Eva en août de Jonas Trueba est une petite pépite. Poétique et terriblement rafraîchissant, ce portrait de femme est l’un des plus beaux regards que nous offriront les salles de cinéma lors de cet été 2020.
Durant une discussion matinale, Eva raconte à une amie qu’elle n’avait pas vue depuis longtemps, qu’elle passe sa journée à se laisser porter par les évènements. C’est un peu la définition même du film, Eva en août : voir une jeune femme espagnole de 33 ans, profiter de la première quinzaine d’août à Madrid, en se laissant guider par les rencontres impromptues et les discussions en terrasse. Un vent d’air frais aussi intrépide que pudique, qui dessine avec un grand talent le regard sur elle-même d’une jeune femme en construction. Nous n’avons pas trop d’éléments sur Eva ni sur ce qu’elle fait dans la vie, ni sur son passé sentimental. Cela semble voulu, sachant qu’Eva ne semble pas forcément à l’aise pour parler d’elle, en plein doute sur ses ambitions et sa destination.
De jour en jour, dans un Madrid aussi intimiste et fiévreux, elle rencontre un ancien ami dans un musée, un ex devant la billetterie d’un cinéma, des jeunes femmes dans une salle de cinéma, des hommes au cours d’une soirée alcoolisée, un homme isolé sur un viaduc ou même une amie artiste de rue dans son propre bâtiment. Avec un naturel qui ressemble à celui de Rohmer voire même à celui de Kechiche pour certaines séquences de solitude introspective, Jonas Trueba nous immisce dans ce qui ressemble à une plongée des plus délicates dans la vie d’Eva et les premières lueurs estivales. Mais alors qu’Eva fait partie quasiment intégrante de tous les plans du film, il est donc difficile de ne pas s’attacher à cette femme qui s’interroge notamment sur la définition même d’être « une réelle personne ».
La comparaison pourrait paraître un peu bancale, mais Eva en août, fait parfois penser à Oslo 31 août de Joachim Trier : non pas dans le coté mortifère et suicidaire de la chose, mais plus dans cette captation de sentiments, cette volonté de s’affranchir durant une période propice à redevenir soi-même, et dans cette émotion qui caractérise une nouvelle trentenaire qui se demande si le train du bonheur et de la chance vont pouvoir repasser toquer à sa porte.
Ce qui dans le cas d’Eva en août, donne naissance à des moments doux et tendres lorsqu’on écoute des jeunes femmes bavarder sur la grossesse et les « chakras » féminins, ou plus mélancoliques sur le fait de se sentir libre lorsqu’on n’a jamais pu quitter le nid familial et la ville de son enfance. Pour Jonas Trueba, comme il l’indique en début de film, lors d’un dialogue entre Eva et l’ami qui lui délègue l’appartement, l’objectif de l’œuvre n’est pas tant de faire un compte rendu social et sociétal de l’Espagne, mais plus de s’accaparer les us et coutumes de la comédie et du portrait pour apercevoir de près les notions de féminité et de ce qu’est être une femme de nos jours.
Le spectateur suit avec un plaisir non dissimulé plus ou moins le même parcours que l’héroïne en question : déambuler dans les ruelles pleines de charme d’un Madrid estival et découvrir un panel de personnes aux aléas bien distincts, pour s’appréhender soi-même d’une nouvelle manière. Au gré de ses rencontres, le film ne tombe pourtant jamais dans la philosophie de comptoir ou dans la thérapie moribonde, mais au contraire, est d’une fraîcheur et d’un réalisme qui font tout l’envoûtement d’Eva en août. Toujours juste dans son regard, même visuel, toujours délicat dans sa manière de concevoir les contradictions de son personnage, toujours fin dans sa facilité à faire nouer ces nombreuses nouvelles relations, et toujours fugace pour nous happer dans ces nuits madrilènes, Eva en août est un immense coup de cœur.
Eva an août – Bande Annonce
Synopsis : Eva, 33 ans, décide de rester à Madrid pour le mois d’août, tandis que ses amis sont partis en vacances. Les jours s’écoulent dans une torpeur madrilène festive et joyeuse et sont autant d’opportunités de rencontres pour la jeune femme.
Eva en août – Fiche technique
Réalisateur : Jonas Trueba
Scénario : Jonas Trueba, Itsaso Arana
Casting: Itsaso Arana, Vito Sanz, Isabelle Stoffel…
Sociétés de distribution : Arizona Distribution
Durée : 2h09
Genre: Drame/Comédie
Date de ressortie : 5 août 2020
Quelques années après La Cible Humaine, film qui, déjà, s’élevait contre un des mythes de l’Ouest (celui du héros qui tire plus vite que tout le monde, et qui devenait alors personnage dramatique), Henry King retrouve Gregory Peck pour Bravados, un autre western qui va détourner de façon dramatique les codes du genre.
Dès le début, l’ambiance n’est pas joyeuse. Gregory Peck joue ici le cavalier solitaire et mystérieux arrivant dans une petite ville perdue, Rio Arriba. Son nom ? On l’ignore. Le motif de sa venue ? On mettra un certain temps à le découvrir. En attendant, on se retrouve face à un personnage taciturne, au regard sombre, qui n’inspire pas vraiment confiance.
D’autant plus que le petit village est placé en état de sécurité renforcée. Aucune arme n’est permise, aucun étranger n’est toléré, et si le mystérieux cavalier est parvenu jusque là, c’est uniquement au prix d’une méprise : on l’a pris pour un certain Mr. Simms, bourreau d’une ville voisine, attendu pour mener une exécution.
Car, on le comprend progressivement, tout va se nouer autour d’une mise à mort. Quatre bandits ont essayé de dévaliser la banque de Rio Arriba, ils en ont tué un des guichetiers avant de se faire prendre, juger et condamner à la pendaison. Et, dans une scène impressionnante, l’inconnu va les voir en prison et les dévisage un par un… La première partie du film va donc surtout se jouer dans l’attente, ce qui va permettre à Henry King de faire une petite chronique villageoise parfois légère. Le cinéaste prendra le temps de présenter un par un les personnages qui vont avoir un rôle dans l’action : le shérif, le prêtre et ce couple d’amoureux qui prépare son mariage. Nous allons aussi en apprendre plus sur l’inconnu, qui va livrer des informations au compte-gouttes. Il s’appelle Jim Douglass et il a traqué dans tout l’Etat, pendant les six derniers mois, les quatre bandits qui ont tué sa femme. Même s’il ne les a jamais vus, il est désormais convaincu de les avoir trouvés dans ces quatre malfrats qui attendent leur exécution. L’une des intelligences du film est aussi d’humaniser ces bandits, en particulier celui incarné par un Lee Van Cleef encore jeune mais qui avait déjà de l’expérience, surtout dans le western. Il interprète ici un des quatre malfrats et en fait un personnage équivoque, parfois inquiétant, mais parfois aussi émouvant. Il est celui qui montre le plus ouvertement sa peur de la mort prochaine, en fixant l’échafaud en train de se construire, mais aussi la honte de ce qu’il est devenu en refusant de revoir sa mère.
Le rythme du film Bravados va s’accélérer d’un coup avec l’évasion des quatre condamnés, qui prennent une jeune femme en otage. Une traque s’organise, et Jim Douglass en prend la tête. Nous sommes alors en plein western qui semble classique a priori, alternant scènes de chevauchée, dialogues qui servent à épaissir les personnages, et fusillades. Mais Bravados, derrière son apparence de western traditionnel qui déroule son histoire de vengeance, a bien des surprises à nous offrir (que nous essayerons de ne pas dévoiler ici). Film d’action à la forte tension dramatique, l’œuvre d’Henry King est aussi une mise en cause de ces traques qui confondent justice et vengeance, et où le déferlement inconsidéré de violence, sous couvert de mettre en application une décision de justice, sert en réalité de défouloir aux personnages.
En cela, il faut saluer la performance de Gregory Peck, absolument impeccable dans ce rôle qui est presque un contre-emploi pour lui. La scène où il se retrouve face à Lee Van Cleef retourne presque la situation et fait de Douglass un tueur impitoyable et froid.
Finalement, ce qui se dessine au fil du film Bravados, c’est le portrait d’une Amérique qui s’est construite dans la violence et qui pense, à tort, que la violence peut tout résoudre. La réalisation d’Henry King est solide, la tension dramatique ne cesse d’augmenter et la force du film provient de sa capacité à être là où on ne l’attend pas forcément. Le scénario soigne les personnages, aussi bien les protagonistes que les seconds rôles, tous incarnés par de très bons comédiens. En bref, Bravados est un bon western, dense et passionnant.
C’est globalement une belle édition que nous propose ici Sidonis Calysta. Le DVD nous délivre une série de compléments intéressants, à voir majoritairement après avoir vu le film (car ils n’hésitent pas à dévoiler des morceaux de l’action).
Nous avons d’abord deux présentations du film, l’une par Jean-François Giré, spécialiste du western, et l’autre par l’incontournable Patrick Brion, qui inscrit le film dans l’évolution du western, mais aussi au sein de la collaboration fructueuse entre Henry King et Gregory Peck.
Puis, Joe Dante nous parle brièvement de Bravados, vantant le travail du chef opérateur, surtout pour les scènes de nuit. L’interview de Joan Collins ressemble en fait à une captation d’une intervention de l’actrice à une réunion de fans de westerns ; ce complément est sympathique mais plus anecdotique ; nous y apprenons principalement comment le tournage du film a permis à l’actrice de vaincre son appréhension des chevaux.
Enfin, quelques images d’archives nous montrent l’ambiance au moment de la première américaine des Bravados, le tout étant complété par un diaporama.
Caractéristiques :
Durée : 98 minutes
Langue : français, anglais
Sous-titres français
Son 2.0 ou 5.0
Format 2:35
Compléments de programmes :
Présentation du film par Jean-François Giré (15 minutes) Présentation du film par Patrick Brion (10 minutes) Joe Dante parle du film (2 minutes) Interview de Joan Collins (4 minutes) Première US (1 minute) Diaporama bande annonce originale
Sur la petite île de Hegura, dans la mer du Japon, au cours des années 60 les habitants vivent encore d’une pêche traditionnelle assez particulière, pratiquée par des femmes qu’on désigne par le terme d’amas. Eté 1962, une jeune femme arrive sur cette île pour devenir ama. Qui est-elle et qu’est-ce qui la motive ?
La jeune Nagisa arrive chez sa tante Isoé qui l’attend et lui présente Goro, son mari, son tomaé. Ce terme désigne son coéquipier de pêche. Isoé plonge avec une corde nouée à la taille. Resté sur leur embarcation, son tomaé tient l’autre extrémité de la corde, pour pouvoir la tirer dès que, par une secousse, elle lui fait savoir qu’il doit la remonter. C’est la technique funado que Nagisa finira par apprendre. Mais elle va commencer par une autre technique, plus facile et nommée kachido, qu’Isoé va demander à son amie Yuko de lui enseigner. La technique funado se pratique avec un seau qui sert de bouée, la plongeuse travaillant en indépendante (ce qui limite forcément son autonomie, son rayon d’action).
