Connemara : rêves de souvenirs

Entre les lignes d’un amour qui s’effiloche et la mélancolie des possibles inaboutis, Connemara d’Alex Lutz déploie une partition sensible où chaque silence pèse du poids des souvenirs. Le film, adaptation du roman de Nicolas Mathieu, se fait chambre d’échos pour ces âmes en suspens – entre brûlures d’autrefois et cendres du présent. À fleur de pellicule, Lutz capte ce moment fragile où l’on s’aperçoit que vivre, parfois, c’est survivre à ses propres rêves.

Le souffle des amours passées

Dans un beau film d’amour et d’usure, Alex Lutz s’empare de l’adaptation du livre de Nicolas Mathieu Connemara dans un geste cinématographique très Cassavétien.

D’entrée de jeu, Connemara frappe par la délicatesse sensuelle et ouatée du travail apporté au son. C’est par une vibration de voix très feutrée, presque une langueur qu’on entre dans ce film sensible et amoureux de l’humeur des amours passées. Le son s’avance tandis que l’image retourne en arrière. Le son est plus que présent, respiration en avant, il écoute ces vies qui ne se passent pas comme le passé imaginé. L’on découvre l’héroïne Hélène (magnifique Mélanie Thierry) super woman en plein burn out à Paris, cheveux à fleur de caméra, voix dans un souffle, parler à une psy de ses difficultés à tenir dans le « bazar qu’est devenue sa vie ».

Ces sensations d’images et de sons volés à la dépression d’une femme aux portes du changement font écho à celles plus terriennes découvrant un homme Christophe (Bastien Bouillon) qu’elle a connu dans les Vosges de son adolescence et que Lutz filme d’abord dans ce qu’il a de charismatique et libre: ex gloire de hockey sur glace du Lycée sur lequel Hélène fantasmait des rêves de vie désirante.

Avec beaucoup d’attention sensorielle, de nostalgie et de présence brisée incarnée par des acteurs tous remarquables, Alex Lutz filme le retour au pays d’Hélène, mariée et mère de famille, comme une sorte de convalescence ou de « thérapie par les racines » censée guérir ses doutes et désillusions.

Souvenirs de rêves

Hélène revoit Christophe cet amour de jeunesse et l’on pourrait croire que ce retour aux sources va permettre à ces deux là de vivre à quarante ans leurs rêves de souvenirs, leurs vies d’émotions enfin.

D’évidence ce n’est pas l’exultation ni l’euphorie de l’amour fou qui intéresse le cinéaste-acteur Alex Lutz mais plutôt l’impossible quiétude des amours, l’impossible légèreté des destins, les manques quoiqu’on choisisse et donc la lisière des âges, la frontière où les vies se regardent et ne se reconnaissent plus.

Les personnages de Connemara ne sont pourtant pas mangés par des obsessions, ils sont juste frôlés par la vie qui se déhanche et s’use; ce peuvent être en vrac la vieillesse des racines de cheveux dont on ne prend plus soin (la mère d’Hélène jouée par Clémentine Célarié), le visage émacié et la confusion du père de Christophe (très prenant Jacques Gamblin dans sa gémellité avec le Dutronc du Van Gogh de Pialat), des pleurs qui surgissent pour rien, de la tristesse tel un voile inénarrable sur chaque geste, des regards qui contemplent la perte inéluctable d’un passé perdu.

Visage-Connemara

La beauté troublante du film réside dans cela: la captation vibratoire de ce je ne sais quoi qui passe et n’est plus là quoiqu’on fasse, la contemplation impuissante et languide du désenchantement qui avance à bas bruit. Le visage de Mélanie Thierry cristallise le paysage du film, sa tonalité ses lacs sa terre palpitante et brûlée. Il manquera quelque chose qui n’a jamais eu lieu ni dans la jeunesse ni dans le mitan de la vie. Voilà ce que dit le visage-Connemara de l’actrice.

Alors naturellement il y a quelques longueurs, et parfois quelques facilités dans le montage-collage de scènes, notamment sur la scène de mariage d’un ami de Christophe où Hélène assiste en témoin désabusée à l’effondrement de ces rêves, à l’écroulement de tous ces âges révolus et à la défaite des idéaux et des fantasmes. Christophe est resté à Epinal. Christophe est sans ambition. Hélène est partie. Hélène a eu de l’ambition. Et pourtant ils sont au même point: celui où le charme des souvenirs n’agit plus. Celui où la vie est démaquillée, dégrisée et où les rêves se transforment en pertes.

Connemara est un film doux et triste, un film de manques et de blessures, épris de nostalgie et de souffles à la caméra émotive et sensorielle dans la lignée palpable des eurythmies d’un Terence Malick.

Bande-annonce : Connemara

Fiche technique : Connemara

Réalisation : Alex Lutz
Scénario : Alex Lutz, Hadrien Bichet, Amélia Guyader (Adapté du roman de Nicolas Mathieu)
Image : Éponine Momenceau
Montage : Margot Meynier
Musique : Vincent Blanchard
Décors : Aurélien Maillé
Costumes : Amandine Cros
Production : Incognita Films, SuperMouche Production, StudioCanal, Grands Ducs Films, Wrong Men Productions
Distribution : StudioCanal
Durée : 1h52
Sortie française : 10 septembre 2025
Genre : Drame sentimental
Tournage : Vosges et Paris
Format : Couleur – 1.85 – 5.1

Distribution principale

  • Mélanie Thierry (Hélène)
  • Bastien Bouillon (Christophe Marchal)
  • Jacques Gamblin (Gérard)
  • Clémentine Célarié (mère d’Hélène)
  • Bruno Sanches (Marco)

Le film a été présenté en sélection officielle à Cannes 2025 (section « Cannes Première »)

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