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Les traducteurs afghans : opération Enduring Freedom (liberté immuable)…

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Après le terrible attentat du 11 septembre 2001, la guerre a fait rage en Afghanistan, en raison de la présence d’Oussama ben Laden quelque part dans les montagnes. En tant qu’alliée des Etats-Unis (et membre de l’OTAN), la France y est intervenue militairement, de 2001 à 2014. La période court de la présidence de Jacques Chirac (1995-2007) à celle de François Hollande (2012-2017), en passant par celle de Nicolas Sarkozy (2007-2012).

L’objectif était la guerre contre le terrorisme. Pour établir le contact avec les chefs locaux, l’armée française a décidé de recourir à des interprètes (tarjuman) afghans pour l’accompagner dans ses actions. De jeunes afghans n’ayant pas froid aux yeux ont donc vécu ce conflit de l’intérieur, avec la conviction de faire leur possible pour ramener la paix dans le pays. Leur position était déjà particulièrement dangereuse, car nombre de leurs compatriotes les considéraient comme des traîtres. Après le départ des soldats français, leur position s’est encore fragilisée et les mesures d’intimidation, les menaces et les actes de violence morale et physique se sont multipliés à leur encontre. Beaucoup ont demandé l’asile politique à la France.

Accompagnement défaillant

Autant dire que du côté français, rien n’était en place pour faire face à cette demande. Il faut dire que ce sont plusieurs centaines d’Afghans qui ont ainsi fait des demandes auprès de l’État français. Les tarjumans se sont retrouvés face à une administration un peu débordée qui, dans bien des cas, mit un certain temps avant de répondre. On apprend qu’il n’était pas question d’accueillir ces traducteurs sur simple demande. Des critères furent établis afin de sélectionner celles et ceux (et leurs familles) qui avaient un réel besoin de protection.

L’histoire vraie de quelques-uns

Cette BD raconte l’itinéraire de trois de ces tarjumans : Abdul Razeq Adeel, Shekib Daqiq et Zainullah Oryakhail, dit Orya. Il s’agit donc d’une histoire vraie et surtout d’un plaidoyer pour ces oubliés de l’histoire récente, qui se considèrent comme laissés-pour-compte par la France.

Pourquoi en faire une BD ?

Je suis assez partagé par cette BD qui me paraissait importante au moment où je l’ai découverte en librairie. Et effectivement, elle l’est, du simple fait de son titre et de ce qu’il sous-entend. Cette BD fait partie des éléments dignes d’être diffusés, afin que des faits regrettables soient connus et disséqués en raison de leur gravité. Par contre, après lecture (120 pages avec la postface), je reste perplexe, car la BD elle-même ne m’a pas marqué, en tout cas très peu par rapport au contenu du discours d’ensemble. À vrai dire, ma conclusion serait que le passage de divers témoignages (dont 3 constituent le corps du récit), du simple témoignage oral, écrit et photographique à cette BD manque d’impact. Le choix du noir et blanc n’est pas en cause. À mon avis, les concepteurs ont fait leur job, mais sans réelle inspiration. Sauf sur quelques illustrations pleine planche (à l’image de celle qui fait la couverture), le dessin (dû à Pierre Thyss), globalement, me déçoit, en particulier pour la représentation des personnages (assez impersonnelle selon mon ressenti) et tout ce qui fait les décors (beaucoup trop d’arrondis, alors que la tension aurait pu être marquée au contraire par toutes sortes d’angles aigus et autres cassures). Soit le trait manque tout simplement de caractère, soit c’est voulu pour attirer un lectorat suffisamment nombreux. La deuxième hypothèse me paraît assez plausible, car le but de cette histoire vraie est quand même d’attirer l’attention publique sur cette défaillance de l’État français et tout ce qu’elle a pu entrainer. La BD souligne l’intervention d’une avocate française nommée Caroline Decroix qui signe la préface (texte clair qui permet de bien situer les enjeux).

Les combats menés

La BD présente quelques situations de combat, mais bien trop peu pour faire comprendre la complexité des enjeux qui motivent le conflit (avec ses différentes factions, sans doute assez mouvantes). Elle se concentre davantage sur ce que vivent les traducteurs du titre. Leur véritable combat commence évidemment avec le retrait des troupes françaises. Leur parcours se situe entre procédures administratives marquées par la lenteur et souvent l’incompréhension, ainsi que par ce qu’ils vivent dans leur pays et leurs tentatives pour le fuir par tous les moyens.

Précieux témoignage

Situé en fin d’album, le dossier complémentaire élaboré par les scénaristes (Brice Andlauer et Quentin Müller) constitue un complément de témoignage particulièrement intéressant, car révélateur. Il conforte mon opinion selon laquelle l’impact de cette histoire passe avant tout par les témoignages recueillis qui sont émouvants, alors que la BD elle-même ne restera pas dans les annales. Son mérite consiste cependant à mettre en lumière un aspect très méconnu des opérations militaires menées en Afghanistan après l’attentat du 11 septembre 2001.

Les traducteurs afghans, Andlauer – Müller – Thyss

La boîte à bulles, février 2020, 112 pages

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L’Affaire Marcus Nelson : Kojak et les « Droits Miranda »

L’Affaire Marcus Nelson est le titre de l’épisode pilote de la série Kojak, avec Telly Savalas. Mais ce long téléfilm de 2h20 peut très bien se voir comme une œuvre à part entière, dressant un portrait désabusé de la société américaine.

Tous ceux qui ont vu des séries policières états-uniennes ces cinquante dernières années sont familiers du procédé, que l’on voit encore et encore, au point de le connaître par cœur.
Un policier arrête un suspect et lui “lit ses droits”, sans quoi l’arrestation peut être invalidée.
Cette formalité n’a pas toujours existé. Elle découle de l’affaire Miranda, qui a secoué le monde policier et judiciaire des Etats-Unis dans les années 60.
Dix ans après l’affaire, en 1973, celle-ci est portée à l’écran en un téléfilm de 2h20 intitulé L’Affaire Marcus Nelson (The Marcus Nelson Murders). Les circonstances ont été changées : nom des personnages, lieu de l’action (qui passe de l’Arizona à New-York City). Mais les faits et le déroulé restent, globalement, similaires.
Deux jeunes femmes, Jo-Ann Marcus et Kathy Nelson, sont brutalement assassinées chez elles. L’affaire est tellement horrible (et médiatisée) qu’un énorme déploiement de policiers est affecté sur l’enquête.
Un peu plus tard, une femme subit une tentative de viol. Le criminel s’enfuit grâce à l’intervention d’un policier. Un jeune homme, Lewis Humes, est arrêté et reconnu par la victime. Dans ses poches, un policier trouve une photo et croit y identifier Jo-Ann Marcus. Après un interrogatoire pour le moins musclé, et qui s’est déroulé sans la présence d’un avocat, le jeune paumé reconnaît tout ce dont on veut ben l’accuser.
C’est alors qu’intervient un lieutenant de police qui ne partage pas la liesse générale face à l’arrestation d’un si grand criminel. Bien habillé, la voix grave, amateur de cigares et surtout entièrement chauve, le lieutenant Theo Kojak trouve des failles dans les “aveux” du suspect : comment est-il entré dans l’immeuble sans se faire repérer par le gardien ? Pourquoi désigne-t-il la seconde victime comme “la mère”, alors que les deux victimes avaient le même âge ? Et si, sur la fameuse photo qui a tout déclenché, ce n’était pas Jo-Ann Marcus ?