Un long apprentissage
La particularité de la pêche pratiquée par Isoé et ses amies, c’est de plonger torse nu, pour faire corps avec la mer, mieux la sentir. Car le but est de trouver des ormeaux, mollusques marins à coquille unique assez prisés, semble-t-il. Venant de Tokyo, Nagisa est surprise par l’ambiance qu’elle trouve à Hegura. Plonger torse nu n’est pas naturel pour elle, mais elle s’y fera. Elle est également surprise par le fort caractère de sa tante qui n’a pas sa langue dans sa poche. Et puis, elle va découvrir la façon de vivre, les pratiques et coutumes de cette île peu fréquentée. Un gros îlot rocheux où tout le monde vit en vase clos. Il faudra un certain temps à Nagisa pour se faire admettre comme partie intégrante de cette communauté qui a tendance à lui faire payer le comportement de sa mère qui reste en travers de la gorge de nombreux habitants de Hegura.
Le Japon des années 60
Voilà une BD qui réussit tranquillement le pari de nous emmener dans un univers et une époque inattendus. Le scénariste Franck Manguin a fait un séjour de plusieurs années au Japon (conclu par un mémoire sur l’art traditionnel d’Okinawa) et cela se sent. Il s’arrange pour trousser une histoire de famille et d’initiation dans un univers assez méconnu, en apportant quelques informations plus pointues par quelques notes de bas de pages. On découvre avec Nagisa tout ce qui fait ce travail de pêche bien particulier. Cela va bien au-delà de la technique, car la BD permet de faire sentir une ambiance, mais aussi les caractères des différents personnages. Nagisa montre qu’elle veut s’intégrer, mais pas à n’importe quel prix. Et puis, l’irruption d’un jeune ornithologue venu de Tokyo pourrait changer la donne. Nagisa surmonte vite son effroi initial pour chercher à savoir par son intermédiaire, ce que devient Tokyo, une ville bouleversée par les chantiers de modernisation indispensables avant la tenue des Jeux Olympiques d’été de 1964. Les origines tokyoïtes de Nagisa ne sautent pas aux yeux du jeune homme. Comme quoi, en quelques années, Nagisa aura pris de nouvelles habitudes. Car plonger quotidiennement et régulièrement à plusieurs mètres de profondeur laisse des traces sur son corps. Ce qui n’empêche pas Nagisa de conserver une trace indélébile de son passé qu’elle finira par révéler à sa tante.
Aspect esthétique
Le dessin de Cécile Becq (pour sa première BD) est d’une remarquable complémentarité avec celui du scénariste. Elle parvient à retranscrire l’ambiance générale, la dureté du travail et les particularités des physiques et caractères des personnages, tout en faisant ressortir quand c’est nécessaire tous les aspects du folklore local et les péripéties du scénario. Le choix des couleurs (noir, blanc et bleu) apporte un aspect rétro parfaitement adapté et le dessin (soigné, précis) procure de très agréables sensations sans chercher à en mettre plein la vue, ce qui correspond bien à cette histoire tout en nuances, où la sensibilité féminine domine, malgré les difficiles conditions d’existence. L’aspect esthétique ressort et la dessinatrice varie avec intelligence les tailles de ses vignettes, leur organisation dans chaque planche ainsi que les angles de vues selon les situations. Sa technique qui mélange travail numérique et illustrations à la gouache et à l’acrylique met en valeur les attitudes et les expressions des visages, y compris lors des moments de tension. Les couleurs contribuent au charme de l’ensemble. Cécile Becq réussit à laisser deviner une réelle influence artistique japonaise, tout en gardant une manière de faire personnelle.
Une belle découverte
Petit regret cependant, le scénario pourrait être un peu plus fouillé, puisqu’on doit deviner pourquoi ce sont des femmes qui plongent alors que ce sont des hommes qui restent dans l’embarcation. D’autre part, on ne sait pas trop ce que devient une ama quand elle doit arrêter ce travail. J’ajouterai qu’on sent à certaines expressions de langage notamment, que cet album est conçu par des personnes du XXIe siècle, même si cette vision du Japon par des Français ne gêne pas spécialement. Ces restrictions mises à part, voilà un album qui, sans atteindre des sommets, fait plaisir à voir. Une belle histoire bien mise en valeur par un dessin tout en délicatesse. Discret mais réel, le travail éditorial va de l’illustration de couverture à la fois superbe et parfaitement représentative de l’album, à l’idéogramme qui brille discrètement (un aperçu de tout ce qu’il implique figure dans l’album), en passant par la qualité du papier utilisé, qui contribue au beau rendu.
Ama, Le souffle des femmes, Franck Manguin et Cecile Becq
James Tynion IV, Freddie E. Williams II et Kevin Eastman, l’un des deux créateurs des Tortues Ninja, s’associent le temps d’un comic book trépidant intitulé Fusion. Au programme de cette nouvelle édition Urban Comics : une superposition de deux univers faisant du Chevalier noir le frère des tortues mutantes et de Krang, manipulant le multivers, leur ennemi commun.
Imaginez un multivers redéfinissant chaque personnage. Batman n’a plus été élevé par son majordome Alfred, mais aux côtés des Tortues Ninja sous l’égide de maître Splinter. Casey Jones n’est plus ce justicier réglant ses comptes à coups de club de golf, mais un policier intègre œuvrant aux côtés du commissaire Jim Gordon. Shredder et le clan Foot sont supplantés par le Joker et le clan Rictus. Un Raphaël venu d’une dimension parallèle, dessiné en noir et blanc selon les modalités graphiques des années 1980, intervient pour prévenir tout ce beau monde de la mainmise de Krang sur leur univers, sorte de jonction entre deux mondes dissemblables, le Gotham de Batman et le New York des Tortues Ninja.
Là est le nœud de cette arche. Lorsqu’ils rencontrent ce Raphaël venu d’un autre monde, Batman et ses frères Tortues prennent conscience du caractère factice de l’univers dans lequel ils évoluent. Leur passé apparaît alors artificiel, rempli de zones d’ombre, comme orphelin d’une réalité qu’on aurait longtemps cherché à leur cacher. Le scénariste James Tynion IV effectue un travail de caractérisation très intéressant : en marge de batailles mémorables, joliment mises en images par Freddie E. Williams II et Kevin Eastman, il dresse le portrait de super-héros diminués. Donatello n’est plus ce génie ayant réponse à tout. Shredder se voit privé de son souffle épique et de son armée. Et surtout, Batman se questionne sur le sens de la famille, sur sa solitude et sur ses racines. Il constitue, de loin, celui sur qui se portent les plus grands enjeux psychologiques et dramatiques de Fusion.
Choral et rythmé, ce crossover est une curiosité qui saura satisfaire les aficionados des deux séries. La transposition de Batman chez les Tortues Ninja se fait sans réel accroc, en suivant un canevas scénaristique plutôt classique, dans des planches souvent chargées et rendues d’autant plus sombres que les couleurs apparaissent désaturées. Au rang des bonnes idées, on notera naturellement l’incorporation d’un Raphaël piqué de nostalgie (en noir et blanc, dessiné à l’ancienne par Kevin Eastman), le relooking des Tortues en fonction de l’univers Batman (Red Hood, Tim Drake, etc.) et la métamorphose du Joker en un guerrier malfaisant ô combien bédégénique. Rafraîchissant.
Batman et les Tortues Ninja : « Fusion », James Tynion IV, Freddie E. Williams II et Kevin Eastman Urban Comics, juin 2020, 176 pages
Dans cet « anti-western » insolite et jouissif, Robert Altman, décédé il y a près de quinze ans, prend un malin plaisir à détourner tous les codes du genre, pour un résultat unique en son genre. Le film confirma de manière éclatante l’esprit contestataire de ce grand metteur en scène qui, à l’image de son protagoniste, n’hésita pas à risquer une renommée fraîchement acquise à cette époque.
Basé sur le roman McCabe (La Belle Main, en français) d’Edmund Naughton, publié en 1959, John McCabe (McCabe & Mrs. Miller dans sa version originale) suit les drôles d’aventures de John McCabe (Warren Beatty), qui apparaît mystérieusement dans un hameau crasseux érigé autour d’une mine de zinc, située sur la « frontière » de l’Ouest américain (au vu des conditions climatiques, on penche pour le Wyoming ou le Montana, même si le tournage eut lieu au Canada), à l’aube du siècle dernier. On ne saura rien de sa vie antérieure, si ce n’est qu’il s’agit d’un parieur et qu’il traîne une vague réputation de manieur de colt. Il s’érige rapidement en notable par son sens remarquable des affaires, qui le verra ériger rapidement tripots et salles de jeu. Lorsqu’échoue dans la cité, de manière tout aussi inexpliquée, la prostituée Constance Miller (Julie Christie) propose à McCabe de s’associer à lui afin de faire monter en gamme ses bordels…
Avant tout, il est intéressant de noter que ce film n’aurait sans doute jamais vu le jour (ou alors pas dans sa forme actuelle) sans le succès de M*A*S*H (1970). Robert Altman a en effet toujours été un franc-tireur aimant subvertir les règles de genre. Son penchant naturel pour les projets risqués explique en partie qu’à la fin des années ’60, le cinéaste est pratiquement un inconnu du septième art, après une première partie conséquente au service du petit écran. C’est alors que l’homme se lance dans l’aventure M*A*S*H , un projet ô combien risqué, refusé par d’autres réalisateurs, et un tournage tumultueux, mais qui permettent à Altman d’engranger son premier vrai succès, tant commercial (film le plus lucratif de sa carrière) que critique (Palme d’Or et cinq nominations aux Oscars). C’est la renommée que valut M*A*S*H à son metteur en scène qui permit à celui-ci de convaincre la Warner de produire son projet suivant, John McCabe, une autre fiction pour le moins non-conventionnelle. C’est également après avoir visionné M*A*S*H que Warren Beatty accepta de signer pour ce film, alors qu’Elliott Gould, le premier choix d’Altman, avait refusé le rôle.
Si on attribue parfois au film l’étiquette pompeuse de « western révisionniste », on préférera le terme utilisé par Altman lui-même d’« anti-western ». Il s’inscrit dans la longue liste de films qui s’appliquent à détourner ou transgresser la vision manichéenne du western classique, avec ses pistoleros sans pitié et ses redresseurs de torts sans reproche. S’il n’est en rien unique dans son approche, John McCabe fait néanmoins partie de ceux qui la poussent le plus loin.
