis

L’Étrange Festival 2025 : Girl America, un rêve enchaîné

La liberté est un art de l’évasion. Pour le réalisateur et producteur Viktor Tauš, elle est à la fois une réalité intime et un moteur esthétique. Dans Girl America, il en fait une matière première, un levier de création, une pulsation de cinéma. Il y déploie un drame viscéral, halluciné et bouleversant, tiré de l’histoire vraie d’une orpheline tchèque, traversant les années sombres de la Tchécoslovaquie communiste des années 80 et 90.

Le parcours de Tauš est lui-même un récit de résistance. Marqué par la toxicomanie, il n’achève jamais ses études de cinéma à Prague. Mais il n’abandonne jamais non plus sa passion. Kanárek, son premier long-métrage, semi-autobiographique, lui permet de rejouer ses démons et d’en faire un exutoire. Le cinéma devient alors un outil de survie. Parallèlement, il se forge une réputation dans la publicité et la réalisation de clips, construisant peu à peu une esthétique hybride et polymorphe. Toutes ces expériences, prises dans les soubresauts d’une jeunesse heurtée, convergent sans qu’il le sache vers une œuvre bien plus grande que lui.

La rencontre avec Zdena Vrbová, sans-abri et héroïnomane, agit comme une déflagration. Il sait que son histoire doit être racontée. Il ne s’y attelle pourtant qu’après vingt années d’incubation. Girl America verra d’abord le jour au théâtre, puis dans un roman, avant de s’incarner sur pellicule. C’est une œuvre de patience, de respect et de fidélité, mais aussi une œuvre de cinéma totale. Plus onirique encore que Wes Anderson et aussi sensorielle que le cinéma de Terrence Malick, Girl America ne se contente pas de raconter l’histoire d’une femme. Ce film donne une voix à une génération d’enfants perdus, élevés en foyer, dans l’ombre des institutions d’un régime autoritaire.

Une vie morcelée

C’est un film qui détonne, un ovni dans le paysage du biopic, une prouesse de narration kaléidoscopique qui évite tous les pièges du genre : le didactisme et la platitude visuelle. Là où d’autres sombrent dans le conformisme – Une Vie, Bohemian Rhapsody – Tauš choisit l’audace. Une audace sensorielle et formelle, qui risque de perdre les spectateurs peu enclins à se laisser porter. Mais c’est précisément cette immersion totale qui fait la puissance de Girl America. Il ne cherche pas à expliquer, il cherche à faire ressentir.

Dès les premières minutes, le film est un tourbillon. Tauš utilise toutes les ressources de la mise en scène : ombres, lumières, jeux de focales, caméra tantôt épileptique, tantôt glissant comme un regard suspendu. Les plans sont fugitifs, les couleurs pastel saturées, les temporalités fragmentées. Le split screen vient scinder l’écran comme une fracture mentale, une faille dans la psyché d’Emma (le nom donné à Zdena dans le film), incarnée par trois actrices selon l’âge et l’état d’esprit (Klára Kitto, Julie Soucová et Pavla Beretová). Nous ne sommes pas face à une biographie, mais dans les méandres d’une mémoire morcelée, recomposée à mesure que l’héroïne tente de survivre à son propre effondrement.

Abandonnée par une mère alcoolique, séparée de ses frères, Emma devient une figure de résistance. Ce n’est pas tant le monde qu’elle veut fuir que l’enfermement intérieur. L’enfance est pour elle un terrain miné, un lieu de combat. Et l’Amérique, avec son père fantasmé comme unique horizon, devient l’ultime échappatoire. Une Amérique rêvée, peut-être inventée, mais nécessaire pour survivre. À ce titre, Emma partage avec Potato (dans Potato Dreams of America) une même rage de vivre et une même foi dans le rêve comme ligne de fuite face à l’oppression soviétique.

Une liberté recollée

La première partie du film se nourrit de cette tension. Emma résiste comme un roc, Emma espère. Mais Girl America bascule dans quelque chose de plus dur, plus rugueux, une fois l’orphelinat quitté. Une famille d’accueil, un rejet, un enfermement de plus. La caméra devient alors plus fixe, plus oppressante. Elle observe, comme un témoin froid, l’immobilisme mental d’Emma. Puis vient le centre de redressement, où la hiérarchie s’inverse : les dominés deviennent bourreaux. Harcèlement, humiliations, labeur inutile – transporter du sable à la main, jour après jour, comme une punition stérile. La métaphore est claire : Emma déplace elle-même les grains de son sablier. Le sablier d’une vie figée et volée.

Et pourtant, dans cet enfer sans couleur, la révolte gronde toujours. Elle se trouve une amie, découvre une complicité naissante et une promesse de solidarité féminine, qui passe notamment par des dialogues silencieux entre les versions passée, présente et future d’Emma. Une tentative de reconstruction, là où tout semblait définitivement perdu. La musique de Jan Prokeš vient alors soutenir ces éclats de lumière, insufflant au récit une nouvelle pulsation. Chaque refrain soulève les émotions ambiguës d’Emma, entre mélancolie pure et souffle de vie retrouvé.

Il y a dans ce film une volonté de guérison, mais surtout un hommage. Girl America est une lettre ouverte à celles et ceux qui ont grandi dans les marges, oubliés des livres d’histoire, des récits officiels. Les enfants sans parents, sans repères, sans amour, que l’État n’a jamais su protéger. Viktor Tauš ne leur rend pas seulement justice, il les célèbre. Il leur redonne un visage, une voix, une langue à travers un casting majoritairement composé d’enfants et d’orphelins. Et c’est par le biais du cinéma, d’une visualité surréaliste, qu’il parvait à libérer leurs mémoires et à les ancrer dans la réalité.

À l’image d’Emma, Girl America ne se laisse pas dompter. Œuvre difforme, chimérique, traversée d’élans lyriques et de silences abyssaux, elle est une ode à la liberté. Une liberté durement gagnée, toujours menacée, mais plus forte que la douleur. Une liberté qui, dans les ruines d’un passé brisé, continue de croire à l’impossible : une renaissance.

Bande-annonce – Girl America

Fiche technique – Girl America

Titre original : Amerikánka
Réalisation : Viktor Taus
Interprètes : Klára Kitto, Julie Šoucová, Pavla Beretová, Lucie Žáčková, Klára Melíšková, Klára Bystroňová, Karla Bábková, Nikola Denisa Trojánková, Bára Holzknechtová, Tomas Sean Pšenička, Zuzana Mauréry, Zuzana Kronerová, Kateřina Anna Součková
Scénario : David Jarab
Photographie : Martin Douba
Chef décorateur : Jan Kadlec
Montage : Alois Fišárek, Krzysztof Komander
Musique : Jan Michael Prokeš
Production : Peter Badac, Vaclav Dejcmar, Michal Reitler, Tomás Srovnal, Viktor Taus, Petr Tichy
Pays de production : République tchèque
Genre : Drame
Durée : 1h48