L’Affaire Marcus Nelson est un téléfilm d’une longueur rare, mais toujours passionnant, et sert donc de pilote à la fameuse série Kojak. Si la reconstitution des meurtres, au début, semble un peu maladroite, le reste du film est remarquable.
D’abord par son ambiance. Nous sommes plongés dans un monde glauque, sombre. Le film nous propose une immersion dans le New York crade, les immeubles insalubres, les rues infréquentables, les ruines de bâtiments jonchant les rues….
La population qui réside ici est à l’image du décor. Les quartiers que nous voyons sont peuplés de losers, de paumés, de junkies, et d’analphabètes. C’est d’ailleurs cela qui va être la source des problèmes de Lewis Humes : le personnage est peu cultivé, il ne connaît pas le fonctionnement de la justice, il ne sait pas quels sont ses droits et ne comprend, finalement, même pas qu’il risque gros en avouant des crimes qu’il n’a pas commis. Les notions d’aveu, de crime et de “charges retenues” lui sont étrangères. L’Affaire Marcus Nelson montre bien comment la justice états-unienne, de part son fonctionnement ordinaire, est injuste, puisqu’une personne pauvre et sans carnet d’adresse a peu de chances d’avoir des droits égaux. Ainsi, Lewis Humes a droit à deux procès pendant le film, le premier avec un avocat commis d’office et qui sera incapable de saisir quoi que ce soit, et le second avec un ténor du barreau (interprété par l’excellent José Ferrer, sobre et affûté comme un scalpel).
L’écriture du scénario est remarquable. Tout s’enchaîne avec une logique implacable, le déroulement de l’action irréprochable. Ici, aucun deus ex machina, aucun twist, aucun retournement de dernière minute sorti de nulle part.
Si Kojak est le personnage principal et le narrateur, il n’est pas pour autant un héros invincible. Le film en fait un être humain, avec ses dégoûts, ses passions, ses coups de colère même. Le protagoniste suit le réalisme qui semble être le maître mot de L’Affaire Marcus Nelson. Réalisme dans le déroulement de l’enquête, réalisme des personnages, réalisme de la description sociale d’une Amérique des paumés.
Pilote de la série Kojak, L’Affaire Marcus Nelson peut se voir comme un film à part entière, un polar doublé d’un thriller judiciaire, saupoudré de critique sociale. Un film passionnant.

L’Affaire Marcus Nelson : fiche technique

Titre original : The Marcus Nelson murders
Réalisateur : Joseph Sargent
Scénario : Abby Mann
Interprétation : Telly Savalas (Lieutenant Theo Kojak), Ned Beatty (Détective Dan Corrigan), Gene Woodbury (Lewis Humes), José Ferrer (Jake Weinhaus), Lorraine Gary (Ruthie).
Photographie : Mario Tosi
Montage : Carl Pingitore, Richard M. Sprague
Musique : Billy Goldenberg
Production : Matthew Rapf
Société de production : Universal Studios
Société de distribution : Universal Studios
Genre : drame, policier
Durée : 138 minutes
Etats-Unis – 1973

Boy, de Taika Waititi : mon père, ce barjot

1984 – Nouvelle-Zélande. Boy, 11 ans et son petit frère Hector vivent avec leur grand-mère depuis la mort de leur mère. L’adolescent s’est créé un univers mental dont les figures fantasmées sont le chanteur Mickael Jackson et son propre père, en prison depuis des années. Lorsque celui-ci réapparait, la confrontation avec la réalité est compliquée, tant pour le père que pour ses deux fils. Sorti en 2010, Boy est le deuxième long métrage de Taika Waititi. Le réalisateur de Hunt for the Wilderpeople et Jojo Rabbit signe là un beau film initiatique avec des personnages singuliers et cette touche d’humour déjanté qu’on lui connait.

Une narration à hauteur d’enfant

Si le scénario de Boy est sans véritable surprise – une relation père-fils compliquée mais somme toute assez classique, et une histoire de magot enterré dans un champ quelque peu artificielle -il n’en est pas de même de la réalisation quant à elle tout à fait originale. Taika Waititi opte pour une focalisation qui donne la part belle à l’enfance. La première partie du film nous introduit dans l’univers de Boy et de son frère. Un village maori où les vicissitudes du quotidien (scolarité compliquée, situation économique précaire) côtoient toutes sortes de petits bonheurs : les camarades du village, Michael Jackson en idole pop ou la chèvre « Leaf »à l’appétit à toute épreuve. Un mélange de réalisme social et d’imaginaire parfaitement retranscrits par les audaces du réalisateur : parenthèses dessinées, montage dynamique et ruptures de ton.

Des personnages attachants

Pour incarner les deux  frères, Taika Waititi a trouvé deux jeunes acteurs sans aucune expérience préalable mais qui s’en sortent parfaitement bien. Boy en ado attachant ; Hector génial en garçonnet transcendant, par la croyance en ses pouvoirs magiques, la culpabilité liée à la mort de sa mère à sa naissance. A la marge, l’histoire met en scène d’autres personnages singuliers qui gravitent dans l’univers des enfants et nourrissent leur imaginaire : l’épicière qui ne s’en laisse pas compter, le fou du village pas si bête ou encore les deux acolytes du père pas piqués des hannetons. Taika Waititi, non content de diriger tout ce petit monde, incarne lui-même avec une jubilation ostensible le père complètement barré.

1984, Michael Jackson et pop culture

Taika Waititi est d’autant plus à l’aise avec cette histoire qu’il s’inspire de sa propre enfance. Le tournage se déroule ainsi dans sa région d’origine, la maison du film étant même son ancien foyer familial. Mais c’est aussi l’époque de sa propre adolescence que le réalisateur choisit comme cadre pour son film. Cette année 1984 qui vit Mickael Jackson devenir une icône mondiale avec son clip Thriller. (Ne manquez pas la chorégraphie post générique !). L’occasion de mesurer une fois de plus à quel point la culture américaine s’est imposée comme référence jusque dans les coins les plus isolés de la planète. Ce rêve américain, celui des films, de la musique pop et des grosses voitures qui parlait aussi dans les années 80 à une jeunesse maori en marge de l’ascension sociale néo-zélandaise.

Un feel good movie à découvrir et partager en famille.

Bande annonce :

Fiche technique : Boy

  • Réalisation : Taika Waititi
  • Scénario : Taika Waititi
  • Directeur de la photographie : Adam Clark
  • Montage : Chris Plummer
  • Musique : The Phoenix Foundation
  • Producteur : Cliff Curtis, Emanuel Michael et Ainsley Gardiner
  • Production : Unison Films et Whenua Films
  • Distribution :  Paladin et Les Films du Préau
  • Pays : Nouvelle-Zélande
  • Lieu de tournage : Waihau Bay, Nouvelle-Zélande
  • Genre : Comédie dramatique
  • Dates de sortie : Janvier 2010 (Etats-Unis) ; Septembre 2012 (France)

 

 

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Quand les tambours s’arrêteront, d’Hugo Fregonese

Avec la réédition de ce western peu connu du grand public, Sidonis offre l’occasion de redécouvrir une merveille de série B. Tourné en quelques jours avec un budget dérisoire, Apache Drums (1951) porte la double signature du génial producteur Val Lewton et du réalisateur argentin Hugo Fregonese.

Nulle star au casting, décors réduits à la portion congrue, mais un scénario tendu et des personnages parfaitement ciselés. « Malgré le peu d’argent dont nous disposions, écrira Lewton à sa mère à l’issue du tournage, nous souhaitions réaliser un western original ». Pari gagné. Et il ajoute : « Si le film marche, j’ai l’espoir de pouvoir produire d’autres films ». Ce sera en réalité son dernier, Val Lewton décède à 46 ans, juste avant la sortie du film.

Un western atypique

Le décor est celui de la petite ville de Spanish Boot près de la frontière mexicaine. Une tribu apache, privée des terres qui étaient les siennes, décide d’attaquer la ville. Les habitants se retranchent dans l’église repoussant tant bien que mal les assaillants. Alors que la nuit survient, le son des tambours annonce l’imminence d’autres attaques. Réunis par les circonstances, le maire de la ville et un joueur de poker qui en avait été chassé, vont mettre de côté leur rivalité amoureuse. On retrouve ici des thématiques chères à Val Lewton : la lutte pour la survie, l’imprévisibilité du danger et la résilience face à la mort. Les personnages non standards sont également caractéristiques des goûts du producteur : le bad boy qui se refait, le révérend qui doute, le héros faillible…

Peu de moyens mais des idées

A défaut de moyens, la mise en scène d’Hugo Fregonese se fait inventive, contournant les problèmes. Par exemple en composant avec le hors-champ. A l’instar des habitants retranchés, on imagine d’autant plus les indiens qu’on ne les voit pas. Un dispositif qui permet de faire des économies de figurants mais qui en réalité participe grandement au charme du film : cette atmosphère tendue, lourde de menaces dans le huis clos de l’église. Autre originalité d’Apache Drums, la bande sonore. La litanie des tambours à laquelle répondent tantôt les chants (hymne gallois entonné par les hommes, berceuse traditionnelle chantée par les femmes), tantôt les silences annonciateurs d’attaque.

