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Deauville 2025 : La Couleur de l’argent, hommage à Paul Newman

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À l’occasion du centenaire de la naissance de Paul Newman, le Festival de Deauville a souhaité rendre hommage à cette icône du cinéma hollywoodien. Ce mercredi 10 septembre, une cérémonie a ainsi célébré le travail et l’engagement de la star américaine, en présence de sa fille, Clea Newman. Témoignages vivants de l’aura de cet homme « d’action et de cœur », quelques-uns de ses films ont intégré la programmation du Festival, dont La Couleur de l’argent, qui a rapporté à Paul Newman l’Oscar du meilleur acteur en 1987.

Après ses débuts sur les planches, Paul Newman acquit sa renommée grâce à son rôle dans La Chatte sur un toit brûlant, qui lui vaut une première nomination aux Oscars. Il a ensuite tourné pour un panel impressionnant de réalisateurs américains, entre autres, Alfred Hitchcock, Sidney Lumet, Robert Altman et Sam Mendès. Mais l’acteur est aussi passé plusieurs fois derrière la caméra. Son premier long-métrage, Rachel, Rachel, a été récompensé par le Golden Globe du meilleur réalisateur.

Dans La Couleur de l’argent, Paul Newman reprend pour Martin Scorsese le rôle d’Eddie Felson qu’il incarnait déjà dans L’Arnaqueur de Robert Rossen. Il porte à l’écran un représentant de whisky désenchanté, obsédé par l’argent et accro à l’escroquerie, bien loin de sa personnalité humaniste.

La vie est un jeu

Ancien champion de billard, Eddie Felson écume les bars dans l’espoir de vendre ses caisses de whisky. Enfermé dans un quotidien morne, il trouve un semblant de bonheur auprès de sa compagne, Janelle. Mais lorsqu’il remarque un jeune talent du billard, Vincent Lauria, le monde d’Eddie bascule. Confronté à une image de son passé perdu, il décide d’entraîner Vince en lui enseignant les bases de l’arnaque. Au contact de ce prodige dont la vantardise égale la bêtise, il replonge corps et âme dans l’univers du jeu, ses paris et son adrénaline.

L’histoire de ce champion retraité qui rêve de se remettre en selle n’a rien de très original. Elle s’apparente plus à un reboot qu’une véritable suite de son prédécesseur, L’Arnaqueur, auquel Martin Scorsese fait subtilement référence. Eddie parle en effet de la couleur, premier mot du titre, mais aussi évocation du tournage en noir et blanc du film de Robert Rossen, vingt-cinq ans plus tôt. Dans La Couleur de l’argent, nous retrouvons un Eddie hors-jeu. En apparence rangé, il est devenu un mentor agissant dans l’ombre, tandis que son élève occupe le devant de la scène.

Malgré son intrigue simple, son récit linéaire et son rythme lent, La Couleur de l’argent convainc dans le traitement psychologique du lien unissant un maître et son apprenti. Tom Cruise, qui vient d’accéder à la célébrité avec Top Gun, interprète avec naturel un personnage prétentieux, naïf et totalement insupportable, qui se complait dans les effets de manche avec sa queue de billard. Il a encore tout à apprendre, en particulier la logique déroutante du plan d’Eddie : perdre un peu pour gagner plus.

Pendant cette vaste tournée des salles de billard, l’arnaque conditionne toujours le gain. En dollars, bien sûr. Mais aussi en ressenti et en force vitale. C’est pourquoi, selon Eddie, « l’argent qu’on pique au jeu a deux fois plus de valeur que celui qu’on gagne à la sueur de son front ». La vie est un jeu. Sans cela, elle n’aurait pas de sens. Cette philosophie explique qu’Eddie retombe aussi facilement dans ses anciens travers. Le maître utilise donc son élève pour retrouver goût à l’existence tout en recherchant une forme de rédemption.

Ce thème de la chute et du rachat fait justement partie des thèmes fétiches de Martin Scorsese. Il est également traité dans Casino, Raging Bull, ou encore dans Les Affranchis, œuvre majeure du réalisateur qui entretient, sans surprise, quelques similitudes avec La Couleur de l’argent. Un mentor qui conseille un équipier trop ambitieux. Une prise d’indépendance qui s’achève par une désillusion. Au-delà du sujet, Martin Scorsese dynamise son film grâce à un cadrage et un montage millimétrés. Plans-séquence, gros plans sur la piste et la trajectoire des boules parviennent à rendre vivant un déroulement relativement attendu.

Si La Couleur de l’argent ne s’impose sans doute pas comme le film phare de l’œuvre de Martin Scorsese, il permet au réalisateur de s’identifier à la trajectoire d’Eddie. Un homme toujours dans la course, qui aime le risque et n’hésite pas à signaler son passage par un très théâtral « me revoilà ! ».

Bande-annonce – La Couleur de l’argent

Fiche technique – La Couleur de l’argent

Réalisation : Martin Scorsese
Scénario : Richard Price, Ron Shelton
Production : Touchstone Pictures
Montage : Thelma Schoonmaker
Interprétation : Paul Newman, Tom Cruise, Mary Elizabeth Mastrantonio, John Turturro…
Genres : Drame
Date de sortie : 11 mars 1897
Durée : 1h59
Pays : Etats-Unis

« Ulis » : à hauteur d’élèves

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On connaît Fabien Toulmé pour L’Odyssée d’Hakim. Avec Ulis, son nouvel album, il s’aventure dans un territoire encore méconnu : celui des classes spécialisées d’inclusion scolaire et des accompagnants d’élèves en situation de handicap (AESH). 

Ivan, ancien ingénieur informatique usé par un burn-out et une rupture amoureuse, accepte un peu par hasard un poste d’AESH dans une classe Ulis de collège. Ni formé ni préparé, il découvre le quotidien d’enfants aux parcours cabossés, fragiles, et l’exigence d’un rôle dont il ne soupçonnait ni la difficulté ni la noblesse.

Il se voit confier plus particulièrement Matisse, un jeune autiste dont il devient l’accompagnant privilégié. Peu à peu, au fil des saisons scolaires, Ivan se cherche, doute, se trompe, mais avance irrémédiablement. Il noue des liens bienveillants, et profitables aux deux parties, avec Matisse. L’apprentissage est réciproque. Ivan se reconstruit autant que Matisse se construit.

Fabien Toulmé a passé du temps en Ulis. Il a observé, écouté, recueilli des bribes de réalité. Cela se sent. Derrière la fiction, on devine la matière documentaire : la dureté d’un métier sous-estimé, les moyens indigents de l’Éducation nationale, les incompréhensions avec les collègues ou les parents, mais aussi ces liens de confiance qui se tissent, ces victoires minuscules mais pourtant essentielles.