Tout d’abord, le script signé par Altman et Brian McKay ne comprend ni « bons » ni « méchants ». Le personnage de John McCabe est un programme à lui tout seul. La longue première partie du film est trompeuse et nécessite une mise en perspective : si McCabe connaît ses premiers succès et s’élève dans la société, c’est avant tout parce que ladite société est minuscule et composée de miséreux et de simples d’esprit. En somme, l’ascension de McCabe s’explique surtout par le simple fait que les autres sont encore moins éduqués et raffinés que lui ! Notre « héros », qui passe son temps à marmonner tout seul, est en réalité un type roublard et un peu pathétique, qui ne doit sa position enviable qu’à une fausse réputation et à son talent naturel pour exploiter les besoins les plus primaires d’un ramassis de culs-terreux sympathiques pour lesquels seuls l’alcool, le jeu et les filles leur font tolérer une vie de labeur dans un trou perdu au climat infâme. Et encore le talent d’homme d’affaires de McCabe est-il relativisé par l’arrivée de « l’anti-héroïne » Constance Miller, une mère maquerelle autoritaire qui bouscule ses conceptions en lui montrant comment on gère un bordel de manière « professionnelle ». Là encore, l’appréciation du personnage passe par celui du contexte : en comparaison du trio de laiderons rachetés par McCabe pour 200$ à un proxénète dans un patelin voisin et « officiant » dans des tentes insalubres installées dehors, la politique de Mrs. Miller paraît forcément à la fois plus maîtrisée, hygiénique et humaine ! Ce qui ne l’empêche pas d’avoir pour seules ambitions le profit et le confort personnels. De même, les antagonistes, une grande compagnie minière qui souhaite racheter les actifs de McCabe, ne sont identifiés que dans la seconde moitié du film. Las de jouer aux enchères, ils finiront par envoyer un trio de tueurs dont un seul est un professionnel redouté. Le spectateur apprendra à peine à les connaître avant la conclusion du film.
On l’aura compris, John McCabe déploie une vision très peu héroïque du rêve américain et de la vie sur la « frontière ». Aux valeureux pionniers affrontant la nature sauvage et les Indiens en maniant le pistolet et la pioche avec une égale dextérité, Altman oppose des « n’a-qu’une-dent » incultes subissant une nature triste et jamais glorifiée, qui n’ont d’autre ennemi qu’eux-mêmes et qui acceptent la domination d’un homme dont le seul fait d’armes est réalisé dans la dernière scène. Les éléments archétypaux du western sont systématiquement détournés ou moqués, avec un plaisir jubilatoire. Ainsi, l’arrivée d’un héros mystérieux et solitaire, affublé d’une peau de bête qui le fait doubler de volume, renvoie forcément à d’innombrables classiques du genre, mais cette image est rapidement désamorcée lorsque le spectateur découvre la vraie nature de McCabe. L’idée de la loi du plus juste canalisant la nature sauvage de l’Homme en prend aussi pour son grade : il faut voir la scène amusante de l’avocat idéaliste qui, inspiré par un idéal de justice qui fera long feu, veut porter l’affaire de notre faux héros contre la compagnie minière devant les tribunaux. Enfin et surtout, les sacro-saints duels indissociables du western se limitent ici à trois moments : une brève bagarre triviale qui se termine par la blessure involontaire (et fatale) d’un des villageois avinés, un assassinat ignoble par un gamin (!) souhaitant impressionner ses criminels de compères, et la scène finale, à la fois magistrale et programmatique dans le refus malicieux d’Altman d’appliquer les codes du western. Non seulement McCabe se débarrasse de ses trois assassins par couardise (en leur tirant dans le dos) et tromperie (en feignant d’être mort), mais en outre… personne n’en est le témoin, le village entier s’affairant à éteindre l’incendie de l’église ! Tout cela dans une neige épaisse qui rend les mouvements pénibles, voire ridicules. Bref, Altman assume ses choix jusqu’au bout, quitte à choquer l’amateur de western, avec cet épilogue qui se situe bien loin du classique « standoff ».
On pourrait ne ressentir aucune empathie pour ces personnages vulgaires qui ne poursuivent aucun but moral ni ne cherchent à s’élever vers un idéal quelconque, qui ne vivent qu’au présent, s’abandonnant au vice dans un hédonisme creux mais toujours léger. Les individus meurent sans laisser de trace et sans que leur mort ne remette quoi que ce soit en cause (les prostituées chantant faux lors d’un enterrement annihilent le tragique de la scène). Le principe vaut pour McCabe, qui disparaîtra sans qu’on ait eu l’impression de le connaître et sans qu’on sache si sa mort nous touche. Sa fin n’est en rien rédemptrice, quoiqu’elle lui vaudra peut-être une réputation post mortem enfin méritée. Moralement, personne n’est à sauver, pas même Mrs. Miller dont l’addiction à l’opium l’empêchera d’accompagner McCabe, pour lequel elle nourrit sans doute des sentiments, dans ses derniers instants. Mais Robert Altman évite soigneusement le piège du cynisme. Il a beau filmer des choses peu glorieuses (une cité minière dans la neige et la gadoue, de pauvres hères venus y tenter de gagner de quoi vivre, des prostituées à trois sous dont le physique ingrat ne repousse visiblement pas des types qui n’ont plus vu de femme depuis des lustres et qui, de toute manière, n’ont pas d’autre endroit où dépenser leur maigre salaire que dans le jeu, l’alcool ou les filles – activités que McCabe, en bon businessman, a combinés en un seul et même endroit), jamais il ne cède au misérabilisme ou à la veulerie. Le film est indissociable de la musique de Leonard Cohen qui le scande (encore un choix pour le moins original !) : un rythme lent, un ton léger, une ambiance de conte paillard intimiste et chaleureux. Tant le film que les chansons racontent l’absurdité de la vie, celle de pauvres types oubliés du monde entier. On vit, on trime, on s’amuse, on meurt, sans se départir d’une légèreté jamais ironique, toujours bienveillante.
Si le talent et la personnalité de Robert Altman font de John McCabe un grand film, il serait injuste de ne pas souligner les prestations extraordinaires de ses deux personnages principaux. Acteur merveilleux, Warren Beatty est absolument parfait dans son rôle de héros pathétique. Il rend son personnage tour à tour sympathique, minable et grotesque, compensant avec bonheur son physique séduisant par une absence de raffinement et de caractère. Il joue ici aux côtés de sa compagne de l’époque, la Britannique Julie Christie, elle aussi enlaidie pour le rôle, qui campe une succulente prostituée fort en gueule, à l’accent cockney à couper au couteau. Sa performance lui permettra de décrocher une nomination aux Oscars. Au travers de la relation entre ces deux personnages, Altman invalide la domination masculine habituelle dans les westerns. En effet, l’arrivée de Constance Miller fait rapidement tomber le masque de McCabe, qui n’a rien à opposer à cette femme dominante qui lui est intellectuellement supérieure. Son maigre ascendant mâle succombe lorsqu’il tombe amoureux et finit par pleurer, troublé par des sentiments qu’il est incapable d’exprimer. Finalement, il ne vaut pas mieux que le pauvre villageois dont l’épouse achetée sur catalogue (Shelley Duvall) finira par rejoindre le bordel de Mrs. Miller après que son mari soit mort dans une rixe d’ivrognes. Constance Miller continuera ainsi à « recevoir des clients » personnellement, sans que McCabe ne trouve les mots pour y mettre un terme alors qu’il nourrit des sentiments pour elle. Dans un sursaut d’orgueil viril, il méprisera les représentants de la compagnie minière venus négocier avec lui. Aveuglé par sa position enviable dans le village, il ne réalise pas qu’en jouant ainsi aux roitelets de bas étage, il se lance dans un jeu dangereux qu’il est incapable d’assumer. Quand la grenouille veut se faire aussi grosse que le bœuf…
Près d’un demi-siècle après sa sortie en salles, John McCabe n’a rien perdu de son éclat insolite. Même s’il peut s’avérer déroutant, voire frustrant pour les amateurs de western, genre dont il adopte les codes pour mieux les détourner, le film demeure brillant et mérite assurément d’être (re)découvert !
Synopsis : En 1902, le parieur John McCabe arrive dans la cité minière reculée de Presbyterian Church, dans l’Ouest américain. Occupant rapidement une position de notable par la création de tripots et de salles de jeu, il prend pour associée une autre nouvelle venue, la prostituée Constance Miller. Alors que naissent des sentiments entre eux, une puissante compagnie minière propose à McCabe de lui racheter tous ses établissements…
John McCabe : Bande-Annonce
John McCabe : Fiche Technique
Réalisateur : Robert Altman
Scénario : Robert Altman, Brian McKay
Interprétation : Warren Beatty (John McCabe), Julie Christie (Constance Miller), Rene Auberjonois (Sheehan), Shelley Duvall (Ida Coyle), Keith Carradine (cowboy)
Photographie : Vilmos Zsigmond
Montage : Louis Lombardo
Son : John W. Gusselle, William Thompson
Producteurs : Mitchell Brower, David Foster
Maisons de production : Warner Bros., David Foster Productions
Récompenses : Nomination à l’Oscar de la meilleure actrice (Julie Christie)
Durée : 120 min.
Genre : Western, Drame
Date de sortie : 8 juillet 1971
Etats-Unis – 1971
Produit par Carlo Ponti, Hier, aujourd’hui et demain (Ieri, oggi, domani), réalisé en 1963 par Vittorio De Sica met en scène un couple mythique d’acteurs italiens : Sophia Loren et Marcello Mastroianni.
La particularité de ce film est d’être coupé en trois histoires indépendantes se déroulant respectivement à Naples, Milan et Rome, mais toujours centrées autour d’un homme et d’une femme, incarnés par les deux comédiens qui jouent donc chacun trois rôles en un seul film.
Trois segments : trois fois plus de plaisir
Hier, aujourd’hui et demain, par sa construction est déjà un film mémorable. L’on s’en souvient d’autant plus qu’on compare les histoires, qu’on s’époustoufle de ces acteurs caméléons qui sont aussi crédibles en riches qu’en pauvres, en superficiels qu’en intelligents, et cela saute bien aux yeux quand le miracle a lieu dans le même film.
Formellement, le long-métrage est très intéressant, et dans ce qu’elles racontent, les histoires, toutes différentes, interpellent aussi : elles ont toujours quelque chose de savoureux, franchement dit ou suggéré. Chacune a aussi son propre rythme musical, qui donne le ton – la bande-son est composée par Armando Trovajoli.
Epaulé par de grands scénaristes italiens, Vittorio De Sica montre dans un seul film trois visages de son pays, l’Italie : pauvreté et popularité napolitaine, richesse et superficialité milanaise, foi et péché dignes de Rome.