Ombres et lumières

Mais c’est surtout pour la qualité de sa photographie qu’Apache Drums mérite sa réputation d’œuvre à part. Lewtow, qui n’apprécie rien tant que les atmosphères de nuit (La Féline, Leopard man)  trouve ici matière à s’exprimer. Il confie au chef opérateur Charles P. Boyle le soin de composer avec cette contrainte nocturne. Le résultat tout en ombres et clairs-obscurs est somptueux. De même que le travail sur l’opposition intérieur/extérieur via les fenêtres où surgissent les assaillants. Ne serait-ce que pour sa dimension visuelle, le film mérite qu’on s’y intéresse. D’autant qu’il ressort ici en combo DVD/Blu-Ray dans une superbe version restaurée.

Bande annonce : Quand les tambours s’arrêteront

Fiche technique : Quand les tambours s’arrêteront

  • Titre français : Quand les tambours s’arrêteront
  • Titre original : Apache Drums
  • Réalisateur : Hugo Fregonese
  • Scénario : David Chandler, d’après le roman Stand at Spanish Boot de Harry Brown
  • Musique : Hans J. Salter
  • Directeur de la photographie : Charles P. Boyle
  • Directeurs artistiques : Robert Clatworthy et Berrnard Herzbrun
  • Décors de plateau : A. Roland Fields et Russell A. Gausman
  • Costumes : Bill Thomas
  • Montage : Milton Carruth
  • Producteur : Val Lewton pour Universal Pictures
  • Genre : Western
  • Couleurs (Technicolor) – 75 minutes
  • Date de sortie : Etats-Unis : avril 1951

Contenu :

  • Edition spéciale sous fourreau
  • Combo DVD/BLU RAY
  • Master Haute définition
  • Image et son restaurés
  • Compléments : présentation du film par Bertrand Tavernier et Patrick Brion

 

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4

La saison 6 de Bosch et les failles de la justice américaine

La saison 6 de la série Bosch suit principalement le roman A Genoux, et nous propose une mise à nu des failles du système judiciaire américain. Une formidable saison, tendue, nerveuse, passionnante et dramatique.

Cet article révèle des éléments des saisons précédentes.

Cette saison six, et avant-dernière, se révèle vite être une des meilleures de la série adaptée des romans de Michael Connelly. L’action est dense, le rythme est soutenu, l’ambiance est sombre.
Si elle se déroule onze mois après la saison précédente, cette saison 6 en est cependant la suite directe. Certaines actions, commencées précédemment, continuent ici.
C’est le cas de l’affaire qui occupe J. Edgar. Depuis la saison 5, une enquête parallèle donne plus d’importance à un personnage qui a pris de l’ampleur au fil des saisons. Le meurtre de Gary Wise, informateur de J. Edgar, va confronter le policier à son passé haïtien. Cette saison 6 va prolonger l’enquête autour de deux flics ripoux qui remettent en circulation des armes prises lors des enquêtes, mais aussi et surtout autour du personnage de Jacques Avril, que J. Edgar soupçonne d’avoir dirigé des escadrons de la mort en Haïti.
L’enquête principale de cette saison 6 tourne autour du meurtre de Stanley Kent. Travaillant dans un hôpital, il a été victime d’un chantage l’obligeant à voler une quantité importante du césium employé pour le traitement du cancer. Le FBI est sur le coup, puisque le césium peut servir à fabriquer des “bombes sales”.
Du coup, nous assistons au traditionnel conflit entre le FBI et les policiers, chacun cherchant à empiéter sur les prérogatives de l’autre. L’enquête va vite se diriger vers les “citoyens souverains” (“freemen on the land”), des libertariens qui pensent que le gouvernement exerce une pression anti-démocratique sur les citoyens, et qui refusent donc de se soumettre aux lois et aux taxes fédérales. FBI et police sont d’accord pour intervenir en douceur, mais une interpellation tourne mal.
En même temps, Bosch va ouvrir un dossier classé, celui sur meurtre de la jeune Daisy Clayton (14 ans), meurtre qui a été attribué à un tueur en série surnommé Le Boucher.
Et pendant ce temps-là, le chef Irving se lance dans la campagne pour les municipales de Los Angeles, et Maddy, la fille de Bosch, décroche un stage chez l’avocate Honey Chandler.

Dans un premier temps, toutes ces actions donnent une densité à la saison, très riche en rebondissements et en action. Même si la série garde son rythme lent et continue à insister sur l’ambiance, elle n’en reste pas moins absolument passionnante. La tension va croissant au fil des épisodes. Grâce à un scénario remarquable, jamais ces multiples actions ne sont sacrifiées ou abandonnées en cours de route, elles sont menées de front et contribuent toutes à la tension dramatique de la saison.
Mais surtout, l’ensemble de ces actions permettent de dresser le constat des failles du système judiciaire américain. Un thème qui tient à cœur à Michael Connelly, et que l’on retrouve souvent au fil de ses romans. Entre les arrangements avec les tueurs et les dommages et intérêts versés à des criminels, la saison montre comment il est facile de jouer avec la justice. Ce constat se distille tout au long de la saison, en se basant sur une reconstitution fine et précise du système judiciaire américain. C’est toute la question de l’égalité des citoyens face à la loi qui se pose ici, avec des éléments de réponse très pessimistes. D’ailleurs, il se dégage de cette saison une impression sombre et triste (à l’image de la superbe version de la chanson « What a wonderful world », qui clôt la saison sur une note de mélancolie).
L’interprétation est, comme toujours, d’une grande justesse, et la réalisation sait instaurer une ambiance nocturne de film noir. Au fil des saisons, Bosch se définit non seulement comme une adaptation sérieuse des romans de Connelly, mais aussi comme une des grandes séries policières actuelles, renouvelée pour une septième et ultime saison.

Bosch, saison 6 : bande annonce

Bosch, saison 6 : fiche technique

Créateur : Eric Overmyer
Réalisateur : Ernest R. Dickerson, Alex Zakrzewski…
Scénaristes : Michael Connelly, Shaz Bennett…
INterprétation : Titus Welliver( Harry Bosch), Jamie Hector (J. Edgar), Ami Aquino (Lieutenant Grace Billets), Lance Redick (Chef Irving), Madison Lintz (Maddeleine Bosch), Abby Brammell (Heather Strout), Treva Etienne (Jacques Avril), V. I. P. (Daisy Clayton), Jamie Anne Allman (Elizabeth Clayton)
Photographie : Patrick Cady, Michael McDonough
Montage : Steven Cohen, Kevin Casey
Musique : Jesse Voccia
Production : Mark Douglas, Titus Welliver…
Société de production : Hieronymus Pictures, Fabrik Entertainment, Amazon Studios
Société de distribution : Amazon Studios
Durée : 10 X 42 minutes
Genre : policier, drame
Etats-Unis – 2020

Nous Autres, d’Evguenii Zamiatine : le totalitarisme mathématique

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Si, de nos jours, il nous arrive encore de parler du roman Nous autres (ou Nous, selon les traductions), de Evguenii Zamiatine, c’est pour signaler sa formidable postérité, comprenant, entre autres, Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley et 1984 de George Orwell. Mais il ne faut pas oublier que le roman lui-même est un chef-d’œuvre, tant dans le propos que dans sa forme.

Même si cet aspect a tendance à disparaître dans les traductions, l’écriture du roman est magnifique, offrant des images, des métaphores absolument superbes. Une écriture d’une grande précision et déployant une belle poésie.
Mais c’est le propos surtout qui nous surprend par son incroyable modernité. Sorti il y a tout juste un siècle, en 1920, écrit par quelqu’un qui fut un bolchévik convaincu avant de quitter le Parti en 1917, le roman est la preuve d’une impressionnante lucidité, alliée à une grande imagination.