L’auteur montre un système à bout de souffle, où les AESH sont parachutés sans préparation, contraints d’improviser vaille que vaille face à des situations complexes. Mais là où d’autres sombreraient dans le constat amer, Fabien Toulmé opte pour la nuance : il témoigne de la fatigue, certes, mais aussi de l’abnégation et de l’éthique des enseignants et accompagnants qui tiennent debout ce dispositif.

On reconnaît immédiatement son dessin, simple sans être simpliste, expressif sans surcharge. Comme dans ses précédents albums, il mise sur la clarté, sur la ligne claire des émotions. Et les personnages existent pleinement : Mme Tramont, la professeure intransigeante, qui porte l’âpreté de son métier comme une armure ; les élèves – Bilal, Léa, Goran, Inès, Matisse – tous esquissés avec délicatesse, sans caricature ; et Ivan, avatar maladroit mais profondément humain, dont on suit la lente métamorphose.

Ulis est une chronique du réel, avec ses heurts et ses élans, qui éclaire un angle mort de notre système scolaire. Ce que Fabien Toulmé constate, c’est que l’inclusion nécessite énormément d’humanité et pas mal de bravoure, avec des individus contraints de composer avec un système défaillant. C’est aussi un récit de résilience : celle d’Ivan, qui retrouve un sens à sa vie en aidant les autres ; celle des élèves, qui affrontent les regards condescendants ou hostiles pour tenter de trouver leur place…

Avec Ulis, Fabien Toulmé donne à voir, à comprendre, et surtout à ressentir. Une bande dessinée parfaite pour accompagner la rentrée : à hauteur d’élèves, à hauteur d’homme.

Ulis, Fabien Toulmé
Delcourt, septembre 2025, 272 pages

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3.5

« Artifices » : quand Robert-Houdin dévoile les tours sombres de l’Histoire

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Les éditions Daniel Maghen publient Artifices, un one-shot de 112 pages, scénarisé par Mathieu Mariolle et mis en images par Julen Ribas. L’album retrace un épisode méconnu mais authentique de l’histoire coloniale française : l’envoi, en 1856, du prestidigitateur Jean-Eugène Robert-Houdin en Algérie, afin de contrer l’influence des marabouts kabyles et, selon l’expression de l’époque, « pacifier » la région.

Robert-Houdin (1805-1871), horloger de formation devenu maître de l’illusion, avait déjà révolutionné l’art magique avec ses automates et ses numéros spectaculaires lorsqu’il fut sollicité par le colonel De Neveu pour jouer son rôle en Algérie. L’homme est affaibli, marqué par la perte de sa fille et par la maladie, mais il accepte la mission, persuadé que son art peut éviter un bain de sang. Là réside toute l’ambivalence du récit : Houdin se veut pacifiste, mais il agit à la demande d’un pouvoir colonial qui n’hésitera pas à instrumentaliser son talent.

Dans Artifices, Mathieu Mariolle exploite en clerc cette tension intime : un homme convaincu de la force de la raison et de l’illusion, mais dont le génie se retrouve détourné pour conforter la domination française. « Je suis un pacifiste. Je refuse de considérer la guerre et la terreur comme des options. Si je suis remonté sur scène à Alger, c’est uniquement pour tenter de réconcilier Français et indigènes. » Houdin n’est pas là pour servir les intérêts français mais bien « pour démontrer (que) la magie n’existe pas et nous ne sommes tous que des hommes, ni supérieurs, ni inférieurs ».

Si Robert-Houdin triomphe des marabouts en révélant leurs supercheries, la victoire symbolique ne suffit pas à calmer la soif de contrôle de l’Empire. Le personnage se heurte alors à un paradoxe tragique : l’art de l’illusion se retourne contre lui. Les autorités coloniales veulent aller plus loin, utiliser l’émerveillement comme une arme d’endoctrinement. Houdin refuse : « Je ne suis pas votre marionnette. » Mais le pouvoir impérial est têtu et rusé…

Julen Ribas donne à cette fresque un écrin pictural somptueux. Chaque planche semble partagée entre enchantement et inquiétude, entre le merveilleux oriental stylisé et la violence implicite de la conquête. L’espace devient ainsi un acteur à part entière : un lieu de projection pour les illusions scéniques, mais aussi le miroir d’un affrontement culturel et politique.

Le personnage de Nélia mérite aussi que l’on s’y attarde. Il s’agit d’une jeune femme cultivée et en avance sur son temps. « Ces livres sont les remparts les plus importants pour m’aider dans mes deux combats, celui que je mène en tant que femme, contre les hommes au sein de mon peuple et de ma religion… et celui qui m’oppose à vous pour la liberté de mon pays. » Obstinée, respectable, elle croisera plusieurs fois le chemin de Robert-Houdin, tout en étant menacée par le courroux français.

Il ne faut cependant pas se méprendre : Artifices n’idéalise pas son héros. Houdin est un homme de bonne volonté, mais instrumentalisé ; un père brisé, qui tente de racheter ses erreurs à travers l’illusion de la paix. Il fait montre de naïveté, se laisse piéger. En face, les résistants incarnent une vérité plus âpre. Mathieu Mariolle et Julen Ribas tirent d’une anecdote historique à peine croyable – mais pourtant vraie – une énonciation sans fard des drames coloniaux et des volontés d’indépendance contrariées.

Artifices, Mathieu Mariolle et Julen Ribas
Daniel Maghen, 10 septembre 2025, 112 pages

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4

« Le Roi sans couronne » : quand les échecs rejouent la guerre froide

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Un échiquier, deux hommes, une époque. Le 17 juillet 1978, à Baguio, aux Philippines, le monde entier retient son souffle. Sur la scène du Palais des Congrès, deux joueurs d’échecs s’installent face à face. Le premier, Anatoli Karpov, champion en titre, est la vitrine la plus brillante de l’URSS triomphante, encadré par une délégation pléthorique de médecins, espions et même d’un parapsychologue. Le second, Viktor Korchnoï, plus âgé, indocile, a claqué la porte du régime et trouvé asile en Suisse. Entre ces deux figures antagonistes se rejoue une partie autrement plus vaste : celle de la guerre froide. Avec Le Roi sans couronne, Toni Carbos adapte en bande dessinée le roman de Javier Cosnava et entraîne son lecteur dans une double intrigue où la tension géopolitique se mêle à un récit policier aux accents de thriller.