Naples, quartier pauvre de Forcella en 1954. Le scénariste Eduardo De Filippo s’inspire de l’histoire vraie de Concetta Muccardi pour nous conter les péripéties d’Adelina, vendeuse de cigarettes de contrebande, mariée à Carmine, chômeur, vivant tous les deux dans une extrême pauvreté avec leur enfant. Ne pouvant payer ses amendes, Adelina va tomber enceinte pour éviter la prison. Et lorsque l’enfant grandit et que la menace revient pointer le bout de son nez, elle va tomber enceinte à nouveau et ainsi de suite, jusqu’à avoir sept enfants en huit ans !
Pour débuter ce film, l’épisode d’Adelina est parfait : insolite, dynamique, le spectateur suit les yeux écarquillés cette histoire complètement saugrenue qui ne pouvait arriver que dans une ville aussi extravagante que Naples.
La réalisation suit les humeurs des personnages : elle cabotine quand Adelina, enceinte et échappant pour la première fois à la prison, parade dans Naples, son ventre vers l’avant comme un trophée. Elle ralentit quand le schéma se répète bébé après bébé et finalement se fait moins grandiose quand Carmine n’est plus capable d’engendrer le moindre enfant.
Comprendre Naples peut être difficile, mais ce segment est un excellent moyen de découvrir ce que signifie être napolitain, avoir ce rythme de vie très populaire, ce côté théâtral qui perdure encore aujourd’hui dans la cité parthénopéenne. En version originale, le film sera encore plus savoureux puisque l’accent napolitain est dans la bouche des acteurs (Sophia Loren est napolitaine, mais pas Mastroianni, romain, qui prend pourtant très bien l’accent), renforçant leur crédibilité – quelques mots du dialecte se sont même insinués dans le script pour le plus grand bonheur de nos oreilles. Un an plus tard, Vittorio De Sica récidivera d’ailleurs avec Mariage à l’italienne (Matrimonio all’italianna) qui aurait pu s’appeler Mariage à la napolitaine.
Dans l’élégante ville de Milan, Anna est une bourgeoise qui s’ennuie dans sa condition de femme riche. Elle entretient une liaison avec Renzo, homme issu d’un milieu plus modeste, dont elle dit qu’il est le seul à la comprendre. L’emmenant dans sa belle voiture, elle disserte sur sa vie, lui expliquant à quel point elle est différente des cercles superficiels qu’elle fréquente… jusqu’à ce que Renzo emboutisse la voiture dont elle n’avait que faire ! Anna change alors du tout au tout et montre sa propre vanité. L’écrivain Cesare Zavattini s’inspire de la nouvelle Troppa Ricca (Trop riche) d’Alberto Moravia pour ce segment qui nous montre les rues de Milan.
Cette histoire est sans doute la plus faible, raison pour laquelle elle a été placée au milieu, mais la ville de Milan est connue pour avoir moins de caractère que Rome ou Naples, il y a donc une certaine logique. C’est un segment tout en paroles et réflexion, comportant très peu d’actions, mais le spectateur attentif aux propos des personnages comprendra de quoi il en retourne.
Vittorio De Sica nous donne à voir très subtilement la superficialité d’une certaine classe bourgeoise, et l’existence des distinctions entre milieux sociaux, mais aussi le pouvoir détenu par le haut. Combien de fois voit-on Anna sur le point d’esquinter sa voiture ? Freinant à la dernière minute, pare-choc contre pare-choc ou frôlant des bordures ? Mais lorsque l’accident survient, alors que le volant est aux mains de Renzo, c’est le drame, et l’attachement et la loyauté de façade s’envolent aux bras d’un bon parti…
Egalement écrit par Cesare Zavattini, ce segment suit Mara, prostituée de luxe et de standing, qui vit à Rome et passe du bon temps avec un de ses clients attitrés, Augusto, fils à papa riche et un brin benêt. Depuis son balcon donnant sur la Piazza Navona, elle fait la connaissance d’un jeune homme. Petit-fils de la voisine d’à côté, il s’apprête à entrer au séminaire pour y devenir prêtre, mais la rencontre avec Mara (il ignore son métier) le déroute et il ne veut plus y aller. Sa grand-mère supplie Mara de le convaincre de retourner vers la vocation religieuse, et celle-ci accepte, allant jusqu’à faire le voeu de ne plus avoir de relations sexuelles pendant une semaine si Dieu exauce sa prière. Le jeune homme finit par y aller, et Mara doit faire face au désir d’Augusto, son client, qui la supplie et ne comprend pas son voeu.
Aussi surprenante et truculente que le premier segment à Naples, l’histoire de Mara et d’Augusto est sans doute la plus mémorable, tant la complicité des acteurs crève l’écran, en couple insolite prostituée-client qui passent leur temps à s’embêter et se chamailler.
Sophia Loren est sublime, et sa scène de strip-tease est inoubliable, comme son interprétation de cette prostituée déterminée à respecter son voeu religieux, et qui finira par s’entendre avec la grand-mère qui lui reprochait son mode de vie. Mais la palme revient ici à Marcello Mastroianni qui casse son image de séducteur en interprétant cet Augusto ridicule qui pleurniche presque de ne pas pouvoir avoir de relations sexuelles avec Mara, payée avec les deniers de son père riche qui l’appelle depuis Bologne pour le réprimander.
Trois segments pour un résultat mythique
On pourrait dire avec nostalgie que Hier, aujourd’hui et demain est de ces films qu’on ne fait plus. Précurseur du féminisme avant l’heure, on remarque que la danse est à chaque fois menée par la femme, comme en témoignent les titres des épisodes.
Chef d’oeuvre de l’âge d’or du cinéma italien et de l’âge d’or de ses interprètes, l’oeuvre de Vittorio De Sica remporte en 1965 l’Oscar du meilleur film en langue étrangère. Ce long-métrage audacieux reste aujourd’hui dans les annales du cinéma de façon bien méritée, à la fois pour son caractère innovant et unique, pour sa réalisation, son scénario, et bien sûr, pour sa distribution exemplaire avec deux premiers rôles (multipliés par trois) inoubliables.
Hier, aujourd’hui et demain : bande-annonce
Fiche technique :
Réalisateur : Vittorio De Sica
Scénaristes : Eduardo De Filippo, Cesare Zavattini
Musique : Armando Trovajoli
Casting : Sophia Loren, Marcello Mastroianni
Sortie : 1963
Pays : Italie, France
Version originale : Italien
Genre : comédie
Durée : 1heure 58 minutes
Nous vous annoncions récemment une restauration du film Le Corbeau. Cette dernière n’arrive pas seule, puisque Vendredi 13, réunissant à nouveau Boris Karloff et Béla Lugosi, prend également ses aises chez Elephant Films.
Le mélange des genres est évident. Vendredi 13 s’inscrit à mi-chemin entre le film noir de gangsters et le cinéma d’épouvante mettant en scène un scientifique fou. Chaque versant a sa star : Béla Lugosi campe Eric Marnay, un caïd menacé de mort après s’être débarrassé d’un encombrant compagnon de route ; Boris Karloff interprète un chirurgien, le Dr Ernest Sovac, détournant son savoir-faire à des fins personnelles et machiavéliques. Les deux intrigues ont évidemment partie liée. Après un grave accident de voiture, le Professeur George Kingsley et le criminel Red Cannon sont laissés aux bons soins du Dr Ernest Sovac. Ce dernier, comprenant qu’une importante somme d’argent a été dissimulée par Cannon, décide de tenter de greffer son cerveau dans le corps de son ami George Kingsley. Les deux personnalités cohabitent désormais au sein du même homme et le Dr Sovac va s’échiner à manipuler son patient afin de mettre la main sur le magot. Problème : les gangsters avec lesquels frayait Cannon, c’est-à-dire les amis d’Eric Marnay, disparaissent les uns après les autres…
Une première agréable surprise vient de la mise en scène d’Arthur Lubin. Si l’homme n’a pas la réputation d’être un « auteur », force est de constater que son travail sur Vendredi 13 est de bonne facture. Ses mouvements de caméra, sa science du cadre, ses nombreux jeux d’ombres font le sel d’un long métrage hybride, faisant la part belle à un chirurgien sans scrupules et à des caïds réglant leurs comptes à coups de révolver. Le scénario de Curt Siodmak fait circuler l’intrigue d’un carnet de notes à l’écran, mais demeure finalement assez convenu dans les deux dimensions du film : ni la vengeance de Red Cannon ni les expérimentations du Dr Ernest Sovac ne surprendront en effet le spectateur. Cela n’empêche pas Vendredi 13 de faire son œuvre. Un voyage à New York pour raviver la mémoire de George Kingsley/Red Cannon, un meurtre en ombres chinoises, un scientifique devant composer avec les aléas de ses expériences, une femme fatale, une brève poursuite sur les toits de la ville, deux comédiens emblématiques : le film d’Arthur Lubin comporte quelques satisfactions, d’ampleur variable, qui justifient à elles seules que l’on s’y intéresse.
TECHNIQUE & BONUS
L’image est satisfaisante, mais inégale, notamment au regard de la définition. Certaines zones de flou apparaissent çà et là, sans que cela vienne véritablement entraver le confort de vision. Globalement stable, elle n’est toutefois pas dépourvue de poussières ou de rayures. Le son est audible, mais manque quelque peu d’ampleur. Au niveau des bonus, on devra se contenter du minimum, puisqu’à côté des traditionnels crédits et bandes-annonces, on ne retrouvera qu’une intervention de 16 minutes de Nicolas Stanzick. Ce dernier revient sur les deux comédiens-phares (Boris Karloff et Béla Lugosi), sur le côté « yes-man » d’Arthur Lubin, sur le dédoublement du savant fou, etc. Intéressant, mais trop bref.
Caractéristiques du Blu-Ray :
Edité par Elephant Films
Taille du disque : 20,4 Go
Durée : 1h10
13 chapitres
Image : 1.33 16/9
Son : Anglais
Sous-titres : Français
Le cinéma japonais s’étoffe d’un solide élément avec Kôji Fukada. Son Infirmière confirme un talent, et un goût pour des films ambigus, un peu mystérieux, qui laissent le spectateur avec des questions.
Synopsis : Ichiko est infirmière à domicile. Elle travaille au sein d’une famille qui la considère depuis toujours comme un membre à part entière. Mais lorsque la cadette de la famille disparaît, Ichiko se trouve suspectée de complicité d’enlèvement. En retraçant la chaîne des événements, un trouble grandit : est-elle coupable ? Qui est-elle vraiment ?
L’effet papillon
Après un Harmonium très minimaliste, le Japonais Kôji Fukada nous offre une Infirmière tout aussi concis, un peu sec. Toujours en collaboration avec Mariko Tsutsui, qui joue le rôle de l’infirmière Ichiko, il continue son exploration de l’âme humaine, de l’âme japonaise même, où les frémissements les plus anodins peuvent être la source de tremblements extrêmes, dans le cadre d’un effet papillon plus vrai que nature.