La société mathématique
Nous autres se déroule dans un futur lointain mais imprécis. Une grande Guerre de Deux Cents Ans a opposé villes et campagnes et a conduit les survivants à vivre enfermés dans des mégalopoles encerclées de fortes murailles. Plusieurs siècles plus tard, nous sommes dans un monde entièrement placé sous le contrôle de la logique mathématique et de la géométrie. Le narrateur s’extasie devant la beauté géométrique des immeubles ou la pureté d’une droite. Les chiffres ont toujours raison, ils constituent même la seule raison, et la beauté des équations est sans pareille.
Tout ce qui relève de la vie spirituelle a été irrémédiablement éradiqué. La musique a été remplacée par des œuvres composées par des machines (et le parallèle avec des œuvres générées par des IA actuellement saute aux yeux). La religion est considérée comme un barbarisme antique, ainsi que tout ce qui fait la vie actuelle. À ce titre, au cours du roman, nous apprenons la mise en place de La Grande Opération, à laquelle tout le monde sera soumis, et qui vise à éliminer cette chose néfaste qu’est l’imagination !

L’individu et la société
Le roman est constitué de plusieurs notes écrites par un des habitants de cet Etat Unique. Cela nous permet d’avoir un point de vue intérieur. Nous découvrons la vie quotidienne dans ce monde mathématique et comment la propagande et l’organisation sociale ont façonné un nouveau type de citoyen (ce qui est le rêve de tous les totalitarismes).
Notre narrateur s’appelle D-503. Oui, parce que les noms ont disparu, remplacés par des numéros (avec une lettre : consonne pour des numéros mâles, voyelle pour des numéros femelles). Voilà une idée symboliquement forte : un nom, c’est une personnalité, donc une individualité. Or, dans un monde totalitaire (même si le terme « totalitaire », en 1920, était encore anachronique), l’individu n’existe pas, et c’est bien cela que nous dit le narrateur, dès le titre.
En effet, le titre apporte deux indications :
_ « nous », c’est la création d’un groupe. Nous, cela remplace Je. C’est une pluralité à la place d’une individualité.
_ mais « nous », c’est aussi ce qui permet de se distinguer d’« eux », c’est donc une séparation.
Ainsi, le titre permet de recouvrir les deux parties du roman.
Dans le début du roman, D-503 est un numéro comme tous les autres, une partie de ce « nous » qu’il est si fier d’arborer. D’ailleurs, bien souvent, il parle en employant le « nous », noyant sa personnalité (personnalité qui se doit d’être étouffée, voire inexistante) dans un tout dont il sent la grandeur.
L’unité impersonnelle de la société est garantie par la Table des heures. Présente dans chaque appartement, elle permet à chacun de savoir ce qu’il doit faire à n’importe quel moment de la journée. Ainsi, tout le monde fait exactement la même chose à la même heure : se lever, manger, se laver, sortir de son logement, etc.
Et pour augmenter encore cette cohésion, tous les murs sont… en verre ! Ainsi, tout le monde peut voir ce que font ses voisins. Ce souci de transparence absolue est renforcé par la présence des Gardiens, police politique qui peut, à tout moment, faire irruption chez les numéros. Même les élections se font à main levée, et sous la surveillance des Gardiens.

L’irrésistible ascension de l’âme
Produit de siècles de propagande et d’organisation étatique, D-503 est parfaitement convaincu que tout ceci est beau, que c’est ce que l’on pourrait appeler « la fin de l’histoire », le niveau suprême de la civilisation. Il est parfaitement conscient de la disparition des libertés individuelles, et, répétant les thèses du pouvoir, il perçoit ceci comme un grand progrès. Ainsi, dans la 7ème note, peut-il écrire sincèrement :

« La liberté et le crime sont aussi intimement liés que, si vous voulez, le mouvement d’un avion et sa vitesse. Si la vitesse de l’avion est nulle, il reste immobile, et si la liberté de l’homme est nulle, il ne commet pas de crime. C’est clair. Le seul moyen de délivrer l’homme du crime, c’est de le délivrer de la liberté. »

D-503 est l’exemple de cet homme moderne que la société totalitaire cherche à créer, à tel point qu’il envisage de se dénoncer lui-même lorsqu’il commence à avoir des pensées hors-cadre.
Mais au sein de cette cité froide et sans âme, toute de verre et de géométrie, se trouve une antique maison dans laquelle D-503 se retrouvera à plusieurs reprises, et qui tiendra un rôle important dans l’action. D’un point de vue topologique, l’histoire va essentiellement se dérouler dans deux lieux qui s’opposent : l’appartement de D-503 et cette vieille maison. D’un côté, le logement de verre, sans âme, et de l’autre, la bicoque crasseuse mais pleine de vie et de surprises. La symbolique est très forte et décrit parfaitement le dilemme qui va s’installer chez D-503.
Car, inévitablement, ce numéro va être atteint d’une maladie infâmante : une âme. Une âme qui va naître suite à l’attirance illogique qu’il va ressentir envers un numéro femelle, pour qui il éprouve des sentiments, certes contrastés, mais des sentiments quand même. Et, de fil en aiguille, nous allons assister à l’irrésistible ascension de l’âme chez D-503, qui ne va plus former un « nous » avec les autres numéros.

Bien entendu, les parallèles avec ce que deviendra l’URSS sous la direction de Staline, ainsi que le Reich hitlérien, sont flagrants. La disparition de l’individu au profit d’un être nouveau façonné par une idéologie qui se veut scientifique, la surveillance permanente de toute la population, les effets de la propagande qui déforme l’histoire et donne une vision biaisée de la réalité… L’œuvre de Zamiatine est un roman fascinant, tant l’auteur a su cerner les enjeux des totalitarismes à venir, tout en nous livrant une œuvre littéraire d’une grande beauté et d’une grande qualité d’écriture.

Sorry we missed you : Uber et contre tous

Du haut de son trépied, Ken Loach le vieux tribun continue de filmer les relégués avec une détermination sans failles. A 84 ans, il a traversé les années Thatcher jusqu’au Brexit et offre encore inlassablement ses plans depuis les années 60 à tous les timides dont ils refusent la défaite. Les moulins finiront bien par tomber.

Synopsis : Ricky, Abby et leurs deux enfants vivent à Newcastle. Leur famille est soudée et les parents travaillent dur. Alors qu’Abby travaille avec dévouement pour des personnes âgées à domicile, Ricky enchaîne les jobs mal payés ; ils réalisent que jamais ils ne pourront devenir indépendants ni propriétaires de leur maison. C’est maintenant ou jamais ! Une réelle opportunité semble leur être offerte par la révolution numérique : Abby vend alors sa voiture pour que Ricky puisse acheter une camionnette afin de devenir chauffeur-livreur à son compte. Mais les dérives de ce nouveau monde moderne auront des répercussions majeures sur toute la famille… 

Ma petite entreprise

Ricky a la belle vie, il aimerait bien avoir un camion neuf et s’embarquer dans un boulot d’indépendant, stable et gratifiant. Le synopsis est malheureusement clair, juste au-dessus : ceci n’arrivera pas. Paumé par le sournois mécanisme attirant les bienveillants naïfs, ici incarné par un contremaître chauve du plus bel effet, il sent assez rapidement la pente se prononcer vers l’enchaînement dramatique qu’il n’oserait pas voir au cinéma. Recruté sur de belles promesses, emballé par l’odeur du neuf, il est déjà perdu par la nouvelle division du travail, uberisée, déshumanisée : trêve de mots valises, il est bien plus le nouvel héros malgré lui d’un autre Family Life.