Toni Carbos et Javier Cosnava s’appuient sur un matériau historique fascinant : le championnat du monde de 1978, qui opposa bel et bien Karpov et Korchnoï. L’événement fut suivi comme une bataille idéologique, où chaque coup de cavalier ou de fou pouvait se muer en un revers politique. L’URSS, alors maître incontesté des échecs, voyait en Karpov son champion aux ordres, quand l’Occident soutenait presque malgré lui le dissident Korchnoï, devenu apatride et ennemi des Soviétiques.

Le récit restitue parfaitement la dramaturgie de cette confrontation : la chaleur moite des Philippines, son dictateur Ferdinand Marcos, les tensions diplomatiques qui éclatent dès la cérémonie d’ouverture – Korchnoï arrachant le drapeau soviétique qu’on avait placé devant lui. Le décor est planté : cette finale d’échecs est une guerre psychologique.

S’enchâsse alors une intrigue criminelle parallèle. On y suit Benjamin Faure-Rojo, un vieil homme injustement emprisonné depuis 1945 pour un triple homicide. Libéré à l’heure du tournoi, il se lance sur les traces de la vérité, aidé de Melvin Cobb, dit MC, un personnage trouble qui soutient Korchnoï mais dont les véritables loyautés demeurent obscures.

Cette double narration – d’un côté le duel sur l’échiquier, de l’autre une enquête « policière » – confère au récit une densité bienvenue. Mais cette hybridation n’est pas toujours des plus réussies : l’alternance des intrigues, quelque peu artificielle, peut brouiller la lecture, au risque d’émousser l’intensité de l’ensemble.

L’album vient rappeler que les échecs ont été bien plus qu’un jeu de société pour l’URSS. Instrument de soft power, ils constituaient une véritable vitrine culturelle dont les champions attestaient de l’excellence du système. Dans cette optique, la partie Karpov-Korchnoï s’inscrit forcément dans la longue histoire des luttes Est-Ouest. Malgré une intrigue policière en demi-teinte, Le Roi sans couronne n’en demeure pas moins un récit passionnant, servi par un dessin régulier et une ambiance soupesée.

Un album à découvrir, où la grande Histoire se joue à hauteur d’homme, sur un simple échiquier. 

Le Roi sans couronne, Toni Carbos
Sarbacane, septembre 2025, 112 pages

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3

L’Étrange Festival 2025 : Cadet, un esprit malsain dans un corps corrompu

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Adilkhan Yerzhanov est plus que jamais chez lui à L’Étrange Festival, et le prouve une fois encore avec Cadet, conte horrifique où les fantômes du Kazakhstan continuent de hanter les vivants – enfants compris – jusqu’à les métamorphoser en monstres ou en bourreaux. Et pour mieux entretenir cette spirale de violence, rien de tel que le soutien de conservateurs fascisants, garants d’un ordre moral prêt à broyer toute individualité. Cadet, c’est un peu Shining à la sauce kazakhe, où la terreur ne vient pas d’un lieu figé dans le temps, mais d’un pays figé dans son passé.

Le cinéaste kazakh semble inarrêtable. Cette année, il revient avec une sorte de vigilante movie façon Rambo (Moor), une série surnaturelle (Kazakh Scary Tales) et ce Cadet hanté, démontrant une fois encore sa capacité à se renouveler tout en conservant une maîtrise narrative et formelle impressionnante. On le croyait au sommet avec Steppenwolf, mais Yerzhanov n’a visiblement pas dit son dernier mot. Si ses précédents films transformaient les plaines kazakhes en territoires de western ou de guerre civile, Cadet explore d’autres zones : celles de l’invisible, du refoulé, du spectral. Sans jamais abandonner son goût du décalage ni son humour acide, il continue de filmer la ville fictive de Karatas, décor récurrent devenu presque mythologique, avec sa corruption latente et ses non-dits, toujours plus prégnants.

Un cauchemar kazakh

Cette fois, il opère un virage vers le thriller surnaturel pur, jouant avec la photographie sombre et glacée, et une mise en scène aux cadres souvent fixes, mais qui piègent les personnages aux marges de l’image. L’espace autour d’eux devient une menace latente, prêt à les aspirer dans l’obscurité. Le décor, ici une école militaire sinistre, est aussi soigné que dérangeant. Yerzhanov le travestit intelligemment, sculptant des zones d’ombre à l’arrière-plan qui forcent le spectateur à scruter, deviner, anticiper. La menace, chez lui, vient autant du champ et du hors-champ, et rien n’est laissé au hasard.

L’école, d’ailleurs, semble hantée à la fois par ses anciens et actuels occupants. L’atmosphère n’est pas sans rappeler celle d’Assaut, mais surtout celle de l’hôtel Overlook de Kubrick. Lors d’une visite guidée chirurgicalement cadrée, Yerzhanov distille les premiers signes du mal : une fenêtre, un suicide, une ombre persistante. Alina, nouvelle professeure d’histoire (incarnée par Anna Starchenko, fidèle de Yerzhanov), aurait peut-être dû y réfléchir à deux fois avant d’y inscrire son fils unique, Serik (Serik Sharipov). Le regret se lira plus tard sur son visage, tendu, douloureux, rappelant par instants Shelley Duvall dans Shining. Mais est-ce l’école qui se referme sur eux, ou bien leur propre inconscient ?

Car Cadet, c’est aussi un drame familial. Alina projette sur son fils ses espoirs de réussite sociale. Elle croit l’émanciper, mais cherche surtout à s’en libérer. Quand vient le temps de la réconciliation, il est peut-être déjà trop tard. Serik, adolescent efféminé et réservé, devient vite la cible de ses camarades et de ses supérieurs, bouc émissaire idéal pour une violence institutionnelle à peine voilée. Incapable de se défendre, il devient le réceptacle parfait pour les esprits vengeurs, martyrs d’un passé militaire et autoritaire encore bien vivant.

Dans les couloirs de l’oubli

Yerzhanov convoque ici les fantômes de Kiyoshi Kurosawa (Kaïro, Cure), mais c’est surtout le travail de déconstruction des frontières entre réel et imaginaire, à la manière de David Lynch, qui glace le sang. Le film nous entraîne dans les entrailles d’un bâtiment labyrinthique, où chaque recoin semble cacher un secret, un crime, une honte. Les forces du mal prennent différentes formes, mais toutes s’abreuvent de la fragilité de Serik, perpétuant une masculinité violente dans un système incapable de se remettre en question. Ce n’est pas un thème nouveau chez Yerzhanov, qui en profite pour tourner en dérision la bureaucratie kazakhe, engluée dans un déni absurde et tragique. Chaque séquence devient ainsi une critique, grinçante mais lucide, d’un pays hanté par ceux qu’il a voulu effacer.