Ichiko apparaît pour la première fois dans un salon de coiffure, prête à sacrifier sa belle chevelure pour symboliser un changement de vie. Elle annonce au coiffeur qu’elle vient de quitter son boulot. Dans les plans d’après, on la voit dans ledit boulot, celui d’une infirmière privée dans une famille fantomatique, peu bavarde, à l’exception justement de Grand-Mère, sa patiente, une artiste fantasque, qui perd doucement la tête au milieu des effluves de ses cigarettes. Elle est la seule à apporter un peu de vie dans cette famille quelque peu neurasthénique. Ichiko est une femme généreuse qui prend sur son temps de loisir pour aider les deux jeunes filles de la famille Oishi, Saki et Motoko (Mikako Ichikawa, impressionnante avec son jeu très intériorisé), à faire leurs devoirs dans un café en ville. Un soir, après un de ces cours, Saki est victime d’un kidnapping. Un homme est arrêté ; c’est le neveu d’Ichiko.
L’Infirmière est racontée sur deux espaces temps d’une manière déroutante, apportant du piquant à l’histoire. Il y a le temps de l’avant, avant le kidnapping où Ichiko coule de jours paisibles et heureux entre « sa » famille, et son fiancé, un médecin rencontré sur son lieu de travail. Puis, il y a le temps de l’après, après la coupe de cheveux, après la perte de son travail suite à ce kidnapping qui ne la concerne en rien, ou peut-être si, on ne le sait pas. C’est un temps sombre, un temps de rancœur, de vengeance, de noirceur. La vie d’Ichiko y est peuplée de cauchemars portés à l’écran par Fukada de manière plutôt effrayante. Ces deux époques sont mélangées sans transition et de manière aléatoire dans le film. Toutefois, le cinéaste réussit l’équilibre entre la vie éthérée de l’avant, des scènes de vie qui, une fois de plus , comme dans Harmonium, font penser à certains films de Ozu, et la folie d’après, la duplicité, le voyeurisme, les trahisons des uns et des autres.
Estampillé thriller, L’Infirmière se soucie en réalité très peu du motif, du mode opératoire, et du dénouement de ce kidnapping. Ce qui intéresse le réalisateur, c’est de montrer le chemin erratique que la vie d’Ichiko emprunte suite à des vents contraires, violents, et surtout injustes. Ce qui le motive, c’est de montrer le carcan de cette société japonaise régie par le code de l’honneur qui abuse ses citoyens : la jeune Saki qui est en dépression car au collège, on insinue qu’elle a été violée pendant son kidnapping en est un exemple ubuesque. Une société qui vit du coup dans un système d’importante hypocrisie. Ce qui le guide, enfin, c’est de montrer combien la société actuelle, japonaise ou pas d’ailleurs, est dominée par la violence des médias qui font et défont la vie des uns et des autres, toujours prêts à juger, à donner des victimes en pâture à la population…
On voit donc qu’une fois de plus, Kôji Fukada a réalisé avec l’Infirmière un film à plusieurs niveaux de lecture. L’impact est d’autant plus fort qu’en apparence, il ne se passe rien. Tout est suggéré, par petites touches plus ou moins brutales, le désir et le sexe, l’amour, peut-être la folie que seul un amas de sacs poubelle dans le coin d’une pièce laisse supposer. Les sentiments animant les personnages, négatifs ou positifs, se devinent plutôt qu’ils ne sont démontrés. Ce sont tous ces non-dits qui font tout l’intérêt d’un film qui délivre peu à peu tous ses secrets.
Encore assez peu connu dans l’Hexagone, Kôji Fukada est en train de se faire une sérieuse place auprès des cinéphiles amateurs de cinéma japonais, avec des œuvres d’une beauté formelle indéniable, des scénarios assez originaux, et une mise en scène singulière. A suivre, donc.
L’infirmière – Bande annonce
L’infirmière – Fiche technique
Titre original : Yokogao
Réalisateur : Kôji Fukada
Scénario : Kôji Fukada, Kazumasa Yonemitsu
Interprétation : Mariko Tsutsui (Ichiko), Mikako Ichikawa (Motoko Oishi), Sôsuke Ikematsu (Kazumichi Yoneda), Mitsuru Fukikoshi (Kenji Tozuka), Miyu Ozawa (Saki Oishi), Ren Sudo (Tatsuo Suzuki)
Photographie : Ken’ichi Negishi
Montage : Kôji Fukada
Producteurs : Kazumasa Yonemitsu, Naohiko Ninomiya, Daisuke Futagi,Hirohisa Mukuju, Coproducteur : Masa Sawada
Maisons de production : Comme des Cinémas, Kadokawa Pictures, Tokyo Garage, MK2 Productions
Distribution (France) : Art House
Durée : 111 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 05 Août 2020
Japon | France – 2019
Lorsque l’on parle de cinéma, on pense presque toujours d’abord à l’image. Le septième art se découvrirait et se vivrait avant tout avec nos yeux, admirant notamment des paysages, des étoiles, des champs de bataille, des animaux ou des créatures fantastiques. Pourtant, un autre de nos sens, souvent sous-estimé, occupe un rôle essentiel dans notre expérience des salles obscures : le son, le premier sens que nous percevons avant même notre naissance.
C’est bien grâce au son que nous plongeons dans un univers cinématographique donné, et plus largement, que nous ressentons et frissonnons. Que serait en effet une scène d’action sans le sifflement des balles, le retentissements des explosions, les vibrations des vaisseaux ? A l’occasion de ce mois consacré aux techniciens du cinéma, LeMagduCiné revient sur le travail indispensable des ingénieurs du son dans la réalisation et l’appréhension d’un film.
La bande-son d’un film se compose de trois éléments : les dialogues, les effets sonores et la bande-originale. La qualité de chacun d’eux, ainsi que l’équilibre choisi entre eux lorsqu’il coexistent, n’ont qu’un seul et unique objectif : susciter l’émotion.
Le travail des ingénieurs du son intervient sur les deux premiers types de sons. Il se focalise d’abord sur l’élaboration des effets sonores, ce sont les effets spéciaux, réalisés au cours du tournage et/ou au cours de la post-production. Il se poursuit par l’insertion et la post-synchronisation éventuelles des dialogues, lorsque ceux-ci sont enregistrés hors champ ou ne sont pas parfaitement synchronisés avec l’image. Les ingénieurs du son définissent ensuite, pour chaque scène, le degré d’intensité de chacun de ces trois composants sonores, c’est le mixage du son. Enfin, une fois tous ces éléments créés et choisis, ils procèdent au montage du son, ce qui apporte cohérence, fluidité et puissance à la bande sonore. Le récent documentaire Making Waves : the art of cinematic sound, présenté au Festival de Deauville 2019, expose avec passion et pédagogie, démonstrations à l’appui, l’apport considérable des techniciens du son à une œuvre cinématographique. Des hommes de l’ombre, moins connus qu’un réalisateur ou qu’un chef opérateur, mais sans lesquels nous ne pourrions pas vivre le cinéma avec autant d’immersion et d’intensité.
Making Waves : The Art of Cinematic Sound : Trailer
L’élaboration des effets sonores demeure le cœur de l’art des ingénieurs du son. Elle se construit autour de trois axes : l’atmosphère sonore, les bruitages et les effets spéciaux.
L’atmosphère sonore consiste en une ligne générale, une directive dans la conception du son, et donne ainsi un ton spécifique à la bande sonore à chaque instant. Les bruitages, créés pendant le tournage ou en post-production, visent à placer un son précis, qui n’émane pas directement de la scène, sur une image spécifique. Ces sons issus des bruitages peuvent être réalistes et refléter l’image. Citons par exemple le son des sabots d’un cheval en pleine course dans les westerns de Sergio Leone ou du célèbre claquement du fouet d’Indiana Jones. Mais ils peuvent au contraire sembler totalement anachroniques, improbables ou désopilants afin de conférer à un film un aspect décalé ou comique. Comment ne pas oublier les bruitages désormais historiques des Tontons Flingueurs, qu’il s’agisse du son décapant des coups de poings ou du “pop pop” inventif des pistolets silencieux ?
Après l’atmosphère sonore et les bruitages, les effets spéciaux, issus aujourd’hui du numérique, complètent la réalisation des effets sonores. Ce sont grâce à eux que les ingénieurs du son ont donné vie à certains personnages robotiques et monstres fictifs, tels R2D2, King Kong, les dinosaures effroyables de Jurassic Park ou des aliens envahisseurs plus ou moins terrifiants.
Pour ce faire, les ingénieurs du son peuvent utiliser des bruits d’animaux. Ce fut notamment le cas pour les dinosaures de Jurassic Park, des éléphants ont été choisis pour le cri du T-Rex et un mix entre des dauphins, des morses et des chèvres pour celui du Raptor. Les outils et machines constituent également d’inépuisables sources d’inspirations pour les ingénieurs du son. Avec un peu d’imagination, il est ainsi tout à fait possible d’inventer des sons nouveaux et futuristes à partir d’objets simples de notre quotidien. En témoigne le fameux son du sabre laser de la première trilogie Star Wars, concocté par l’ingénieur Ben Burtt. Il provient d’un savant mixage entre les vibrations émises par un projecteur, un micro enregistreur à cassettes et un aspirateur. Les effets spéciaux nous font également ressentir des tirs, des décollages, des courses-poursuites, des crash, des explosions, des catastrophes naturelles avec un réalisme sans faille. Ainsi dans de nombreux films de guerre, comme Dunkerque, Tu ne Tueras Point, Il faut sauver le soldat Ryan, Au revoir là-haut, ou encore Apocalypse Now, le son, plus encore que l’image, nous plonge au centre de l’action en accentuant le suspense, la tension et l’horreur vécue par les soldats. Mais l’émotion naît également d’un équilibre parfaitement étudié par les ingénieurs du son entre les niveaux sonores des dialogues, des effets spéciaux et de la bande-originale lors du mixage sonore. Les ingénieurs du son, sous la direction du réalisateur, peuvent choisir de mettre l’accent sur l’un des trois éléments : la bande-originale pour accentuer le caractère dramatique d’une scène, les dialogues afin de centrer l’action sur les personnages, les effets sonores pour immerger le spectateur dans une scène de bataille. Le dosage sonore ainsi défini impacte grandement ce que nous ressentons face à l’écran. La bande sonore de Hacksaw Ridge constitue un parfait exemple de l’influence exercée par la présence et l’intensité des différents éléments sonores sur nos émotions. Dans ce film de guerre réalisé par Mel Gibson, la première longue séquence de combat ne comporte au niveau du son que des dialogues faits de cris des soldats, et à une intensité plus forte, des effets sonores de tirs et de bombes. Cette configuration, marquée par l’absence totale de la bande-originale, nous place au cœur du champ de bataille avec un réalisme effrayant.
En revanche, lors de la séquence de sauvetage des soldats survivants, la bande-originale redevient le principal élément de la bande sonore, afin de mettre l’accent sur l’incroyable courage de Desmond Doss et d’émouvoir le public.