La vie de famille

1967, une jeune schizophrène troublait la vie feutrée de ses parents oppresseurs, seigneurs dans leur salon qui n’aurait pas déplu à la V1 de Suzanne Boyle. Depuis ces scènes, ces atmosphères, d’autres gueules ont suivi, d’autres causes ont pris le pas. Pour les détracteurs du free cinema enragé, engagé sur le dos de ses protagonistes pour trouver gain de cause à coup de scripts de Ted Laverty plus poignants les uns que les autres, difficile aujourd’hui encore de prendre le train en marche. Ricky s’épuise à éponger les dettes et à courir après ses rendements, Abby la mère, se perd à aller soigner les grand-mères à domicile, sans voiture, vendue pour l’investissement de départ, et sans enfants, qu’ils perdent progressivement, sournoisement même, sans avoir une seule seconde à leur consacrer.

Juste à côté

En 2019, Ken loach tourne donc encore, engage des personnages de parents courageux et perdus, n’ayant plus les outils pour engager vers l’avenir des progénitures aussi paumées qu’elles, à en devenir aussi cyniques que tonton Uber. Bienvenue donc dans des champs et contre-champs sur mesure pour immortaliser les crises successives de la cellule familiale, des structures sociales et économiques du royaume qui vient de passer le brexit mais ne sait pas offrir une retraite méritée à son plus cinéaste des soldats. Il y a 52 ans, des parents voulaient protéger la société de leur fille, maintenant la société n’arrive plus à protéger leurs enfants de ses propres dérives. L’aîné vacille, cynique et lucide, insensible aux misères parentales, que la cadette équilibre en accompagnant les efforts de ses parents comme une petite fée de Disney. Ken Loach dépeint ici un quotidien juste à côté de chez vous, juste à côté de ce que la réalité voudra bien tolérer comme écart. Un poil plus scénarisé, un tout petit peu stylisé, mais toujours aussi profondément réaliste: après tout, le drame, ça ne pousse pas dans les arbres.

Une marque déposée

Alors on pourrait se lasser devant tant de misères avec un petit s, renâcler à retourner voir un « Ken Loach » comme une marque déposée, un film parfait pour se sensibiliser le temps d’une heure et quelques minutes. On pourrait même plagier l’abbé du merveilleux Ridicule de Patrice Leconte, annônant que les malheurs des pauvres gens est aussi dans l’ennui que leurs histoires provoquent dès leur énoncé. Mais un jour peut-être aucun autre ne reprendra le temps de filmer ces petites histoires, ces tous petites histoires qui ne font que se répéter, depuis plus de 50 ans de portraits plus ou moins similaires, dont on devra se demander un jour combien ils pèsent tous réunis dans l’escarcelle du cinéma britannique. Ici pas de rois, pas de reines, juste des bouts de Dickens qui ne comprendront jamais comment chaque cuvée de cinéma social a réussi à prouver qu’on a passé un demi-siècle à se faire bien plus de mal que de bien, pour par exemple ces tâches aussi vitales que de livrer à l’heure, le plus vite possible, des tas de conneries achetées sur Amazon.

Bande annonce : Sorry we missed you

Fiche technique : Sorry we missed you

Réalisation : Ken Loach
Scénario et dialogues : Paul Laverty
Direction artistique : Julie Ann Horan
Décors : Fergus Clegg
Costumes : Jo Slater
Son : Kevin Brazier
Directeur de la photographie : Robbie Ryan
Cadreuse : Sarah Cunningham
Montage : Jonathan Morris, assisté de Rachel Durance
Musique : George Fenton
Production : Rebecca O’Brien (productrice) ; Pascal Caucheteux, Grégoire Sorlat et Vincent Maraval (producteurs délégués) ; Eimhear McMahon (producteur exécutif) ; Philippe Logie (producteur associé)
Sociétés de production : Why Not Productions, Sixteen Films, France 2 Cinéma, Les Films du Fleuve, British Film Institute, BBC Films
Sociétés de distribution : Wild Bunch (exportation-distribution internationale), Le Pacte (France)
Budget : 5,6 millions d’euros5
Pays d’origine : Royaume-Uni, France, Belgique
Langue : anglais
Format : couleur – 1.85 : 1 – 16 mm
Genre : drame
Durée : 101 minutes
Dates de sortie France 16 mai 2019 (Festival de Cannes 2019), 23 octobre 2019 (sortie nationale)

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La redécouverte de La Roue, d’Abel Gance, aux éditions Pathé

Quelques mois après sa présentation au Festival Lumière, La Roue sort en coffret DVD et Blu-ray, dans une superbe copie restaurée et une version presque complète. Une édition à la hauteur de l’événement.

La Roue, c’est un film né de la démesure d’Abel Gance, démiurge génial et inventeur de nouvelles formes cinématographiques. Ici, le cinéaste nous propose une tragédie moderne dont la durée complète était de huit heures, mais au fil du temps les cinéphiles durent se contenter de versions tronquées plus ou moins honteuses. D’où l’événement proposé ici par Pathé : une copie de sept heures, magnifiquement restaurée par la fondation Jérôme-Seydoux.

Une tragédie moderne.
Lors d’une catastrophe ferroviaire, le cheminot Sisif recueille une petite fille et l’adopte. Quinze ans plus tard, la jeune Norma et Elie croient toujours qu’ils sont frères et sœurs, et seul Sisif connaît la vérité. Seulement, Sisif n’est plus ce qu’il était. Lui qui était si intelligent qu’il inventait des techniques nouvelles, lui qui était si motivé par son travail, lui qui était tellement intouchable qu’il pouvait se permettre d’envoyer paître ses supérieurs hiérarchiques, le voilà devenu une loque humaine, dépressif, alcoolique…
Le sous-titre de La Roue annonce la couleur : “Tragédie des temps modernes, en un prologue et quatre époques”. Et Gance fait tout, en effet, pour donner un aspect de tragédie à son histoire. La roue est alors le symbole d’un destin, d’une fatalité qui écrase les individus. Le film est parsemé de citations de différents auteurs sur ce thème, comme par exemple celle-ci, puisée chez Victor Hugo :

“je sais que la création est une grande roue qui ne peut se mouvoir sans écraser personne.”

Quoi que puisse faire Sisif, il est prisonnier de cette fatalité qui va le faire chuter dans les profondeurs du désespoir. Une déchéance qui n’est pas sans rappeler celle du Dernier des hommes, de Murnau. Le nom même de Sisif donne une grandeur tragique au protagoniste du film, et le voir, sans cesse, monter son train à crémaillère sur les pentes du Mont Blanc, dans la troisième partie du film, renforce le parallèle avec le personnage mythologique.
Le train joue un double rôle dans ce film. D’un côté il représente la modernité, dans cette “tragédie des temps modernes”. Mais il est aussi une figure de cette fatalité, aussi bien par l’image de la roue (de la locomotive) que par la métaphore du rail, représentant une destinée dont on ne peut s’échapper. D’ailleurs, symboliquement, la cabane où vivent Sisif et ses enfants, dans les deux premières époques, est “encadrée de rails”.

Sept heures
La question que l’on serait en droit de se poser, c’est : “mais que peut-on vraiment dire sur un sujet de drame psychologique, pendant sept heures, d’un film muet de surcroît ?”
Par une savante alternance entre scènes intimistes et moments grandioses, le film enchaîne les changements de rythme. Le récit instauré par Gance nous propose d’impressionnantes montées de tension qui sont, souvent, liées au train lui-même. Ainsi, dans la deuxième époque, par deux reprises, Sisif tente de se faire tuer par sa locomotive, lors de scènes fortes qui marquent le spectateur.
Lors de ces scènes, Abel Gance fait preuve d’une audace technique rare. Il nous montre des plans prodigieux d’inventivité, doublés d’une grande maîtrise du montage. Surimpression d’images, colorisation des négatifs, magnifique jeu sur les lumières (surtout dans les scènes où Sisif perd progressivement la vue, renforçant encore son aspect mythologique en le rapprochant d’Œdipe), tout contribue à une grande expressivité des scènes.
De plus, le changement radical de décor à partir de la troisième époque, où l’on passe de la noirceur et de l’emprisonnement urbain aux cimes du massif du Mont Blanc, permet un renouvellement de l’atmosphère du film. En bref, Abel Gance emploie tous les moyens à sa disposition pour que la durée phénoménale de son film ne soit en aucun cas une gêne pour les spectateurs. Bien au contraire, les 416 minutes de La Roue permettent au cinéaste de développer son histoire, de créer des personnages complexes et de développer comme il se doit cette impression de fatalité.