C’est aussi grâce à une mise en scène d’une rigueur remarquable que Cadet nous maintient captifs. La tension monte à mesure qu’une enquête progresse, visant à expliquer ce que tout le monde voit, mais que personne n’ose nommer. Entre alors en scène l’inspecteur militaire Birzhan Rakhymzhanov (Ratmir Yusupzharov), figure presque burlesque, obsédé par son protocole cartésien et la logique. Mais face à une série de suicides inexpliqués, son rationalisme vacille. Yerzhanov en profite pour déconstruire cette illusion de contrôle dans un monde illogique, fruit d’un héritage maudit. Le sang appelle le sang.

Passé inaperçu à la Berlinale, Cadet relève pourtant le niveau d’une compétition inégale, en trouvant un équilibre rare entre récit intime et critique politique, horreur atmosphérique et satire mordante. Nul besoin d’être familier avec l’univers de Yerzhanov pour être happé. Le film s’impose d’emblée par sa singularité et sa maîtrise. S’il souffre de quelques longueurs, elles participent à installer une tension poisseuse, quasi suffocante. Bien qu’il s’agisse de sa première véritable incursion dans l’horreur, Yerzhanov s’empare du genre avec une froideur clinique et une précision redoutable. Le résultat est captivant, dérangeant, et profondément bouleversant.

Bande-annonce – Cadet

Fiche technique – Cadet

Réalisation et scénario : Adilkhan Yerzhanov
Interprètes : Anna Starchenko, Serik Sharipov, Ratmir Yusupzhanov, Alexey Shemes
Photographie : Yerkinbek Ptyraliyev
Montage : Timur Zhanpeissov
Musique : Sandro Di Stefano
Production : Adilkhan Yerzhanov
Société de production : Tiger Films
Pays de production : Kazakhstan
Genre : Épouvante-horreur
Durée : 2h06

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© Marc Bruckert

Deauville 2025 : Olmo, vie de famille

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Présenté en avant-première au Festival de Berlin 2025, puis en compétition à Deauville, Olmo de Fernando Eimbcke nous plonge dans le New Jersey des années 1980. En nous faisant vivre, sur une journée, le quotidien tumultueux d’une famille, le film traite avec sincérité du poids du handicap, des élans de jeunesse et des relations parfois tendues entre parents et enfants. Malgré un récit linéaire, un déroulement lent et sans péripétie, Olmo compose un drame authentique et attachant.

Contrairement à la majorité des réalisateurs invités, Fernando Eimbcke est déjà bien connu du cinéma international. Son premier film, Duck Season, a été sélectionné à la Semaine de la Critique au Festival de Cannes 2004. Ses films suivants, Lake Tahoe et Club Sandwich, tous deux centrés sur des adolescents, ont respectivement reçu des prix à la Berlinale 2008 et au Festival de Turin 2013.

Avec Olmo, co-produit par les États-Unis et le Mexique, Fernando Eimbcke signe son quatrième long-métrage et poursuit son portrait de la jeunesse. Grâce à son caractère très théâtral – peu de personnages, unité de temps et de lieu – le film offre un spectacle vivant et attendrissant.

La jeunesse, entre désirs et responsabilités

Olmo, un adolescent de 14 ans, vit avec sa sœur, sa mère et son père dans une bourgade du New Jersey. Il rêve de draguer sa voisine, Nina, et de sortir avec son meilleur ami, Miguel. Mais son père, atteint de sclérose en plaques et cloué au lit, nécessite une assistance permanente. Un matin, Olmo est chargé de la garde de son père, au moment même où Nina l’a invité à une soirée…

Alors que leur mère enchaîne les services au travail, Olmo et Ana se partagent la surveillance de leur père comme une corvée ménagère. Leur morne quotidien, rythmé par les pauses toilettes, l’habillage et la prise des repas paternels, ne leur permet pas de vivre pleinement leur adolescence. Cette gestion contraignante du handicap, qui empêche les personnages de mener une vie normale, a déjà été abordée dans Quelques minutes après minuit, avec un traitement fantastique, et plus récemment dans Caravane, sous l’angle de l’amour maternel. Malgré son sujet grave, Olmo conserve un ton plus léger, grâce à son atmosphère sur-vitaminée et à ses traits d’humour. Il s’intéresse aux relations père-fils et père filles, mais plus largement à une cellule familiale en crise, le temps d’une journée qui voit se succéder des moments de joie euphoriques, puis des conflits inévitables. Il faut dire que le paternel ne facilite pas la tâche. Toujours bougon, il use la patience de ses enfants éprouvés et les traite même avec mépris.

Sans porter de jugement, Olmo expose les tiraillements que nous rencontrons tous, en particulier à notre jeune âge, entre obligations familiales et désir de liberté. Confronté à ce dilemme, Olmo doit apprendre à devenir un garçon responsable, avec le soutien de Miguel. Innocent et insouciant, il ne comprend pas encore les préoccupations pratiques et financières des adultes. Mais pour Fernando Eimbcke, l’amour, qui cimente la famille, reste au-dessus de tout. C’est précisément cela qui rend son film aussi juste et beau. Chaque personnage, malgré ses défauts, parvient à attendrir sans emphase ni sentimentalisme. C’est donc avec beaucoup de douceur et d’humanité que le drame dresse l’éloge de la bienveillance et de la solidarité familiales.

Dans cette journée presque suspendue dans le temps, Olmo dégage cependant une certaine nostalgie, renforcée par sa belle photographie et sa restitution impeccable des années 1980. Cette atmosphère très réussie, accompagnée par une bande-originale soignée, compense le caractère minimaliste du récit. Après The Plague, le film offre une toute autre vision du coming-of-age, où l’amour et la famille non seulement nous animent, mais nous font grandir.

Fiche technique – Olmo

Réalisation : Fernando Eimbcke
Scénario : Fernando Eimbcke, Vanesa Garnica
Production : Plan B Entertainment
Distribution : Film Constellation
Interprétation : Aivan Uttapa, Diego Olmedo, Rosa Armendariz, Gustavo Sanchez Parra, Andrea Suarez Paz…
Genre : drame
Date de sortie : inconnue
Durée : 1h24
Pays : Etats-Unis

L’Étrange Festival 2025 : Welcome Home Baby, portrait d’une mère en feu

Lancé en ouverture de la section Panorama à la 75e Berlinale, puis projeté au BIFFF, Welcome Home Baby marque le retour d’Andreas Prochaska avec un film profondément angoissant sur l’abjection de la grossesse et les rôles sociétaux assignés aux femmes. Le réalisateur autrichien y mêle des thématiques déjà explorées dans sa filmographie avec une atmosphère aussi pesante que celle de Rosemary’s Baby.