Hacksaw Ridge : extrait
En définitive, le travail des ingénieurs du son démontre qu’un film n’est pas qu’une œuvre purement visuelle. Un film s’écoute autant qu’il se regarde, et ce n’est qu’en associant un son exceptionnel à une image sublime que le cinéma parvient à nous faire vibrer pleinement.
Maryam, médecin dans une clinique de l’Arabie saoudite rurale se voit refuser l’autorisation d’embarquer à bord d’un avion devant la mener à Riyad où elle souhaite devenir chirurgien, le document signé par son père ayant expiré. Tandis que ce dernier est absent, elle se rend chez son cousin, employé dans l’administration, dans l’espoir qu’il valide l’autorisation, malheureusement en vain.
Révoltée, Maryam découvre la possibilité de se présenter aux élections municipales. Son envie de changer les choses lui inspire sa candidature, mais autour d’elle, l’existence d’une femme candidate fait grincer des dents…
Présenté en sélection officielle à la Mostra de Venise 2019 mais sorti au cinéma le mercredi 12 août 2020, The Perfect Candidate fait partie de ces films nécessaires qui bousculent l’ordre établi et témoignent de situations ayant lieu de l’autre côté du globe et qu’on croit connaître à travers l’image qu’en renvoient nos médias.
Une réalisation presque documentaire
Avec une mise en scène très efficace, à la fois didactique et garnie de sous-texte, la réalisatrice saoudienne Haifaa Al-Mansour (Wadjda) déroule son propos sans une seconde d’ennui, sans un moment inutile. Presque tout est sans fioritures dans ce long-métrage où le rythme est le point fort, couplé à une photographie nette et épurée.
Ce film a presque quelque chose du documentaire, et c’est un choix qu’on salue, car très pertinent pour nous dépeindre cette société saoudienne machiste qu’on entrevoit sur nos écrans. La fiction permettant néanmoins à la réalisatrice de mieux contrôler son propos. Le double point de vue féminin et saoudien – à la fois le personnage de Maryam, mais aussi la réalisatrice sont des femmes saoudiennes, toutes deux instruites – promet un regard objectif, plein d’une envie de changer les choses. Le parallèle entre les deux femmes ne s’arrête pas là : tandis que son personnage désire être la première femme maire de sa petite ville, Haifaa Al-Mansour n’est autre que la première réalisatrice de sexe féminin d’Arabie saoudite !
Incursion dans une culture mal connue
The Perfect Candidate, au gré de ses incursions dans le monde de la politique, se plaît surtout à balader le spectateur au sein de différents lieux et points de vue de la société saoudienne. Bien que l’intrigue soit centrée sur Maryam, femme médecin en campagne, la caméra passe aussi beaucoup de temps aux cotés de son père, chanteur dans un groupe de musique itinérant, mais aussi à gauche et à droite sur différents personnages secondaires, jeunes, plus âgés, femmes, hommes, qui tour à tour, nous dévoilent les multiples facettes d’un pays en évolution.
Dans l’Arabie saoudite actuelle – en tous cas telle que dépeinte par Haifaa Al-Mansour – cohabitent des hommes qui soutiennent les femmes, d’autres qui les méprisent, des envies progressistes comme des désirs de retourner en arrière.
Un monde de paradoxes
Et il est vrai que quelque chose saute aux yeux dans ce film : c’est la multitude de paradoxes sur lesquels la culture saoudienne repose, qui donnent l’impression au spectateur de ne pas savoir où se placer, de la même manière que le personnage de Maryam ne sait sur quel pied danser, entre révolte féministe et besoin de faire campagne et donc de plaire.
Le premier et plus flagrant de ces paradoxes étant bien évidemment le fait qu’une femme qui est médecin, diplômée et soignante doive se recouvrir d’un niqab pour ses sorties extérieures – Maryam ne porte pas le voile chez elle, et pour nos yeux d’occidentaux, il y a presque deux personnages, entre la figure tout de noir vêtue qui n’est que gestes et voix et cette jeune femme qu’on pourrait croiser dans nos rues, vêtements simples, cheveux lâchés. On voit d’ailleurs ce vieux monsieur qui ne lui fait pas confiance et préfère être soigné par un infirmier, incapable de faire le diagnostic. Et finalement, cet aspect de Maryam nous surprend, car on peut, dans notre société, avoir associé le port du niqab à une certaine soumission, à un manque d’instruction, mais Maryam est tout le contraire.
De la même manière, le père de Maryam, qui n’apparaît pas du tout comme une figure paternelle rétrograde et semble avoir une relation tout à fait normale avec ses deux filles, vit paradoxalement dans le deuil de son épouse qu’il évoque presque à chaque prise de parole, tout en négligeant l’héritage de cette épouse : ses enfants. Si Maryam peut compter sur le soutien de sa soeur photographe, son père déplore sa campagne de maire – pas parce qu’elle lui paraît inimaginable, mais simplement dérangeante, un brin scandaleuse – en se cachant derrière des problèmes de santé dignes du Malade imaginaire.
Le plus subtil de ces paradoxes, enfin, sont ces chansons qui ne parlent que d’amour, de la femme comme le bonheur de l’homme, sa raison d’être, à grands renforts de métaphores poétiques d’un autre âge dignes du poète Rûmî, quand dans leur société, les femmes sont réduites au néant, oppressées, cachées sous un niqab et moquées quand elles souhaitent acquérir plus de pouvoir, comme Maryam.
The Perfect Candidate a quelque chose à dire
The Perfect Candidate est donc un film à voir car il a quelque chose à dire et le dit de la meilleure façon possible. La mise en scène et le montage presque documentaires s’effacent parfois un instant au profit de moments poétiques telles que la bande-son qui de temps en temps fusionne avec la musique entendue par les personnages par un effet de mise en abyme.
Porté par une Mira Al Zahrani très crédible, qui, dans le rôle de Maryam, est de presque tous les plans, The Perfect Candidate séduit autant qu’il instruit et promet une note d’espoir puisque de cette campagne, Maryam ne sera pas la seule changée.
The Perfect Candidate – bande-annonce
Fiche technique :
Réalisatrice : Haifaa Al-Mansour
Scénaristes : Haifaa Al-Mansour et Brad Niemann
Musique : Volker Bertelmann
Casting : Mila Al Zahrani, Nora Al Awadh, Dae Al Hilali, Khalid Abdulraheem
Date de sortie : 12 août 2020
Pays : Arabie saoudite, Allemagne
Genre : drame
Durée : 1h45 minutes
Peipei est une adolescente chinoise vivant à Shenzhen mais scolarisée à Hong Kong. Avec sa meilleure amie Jo, elles rêvent de partir en voyage au Japon, mais n’en ont pas les moyens. Pour se rendre en cours, Peipei passe tous les jours la frontière. Hao, le petit-ami de Jo lui propose alors de transporter des téléphones illégalement pour un réseau de trafiquants. Peipei se lance dans cette voie sans en imaginer les conséquences…
Réalisé en 2018, The Crossing de Bai Xue est à voir sur nos écrans dès le mercredi 12 août 2020. Critique d’un film où les personnages servent l’histoire et non l’inverse.
Entre le fond et la forme
Avec The Crossing, la chinoise Bai Xue réalise un film très efficace où la forme semble prédominer sur le fond, de manière toutefois paradoxale, car cette forme existe et est pensée pour le fond du propos. La forme du film, sa réalisation soignée, presque publicitaire, ses couleurs, sa photographie ultra-propre, son découpage chirurgical font que The Crossing laisse avant tout le souvenir d’un film soigné.
Curieux, pour un long-métrage qui dépeint l’incursion et la chute d’une adolescente innocente dans un réseau de trafiquants chinois. Un thème principal aussi fort devrait prendre le pas sur une réalisation léchée. Peut-être l’est-elle trop ? Peut-être l’image de The Crossing met-elle une distance entre elle et son spectateur, cherchant volontairement à donner à ce dernier l’impression d’observer un drame bien prévisible mais contre lequel il ne peut rien : Peipei doit apprendre ce qu’est la vie. Le titre fait-il référence au passage entre Shenzhen et Hong Kong ou à celui vers l’âge adulte ?
The Crossing nous laisse toujours dans un entre-deux : entre premiers émois adolescents et passage de téléphones sous le manteau. Entre bluette (et que ce film est bleu ! De l’affiche, aux jupettes d’écolières, sans oublier le Pacifique qui borde Hong Kong) et drame. Mais aussi entre paysages urbains magnifiques et ruelles crasseuses propices à l’épanouissement du marché noir : les deux visages de la Chine, Hong Kong et Shenzhen.
Un rythme soutenu
Les films aussi bien rythmés sont rares, mais The Crossing a été débarrassé de toute fioriture. Aucune scène n’est inutile, tout apprend au spectateur quelque chose de la vie de ses personnages qui pourtant semblent au service de l’histoire plutôt que portés par elle.
Combien de films et de séries souffrent de ces péripéties qui arrivent parce qu’il le faut pour que le personnage paraisse intéressant, sans pour autant répondre aux lois de la crédibilité ? Dans son film, Bai Xue se sert de ses personnages pour raconter une histoire, pour montrer cette glissade naïve dans l’univers de la contrefaçon et du trafic, et non l’inverse. En résulte un très faible attachement aux personnages, qui pourtant ne ternit pas l’intérêt pour le film. Le rythme dynamique déroule des images toujours en mouvement, une action qui ne s’arrête jamais et monte pour atteindre un climax lorsque le monde en apparence très pratique du trafic de smartphones dévoile son véritable visage.
D’ailleurs le film semble découpé en trois actes, trois moments décisifs figurés par des arrêts sur image appuyés musicalement, qui surviennent à chaque fois que Peipei passe une frontière supplémentaire dans la délinquance (chaque fois, c’est un nouveau passage).
Entre dépaysement et familiarité
La force de The Crossing est aussi son mouvement de va-et-vient entre cette découverte d’Hong Kong et de la Chine, sans pour autant être un film se déroulant dans une société totalement inconnue. Certes la culture chinoise et hong-kongaise diffère de la nôtre, mais l’occidentalisation de ce territoire indépendant est manifeste, et le langage des romances adolescentes est le même partout dans le monde – la scène des téléphones scotchés sur le corps transpire une sensualité universelle. Le spectateur voit donc son attention constamment ravivée par le passage de scènes familières à des actions plus surprenantes, dépaysantes.
Enfin, s’il arrive que le jeu asiatique déroute, ce n’est pas le cas ici et les interprètes sont très justes, notamment Huang Yao (II) et Sunny Sun en adolescents déconnectés, ainsi qu’Elena Kong dans le rôle de Mme Hua.