Le film… et le reste
Avec cette édition, Pathé ne se moque pas des cinéphiles. On ne le dira jamais assez, le travail qui a abouti à cette version est exceptionnel. La restauration est une grande réussite et rend justice au travail esthétique d’Abel Gance.
Le film est réparti sur les trois premiers disques, et le quatrième est consacré aux compléments de programme. Ce disque se compose principalement de courts documentaires. Les habitués des éditions Pathé retrouveront sans surprise une actualité d’époque, et nous avons droit aussi à un film sur le tournage de La Roue, document réalisé par l’assistant réalisateur d’Abel Gance, qui n’était autre que le poète et romancier Blaise Cendrars.
Le coffret est aussi accompagné d’un livret de 140 pages qui revient précisément sur le travail de restauration et la recherche musicale.
L’ensemble constitue un événement rare dans le domaine de l’édition de films et rend un juste hommage à une œuvre monumentale.

Caractéristiques :
Durée du film : 416 minutes (6h56mn)
Noir et blanc avec quelques colorisations d’époque
Son 5.1 ou 2.0
Sous-titres : anglais, allemand.

Compléments de programme :
La Roue, un chef d’oeuvre restauré
Autour de La Roue
Avant/Après la restauration du film
Scènes coupées
Archive : l’occupation de la Ruhr par les troupes françaises en 1923
Abel Gance dans “L’histoire du cinéma par ceux qui l’ont fait”
Abel Gance dans “cinéastes de notre temps”
Livret de 140 pages

La Roue – Bande annonce

Filles de joie : une réouverture des salles sous le signe du féminin

3

Filles de joie sort sur les écrans après près de 100 jours sans salles obscures. Le film suit le parcours de trois femmes dont la prostitution est le gagne-pain. Au-delà, les réalisateurs tentent de regarder quelle solidarité se noue entre ces femmes et quels regards sont portés sur le féminin. C’est quoi une « pute » ? Pourquoi les hommes qui adorent les fréquenter, adorent surtout les détester ? Comment sortir de ce schéma ? Autant de questions que le film soulève, s’intéressant aussi au destin social de ses héroïnes.

A retrouver en DVD dès le 21/10/2020.

A l’assaut de leurs corps

Filles de joie fait immédiatement écho au grand film français sur la prostitution, L’Apollonide – souvenirs de la maison close de Bertrand Bonello. Les deux film partagent en effet une même tête d’affiche, qui endosse le rôle de « la mère » ou encore la patronne : Noémie Lvovsky. Cependant, là où Bonello choisissait la fin d’un monde, Frédéric Fonteyne, Anne Paulicevich parlent du monde d’aujourd’hui, de ses galères et de ses solidarités. Ainsi, on ne gâchera pas le plaisir en disant que le film commence là où il se terminera, on le sent tout de suite. Quelque chose a eu lieu, un drame ou une libération, il pleut et trois femmes ensemble n’ont pas l’air de s’en préoccuper. Le film décrira ensuite les événements, les conditions sociales qui ont mené à cet état. Forcément, l’écueil est toujours de chercher à « raconter » comment on en arrive là sans tomber dans le misérabilisme. Le film s’en sort assez bien car il s’attache à trois destins et n’en filme que des « moments », sans en faire de simples parcours vers l’enfer.

L’Apollonide – souvenirs de la maison close était un film vibrant, vivant, dans lequel le féminin s’écrivait en lutte contre sa destinée, tout en étant étouffé dans ses convictions. Dans Filles de joie, ce sont encore des luttes que les femmes écrivent, des destinées forcées où le masculin est bien trop souvent une menace. Oui, certes, on pourrait trouver les destinées des personnages un peu clichées, mais la force du scénario est de ne dépeindre ces quotidiens que par petites touches. Un rendez-vous pôle emploi, une dispute, un repas en famille, autant de scènes où l’une des trois héroïnes étouffe et veut prendre sa vie en mains. Est-ce aussi simple que cela ? Le film dira que non et qu’il est plus facile de s’en sortir ou de croire ces destinées misérabilistes quand on n’est pas dedans. Le film échappe à ce misérabilisme par des flash-back qui sont autant d’instants choisis avec soin et bien mis en scène et parce qu’ils mettent dans le « présent » des trois femmes des éléments en tension.

Regarder les femmes

D’abord, la relation entre les trois femmes est très fragile, toujours prête à exploser. Ensuite, le rapport au masculin est teinté d’une attirance, d’un désir de trouver l’amour, mais parachuté dans la violence et la domination.  On ne le dira jamais assez, même si ça ne concerne pas toutes les relations fort heureusement. Le discours est celui d’un enfermement, d’une prise de conscience aussi qui s’accompagne d’une lutte pour la dignité. Ainsi, le personnage campé par Noémie Lvosky est certainement le seul qui est confronté directement dans son cercle familial au regard porté sur le fait qu’elle se prostitue. Et cela entraîne des rapports de forces étranges, notamment avec sa fille qui ne voyant pas cela d’un bon œil, ne se sort pas non plus, dans la construction de son apparence, du regard porté sur elle. Ou encore ce fils qui « prend » l’argent mais préférerait peut-être ne pas trop savoir d’où il vient. On  n’est pas seulement dans la survie, c’est ce qui constitue un discours social plus pertinent.

Enfin, le film réfléchit également à la manière de filmer l’acte de prostitution en lui-même, autre point commun avec LApollonide. Et c’est dans ces instants partagés entre femmes que les actrices sont les plus formidables. On y croit et leur jeu n’est jamais en retrait, jamais un vrai jeu qui réfléchit à ce qu’il donne à voir, c’est un jeu qui donne. Sara Forestier, Noemie Lvovksy et Annabelle Lengronne sont excellentes et il faut le souligner, leur trio est formidable. Parce qu’on ne joue pas vraiment à se prostituer, sauf peut-être chez Ozon et son Jeune et Jolie. Le rapport au sexe est encore montré comme tabou et bien souvent, même si le discours est avant tout social, parfois féministe, le film ne juge pas ses héroïnes. Peut-être que l’écueil principal est le regard sur le masculin, mais quand on étouffe on veut tout exploser autour de soi. Le féminin a ainsi une revanche à prendre, quitte à ne pas y aller par quatre chemins ! On aura ainsi une pensée tout le long du film pour des discours plus « borderline » sur la prostitution, qui y apportent plus de recul, et on ira lorgner du côté de Virginie Despentes. Les deux regards sont intéressants, le film parvient à sortir peu à peu les héroïnes d’un simple statut de victimes, elles agissent. Heureusement, le film semble avoir compris qu’il amorçait une véritable réflexion, sa toute dernière scène en est l’illustration parfaite. Encore une fois, tout est une question de regards…

Filles de joie : Bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=Tz6n_5wHTAE

Filles de joie : Fiche technique

Synopsis : Axelle, Dominique et Conso partagent un secret. Elles mènent une double vie. Elles se retrouvent tous les matins sur le parking de la cité pour prendre la route et aller travailler de l’autre côté de la frontière. Là, elles deviennent Athéna, Circé et Héra dans une maison close. Filles de joie, héroïnes du quotidien, chacune se bat pour sa famille, pour garder sa dignité. Mais quand la vie de l’une est en danger, elles s’unissent pour faire face à l’adversité.

Réalisateurs : Frédéric Fonteyne, Anne Paulicevich
Interprètes : Noemie Lvovsky, Sara Forestier, Anabelle Lengronne, Nicolas Cazalé, Jonas Bloquet, Sergi Lopez, Salomé Dewaels
Scénario : Anne Paulicevich
Photographie : Juliette Van Dormael
Montage : Damien Keyeux
Sociétés de production : Versus Production, Les Films du Poisson, Prime Time
Distribution : KMBO
Date de sortie : 22 juin 2020 et en DVD dès le 21/10/2020
Durée : 91 minutes
Genre : drame

Belgique- France – 2020

Benni de Nora Fingscheidt : portrait d’une souffrance

Dans un film âpre sur l’enfance et la réinsertion de cette dernière dans le monde adulte, Nora Fingscheidt dresse le portrait beau et douloureux d’une jeune enfant en colère. 

