Accueil Festivals PartagerFacebookTwitterPinterestEmail Jérémy Chommanivong Responsable Cinéma La science-fiction est un terrain fertile pour toutes sortes d’expérimentations. Pour son premier long métrage, le réalisateur canadien R.T. Thorne y plante un récit de survie où une famille d’agriculteurs tente de préserver son indépendance face aux manœuvres insidieuses, et ouvertement colonialistes, de rôdeurs affamés. C’est un film de fin du monde, certes, mais qui préfère interroger la transmission, la résilience, et ce que l’on lègue aux enfants : futurs souverains d’un royaume en ruines. Là où Lovecraft Country ou Antebellum plongeaient dans une relecture historique d’une Amérique ségrégationniste, 40 Acres revisite cet héritage dans un cadre post-apocalyptique, plus symbolique mais non moins percutant. Le film semble d’autant plus crédible qu’il résonne fortement avec le présent : tensions raciales exacerbées, défiance généralisée, disparition du lien social. Une sorte de prolongement à l’implosion des États-Unis selon la vision d’Alex Garland dans Civil War. Héritages brisés Son titre, 40 Acres, fait directement référence à l’expression « 40 acres and a mule » (littéralement « 16 hectares et une mule »), promesse avortée faite aux anciens esclaves afro-américains durant la Reconstruction. Un ordre militaire émis par le général de l’Armée de l’Union William T. Sherman prévoyait de leur allouer des terres à cultiver – mesure rapidement annulée par le successeur d’Abraham Lincoln. Cette trahison a gravé dans la mémoire collective une dépossession structurelle, que Thorne évoque non pas frontalement, mais en filigrane. Il transforme ce traumatisme en une tension dramatique omniprésente, nourrie par une mise en scène sobre et tendue. Dans ce futur proche, ravagé par les guerres civiles et où toute espèce animale a disparu, la famille Freeman vit en quasi-autarcie, cultivant le maïs et les légumes avec rigueur et vigilance. Une autosuffisance chèrement acquise, fondée sur une discipline de fer et une méfiance absolue envers l’extérieur. Derrière ce système parfaitement huilé, le doute s’installe : jusqu’où peut-on ériger des murs sans s’y enfermer ? Pour Emmanuel, dit Manny, le fils aîné, l’horizon se rétrécit, et avec lui, le rêve d’une liberté qui ne serait pas uniquement synonyme de survie. Cultiver la survie Issu du monde du clip, Thorne déploie une esthétique soignée et un sens aigu de la composition. L’ouverture du film, qui nous présente la famille Freeman, brille par son efficacité visuelle. D’autres moments, comme une expédition dans un hangar macabre, révèlent une vraie capacité à conjuguer tension et style. Mais au-delà de l’image, le film s’ancre dans la terre et la mémoire : il parle d’appartenance, de communauté, d’éducation. Thorne évoque avec justesse les dynamiques familiales, notamment à travers la figure d’Hailey, matriarche intransigeante, dont l’instinct de protection flirte parfois avec le repli paranoïaque. Hailey n’a qu’un mot d’ordre : vigilance. Une posture que le cinéaste connaît bien, ayant lui-même grandi auprès d’une mère célibataire, préoccupée avant tout par l’intégrité morale et physique de ses enfants. Cette dimension autobiographique irrigue le parcours de Manny, adolescent tiraillé entre obéissance et désir d’émancipation. La relation mère-fils, tendue mais jamais caricaturale, devient l’un des nerfs émotionnels du film. Hailey, incapable d’exprimer son amour autrement que par des injonctions, illustre cette transmission contrariée, entre amour étouffant et devoir de survie. La famille recomposée qu’ils forment avec d’autres survivants, afro-américains et autochtones, constitue le dernier bastion face à la désintégration du monde. Ensemble, ils doivent affronter la faim… mais aussi un groupe de cannibales rôdant autour de leur ferme. Malgré ses ambitions, 40 Acres n’échappe pas aux maladresses propres aux premiers films. Certains dialogues explicatifs ralentissent le récit ; le climax, notamment la séquence dans le sous-sol blindé, manque de tension et d’impact. Le dernier acte, expédié dans une tonalité presque trop lumineuse, atténue la portée subversive du propos. Par ailleurs, le film souffre d’un ventre mou – enchaînements de flashbacks, chapitrage déséquilibré, personnages secondaires sous-exploités – qui nuit à la densité dramatique. Mais malgré ces faiblesses, 40 Acres reste un film attachant et sincère. Il parvient à maintenir l’attention grâce à une dynamique familiale forte, portée par une distribution impliquée. Danielle Deadwyler, en matriarche inflexible mais déchirée, livre une performance intense, entre rage sourde et vulnérabilité contenue. Son arc manque peut-être d’un souffle final plus affirmé, mais elle incarne avec force le pilier moral et émotionnel de cette micro-société. Bande-annonce – 40 Acres Fiche technique – 40 Acres Réalisation : R. T. Thorne Interprètes : Danielle Deadwyler, Kataem O’Connor, Michael Greyeyes, Milcania Diaz-Rojas, Leenah Robinson Scénario : R. T. Thorne, Glenn Taylor, Lora Campbell Photographie : Jeremy Benning Montage : Sandy Pereira, Dev Singh Musique : Todor Kobakov Production : Jennifer Holness Sociétés de production : Magnolia Pictures, Hungry Eyes Media, Téléfilm Canada Pays de production : Canada Genre : Thriller post-apocalyptique Durée : 1h53 © Marc Bruckert
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