Le cinéma de genre continue de germer dans l’esprit de Prochaska, à tel point qu’il livre ici une œuvre encore plus cérébrale que ses précédentes. Son diptyque Trois jours à vivre lui avait déjà permis d’appréhender la tension de manière progressive, revisitant le principe de Souviens-toi… l’été dernier avec une certaine maîtrise formelle. Il confirma ensuite son goût pour l’angoisse diffuse dans The Dark Valley, où l’on suivait un photographe accueilli dans un village reculé, tyrannisé par une famille hypermasculine. Un récit de vengeance à la sauce western, plutôt réussi. Welcome Home Baby reprend ce principe du couple isolé en pleine Autriche rurale, découvrant peu à peu que leur venue n’a rien d’un hasard.

L’héritage maudit

Judith vit en décalage avec son mari Ryan ; ils ne se croisent que dans le lit conjugal, une fois la nuit tombée. Urgentiste à Berlin, elle enchaîne les interventions, quitte à faire office de sage-femme lors d’un accouchement improvisé – une scène filmée frontalement par Prochaska, comme pour annoncer le ton lugubre du reste. L’indifférence du géniteur face à cet enfant sans amour préfigure également l’horreur à venir.

Lorsque le père biologique de Judith meurt, elle retourne dans sa maison d’enfance, d’où elle avait été arrachée. Mais l’immolation de sa mère dans les environs, sous les regards impassibles des habitants, installe d’emblée un climat de méfiance. Le sourire glaçant de Gerti Drassl, impeccable en Paula, suffit à hanter n’importe quel spectateur. Une sorcière parmi d’autres dans une descente aux enfers teintée de trauma et d’onirisme.

Sans détour, un climat de plus en plus étrange s’installe autour de Judith et Ryan, acculés par la présence à la fois physique et psychique des villageois. Leur bienveillance, froide, cache bien des secrets – tout comme la cicatrice sur le torse de Judith. Le temps se dilate, les visions se répètent, de plus en plus soutenues. Celle qui était venue rompre avec un héritage maudit découvre une terrible machination : la naissance imminente d’un enfant voulu par la maison elle-même, qui semble hantée, au sens littéral comme symbolique.

Un puzzle à pièces mouvantes

Le contraste visuel entre le rouge écarlate du sang et le bleu glacial de l’eau – dans laquelle Judith s’immerge pour tenter de se reconnecter à elle-même – structure le film comme un puzzle dont les pièces changent de forme en cours de route. C’est parfois déroutant, voire frustrant, surtout quand on anticipe la finalité du récit.

Prochaska et sa directrice photo Carmen Treichl misent tout sur l’aspect visuel, en faisant du cadre le seul véritable axe de narration. Un pari risqué, d’autant que le scénario, lui, reste assez mince. Le film revendique une expérience psychologique et sensorielle, à la manière de Suspiria, usant de plans d’inserts et de petits glitches numériques pour renforcer l’aura surnaturelle de la forêt. Bien aidé par l’interprétation intense de Julia Franz Richter, le film parvient à ne pas perdre totalement son public, notamment lorsqu’il recentre la question du corps féminin et de son contrôle.

Un film hanté par l’indécision

Le point de bascule – cette perte de repères progressive – est plutôt bien orchestré, notamment grâce à des ellipses efficaces autour de la grossesse de Judith, qu’elle ne semble plus percevoir. Mais la répétition narrative finit par paralyser le récit. Trop de flou entoure le folklore du village et ses rituels pour qu’on puisse réellement orienter notre lecture. Welcome Home Baby brasse trop de thèmes à la fois : emprise communautaire, transmission de la maternité, contraintes sociales, héritage forcé, renaissance romantique… Et tout cela laisse un arrière-goût de « déjà-vu », comme si le film n’osait jamais vraiment trancher entre ses influences.

Il en résulte un film inégal, mais pas dénué d’intérêt. Porté par une ambiance visuelle soignée, une interprétation habitée et quelques séquences puissantes, il parvient à maintenir l’attention, surtout pour les amateurs de genre exigeant. Sans révolutionner son sujet, Welcome Home Baby s’inscrit comme une proposition atmosphérique intrigante, qui mérite d’être vue, ne serait-ce que pour sa manière d’aborder le corps féminin comme un territoire hanté.

Bande-annonce – Welcome Home Baby

Fiche technique – Welcome Home Baby

Réalisation : Andreas Prochaska
Interprètes : Julia Franz Richter, Reinout Scholten van Aschat, Gerti Drassl, Maria Hofstätter, Gerhard Liebmann
Scénario : Daniela Baumgärtl, Constantin Lieb, Andreas Prochaska
Photographie : Carmen Treichl
Montage : Karin Hartusch
Musique : Karwan Marouf
Sound design : Nina Slatosch, Johannes Konecny
Décors : Claus Rudolf Amler
Production : Tommy Pridnig, Ulf Israel
Société de production : Lotus Filmproduktion, Senator Film Produktion
Société de distribution : Wild Bunch Distribution
Pays de production : Autriche, Allemagne
Genre : Épouvante-horreur, Thriller
Durée : 1h55

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© Marc Bruckert

L’Étrange Festival 2025 : 40 Acres, les agriculteurs de l’apocalypse

La science-fiction est un terrain fertile pour toutes sortes d’expérimentations. Pour son premier long métrage, le réalisateur canadien R.T. Thorne y plante un récit de survie où une famille d’agriculteurs tente de préserver son indépendance face aux manœuvres insidieuses, et ouvertement colonialistes, de rôdeurs affamés. C’est un film de fin du monde, certes, mais qui préfère interroger la transmission, la résilience, et ce que l’on lègue aux enfants : futurs souverains d’un royaume en ruines.

Là où Lovecraft Country ou Antebellum plongeaient dans une relecture historique d’une Amérique ségrégationniste, 40 Acres revisite cet héritage dans un cadre post-apocalyptique, plus symbolique mais non moins percutant. Le film semble d’autant plus crédible qu’il résonne fortement avec le présent : tensions raciales exacerbées, défiance généralisée, disparition du lien social. Une sorte de prolongement à l’implosion des États-Unis selon la vision d’Alex Garland dans Civil War.