L’enfance est depuis toujours disséquée par le biais du cinéma : des 400 coups de François Truffaut jusqu’à Morse de Tomas Alfredson, cette période de la vie est une rampe de lancement pouvant nous immerger dans des récits initiatiques où le monde des enfants se télescope parfois durement avec le monde adulte. Ce télescopage, entre violence et incompréhension, est l’épicentre du film de Nora Fingscheidt. Pourtant, Benni n’est pas qu’un simple récit d’apprentissage mais se veut aussi et surtout la description d’un système institutionnel par palier qui demeure parfois vite impuissant dans l’optique de réussir sa mission : sauver des enfances difficiles. 

C’est le récit d’une jeune enfant de 9 ans qui va de foyer en foyer et qui malgré les thérapies, n’arrive pas à canaliser sa colère et sa soif d’amour. Benni, couverte de bleus mais au regard d’un ange, est une « guerrière » qui frappe, insulte, méprise et crache sur tout ce qui l’embête. Mais dès le départ, au lieu d’en faire un démon et un versant du mal absolu comme peuvent le faire certains films d’horreur, la cinéaste arrive à placer le curseur de l’empathie, et nous montre que Benni, est comme beaucoup d’entre eux, c’est à dire une  victime collatérale d’un système qui n’est malheureusement pas étanche. 

Entre des parents aux abois et dont l’immaturité autant humaine que sociale désarçonne, des foyers frileux de devoir se frotter à des enfants turbulents que tout le monde rejette, des services sociaux qui croulent sous les demandes, des auxiliaires de vie qui n’arrivent plus à prendre du recul et qui prennent en pleine figure la dureté du quotidien de ces gamins, Benni n’élude aucun sujet d’une réalité qui n’a jamais été aussi tangible et ne ferme les yeux devant aucun traumatisme, sans voyeurisme aucun. Mais lorsque la jeune Benni accompagne son auxiliaire de vie Michael pour un séjour de 3 semaines dans la forêt, pour une cure d’air frais, on aurait pu craindre l’effet « Pascal le grand frère » et les grandes leçons de vie du père de substitution pour que tout revienne à la normale. 

Miraculeusement le film ne tombe pas dans le piège de la catharsis éhontée mais au contraire profite du calme ambiant et de cette nature boueuse et verdoyante pour faire coller sa caméra à ce décorum organique. Là où la ville faisait retentir le chaos des cris, la violence du rejet familial et les pulsions de bagarre, la foret permet au long métrage de souffler et de s’accorder quelques moments de suspensions, une apesanteur presque sensorielle à voir cette enfant se confronter au vide qui l’accompagne : le spectateur comme elle, ressentent mutuellement tout le désarroi qui sort des pores de son esprit. Ce vide étant accompagné de deux versants : celui du traumatisme et celui du manque d’affectation. Ayant vécu un étouffement lorsqu’elle était plus jeune, il est impossible de toucher le visage de Benni sans qu’elle vrille et devienne une furie que personne n’arrête. Mais au delà cet événement, Benni n’a qu’un souhait : revivre avec sa mère. 

Ce rejet et ce manque d’affectation sont aussi une source de colère et de tristesse. A force d’accumuler les séquences de crise et les colères incessantes, à force de voir le récit jouer la carte de la confrontation permanente entre Benni et le monde extérieur, autant adulte qu’enfantin, le film de Nora Fingscheidt aura pu accoucher d’une souris et être en perpétuel trop plein. Pourtant grâce à la vélocité de la caméra, à la bienveillance du regard de la réalisatrice, au casting touchant par son incarnation abrasive, et grâce à la pertinence de son propos, Benni arrive à contourner les pièges et construire une oeuvre qui est à la fois à hauteur d’enfant mais aussi à hauteur d’hommes : en arrivant à nous émouvoir et nous déchirer le coeur en voyant les cris de rage d’une gamine être rejetée une énième fois par sa mère et voir les adultes qui l’accompagnent dévastés par le destin qui s’acharne. Difficile de ne pas finir le film avec le coeur en lambeaux devant le dernier regard lointain entre Benni et Michael, tels deux animaux indomptables en fuite, puis cette dernière séquence qui n’est pas sans rappeler Mommy de Xavier Dolan. 

Bande Annonce – Benni

Fiche Technique – Benni

Réalisatrice : Nora Fingscheidt
Scénario : Nora Fingscheidt
Compositrice : John Gürtler
Sociétés de distribution : Ad Vitam
Durée : 1h58
Genre: Drame
Date de sortie :  22 juin 2020

 

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3.5

« La Fabrique du consommateur » : comment s’est formée la société marchande

Maître de conférences à l’Université de Saint-Étienne, Anthony Galluzzo étudie les cultures de consommation à travers le temps. Il publie aux Éditions La Découverte « une histoire de la société marchande » aussi passionnante que documentée.

Plusieurs facteurs ont présidé au développement de la société marchande. Parmi eux, Anthony Galluzzo pointe d’abord la représentation de l’espace. Aux communautés sédentaires et insulaires qui ont longtemps constitué la norme ont succédé des sociétés marquées par une mondialisation progressive, où les distances ont été bouleversées par le rail, les routes maritimes, le bitume – et enfin le ciel. La polyculture autarcique des débuts a été entamée durant le XIXe siècle, puis abandonnée au profit d’une mobilité marchande caractérisée par des réseaux d’interdépendance : l’argent, né du travail, s’échange contre des marchandises qu’on ne produit plus, ce qui aboutit bientôt à instituer des rapports distants et fétiches avec elles. L’objet consommé est désormais « étrange » et « étranger », frappé d’une marque visant à rassurer et fidéliser le consommateur. Entre 1880 et 1920 apparaissent ainsi (déjà) des géants comme Heinz, Kellogg’s ou Coca-Cola. C’est le début d’une révolution.

Cette dernière, comme toutes les autres, est multidimensionnelle. La publicité investit l’espace urbain, les magasins élaborent des scénographies commerciales, la rotation s’accélère dans les rayons, la mode est aux prix écrasés, les flâneurs pénètrent d’autant plus facilement dans les commerces que toute une série de services y est désormais associée : restauration, poste, garderie, salon de coiffure, etc. Anthony Galluzzo note que « les grands magasins ont en quelque sorte discipliné la population. Ils ont développé chez elle l’habitude de contempler la marchandise et ont banalisé son achat. » Les signes distinctifs de la bourgeoisie vont ruisseler jusqu’aux classes plus modestes : les chinoiseries, les bibelots, tout ce qui a jusqu’ici caractérisé l’apparat ostentatoire tend à se propager, chacun cherchant à s’affirmer, dans une lutte statutaire, par des objets-signes (Jean Baudrillard et Thorstein Veblen, cités, ne disaient pas autre chose). La marchandise glisse dans la hiérarchie sociale à mesure qu’elle se démocratise : une fois adopté par les classes inférieures, un produit est aussitôt banalisé et dévalué. C’est probablement pour cette raison que les collections d’art se distinguent : emblème de l’unicité contre la manufacture, elles participent à un narratif flatteur et ô combien porteur de sens.

Alphabétisation du consommateur

La Fabrique du consommateur pose un regard panoptique sur la société marchande. On y raconte les liens d’interdépendance entre journaux et annonceurs, l’individualisme prenant le pas sur la communauté, l’impératif de la performance, le marketing à hauteur d’enfants, les catalogues comme « chalandise virtuelle », le cinéma en « hiatus représentatif », précisément comme les magazines, dont l’auteur regrette le peu de prise avec la réalité et pointe les trois fonctions fondamentales : « l’éducation à la consommation, l’implémentation d’un imaginaire social et la normalisation de la marchandise » . Les images et leur circulation sont vues comme une « alphabétisation du consommateur ». Plus généralement, « la marchandise s’impose en signe universel, devient un langage parlé de tous ». Chaque nouveau média amène son lot de représentations inédites et ses propres modes de vie. Il existe en outre une « tension du désir », sans cesse réinvestie et portée sur de nouveaux objets. Anthony Galluzzo verbalise toutes ces choses avec beaucoup d’à-propos, et souvent exemples à l’appui.

