« Lily Renée » : pionnière des comics et survivante de l’Histoire

Paru chez Marabulles, Lily Renée, d’Arnaud Floch et Janis Do, retrace le destin exceptionnel d’une jeune autrichienne juive, passionnée de dessin, que le siècle a forcée à l’exil avant qu’elle ne trouve, à New York, un espace pour exprimer son art. Le récit est plus qu’une biographie illustrée. C’est une double fresque : d’un côté, le parcours intime d’une enfant déracinée par le nazisme, privée de ses repères et de ses parents ; de l’autre, la plongée dans un univers que l’on associe trop souvent aux super-héros virils, l’industrie des comics, où, en pleine guerre, les femmes ont occupé une place décisive.

Dans Lily Renée, les auteurs choisissent une bichromie sépia, entre noir et beige, comme si les images étaient tirées d’un album de famille abîmé par le temps. Ce choix chromatique imprime sur le récit une densité mélancolique, évoquant les années 1930-40 avec une sobriété presque documentaire. Les scènes issues du passé de l’héroïne s’enchaînent ainsi comme des éclats de mémoire : la fuite de Vienne, l’escale à Amsterdam, l’accueil à Leeds, l’arrivée aux Etats-Unis… Chaque étape rappelle la fragilité des exilés et la dureté des lendemains.

Dans ces parties conçues sous forme de flashbacks, quelques cases marquent durablement : une statuette brisée par un officier nazi annonçant que l’art dégénéré ne saurait exister sous le régime, car il le menace. Ou encore cette séquence où l’hospitalité promise se mue en asservissement domestique : « Sa mère me détestait et refusait de me nourrir si je ne faisais pas le ménage !!! » Il ne fait aucun doute que Lily Renée a beaucoup vécu, et souvent dans la douleur, avant de faire son trou dans l’industrie des comics à New York.

C’est l’autre versant de l’album. En couleurs cette fois, les auteurs nous conduisent dans les ateliers de Fiction House, maison d’édition new-yorkaise où, la guerre ayant mobilisé les dessinateurs masculins, des femmes prennent la relève. Elles dessinent, elles scénarisent, elles incarnent de nouvelles figures dans un milieu qui, jusque-là, leur était soigneusement fermé. Dans l’une des scènes, les dessinatrices s’insurgent : « Franchement, je ne vois pas pourquoi on devrait se contenter de ce salaire ! Après tout, on fait le même boulot que les hommes ! » L’histoire individuelle de Lily rejoint alors une histoire collective : celle des travailleuses de l’ombre qui ont tenu à bout de bras une industrie qui deviendra incontournable.

L’album réussit brillamment à conjuguer biographie parcellaire et réflexion historique. On y perçoit à la fois l’abjection du nazisme et la résistance silencieuse d’une jeune femme qui, privée de tout, trouve encore dans le dessin une manière de dire « je suis ». Mais Lily Renée n’est pas seulement un hommage à une artiste méconnue. C’est aussi un récit sur la place des femmes dans la culture populaire et sur la capacité de l’imaginaire à constituer une arme douce, une revanche contre l’Histoire.

En refermant ces pages, le lecteur garde en mémoire deux choses : la dureté d’un exil et la lumière obstinée d’un trait de crayon. Lily Renée apparaît comme une figure de résilience, dont l’héritage dépasse largement les marges des comics pour rejoindre une histoire ô combien universelle : celle de l’art comme ultime refuge.

Lily Renée, Arnaud Floch et Janis Do
Marabulles, août 2025, 128 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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