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« Artifices » : quand Robert-Houdin dévoile les tours sombres de l’Histoire

Jonathan Fanara Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées et des actualités DVD/bluray

Les éditions Daniel Maghen publient Artifices, un one-shot de 112 pages, scénarisé par Mathieu Mariolle et mis en images par Julen Ribas. L’album retrace un épisode méconnu mais authentique de l’histoire coloniale française : l’envoi, en 1856, du prestidigitateur Jean-Eugène Robert-Houdin en Algérie, afin de contrer l’influence des marabouts kabyles et, selon l’expression de l’époque, « pacifier » la région.

Robert-Houdin (1805-1871), horloger de formation devenu maître de l’illusion, avait déjà révolutionné l’art magique avec ses automates et ses numéros spectaculaires lorsqu’il fut sollicité par le colonel De Neveu pour jouer son rôle en Algérie. L’homme est affaibli, marqué par la perte de sa fille et par la maladie, mais il accepte la mission, persuadé que son art peut éviter un bain de sang. Là réside toute l’ambivalence du récit : Houdin se veut pacifiste, mais il agit à la demande d’un pouvoir colonial qui n’hésitera pas à instrumentaliser son talent.

Dans Artifices, Mathieu Mariolle exploite en clerc cette tension intime : un homme convaincu de la force de la raison et de l’illusion, mais dont le génie se retrouve détourné pour conforter la domination française. « Je suis un pacifiste. Je refuse de considérer la guerre et la terreur comme des options. Si je suis remonté sur scène à Alger, c’est uniquement pour tenter de réconcilier Français et indigènes. » Houdin n’est pas là pour servir les intérêts français mais bien « pour démontrer (que) la magie n’existe pas et nous ne sommes tous que des hommes, ni supérieurs, ni inférieurs ».

Si Robert-Houdin triomphe des marabouts en révélant leurs supercheries, la victoire symbolique ne suffit pas à calmer la soif de contrôle de l’Empire. Le personnage se heurte alors à un paradoxe tragique : l’art de l’illusion se retourne contre lui. Les autorités coloniales veulent aller plus loin, utiliser l’émerveillement comme une arme d’endoctrinement. Houdin refuse : « Je ne suis pas votre marionnette. » Mais le pouvoir impérial est têtu et rusé…

Julen Ribas donne à cette fresque un écrin pictural somptueux. Chaque planche semble partagée entre enchantement et inquiétude, entre le merveilleux oriental stylisé et la violence implicite de la conquête. L’espace devient ainsi un acteur à part entière : un lieu de projection pour les illusions scéniques, mais aussi le miroir d’un affrontement culturel et politique.

Le personnage de Nélia mérite aussi que l’on s’y attarde. Il s’agit d’une jeune femme cultivée et en avance sur son temps. « Ces livres sont les remparts les plus importants pour m’aider dans mes deux combats, celui que je mène en tant que femme, contre les hommes au sein de mon peuple et de ma religion… et celui qui m’oppose à vous pour la liberté de mon pays. » Obstinée, respectable, elle croisera plusieurs fois le chemin de Robert-Houdin, tout en étant menacée par le courroux français.

Il ne faut cependant pas se méprendre : Artifices n’idéalise pas son héros. Houdin est un homme de bonne volonté, mais instrumentalisé ; un père brisé, qui tente de racheter ses erreurs à travers l’illusion de la paix. Il fait montre de naïveté, se laisse piéger. En face, les résistants incarnent une vérité plus âpre. Mathieu Mariolle et Julen Ribas tirent d’une anecdote historique à peine croyable – mais pourtant vraie – une énonciation sans fard des drames coloniaux et des volontés d’indépendance contrariées.

Artifices, Mathieu Mariolle et Julen Ribas
Daniel Maghen, 10 septembre 2025, 112 pages

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