Sur la foule, la publicité et la propagande, l’auteur opère un détour utile par Gustave Le Bon, Gabriel Tarde, Walter Lippmann ou Edward Bernays. Il théorise ensuite des procédés résumés en ces termes dans le film de Jan Kounen 99 francs : « Tout s’achète : l’amour, l’art, la planète Terre, vous, moi… Surtout moi. L’homme est un produit comme les autres. Avec une date limite de vente. Je suis publicitaire. Je suis de ceux qui vous font rêver des choses que vous n’aurez jamais : ciel toujours bleu, nanas jamais moches, bonheur parfait retouché sur Photoshop. Vous croyez que j’embellis le monde ? Perdu, je le bousille. » C’est Ivy Lee soignant l’image de John D. Rockefeller après le massacre de Ludlow, le Committee On Public Information de George Creel vendant la guerre aux Américains en 1917, Edward Bernays organisant un happening féministe où la cigarette devient rien de moins qu’une « torche de la liberté ».

Il est difficile de quantifier les effets cumulatifs et normatifs de la publicité. Anthony Galluzzo en relève toutefois les différents positionnements : mise en avant de la séduction, la jeunesse ou le charisme, promesse de bonheur, formation d’une identité symbolique en « prêt-à-porter », retournement des normes avec le « Think Small » de Volkswagen (1958) puis avec Volvo ou Dodge, jeux de distinction-affiliation par des objets-signes (mods et rockers, par exemple), etc. Même la contre-culture, en apparence en butte contre le système marchand, doit avant tout se concevoir comme « une culture de consommation, car elle repose sur le narcissisme et la monstration, sur les signes extérieurs et leur mise en scène ».

L’homme ne coupe plus son bois et ne conditionne plus sa viande lui-même. Il se rend désormais à l’usine ou au bureau et rapporte ensuite au foyer de quoi se chauffer et se nourrir. Les maisons bourgeoises ont quant à elles fait place nette aux maisons modernes, le facteur discriminant ne disparaissant pas pour autant : ce ne sont plus bibelots ou salons d’apparat qui attisent les convoitises, mais plutôt l’ergonomie, les gadgets, les nouvelles technologies. Anthony Galluzzo décrit judicieusement le domicile moderne comme un espace privé de consommation. Après avoir évoqué Internet ou le marketing à destination des enfants et des adolescents, il clôture son ouvrage en reprécisant deux faits importants : d’une part, « l’invisibilisation de l’infrastructure renforce le fétichisme de la marchandise, l’abstraction totale du produit, dont le consommateur est moins l’utilisateur que le spectateur » ; d’autre part, « l’histoire de la consommation est principalement celle de l’accélération de la circulation des marchandises et de leurs images ».

La Fabrique du consommateur, Anthony Galluzzo
La Découverte (Zones), juin 2020, 264 pages

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4.5

« La Bombe » : de la réaction en chaîne de Leó Szilárd à Hiroshima

La Bombe a été une entreprise de création titanesque. Pour narrer la genèse de la première arme atomique, les scénaristes Didier Alcante et L. F. Bollée ont exploré pendant cinq ans la documentation disponible, effectué des voyages d’étude, recoupé les sources et discuté le moindre point d’achoppement. Ils avouent eux-mêmes avoir parfois passé des mois entiers sur une seule scène… Le résultat valait-il de s’infliger cette peine ? Très certainement, à en juger par la qualité de ce roman graphique de quelque 450 planches, donnant à voir les protagonistes, célèbres ou méconnus, tant scientifiques, industriels ou militaires que politiques, ayant œuvré à une authentique révolution armée et géopolitique.

Prenons les choses à revers. À la fin de ce roman graphique sont mis en parallèle des tableaux aux tonalités opposées : pendant que l’état-major américain, personnifié par le président Harry Truman ou le général Leslie Groves, se félicite du largage de « Little Boy » sur Hiroshima, le dessinateur Denis Rodier alterne les auto-congratulations entendues avec des vignettes glaçantes de cadavres carbonisés, de désolation urbaine et de rescapés en sursis. Il y a là tous les questionnements philosophiques et enjeux militaires qu’a impliqué l’élaboration de la bombe A : la course à l’arme nucléaire que narrent avec brio les deux auteurs a probablement déterminé l’issue de la Seconde guerre mondiale, mais elle a aussi plongé les scientifiques du projet Manhattan – mais pas que – dans l’incertitude la plus absolue. La recherche sur la fission à base d’uranium ou de plutonium servait-elle la paix ou la destruction ? Cette ambivalence, prégnante tout au long de l’album, est parfaitement caractérisée par le personnage de Leó Szilárd. Ce physicien hongro-américain aujourd’hui quelque peu oublié a été un promoteur précoce de la bombe atomique avant d’en déceler les dangers et de prôner une coordination nucléaire internationale.

La bombe atomique a été le fruit d’un long cheminement. Aux postulats théoriques succédèrent les expérimentations, tandis que les nations belligérantes se dressaient les unes contre les autres afin d’obtenir la primeur dans un champ de recherche militaire particulièrement disputé – aux États-Unis le projet Manhattan et les laboratoires de Los Alamos ou Oak Ridge, à l’Allemagne le programme nucléaire de Werner Heisenberg, à l’URSS des travaux dopés par les révélations de l’espion Klaus Fuchs, au Japon l’Institut de recherche physique et chimique… La Bombe détaille par le menu la rivalité scientifique qui opposait alors les pays engagés dans la guerre. C’est une bataille capitale, en blouse blanche, qui se menait dans les coulisses et émergeait occasionnellement à la faveur d’opérations spectaculaires, telles que celles menées par les Alliés à Vemork, en Norvège, en vue de saboter une usine nazie productrice d’eau lourde. La bombe A se trouve également à l’origine du naufrage de l’USS Indianapolis. Le croiseur transportait plusieurs de ses composants avant d’être torpillé et coulé par la Marine impériale japonaise. Son équipage fit ensuite l’objet d’une attaque de requins…

Tous ces épisodes de la Seconde guerre mondiale figurent en bonne place dans le roman graphique de Didier Alcante et L. F. Bollée. Si les deux scénaristes peuvent se prévaloir d’un récit étayé et au plus près des faits historiques, le travail de Denis Rodier mérite lui aussi d’être salué. Ses dessins allient indiscutablement finesse, sophistication et puissance suggestive. De nombreuses planches marquantes jalonnent ainsi la lecture : la tour construite dans une vallée désertique pour un premier test nucléaire, la ronde des requins sous les rescapés américains de l’USS Indianapolis, les tragédies familiales vécues par Klaus Fuchs, les disparitions de Mussolini et Hitler, la construction du chantier ferroviaire pour relier Bangkok à Rangoon et, bien entendu, les représentations d’Hiroshima avant, pendant et après la bombe… La Bombe est aussi l’occasion de (re)découvrir des personnages tombés en désuétude : Werner Heisenberg, dont l’implication dans le programme nucléaire allemand demeure ambivalente ; Henry Stimson, secrétaire d’État indéboulonnable ; Enrico Fermi, prix Nobel fuyant l’Italie fasciste ; enfin, les précités Leó Szilárd et Leslie Groves, respectivement scientifique et militaire, incarnant en quelque sorte le doute et la foi envers la bombe atomique. Si la Seconde guerre mondiale n’apparaît finalement qu’en toile de fond, certains de ses « impensés » sont enfin mis en lumière, à l’instar du plan de sécurisation de l’uranium congolais ou des essais cliniques américains non consentis.

La Bombe, Didier Alcante et L. F. Bollée (scénario), Denis Rodier (dessin)
Glénat, mars 2020, 472 pages

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