Héritages brisés

Son titre, 40 Acres, fait directement référence à l’expression « 40 acres and a mule » (littéralement « 16 hectares et une mule »), promesse avortée faite aux anciens esclaves afro-américains durant la Reconstruction. Un ordre militaire émis par le général de l’Armée de l’Union William T. Sherman prévoyait de leur allouer des terres à cultiver – mesure rapidement annulée par le successeur d’Abraham Lincoln. Cette trahison a gravé dans la mémoire collective une dépossession structurelle, que Thorne évoque non pas frontalement, mais en filigrane. Il transforme ce traumatisme en une tension dramatique omniprésente, nourrie par une mise en scène sobre et tendue.

Dans ce futur proche, ravagé par les guerres civiles et où toute espèce animale a disparu, la famille Freeman vit en quasi-autarcie, cultivant le maïs et les légumes avec rigueur et vigilance. Une autosuffisance chèrement acquise, fondée sur une discipline de fer et une méfiance absolue envers l’extérieur. Derrière ce système parfaitement huilé, le doute s’installe : jusqu’où peut-on ériger des murs sans s’y enfermer ? Pour Emmanuel, dit Manny, le fils aîné, l’horizon se rétrécit, et avec lui, le rêve d’une liberté qui ne serait pas uniquement synonyme de survie.

Cultiver la survie

Issu du monde du clip, Thorne déploie une esthétique soignée et un sens aigu de la composition. L’ouverture du film, qui nous présente la famille Freeman, brille par son efficacité visuelle. D’autres moments, comme une expédition dans un hangar macabre, révèlent une vraie capacité à conjuguer tension et style. Mais au-delà de l’image, le film s’ancre dans la terre et la mémoire : il parle d’appartenance, de communauté, d’éducation. Thorne évoque avec justesse les dynamiques familiales, notamment à travers la figure d’Hailey, matriarche intransigeante, dont l’instinct de protection flirte parfois avec le repli paranoïaque.

Hailey n’a qu’un mot d’ordre : vigilance. Une posture que le cinéaste connaît bien, ayant lui-même grandi auprès d’une mère célibataire, préoccupée avant tout par l’intégrité morale et physique de ses enfants. Cette dimension autobiographique irrigue le parcours de Manny, adolescent tiraillé entre obéissance et désir d’émancipation. La relation mère-fils, tendue mais jamais caricaturale, devient l’un des nerfs émotionnels du film. Hailey, incapable d’exprimer son amour autrement que par des injonctions, illustre cette transmission contrariée, entre amour étouffant et devoir de survie. La famille recomposée qu’ils forment avec d’autres survivants, afro-américains et autochtones, constitue le dernier bastion face à la désintégration du monde. Ensemble, ils doivent affronter la faim… mais aussi un groupe de cannibales rôdant autour de leur ferme.

Malgré ses ambitions, 40 Acres n’échappe pas aux maladresses propres aux premiers films. Certains dialogues explicatifs ralentissent le récit ; le climax, notamment la séquence dans le sous-sol blindé, manque de tension et d’impact. Le dernier acte, expédié dans une tonalité presque trop lumineuse, atténue la portée subversive du propos. Par ailleurs, le film souffre d’un ventre mou – enchaînements de flashbacks, chapitrage déséquilibré, personnages secondaires sous-exploités – qui nuit à la densité dramatique.

Mais malgré ces faiblesses, 40 Acres reste un film attachant et sincère. Il parvient à maintenir l’attention grâce à une dynamique familiale forte, portée par une distribution impliquée. Danielle Deadwyler, en matriarche inflexible mais déchirée, livre une performance intense, entre rage sourde et vulnérabilité contenue. Son arc manque peut-être d’un souffle final plus affirmé, mais elle incarne avec force le pilier moral et émotionnel de cette micro-société.

Bande-annonce – 40 Acres

Fiche technique – 40 Acres

Réalisation : R. T. Thorne
Interprètes : Danielle Deadwyler, Kataem O’Connor, Michael Greyeyes, Milcania Diaz-Rojas, Leenah Robinson
Scénario : R. T. Thorne, Glenn Taylor, Lora Campbell
Photographie : Jeremy Benning
Montage : Sandy Pereira, Dev Singh
Musique : Todor Kobakov
Production : Jennifer Holness
Sociétés de production : Magnolia Pictures, Hungry Eyes Media, Téléfilm Canada
Pays de production : Canada
Genre : Thriller post-apocalyptique
Durée : 1h53

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© Marc Bruckert

Protégé : Guide des Classes de Battlefield 6 : Maîtrisez le Système à Quatre Classes pour une Domination Stratégique

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Drôle de peine : Addiction Maman

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Dans Drôle de peine, Justine Lévy ne raconte pas la mort, mais l’obsession d’une absence maternelle qui ronge, qui pulse, qui écrit. Ce récit incandescent explore la dépendance d’une fille au manque de sa mère, Isabelle Doutreluigne, figure fantasque et suicidaire, disparue sans jamais vraiment partir. Entre élégie intime et enquête existentielle, Lévy transforme la douleur en prose palpitante, drôle et mélancolique, et signe l’un des textes les plus bouleversants de la rentrée littéraire. Une plongée dans les vertiges de la filiation, où l’écriture devient corps, et le deuil, une forme de survie.

Drôle de peine n’est pas un livre sur la mort, mais sur l’obsession de l’absence qui hante et altère radicalement le sentiment de vivre. Justine Lévy y court après l’ombre d’une mère insaisissable, Isabelle Doutreluigne, qui se suicida par l’héroïne et le refus de vivre. Entre enquête et élégie, l’auteure explore les failles d’une filiation douloureuse et transforme sa propre addiction à sa mère en une prose fiévreuse, tendre et drôle. Un texte qui creuse la mélancolie comme une maladie ancestrale, et offre à la rentrée l’un de ses plus beaux tombeaux littéraires.

L’écriture-corps

Dans le livre de Justine Lévy, enquête vitale sur la mort de sa mère, l’émotion vient à chaque page de la fébrilité, de la hâte que l’écrivaine met à tenter de faire que sa mère ne soit jamais morte. Comme une course avant la mort. Comme un mouvement antérograde. Comme si la fille continuait dans l’écriture le corps palpitant de sa mère par ce chagrin palpable, saisissable à chaque phrase.

L’émotion qui se prolonge vient de ce que Justine Lévy enquête presque depuis son enfance sur cette femme (Isabelle Doutreluigne) qui a mis tant d’énergie à se suicider du dedans de sa vie. Une vie d’ex-femme du père de Justine (Bernard), d’ex-mannequin, fantasque, révoltée, jamais d’accord avec rien et surtout pas avec la vie, ne s’occupant pas de sa fille, l’oubliant.

