Sleeping Dogs : un puzzle sans mystère

La subjectivité peut être une prison mentale pour les plus vulnérables. Des œuvres comme Memento ou Shutter Island ont su en tirer une matière cinématographique immersive et stimulante. Ce n’est pas tout à fait le cas de Sleeping Dogs, où un détective à la retraite, atteint de la maladie d’Alzheimer, tente de résoudre une affaire non élucidée. Sans la performance de Russell Crowe dans ce rôle exigeant, le premier film d’Adam Cooper aurait sans doute sombré dans l’oubli.

La mémoire photographie plus qu’elle ne filme. C’est dans cet esprit que Cooper bâtit l’espace mental de son protagoniste. Le film emprunte une structure labyrinthique, non sans rappeler Memento de Christopher Nolan. Mais au-delà de ce clin d’œil évident, Sleeping Dogs peine à affirmer une voix propre, trop enclin à épouser ses références plutôt qu’à les digérer.

Polar en eaux tièdes

Là où le roman éponyme du Roumain Eugen Ovidiu Chirovici articule sa narration à travers trois voix distinctes – un agent littéraire, un journaliste, un détective – l’adaptation filmique choisit de resserrer sa focale autour du seul point de vue du détective, Roy Freeman. Son Alzheimer, utilisé comme un filtre narratif, vient brouiller les pistes à travers des hallucinations et des souvenirs déformés. Ce choix aurait pu être riche, s’il ne virait pas à la facilité : une mémoire réduite à des mémos collés sur chaque mur, un quotidien déchiffré comme un mode d’emploi. Le trouble finit par manquer de mesure et le procédé de nuances.

L’amnésie de Freeman devient moins un handicap qu’un prétexte dramatique pour convoquer un passé trouble : la réouverture d’un dossier autour de l’assassinat d’un psychologue. L’obsession se met en place, les suspects défilent sans relief ni tension dramatique. Le film hésite constamment entre le thriller psychologique et l’enquête policière classique, sans jamais réellement s’engager. Cela crée un déséquilibre, notamment dans la galerie de personnages secondaires, trop esquissés pour susciter l’empathie ou entretenir le mystère.

À mesure que les pièces du puzzle s’imbriquent, le récit s’étire, comme si le film voulait à tout prix développer une densité psychologique qu’il peine à faire vivre. Ce faux rythme sape peu à peu la mécanique du polar, au point d’éroder toute montée dramatique. Là où un The Father faisait de la maladie un enjeu central, Sleeping Dogs n’en retient qu’un vernis narratif. En revanche, il affiche volontiers un penchant pour le film noir. On pense à Laura d’Otto Preminger dans cette figure féminine, idéalisée et manipulée par les hommes, vers laquelle l’enquête converge.

Miroirs mentaux

Mais la vérité semble toujours déplacée ailleurs : chaque rebondissement, souvent attendu ou inutilement alambiqué, rebât les cartes sans laisser de doute durable, ni pour Freeman ni pour le spectateur. Le trouble ne s’installe jamais vraiment. On aimerait croire à cette auscultation de la subjectivité, à la manière d’Akira Kurosawa dans Rashōmon, mais le film manque de souffle, comme si son scénario n’avait pas survécu au passage de la salle de pré-production à l’écran.

Le tandem d’Adam Cooper et de son co-scénariste Bill Collage (Détour Mortel, Exodus, Le Transporteur : Héritage, Divergente 3, Assassin’s Creed…) semble conscient des enjeux liés à la mémoire fragmentée ou à l’identité trouble, mais leur traitement reste conceptuel, sans véritable prolongement émotionnel ni mise en tension. Cela rend le film frustrant : pas inintéressant sur le papier, mais souvent à côté de sa propre promesse.

Sans manquer totalement de fluidité, Sleeping Dogs piétine dans une narration mécanique, répétitive et prévisible, qui finit par paraître plus linéaire que cérébrale. Cette confusion, que l’on espère sensorielle, ennuie poliment. Et ni l’interprétation solide de Crowe, ni l’habillage sombre e poussiéreux du film ne parviennent à masquer les limites d’un projet qui, à vouloir concilier classicisme et ambition, n’ose ni l’un ni l’autre. On en viendrait presque à regretter le Russell Crowe cabotin de L’Exorciste du Vatican, au ton ringard mais assumé et paradoxalement plus divertissant.

Sleeping Dogs – bande-annonce

Sleeping Dogs – fiche technique

Réalisation : Adam Cooper
Scénario : Adam Cooper et Bill Collage, d’après le roman Jeux de miroirs d’Eugen Ovidiu Chirovici
Interprètes : Russell Crowe, Karen Gillan, Marton Csokas, Tommy Flanagan, Thomas M. Wright
Photographie : Ben Nott
Direction artistique : Colin Robertson
Costumes : Zed Dragojlovich
Montage : Matt Villa
Musique : David Hirschfelder
Producteurs : Bill Collage, Adam Cooper, Mark Fasano, Deborah Glover, Arun Kumar, Pouya Shahbazian
Sociétés de production : Film Victoria, Gramercy Park Media, Highland Film Group, Nickel City Pictures
Pays de production : États-Unis, Australie
Éditeur : M6 Vidéo
Durée : 1h52
Genre : Thriller
Date de sortie en VOD : 2 septembre 2025

Sleeping Dogs : un puzzle sans mystère
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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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