« Scarface » et Tony Montana effeuillés aux éditions LettMotif

En revenant sur Scarface et en se penchant plus spécifiquement sur Tony Montana, David Da Silva creuse la matière brute d’un mythe moderne et en extrait une lecture politique, esthétique, existentielle. L’ouvrage, jamais compassé, replace le film de Brian De Palma au cœur de son époque : les années 1980, l’Amérique reaganienne, le triomphe du néolibéralisme et la marchandisation des rêves.

Scarface, c’est avant quatre personnes : le producteur Martin Bregman, le réalisateur Brian De Palma, le scénariste Oliver Stone (lui-même consommateur de cocaïne avoué) et, surtout, Al Pacino et son incarnation volcanique. Mais dans le récit comme sur le plateau, c’est bien le comédien italo-américain qui dicte sa loi. Il décide du nombre de prises à effectuer, contribue au dépassement du budget initial et entend bien mener le film là où il souhaite. On peut observer une réelle fusion entre acteur et personnage. Tony Montana et Al Pacino sont deux outsiders acharnés, mus par la rage de conquérir un monde qui leur résiste.

David Da Silva convoque l’ombre tutélaire d’Howard Hawks et du premier Scarface (1932). Il rappelle aussi que Montana est l’héritier direct d’Al Capone, mais aussi un cousin de Rocky Balboa : même ascension brutale, même volonté de forcer un système qui les rejette. La cicatrice, les postures outrancières, le costume trois-pièces clinquant font de Tony un héros construit de l’extérieur, presque bidimensionnel. Mais l’identification fonctionne néanmoins à plein régime : très tôt, l’exilé cubain apparaît en position de vulnérabilité, en victime dont le spectateur épouse le point de vue.

Tony Montana est devenu au cours des décennies la figure tutélaire des banlieues, du gangsta rap, de Snoop Dogg à GTA : un anti-héros populaire qui épouse parfaitement le monomythe de Campbell. Mythe christique aussi, dans la séquence finale où il meurt criblé de balles, les bras en croix, comme une icône sacrificielle. L’étude de David Da Silva nous permet de comprendre comment on en est arrivé là, la manière dont un marginal a su exploiter le marché de la drogue international pour faire son trou, parfois de manière un peu trop criarde, en Amérique.

Tony Montana est avant tout le produit d’une époque : celle où la cocaïne circule comme symbole même de la mondialisation, où la réussite se mesure en Cadillac tapageuse, en manoir ostentatoire, en épouse WASP trophée. Seulement voilà : l’homme n’a pas les codes, ni les manières. La tragédie est là. Il conquiert le monde, mais en reste irrémédiablement exclu. L’essai en expose parfaitement les tenants et aboutissants. 

Et David Da Silva ne s’arrête pas à l’icône des années 1980. Il déplie les ramifications : le parallèle avec Le Parrain, matrice de tous les films de gangsters ; la relecture de L’Impasse, fausse suite où De Palma et Pacino revisitent le même mythe en le vidant de sa flamboyance pour n’en garder que l’amertume. Et il ajoute à son enquête des voix aujourd’hui précieuses : interviews inédites de producteurs et membres de l’équipe, qui redonnent chair à une légende souvent fantasmée.

La force de ce livre est de relier le destin de Tony Montana au monde contemporain. Car derrière le fameux « The world is yours » qui s’allume sur Miami, c’est notre horizon globalisé, financiarisé, sans issue, qui se dessine. Fidel Castro a vidé ses prisons en Floride. Un criminel mégalomane s’empare de la drogue de la performance pour vivre son rêve américain. L’épopée d’une civilisation obsédée par la réussite et condamnée par ses propres excès.

Scarface, le destin tragique de Tony Montana dans un monde néolibéral, David Da Silva
LettMotif, août 2025, 240 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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