Cette mère incarne une forme de liberté radicale et destructrice, choisissant la fuite en avant dans les paradis artificiels plutôt que le carcan de la maternité. Sa mort n’est que l’aboutissement d’un long suicide, un effacement progressif qui a marqué l’enfance de Justine Lévy. Ce marquage devient peine et cette peine se mue en possession sur la psyché et le corps de sa fille.

On est saisi par ce destin d’une femme se voulant libre ou libertaire, amoureuse des hommes et des femmes, ne se donnant pour loi que la jouissance et tombant dans l’abîme de cette utopie, dans le vertige de la toxicomanie pour peut-être vider la tristesse.

Le risque de la hantise

Ce qui est très beau dans Drôle de peine c’est la manière qu’a Justine Lévy de se risquer, de parler de sa mère en elle, d’elle en sa mère, de nous faire sentir l’intransigeance d’une vie sous addiction (pas celle de sa mère à l’héroïne, mais celle de l’écrivaine au manque de maman), les ravages d’une existence asservie à un parent trop aimé, perdu, jamais mort parce que toujours l’ayant déjà été. Et la fille de s’identifier. Et Justine Lévy de nous livrer d’elle des pages folles. De brisure. De cœur serré. De mélancolie reprise dans une rythmique drôle et lucide.

L’originalité magistrale du livre tient dans son inversion du regard. La véritable addiction n’est pas ici celle de la mère à l’héroïne, mais celle de la fille au manque de sa mère. Justine Lévy ausculte cette dépendance mélancolique avec une lucidité qui frôle la cruauté – envers elle-même autant que la bonté paradoxale envers celle qui l’a mise au monde sans vraiment en prendre soin. Or et c’est là le renversement, l’écrivaine va comme un impératif catégorique prendre soin de celle qui n’a jamais pris soin d’elle.

Dans cette rentrée littéraire où chacun des auteurs reconnus livre son texte funéraire, son hommage au père ou à la mère, Drôle de peine figure très haut par sa tendresse, sa finesse, sa capacité à nous transmettre la mort dans l’âme sans prétention et avec cœur.

Les phrases de Drôle de peine agissent tel un écrin scellant un tombeau vivant, celui que l’on devient lorsqu’on chute dans la mélancolie archaïque, ante-généalogique. Et Justine Lévy saisit et scrute à vif ce que l’absence de sa mère n’en finit pas de faire à sa physiologie à elle.

Au-delà du deuil, la littérature

Enquête piquante, sensible et tendre, hommage vibrant aux pères-mères, Justine Lévy réussit cet état funambule d’une écriture de soi jamais indécente ni complaisante, toujours comme l’émergence d’une vérité. Vouloir savoir coûte que coûte. Savoir pourquoi maman était comme ça. Et plus encore entreprendre l’écriture comme un acte de survie. « Je ne veux pas lui dire non plus la vie de maman nouée à la mienne, vivre à sa place, vieillir à sa place, est-ce elle qui m’étrangle, corde au cou lancée depuis le ciel? »

La beauté rugueuse de Drôle de peine en fait un texte qui travaille la mélancolie en matériau littéraire et l’abandon en raison d’écrire. Poignant et déchirant.


Jeudi 25 septembre à 18h30, Hôtel Monsieur Aristide, tout près du vieux Montmartre, sous le ciel doré de Paris. Justine Lévy t’attend, là, sur la banquette feutrée du salon, 3 rue Aristide Bruant.
Rencontrer Justine Lévy, c’est franchir le seuil d’un univers vibrant d’émotions.🧚‍♂️
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Deauville 2025 : Sovereign, aux armes, citoyens !

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20 mai 2010. La police de West Memphis, en Arkansas, arrête un minivan blanc. Le conducteur refuse de présenter son permis de conduire et son fils, Joseph Kane, tire soudainement sur les agents avec un fusil d’assaut. C’est ce fait divers médiatique qu’a choisi de relater Christian Zweigel pour son premier long-métrage, Sovereign, sélectionné en compétition au Festival de Deauville.

Né aux États-Unis dans les années 1970, le mouvement des « citoyens souverains » a progressivement gagné la France. Début avril 2024, un couple a refusé de se soumettre à un contrôle routier, au motif qu’il n’appartenait plus à « l’entreprise République française présidence », une société établie depuis 1947 à Washington DC. En répétant sans cesse « on ne contracte pas », il a déchaîné Internet et les réseaux sociaux. Ces êtres souverains refusent donc de conclure le pacte social cher à Rousseau, Hobbes et Locke. Pas de contrôle. Pas d’impôt. Pas de loi. Initialement lancé contre l’autorité de l’État fédéral, puis contre toute structure gouvernementale, le mouvement est aujourd’hui surveillé par la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires en raison de sa « philosophie antisystème ».

Lorsqu’un membre de sa famille a adhéré aux théories du complot et aux idées des « citoyens souverains », Christian Zweigel a décidé de s’emparer de ce sujet encore peu représenté au cinéma. Sous l’angle d’un jeune homme élevé dans ce bain contestataire, il traite d’une réalité américaine qui touche des centaines de milliers de personnes, de tout horizon, aux États-Unis. En mettant l’accent sur les paradoxes, et surtout les conséquences dévastatrices de cette mouvance sur la vie humaine, Sovereign compose un récit marquant. Tourné en Arkansas, sur le lieu même de la fusillade, ce drame authentique flirte parfois avec le documentaire.

La cavale des souverains

Jerry, père célibataire et citoyen souverain convaincu, vit seul avec son fils Joe. Alors que la banque menace de saisir leur maison, Jerry n’en démord pas : les dettes, il ne les a pas contractées. C’est à son homme de paille (« straw man »), sujet esclave du gouvernement, de les régler. Quant aux autorités, elles ne disposent pas de la compétence pour le priver de son logement. Ni le droit d’y pénétrer. Si Jerry refuse toute forme de gouvernance, c’est très paradoxalement aux lois qu’il se rattache, au tribunal, pour tenter de faire respecter ses droits. Immergé malgré lui dans cette idéologie, Joe mène une existence recluse. École à distance. Pas de vie sociale. Réduit à regarder des profils Facebook et les filles par les fenêtres, il suit docilement son père, qui prêche en itinérance ses valeurs antisystème dans de petites paroisses locales. De l’autre côté de la loi, John Bouchart, le chef de la police locale incarné par Dennis Quaid, a poussé son fils à rentrer au sein des forces de l’ordre.

