L’Étrange Festival 2025 : Cadet, un esprit malsain dans un corps corrompu

Adilkhan Yerzhanov est plus que jamais chez lui à L’Étrange Festival, et le prouve une fois encore avec Cadet, conte horrifique où les fantômes du Kazakhstan continuent de hanter les vivants – enfants compris – jusqu’à les métamorphoser en monstres ou en bourreaux. Et pour mieux entretenir cette spirale de violence, rien de tel que le soutien de conservateurs fascisants, garants d’un ordre moral prêt à broyer toute individualité. Cadet, c’est un peu Shining à la sauce kazakhe, où la terreur ne vient pas d’un lieu figé dans le temps, mais d’un pays figé dans son passé.

Le cinéaste kazakh semble inarrêtable. Cette année, il revient avec une sorte de vigilante movie façon Rambo (Moor), une série surnaturelle (Kazakh Scary Tales) et ce Cadet hanté, démontrant une fois encore sa capacité à se renouveler tout en conservant une maîtrise narrative et formelle impressionnante. On le croyait au sommet avec Steppenwolf, mais Yerzhanov n’a visiblement pas dit son dernier mot. Si ses précédents films transformaient les plaines kazakhes en territoires de western ou de guerre civile, Cadet explore d’autres zones : celles de l’invisible, du refoulé, du spectral. Sans jamais abandonner son goût du décalage ni son humour acide, il continue de filmer la ville fictive de Karatas, décor récurrent devenu presque mythologique, avec sa corruption latente et ses non-dits, toujours plus prégnants.

Un cauchemar kazakh

Cette fois, il opère un virage vers le thriller surnaturel pur, jouant avec la photographie sombre et glacée, et une mise en scène aux cadres souvent fixes, mais qui piègent les personnages aux marges de l’image. L’espace autour d’eux devient une menace latente, prêt à les aspirer dans l’obscurité. Le décor, ici une école militaire sinistre, est aussi soigné que dérangeant. Yerzhanov le travestit intelligemment, sculptant des zones d’ombre à l’arrière-plan qui forcent le spectateur à scruter, deviner, anticiper. La menace, chez lui, vient autant du champ et du hors-champ, et rien n’est laissé au hasard.

L’école, d’ailleurs, semble hantée à la fois par ses anciens et actuels occupants. L’atmosphère n’est pas sans rappeler celle d’Assaut, mais surtout celle de l’hôtel Overlook de Kubrick. Lors d’une visite guidée chirurgicalement cadrée, Yerzhanov distille les premiers signes du mal : une fenêtre, un suicide, une ombre persistante. Alina, nouvelle professeure d’histoire (incarnée par Anna Starchenko, fidèle de Yerzhanov), aurait peut-être dû y réfléchir à deux fois avant d’y inscrire son fils unique, Serik (Serik Sharipov). Le regret se lira plus tard sur son visage, tendu, douloureux, rappelant par instants Shelley Duvall dans Shining. Mais est-ce l’école qui se referme sur eux, ou bien leur propre inconscient ?

Car Cadet, c’est aussi un drame familial. Alina projette sur son fils ses espoirs de réussite sociale. Elle croit l’émanciper, mais cherche surtout à s’en libérer. Quand vient le temps de la réconciliation, il est peut-être déjà trop tard. Serik, adolescent efféminé et réservé, devient vite la cible de ses camarades et de ses supérieurs, bouc émissaire idéal pour une violence institutionnelle à peine voilée. Incapable de se défendre, il devient le réceptacle parfait pour les esprits vengeurs, martyrs d’un passé militaire et autoritaire encore bien vivant.

Dans les couloirs de l’oubli

Yerzhanov convoque ici les fantômes de Kiyoshi Kurosawa (Kaïro, Cure), mais c’est surtout le travail de déconstruction des frontières entre réel et imaginaire, à la manière de David Lynch, qui glace le sang. Le film nous entraîne dans les entrailles d’un bâtiment labyrinthique, où chaque recoin semble cacher un secret, un crime, une honte. Les forces du mal prennent différentes formes, mais toutes s’abreuvent de la fragilité de Serik, perpétuant une masculinité violente dans un système incapable de se remettre en question. Ce n’est pas un thème nouveau chez Yerzhanov, qui en profite pour tourner en dérision la bureaucratie kazakhe, engluée dans un déni absurde et tragique. Chaque séquence devient ainsi une critique, grinçante mais lucide, d’un pays hanté par ceux qu’il a voulu effacer.

C’est aussi grâce à une mise en scène d’une rigueur remarquable que Cadet nous maintient captifs. La tension monte à mesure qu’une enquête progresse, visant à expliquer ce que tout le monde voit, mais que personne n’ose nommer. Entre alors en scène l’inspecteur militaire Birzhan Rakhymzhanov (Ratmir Yusupzharov), figure presque burlesque, obsédé par son protocole cartésien et la logique. Mais face à une série de suicides inexpliqués, son rationalisme vacille. Yerzhanov en profite pour déconstruire cette illusion de contrôle dans un monde illogique, fruit d’un héritage maudit. Le sang appelle le sang.

Passé inaperçu à la Berlinale, Cadet relève pourtant le niveau d’une compétition inégale, en trouvant un équilibre rare entre récit intime et critique politique, horreur atmosphérique et satire mordante. Nul besoin d’être familier avec l’univers de Yerzhanov pour être happé. Le film s’impose d’emblée par sa singularité et sa maîtrise. S’il souffre de quelques longueurs, elles participent à installer une tension poisseuse, quasi suffocante. Bien qu’il s’agisse de sa première véritable incursion dans l’horreur, Yerzhanov s’empare du genre avec une froideur clinique et une précision redoutable. Le résultat est captivant, dérangeant, et profondément bouleversant.

Bande-annonce – Cadet

Fiche technique – Cadet

Réalisation et scénario : Adilkhan Yerzhanov
Interprètes : Anna Starchenko, Serik Sharipov, Ratmir Yusupzhanov, Alexey Shemes
Photographie : Yerkinbek Ptyraliyev
Montage : Timur Zhanpeissov
Musique : Sandro Di Stefano
Production : Adilkhan Yerzhanov
Société de production : Tiger Films
Pays de production : Kazakhstan
Genre : Épouvante-horreur
Durée : 2h06

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© Marc Bruckert

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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