L’Étrange Festival 2025 : The Forbidden City, to Rome with Kung-fu

En ouverture de la 31e édition de l’Étrange Festival, Gabriele Mainetti se déleste des normes en associant les cultures romaine et chinoise dans un film aux multiples facettes. The Forbidden City est le résultat d’une ambition flamboyante, mêlant récit de vengeance, film de kung-fu et romance. Ce mélange savoureux, parfois inégal, déborde d’énergie et de sincérité, au point de rivaliser, voire d’éclipser, la décadence hollywoodienne récente.

S’il est rare de croiser des super-héros dans le cinéma italien, c’est en partie dû au passé historique d’un pays fracturé par les dictatures et les inégalités sociales. Les Trois Fantastiques Supermen ou Le Garçon invisible font figure d’exceptions, trop rares pour s’ancrer dans l’imaginaire collectif d’une nation avant tout réputée pour son néo-réalisme. Depuis quelques années, Gabriele Mainetti ravive cependant l’intérêt pour ce genre, grâce à son furieux On l’appelle Jeeg Robot, puis avec l’excellent Freaks Out. Son ancrage dans le fantastique demeure la partie la plus attrayante de ses récits, mais les enjeux humains constituent ici sa nouvelle force… et sa limite.

Quand le kung-fu rencontre la dolce vita

Il ne faut pas longtemps pour que le cinéaste italien démontre sa maîtrise du cinéma hong-kongais, directement importé à Rome. Avant même que l’on comprenne les motivations de la mystérieuse Mei, à la recherche de sa sœur disparue Yun, les coups pleuvent plus vite que les menaces d’une mafia souterraine chinoise. Mei n’est pas venue de Chine pour défendre un restaurant chinois comme Bruce Lee dans La Fureur du dragon, mais pour démanteler une façade servant à dissimuler un réseau de contrebande et une maison close douteuse.

Sans temps mort, et avec un dynamisme narratif et visuel remarquable, l’ouverture nous propulse dans un enchaînement de violences digne de Tigre et Dragon d’Ang Lee, Le Secret des poignards volants de Zhang Yimou ou encore The Grandmaster de Wong Kar-wai. Grâce à un découpage millimétré, la caméra dévoile toute la puissance de son héroïne, qui surpasse sans difficulté les performances artificielles de Ballerina. Plutôt que de recourir à des câbles et des effets excessifs, Mainetti fait appel à une véritable athlète des arts martiaux : Yaxi Liu, doublure cascade notamment dans la version live Mulan par Disney. Le cinéaste n’a pas eu à forcer le trait pour rendre son personnage à la fois séduisant et percutant. Les chorégraphies sont ainsi jouissives et inventives, exploitant les moindres éléments du décor, notamment un assortiment d’ustensiles de cuisine, pour donner lieu à des affrontements jubilatoires. Face à une horde de sbires peu inspirés, Mei impose toute son autorité.

Mais elle reste un personnage profondément émotif, s’exprimant peu et essentiellement en cantonais. Cette barrière linguistique incarne une différence culturelle plus profonde, qui ressurgit au fil de son parcours. Le choc entre les traditions chinoises et l’environnement romain, à la fois familier et étranger, finit par entraver sa quête, qui se dilue au milieu du récit avant d’être relancée plus tard. Cette mise en parenthèses des enjeux principaux contribue à un sentiment de stagnation, voire de désorientation.

Entre-temps, on nous introduit une famille de restaurateurs romains, encore marquée par une absence similaire à celle que Mei cherche à combler. Pourtant, la disparition de Yun et l’histoire de la famille du cuisinier Marcello (Enrico Borello) sont étroitement liées, toutes deux gravitant autour du patron du restaurant chinois, Monsieur Wang (Chunyu Shanshan). Le chassé-croisé se poursuit ainsi dans le quartier multiethnique d’Esquilino, mais sans retrouver le panache ni la finesse de l’ouverture.

La colère des enfants, les larmes des parents

Ce qui fonctionne moins bien dans le scénario de Stefano Bises et Davide Serino, c’est l’imbrication des arcs narratifs, qui convergent vers un climax à la fois confus, farfelu et prévisible. Au lieu de se nourrir les uns les autres, ils ont tendance à se superposer sans réelle communication, créant au cœur du film une certaine confusion structurelle. Cette accumulation de fils narratifs non résolus ou trop rapidement rassemblés débouche sur un climax à la fois précipité, farfelu et prévisible.

Heureusement, The Forbidden City se rattrape là où on ne l’attend pas : dans l’humanité et la chaleur dégagées par ses personnages secondaires. Malgré les horreurs qu’ils tentent d’enfouir, chacun cherche du réconfort auprès des autres. On y retrouve un père en quête de réconciliation, une épouse nostalgique, et un ami romantique interprété par le savoureux Marco Giallini. Le film ne brille donc pas uniquement par ses scènes d’action, mais aussi par ces instants de respiration, où les personnages, malgré leur maladresse, essaient simplement de bien faire. Quelques gags bien placés, et hilarantes pour la plupart, renforcent cette dimension humaine.

La musique joue également un rôle essentiel chez Mainetti. Comme dans Freaks Out, elle prolonge l’émotion des personnages. Leur douleur, souvent dissimulée, transparaît avec une élégance rare. Ce qui aurait pu sembler dissonant dans une œuvre entamée avec autant de sérieux devient finalement la plus belle surprise du film.

Cependant, tout n’est pas exempt de défauts : le manque de développement ou de justesse dans certaines sous-intrigues entraîne une certaine lassitude au cœur d’un récit parfois trop bavard. L’évolution des relations est souvent simplifiée, voire précipitée, pour maintenir le rythme. L’histoire d’amour entre Mei et Marcello ne fonctionne qu’à moitié, et l’évocation de la politique de l’enfant unique en Chine, à peine esquissée, aurait mérité un vrai traitement. Le soin esthétique du film ne compense pas toujours ces faiblesses, bien qu’on retienne l’essentiel : le triomphe de l’amour, la bienveillance, et la solidarité d’une société multiculturelle.

Sorti sur les écrans italiens au printemps 2025, The Forbidden City ouvre le festival de genre parisien avec autant d’adrénaline que d’émotion. On se laisse volontiers entraîner dans cet enchevêtrement de drames familiaux, grâce à l’humanité qui se dégage des personnages, même les plus sombres. Une expérience mémorable, marquée par des failles certes perfectibles, mais porteuses d’un véritable renouveau du cinéma de genre en Italie… et peut-être au-delà.

Bande-annonce – The Forbidden City

Fiche technique – The Forbidden City

Titre original : La città proibita
Réalisation : Gabriele Mainetti
Interprètes : Yaxi Liu, Enrico Borello, Sabrina Ferilli, Marco Giallini, Luca Zingaretti
Scénario : Stefano Bises, Davide Serino
Photographie : Paolo Carnera
Montage : Francesco Di Stefano
Musique : Fabio Amurri
Production : Mario Gianani, Lorenzo Gangarossa, Sonia Rovai
Sociétés de production : Wildside, PiperFilm, Goon Films
Pays de production : Italie
Genre : Action
Durée : 2h18

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© Marc Bruckert

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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