The Crossing – bande-annonce
Fiche technique :
Réalisatrice : Bai Xue
Scénariste : Bai Xue
Casting : Huang Yao (II), Sunny Sun, Elena Kong
Date de sortie : 12 août 2020
Pays : Chine
Genre : drame/crime
Durée : 1h40 minutes
L’un des principaux traits constitutifs de The Big Bang Theory n’est autre que la mise en scène de scientifiques geeks proches de la trentaine. Ces derniers se voient effeuillés tout au long de la série, par le truchement de portraits en actes, mais aussi en s’attardant sur leurs centres d’intérêt, loisirs, lieux de vie ou relations sociales, professionnelles, amoureuses et familiales.
Pendant douze années, de 2007 à 2019, la sitcom The Big Bang Theory a mis en scène quatre scientifiques geeks sur CBS. Chuck Lorre et Bill Prady, les créateurs de la série, ont choisi pour cadre la ville de Pasadena, en Californie, mais en ont toutefois réduit la représentation à quelques lieux récurrents : des appartements, le Cheesecake Factory, l’Université de Caltech, un magasin de bandes dessinées… Comme dans Friends, où New York apparaît pareillement diminuée, l’intérêt du show réside ailleurs : dans des liens d’amitié indéfectibles, la transition difficile vers la vie d’adulte ou les aléas amoureux et professionnels. The Big Bang Theory a cependant ceci de particulier que tout y tourne autour de quatre scientifiques introvertis, socialement anémiques et partageant une passion irréductible pour la science-fiction, les comics, les jeux vidéo, les parties de paintball, le Comic-Con ou les déguisements.
Leonard Hofstadter apparaît comme le membre le plus sociable et équilibré du groupe. Bien que titulaire d’un doctorat en physique expérimentale, il est considéré comme le moins brillant de sa famille et demeure profondément troublé par l’attitude castratrice de sa mère, une neuropsychiatre de renommée mondiale qui a pour coutume d’envisager son fils comme un objet d’étude. Les intolérances alimentaires et l’asthme de Leonard constituent deux ressorts comiques continus. Son colocataire n’est autre que le personnage-phare de la série, le docteur Sheldon Cooper. Il se présente lui-même comme l’un des esprits les plus remarquables du XXIe siècle. Admirateur du Professeur Proton, inscrit à l’Université dès onze ans, docteur en physique théorique cinq années plus tard, il a pour seules ambitions de révolutionner la science et décrocher un prix Nobel pour ses travaux. Sheldon semble atteint d’un syndrome d’Asperger, de troubles obsessionnels compulsifs et d’une incapacité pathologique à décrypter la plupart des codes sociaux, ce qui fera l’objet de running gags permanents. « Je ne suis pas fou, ma mère m’a fait passer des tests quand j’étais enfant », rappelle-t-il volontiers à tous ceux, nombreux, qui glosent sur sa santé mentale tout au long de la série. Il n’empêche, certains de ses traits de caractère permettraient d’en douter : les cadeaux l’insupportent en raison de la réciprocité qu’ils supposent, le sexe lui apparaît comme une déviance absurde et sa place sur un canapé est mathématisée de manière à en obtenir des avantages optimaux.
Du strict point de vue des décors, Leonard et Sheldon pourraient être les Monica et Rachel de The Big Bang Theory. Leur appartement tient en effet lieu de centre névralgique. Ils y reçoivent régulièrement leurs amis Howard Wolowitz et Rajesh Koothrappali, dit « Raj ». Le premier est ingénieur au Département de physique appliquée à l’Université de Caltech. Il subit régulièrement les moqueries de Sheldon parce qu’il est le seul à n’avoir pas obtenu de doctorat. Au début de la série, il vit encore chez sa mère, avec laquelle il entretient des rapports très étroits, que certains ne manqueraient pas de qualifier d’incestueux. Il parle huit langues et a certainement déjà été éconduit par une femme dans chacune d’entre elles. Son meilleur ami Raj est un expert en astrophysique incapable de communiquer avec les femmes sans avoir consommé d’alcool. Originaire d’Inde, il a quitté une famille démesurément riche (son père gynécologue s’est entouré de plusieurs domestiques) pour poursuivre ses recherches aux États-Unis, sans pour autant renoncer à la générosité pécuniaire de ses parents, qui le maintiennent à flot en finançant ses dépenses, souvent inutiles. Sa féminité, tant dans sa gestuelle que dans ses goûts (il est notamment passionné par Sandra Bullock), donne lieu à des running gags et alimente la rumeur selon laquelle lui et Howard s’aimeraient secrètement – ce qui apparaît d’autant plus fondé qu’ils ont suivi ensemble une thérapie et qu’ils agissent et se disputent précisément comme le ferait un couple…
Ces quatre personnages forment la matrice de The Big Bang Theory mais n’évoluent pas en vase clos. Leurs interactions avec Penny, une nouvelle voisine aspirante-comédienne débarquant du Nebraska, puis avec Bernadette, une microbiologiste bientôt entichée d’Howard, ou avec Amy, une neurobiologiste séduite par Sheldon, contribuent à les (re)positionner sur une échelle sociale et amoureuse. Si leur groupe préexiste au récit sériel, sa caractérisation dépend largement de portraits en actes, comme nous allons le voir. À ces geeks dont nous nous apprêtons à étudier la représentation, il faut d’ailleurs en ajouter un autre, par souci d’exhaustivité : Stuart Bloom, le propriétaire et gérant d’une boutique de bandes dessinées. Plus que la « cinquième roue du carrosse », il enrichit une vue d’ensemble enluminée de passions réprouvées, de maladresses sociales et d’un sens de l’absurde porté à incandescence.
Les décors
Leonard, Sheldon, Howard et Raj sont des scientifiques mordus de science-fiction et de super-héros. The Big Bang Theory nous le rappelle à l’envi, avant même de les mettre en mouvement ou de les filmer en interaction les uns avec les autres. Un élément d’arrière-plan reflète en effet leur personnalité et leurs goûts : les décors. L’appartement de Leonard et Sheldon comprend une salle de bains, deux chambres et une pièce de vie regroupant la cuisine, le salon et le bureau. Là-bas sont disséminées des indications précieuses sur ce qui passionne les deux colocataires. Dès le premier épisode, le spectateur attentif peut apercevoir des tableaux remplis de calculs et de graphiques, une affiche du film Planète interdite ou un rideau de douche représentant la table de Mendeleïev. Un sabre laser Star Wars, des posters de Captain Future ou de l’Alliance rebelle, des poissons luminescents, des collections de figurines et de bandes dessinées (Leonard en posséderait au moins 2600), un échiquier tridimensionnel, des déguisements de toutes sortes, des consoles de jeux, une boîte à cookies Batman, des planches dessinées encadrées, un dictionnaire Klingon, des t-shirts de super-héros, une représentation agrandie d’atomes, des draps Star Wars, une Étoile de la mort en modèle réduit, un buste de Newton ou encore un Bat-Signal « décorent » le domicile des deux physiciens, qui y installeront même fugacement une machine à voyager dans le temps. Sheldon, fasciné par les drapeaux au point d’animer une chaîne leur étant consacrée, a par ailleurs décidé de créer son propre emblème pour l’appartement, qu’on peut notamment apercevoir sur le réfrigérateur. Dans la chambre d’Howard et dans une moindre mesure chez Raj, on retrouve un même goût pour les figurines, les jeux vidéo ou les affiches de super-héros… L’ingénieur dispose également d’instruments de musique, de sabres laser diffusant une lumière d’ambiance et de fusées miniatures, lesquelles évoquent son travail pour la NASA. Détail intéressant : la plupart de ses jouets et de ses posters représentent des femmes, ce qui n’a rien d’un hasard.
Les loisirs
« Il faut bien s’amuser un peu et c’est facile à ranger. » Voilà, dès le premier épisode, comment se justifient dans The Big Bang Theory des parties tardives… de Scrabble. Chuck Lorre et Bill Prady ne tardent pas à caractériser leurs protagonistes ; ils nous les présentent d’emblée comme des fanatiques prêts à revoir une saison entière de Battlestar Galactica pour le simple plaisir de quelques commentaires additionnels. Au fil des saisons, le spectateur aura une idée relativement précise de l’emploi du temps et des loisirs des quatre scientifiques. Tous les mercredis, ils se rendent au magasin de bandes dessinées de Stuart (dans lequel ils voudront investir), avant de passer l’après-souper ensemble devant des jeux vidéo. Le jeudi, la soirée débute par une dégustation de pizzas et le samedi, par les lessives de Sheldon. Parmi les activités habituelles de la bande figurent les jeux de société, les soirées vidéoludiques ou déguisées, les parties de paintball ou de bowling, le sport virtuel ou les répétitions musicales. Les quatre amis se rendent régulièrement au Comic-Con, patientent des heures devant un cinéma en espérant pouvoir y visionner vingt-et-une secondes inédites d’Indiana Jones et s’adonnent occasionnellement au cerf-volant, aux chasses au trésor, aux jeux d’obstacles lasers, aux tournois de guerriers mystiques ou aux concours de robots destructeurs. Leonard utilise un laser haute tension pour fabriquer son propre Bat-Signal et provoque l’explosion de l’ascenseur de son immeuble à cause d’une expérience ratée. Howard se rêve magicien et bidouille toutes sortes de technologies. On surprendra nos quatre scientifiques tranchant une question à Pierre-Papier-Ciseau-Lézard-Spock, chauffant des nouilles à l’aide d’un laser surpuissant, établissant une tentative de communication avec des extraterrestres ou cherchant à solidifier un fluide en usant des ondes sonores d’un haut-parleur. Dans The Big Bang Theory, le geste le plus anodin a toutes les chances de se voir imprégné par la culture geek et scientifique. Le moins commun aussi d’ailleurs, comme en témoigne l’évocation d’un plan à trois au Comic-Con avec une fille obèse déguisée en Sailor Moon.