Christian Zweigel traite tous ces personnages avec beaucoup d’empathie, en particulier Joe, dont l’enfance a été volée. Voir cet adolescent intelligent, qui aspire à des rencontres et des études supérieures, s’enfoncer dans une violence impulsive alerte sur les dangers de l’endoctrinement. Mais à travers les citoyens souverains, Sovereign aborde surtout la relation père-fils, en mettant en parallèle le camp des citoyens souverainistes et celui des policiers, deux milieux opposés qui conservent pourtant un point commun : la masculinité. Christian Zweigel présente en effet la paternité comme un cadre rigide et étouffant, où la virilité empêche toute expression de compassion. Être un homme, c’est être dur. Ne pas faillir. Ne pas pleurer. Savoir se battre et tirer. Jerry comme John éduquent ainsi leurs fils avec une grande fermeté. Même un bébé qui crie ne les fait pas moufter. En exacerbant cette vision négative de la parentalité, Sovereign invite les hommes à s’éloigner de la figure masculine classique, forte et froide, et à se montrer plus sensibles.

En filigrane, le film évoque aussi la liberté totale de se procurer des armes aux États-Unis. Un droit constitutionnel, qui, combiné à l’idéologie extrémiste des « citoyens souverains », a permis la fusillade reconstituée. En achetant des fusils et des munitions comme des patates, Jerry s’adonne à un déchaînement de violence. Ces thèmes des armes et de la violence débridée avaient été représentés sous l’angle de la science-fiction dans School Duel, sélectionné l’année dernière au Festival de Deauville. Dans la même lignée, Sovereign lance un appel à la douceur et au pacifisme, avec l’objectif, indéniablement réussi, d’éveiller les consciences.

Fiche technique – Sovereign

Réalisation : Christian Swegal
Scénario : Christian Swegal
Production : All Night Diner
Distribution : 
Interprétation : Nick Offerman, Jacob Tremblay, Dennis Quaid, Martha Plimpton, Thomas Mann…
Genre : thriller
Date de sortie : inconnue
Durée : 1h40
Pays : Etats-Unis

Deauville 2025 : The Plague, les ados à la piscine du diable

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Transformation du corps, sexualité, moqueries, isolement, jeux de pouvoir : l’adolescence s’accompagne d’un lot d’épreuves à la fois intimes et sociales. Avec The Plague, Charlie Polinger nous plonge sans ménagement dans une piscine très viscérale du coming of age, où la haine, le harcèlement et la violence attirent des garçons tourmentés vers le fond. Un thriller étouffant, qui fonctionne surtout grâce à son atmosphère sonore anxiogène et sa mise en scène nerveuse.

Diplômé de l’AFI Conservatory de Los Angeles, Charlie Polinger s’est fait remarquer par son court-métrage, A Place to Stay, qui aborde la double vie d’un jeune homme gay au sein d’une société réprimant l’homosexualité. Pour son premier long-métrage, il renonce à la sensibilité mais poursuit son traitement des émotions contradictoires ressenties au sein d’un contexte sociétal hostile. Présenté dans la sélection Un Certain Regard du Festival de Cannes, The Plague a reçu le Prix de la meilleure création sonore.

« L’enfer, c’est les autres »

Dans un campus de water-polo, Ben, un garçon réservé âgé de douze ans, cherche à s’intégrer au sein de sa promotion. En rejoignant une bande menée par Jack, il découvre un environnement cruel, où règnent la peur et les pulsions. Observateur timide, mais pas naïf, Ben assiste au harcèlement sans fin d’Eli, un camarade que le groupe fuit littéralement comme la peste à cause de sa maladie de peau.

The Plague montre ainsi l’adolescence comme une période de transition répugnante. Les changements physiques sont perçus comme des infections contagieuses, les désirs sexuels deviennent une cause de railleries, et la différence une source d’angoisse irrationnelle. Dans la lignée d’Un monde, qui mettait en scène le harcèlement dans une école, le film nous enferme dans un univers clos. La piscine, le dortoir et les couloirs de l’établissement composent une prison effroyable qui attise la perversion de garçons détraqués par leurs hormones. Même l’entraîneur de water-polo, remarquablement interprété par Joël Edgerton (Master Gardener, It Comes at Night) se révèle totalement impuissant pour gérer la situation.

Loin du drame ou de la comédie, genres dominant les œuvres consacrées au passage à l’âge adulte, Charlie Polinger fait de l’adolescence « un enfer d’anxiété sociale », où chacun entretient une peur phobique du jugement des autres tout en affrontant des dynamiques de pouvoir. Pour imaginer ce film très personnel, il s’est inspiré de sa propre expérience et des journaux qu’il tenait lors d’un camp été. Même si The Plague ne cache pas sa référence à Carrie au bal du diable, il joue davantage sur la paranoïa, avec une frontière poreuse entre jeu et réalité, que sur le surnaturel. Cette peste renvoie donc autant à la mise au ban de garçons divergents qu’à une aversion maladive qui se propage comme le feu dans le camp sportif.

Coincé au milieu de ce climat pernicieux, Ben en vient à se détester, puis à haïr l’autre, dans un cycle sans fin de fureur et d’horreur. Le contexte du water-polo n’apporte cependant aucune eau à son moulin. On suppose que ce sport a été choisi à dessein pour favoriser l’exposition des corps en mutation et accentuer l’agressivité des garçons. Du reste, les scènes aquatiques sont plutôt réussies, à tel point que la piscine elle-même semble opprimer les joueurs.

Finalement, ce ne sont pas les thèmes, ni le récit, mais la réalisation très maîtrisée de The Plague qui fascine. L’angoisse déployée à l’intérieur du campus demeure permanente. Entre le bassin, les douches, la cantine, les corridors et les dortoirs, on se sent presque aussi oppressé que dans les couloirs de The Shining. Lorsque la violence surgit, elle s’apparente alors à une délivrance. Le son et la bande-originale participent grandement à l’ambiance étouffante du film. Chaque silence est pesant. Chaque bruit est menaçant. Et on attend impatiemment l’explosion inévitable. Avec ce film de genre redoutablement efficace, Charlie Polinger parvient à marquer les esprits malgré un sujet classique. Une raison suffisante pour se jeter à l’eau sans réfléchir.

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Deauville 2025.

The Plague : fiche technique

Réalisation et scénario : Charlie POLINGER
Interprètes : Joel EDGERTON, Kayo MARTIN
Sociétés de production : SPOOKY PICTURES
Pays de production : Roumanie, États-Unis
Genre : Thriller
Durée : 1h35