L’Étrange Festival 2025 : Girl America, un rêve enchaîné

La liberté est un art de l’évasion. Pour le réalisateur et producteur Viktor Tauš, elle est à la fois une réalité intime et un moteur esthétique. Dans Girl America, il en fait une matière première, un levier de création, une pulsation de cinéma. Il y déploie un drame viscéral, halluciné et bouleversant, tiré de l’histoire vraie d’une orpheline tchèque, traversant les années sombres de la Tchécoslovaquie communiste des années 80 et 90.

Le parcours de Tauš est lui-même un récit de résistance. Marqué par la toxicomanie, il n’achève jamais ses études de cinéma à Prague. Mais il n’abandonne jamais non plus sa passion. Kanárek, son premier long-métrage, semi-autobiographique, lui permet de rejouer ses démons et d’en faire un exutoire. Le cinéma devient alors un outil de survie. Parallèlement, il se forge une réputation dans la publicité et la réalisation de clips, construisant peu à peu une esthétique hybride et polymorphe. Toutes ces expériences, prises dans les soubresauts d’une jeunesse heurtée, convergent sans qu’il le sache vers une œuvre bien plus grande que lui.

La rencontre avec Zdena Vrbová, sans-abri et héroïnomane, agit comme une déflagration. Il sait que son histoire doit être racontée. Il ne s’y attelle pourtant qu’après vingt années d’incubation. Girl America verra d’abord le jour au théâtre, puis dans un roman, avant de s’incarner sur pellicule. C’est une œuvre de patience, de respect et de fidélité, mais aussi une œuvre de cinéma totale. Plus onirique encore que Wes Anderson et aussi sensorielle que le cinéma de Terrence Malick, Girl America ne se contente pas de raconter l’histoire d’une femme. Ce film donne une voix à une génération d’enfants perdus, élevés en foyer, dans l’ombre des institutions d’un régime autoritaire.

Une vie morcelée

C’est un film qui détonne, un ovni dans le paysage du biopic, une prouesse de narration kaléidoscopique qui évite tous les pièges du genre : le didactisme et la platitude visuelle. Là où d’autres sombrent dans le conformisme – Une Vie, Bohemian Rhapsody – Tauš choisit l’audace. Une audace sensorielle et formelle, qui risque de perdre les spectateurs peu enclins à se laisser porter. Mais c’est précisément cette immersion totale qui fait la puissance de Girl America. Il ne cherche pas à expliquer, il cherche à faire ressentir.

Dès les premières minutes, le film est un tourbillon. Tauš utilise toutes les ressources de la mise en scène : ombres, lumières, jeux de focales, caméra tantôt épileptique, tantôt glissant comme un regard suspendu. Les plans sont fugitifs, les couleurs pastel saturées, les temporalités fragmentées. Le split screen vient scinder l’écran comme une fracture mentale, une faille dans la psyché d’Emma (le nom donné à Zdena dans le film), incarnée par trois actrices selon l’âge et l’état d’esprit (Klára Kitto, Julie Soucová et Pavla Beretová). Nous ne sommes pas face à une biographie, mais dans les méandres d’une mémoire morcelée, recomposée à mesure que l’héroïne tente de survivre à son propre effondrement.

Abandonnée par une mère alcoolique, séparée de ses frères, Emma devient une figure de résistance. Ce n’est pas tant le monde qu’elle veut fuir que l’enfermement intérieur. L’enfance est pour elle un terrain miné, un lieu de combat. Et l’Amérique, avec son père fantasmé comme unique horizon, devient l’ultime échappatoire. Une Amérique rêvée, peut-être inventée, mais nécessaire pour survivre. À ce titre, Emma partage avec Potato (dans Potato Dreams of America) une même rage de vivre et une même foi dans le rêve comme ligne de fuite face à l’oppression soviétique.

Une liberté recollée

La première partie du film se nourrit de cette tension. Emma résiste comme un roc, Emma espère. Mais Girl America bascule dans quelque chose de plus dur, plus rugueux, une fois l’orphelinat quitté. Une famille d’accueil, un rejet, un enfermement de plus. La caméra devient alors plus fixe, plus oppressante. Elle observe, comme un témoin froid, l’immobilisme mental d’Emma. Puis vient le centre de redressement, où la hiérarchie s’inverse : les dominés deviennent bourreaux. Harcèlement, humiliations, labeur inutile – transporter du sable à la main, jour après jour, comme une punition stérile. La métaphore est claire : Emma déplace elle-même les grains de son sablier. Le sablier d’une vie figée et volée.

Et pourtant, dans cet enfer sans couleur, la révolte gronde toujours. Elle se trouve une amie, découvre une complicité naissante et une promesse de solidarité féminine, qui passe notamment par des dialogues silencieux entre les versions passée, présente et future d’Emma. Une tentative de reconstruction, là où tout semblait définitivement perdu. La musique de Jan Prokeš vient alors soutenir ces éclats de lumière, insufflant au récit une nouvelle pulsation. Chaque refrain soulève les émotions ambiguës d’Emma, entre mélancolie pure et souffle de vie retrouvé.

Il y a dans ce film une volonté de guérison, mais surtout un hommage. Girl America est une lettre ouverte à celles et ceux qui ont grandi dans les marges, oubliés des livres d’histoire, des récits officiels. Les enfants sans parents, sans repères, sans amour, que l’État n’a jamais su protéger. Viktor Tauš ne leur rend pas seulement justice, il les célèbre. Il leur redonne un visage, une voix, une langue à travers un casting majoritairement composé d’enfants et d’orphelins. Et c’est par le biais du cinéma, d’une visualité surréaliste, qu’il parvait à libérer leurs mémoires et à les ancrer dans la réalité.

À l’image d’Emma, Girl America ne se laisse pas dompter. Œuvre difforme, chimérique, traversée d’élans lyriques et de silences abyssaux, elle est une ode à la liberté. Une liberté durement gagnée, toujours menacée, mais plus forte que la douleur. Une liberté qui, dans les ruines d’un passé brisé, continue de croire à l’impossible : une renaissance.

Bande-annonce – Girl America

Fiche technique – Girl America

Titre original : Amerikánka
Réalisation : Viktor Taus
Interprètes : Klára Kitto, Julie Šoucová, Pavla Beretová, Lucie Žáčková, Klára Melíšková, Klára Bystroňová, Karla Bábková, Nikola Denisa Trojánková, Bára Holzknechtová, Tomas Sean Pšenička, Zuzana Mauréry, Zuzana Kronerová, Kateřina Anna Součková
Scénario : David Jarab
Photographie : Martin Douba
Chef décorateur : Jan Kadlec
Montage : Alois Fišárek, Krzysztof Komander
Musique : Jan Michael Prokeš
Production : Peter Badac, Vaclav Dejcmar, Michal Reitler, Tomás Srovnal, Viktor Taus, Petr Tichy
Pays de production : République tchèque
Genre : Drame
Durée : 1h48

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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