La vie amoureuse
La science et la noce n’ont probablement jamais semblé aussi inconciliables. Après avoir combattu son mutisme sélectif en consommant de l’alcool, Raj peut ainsi, en toute objectivité, annoncer à une femme : « Si je vous draguais, vous le sauriez, parce que vous seriez mal à l’aise et triste pour moi. » Quand lui et ses amis sortent, ils établissent des plans de séduction filant la métaphore animalière : « D’abord, on laisse les avocats et les sportifs réduire le troupeau et ensuite, on attaque les vieilles, les faibles et les infirmes. » Howard est un cas paroxystique en la matière. Ses antécédents sexuels peu glorieux se voient notamment éventés pendant son enterrement de vie de garçon. Il utilise par ailleurs, à ses risques et périls, une main robotisée pour se masturber. Et il endommage le matériel onéreux de la NASA en essayant d’impressionner une inconnue. La fragilité des scientifiques est contenue en germe dans une séquence au demeurant anecdotique : quand la sœur de Raj fait savoir à Leonard qu’il serait plus séduisant sans lunettes, il se met à porter des verres de contact au risque de provoquer des incidents en chaîne. Si la vie amoureuse est à certains égards douloureuse envers les quatre scientifiques – du moins jusqu’à des relations stables et épanouies –, Stuart apparaît encore plus esseulé et inadapté, en plus d’être las et désargenté. Lors d’une inscription sur un site de rencontres, il complète son profil en se présentant comme « acceptable », un qualificatif peu engageant qu’il estime pourtant trop prétentieux. Même en amitié, il est voué à jouer les doublures. Il n’est ainsi guère surprenant de le voir un temps combler auprès de Raj le trou laissé par le départ d’Howard dans l’espace, avant que les choses ne reviennent à la normale. Car ces deux-là entretiennent des rapports au mieux ambigus, sur lesquels la mère de Leonard se montre prolixe : « une peur pathologique des femmes » les lierait dans « un ersatz de mariage homosexuel ». Le premier point est corroboré tout au long de la série et ce, dans le chef de tous les protagonistes : Leonard transpire « comme une équipe de rugby » pour son premier rendez-vous avec Penny, Sheldon préfère la compagnie d’un ferrovipathe à celle d’Amy le jour de la Saint-Valentin, Raj regrette que « les filles n’aiment pas qu’on les fixe en respirant trop fort » car il « ne fait que ça » et, plus généralement, « c’est la bérézina niveau sexe ». Si des geeks au physique ingrat ne soulèvent manifestement pas les passions féminines, un épisode les exonère toutefois avec ironie : Penny, Amy et Bernadette décident de lire quelques comics pour tenter d’y déceler ce qui peut bien passionner leurs hommes… et finissent par débattre des super-héros exactement comme ces derniers le font quotidiennement.
La vie sociale
Frappé d’outrance, bizarre parmi les bizarres, Sheldon est-il finalement autre chose qu’une version exacerbée du geek imaginé par Chuck Lorre et Bill Prady ? Capable de se retrancher dans ses pensées au point d’ignorer son environnement, peu à son aise avec les codes sociaux, davantage porté sur les équations mathématiques que sur les plaisirs inhérents à l’être social, hypocondriaque, synesthète et persuadé de son importance, il se distingue comme la pointe avancée d’une bande dont il est à la fois le souffre-douleur, le bourreau et le reflet le plus éclatant. Celui qui a recours à un « appareil mobile de présence visuelle », qui décrit les géologues comme des « remueurs de boue » et qui régit sa relation avec son meilleur ami selon un contrat de colocation d’une épaisseur biblique se situe certes cent coudées au-dessus de la concurrence, mais ses amis ne sont pas en reste. Leur singularité ne transparaît jamais aussi clairement qu’en se soumettant au point de vue de Penny. Combien de fois ne l’a-t-on pas vue abasourdie devant les activités ou conversations d’un cercle de scientifiques qu’elle affectionne pourtant ? Comment ne pas saisir l’étendue du gouffre qui la sépare de ses amis lorsque ceux-ci, avec toute la gravité de la situation, tapent frénétiquement sur leur ordinateur portable afin d’obtenir des pass pour le Comic-Con ? Jugez plutôt : Stuart possède un stock abondant d’antidépresseurs, Sheldon s’amuse en classant les différentes Catwoman selon un ordre de préférence ou en soulignant les anachronismes dans les soirées déguisées, Howard conçoit sur son temps libre des logiciels d’apprentissage de conduite automobile, Leonard se blesse en essayant de démarrer une moto et subit les plaisanteries humiliantes des amis de Penny, Raj flirte avec l’assistant vocal Siri quand il ne répète pas des pas de danse sur sa console… L’un fantasme sur Kara Thrace, d’autres imaginent Wolverine se faire examiner la prostate, utilisent de faux tatouages gothiques pour draguer des femmes ou cherchent dans un livre pour enfants comment se faire des amis. Comment concevoir une vie sociale saine avec des geeks ayant été martyrisés toute leur enfance et désormais occupés à apprendre le finnois, se préparer à l’apocalypse ou concevoir des appareils sensitifs connectés pour s’embrasser à distance ? La vulnérabilité des protagonistes ne fait aucun doute : Leonard craint toujours son bourreau d’enfance ; Stuart apparaît comme un raté même parmi ses homologues gérants de boutiques de bandes dessinées ; Howard est contraint par des astronautes russes de récurer leurs toilettes au cours d’une mission spatiale ; Raj s’entraîne à dialoguer avec des femmes peu avenantes dans l’espoir d’avoir un jour le courage d’aborder celles qui lui plaisent vraiment ; lui et ses amis se cachent au dernier moment alors qu’ils s’apprêtent à acheter des places « au noir » pour le Comic-Con ou fuient, accoutrés en super-héros, pathétiques, devant des criminels qu’ils surprennent en flagrant délit ; tous ont été tourmentés durant l’enfance sous prétexte d’être le « chouchou » de leurs professeurs. Le voyage entrepris par Sheldon symbolise à lui seul l’incapacité des protagonistes à s’épanouir selon les mêmes modalités que l’individu lambda : le physicien fait le tour des États-Unis sans jamais quitter les gares qu’il traverse et termine son périple en implorant Leonard de le rejoindre dans un commissariat de police, où il a atterri après avoir été dépossédé de son pantalon. On comprend d’autant mieux cette assertion lucide partagée avec Amy : « On met tout le monde mal à l’aise, c’est notre truc à nous. »
Les références culturelles
On l’a vu, les références culturelles sont quasi infinies dans The Big Bang Theory. La liste des invités permet certainement de mieux appréhender l’univers portraituré : Steve Wozniak, Buzz Aldrin, Elon Musk, Carrie Fisher, James Earl Jones, Leonard Nimoy, Stephen Hawking, Stan Lee, Adam West, Wil Wheaton ou Christopher Lloyd se succèdent sans discontinuer durant les douze saisons que comprend la série. La science, la culture populaire, les comics obsèdent à ce point Leonard et ses amis qu’ils en viennent à se disputer un accessoire de cinéma du Seigneur des Anneaux, que Star Trek apparaît comme une religion aux yeux de Sheldon ou que la police se voit sollicitée par ce dernier… pour le piratage d’un compte de World of Warcraft. Howard résume bien les choses avec cette interrogation amusée : « Sheldon s’y connaît en football ? En quidditch, je veux bien, mais en football !? » Tout est à l’avenant : visionner The Thing ou Destination Zebra dans une station scientifique polaire, se gorger de fierté parce que la femme qu’on aime cite judicieusement Star Wars, passer ses soirées à jouer à Mario Kart ou Donjons et Dragons, sortir prendre l’air dans un jeu vidéo de western, commander une représentation grandeur nature de Spock, persister à maintenir en vie son Tamagoshi indéfiniment, résister à l’envie de jouer avec un téléporteur par peur d’endommager son emballage, charmer une femme en récitant une réplique de Spider-Man, fêter la journée Star Wars en revisionnant toute la saga… Dans un épisode, Sheldon liste ses génériques favoris : Inspecteur Gadget, Tortues Ninja et Spider-Man forment son podium. On apprend ailleurs qu’Howard auditionne pour Star Wars, écoute Eminem et les Beatles et dépense son budget déjeuner en cartes Pokémon. Son appréhension de l’hindouisme n’est déterminée que par Indiana Jones et Apu, l’épicier indien des Simpson. Leonard se passionne quant à lui pour la série de livres Harry Potter et n’hésite pas à emmener Penny à une convention Doctor Who. Les références culturelles servent souvent d’amorce comique. C’est notamment le cas quand les protagonistes épiloguent sans fin sur les paradoxes temporels de Retour vers le futur, qu’ils tentent vaille que vaille d’apercevoir George Lucas ou qu’ils passent un moment merveilleux… séquestrés dans le sous-sol d’un médecin collectionneur de figurines et de jeux vidéo. En route vers Mexico dans l’ancien van de Richard Feynman, ils n’hésitent pas à comparer leur expérience à une expédition dans la Batmobile. La science et la culture populaire, toujours.
Deux ou trois choses que l’on sait d’eux
Le portrait offert par The Big Bang Theory se leste d’anecdotes amusantes. Réunis pour une expédition scientifique au pôle Nord, les quatre geeks perpétuent leurs traditions alimentaires avec des plats thaïlandais lyophilisés. En vacances, Penny doit porter Leonard jusqu’à la mer, tandis que Sheldon, par peur de rester inactif, investit sans prévenir le laboratoire d’Amy. Ce n’est pas pour autant que le quatuor se montre insensible aux instants de détente : les protagonistes réalisent des mises en scène horrifiques à l’Université, conçoivent des applications « ludiques », créent des figurines à leur effigie avec une imprimante 3D ou éclatent des ballons de baudruche au laser. Heureusement pour eux, le ridicule ne tue pas. Chercher à débloquer l’écrou d’une roue en recourant à la science et finir par incendier un van est une chose. Mais quand Sheldon s’essaie au basket ou doit opter entre la PS4 et la Xbox One, cela peut prendre un tour tout aussi tragicomique. Pis, alors qu’il remet en question la pertinence de ses recherches sur la théorie des cordes, il finit tourmenté et passablement ivre, puis se réveille le lendemain matin un livre de géologie sous le bras, dans une allusion amusée aux conquêtes malheureuses d’un soir. D’ailleurs, comme il l’assène lui-même avec aplomb, « la géologie, c’est la Kim Kardashian des sciences ». Avec Howard, le spectateur peut passer de la lâcheté (les mensonges simultanés envers sa mère et sa femme, la peur d’aller dans l’espace) à la tristesse (la lettre de son père) ou la romance (la chanson à Bernadette, alors en quarantaine). Dans sa relation avec Penny, Leonard montre un visage ambigu, à la fois admiratif, jaloux, protecteur et condescendant. C’est ainsi qu’il la soutiendra du bout des lèvres lors de choix importants (abandonner son boulot de serveuse pour se consacrer au cinéma, par exemple), qu’il corrigera secrètement ses devoirs de fac et qu’il se méfiera des hommes l’approchant d’un peu trop près. Alors qu’est envisagée la possibilité que Leonard prenne rendez-vous chez une psychiatre, ses amis énumèrent spontanément ses potentiels motifs de consultation : « aucune estime de soi », « peur de l’échec », « anxiété sociale », « insécurité sexuelle »… Enfin, Raj et Stuart portent plus souvent qu’à leur tour le pathétisme en bandoulière : le premier a noué une relation très spéciale et quelque peu taboue avec sa chienne, tandis que le second a fait de même avec la mère d’Howard, est hébergé plusieurs années (à contrecœur) par ce dernier et s’avère de surcroît prêt à simuler la mort une soirée entière pour avoir l’opportunité de participer à un jeu collectif. Ultime preuve, s’il en fallait, que la norme sociale est à considérer avec prudence dans The Big Bang Theory.