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Nouvelle Vague de Richard Linklater : recréer le culte artistique d’une époque 

À la fois making-of et faux documentaire, Nouvelle Vague présente l’entrée de ce mouvement cinématographique en France, dans une mise en scène prévisible mais saisissante.

Synopsis : Ceci est l’histoire de Godard tournant « À bout de souffle », racontée dans le style et l’esprit de Godard tournant « À bout de souffle ».

À la recherche d’un « cinéma vérité »

« Le cinéma est l’expression des sentiments », proclame Jean-Luc Godard dans l’une de ses nombreuses citations. Et pour cause ; Guillaume Marbeck incarne un Godard à la fois calme et nerveux, toujours prêt à se lancer au service de son art. Aucune scène n’est consacrée à sa vie personnelle : au moment d’À bout de souffle, toute la vie du futur réalisateur tourne autour de son film.

Pas d’artifice, pas de contrôle, pas d’automatisme : telle est la maxime de Jean-Luc Godard. À l’image de Dziga Vertov et son « ciné-œil », il cherche le réalisme dans les plus simples événements, comme les regards des passants affolés de voir une personne « mourir » au beau milieu d’une route… Le film capte avec justesse cette volonté de vérité : la caméra incarne l’œil du réalisateur.

Les acteurs et leurs personnages

Des personnes cultes ayant révolutionné le cinéma de leur temps parsèment le long-métrage. Jacques Demy, Éric Rohmer, Roberto Rossellini, Jean-Pierre Melville… et le trio qui entoure Godard : Truffaut, Schiffman et Chabrol, qui sont déjà reconnus dans le milieu de la réalisation. Les 400 Coups de Truffaut est un triomphe à sa sortie. De son côté, Godard est montré comme un cinéphile avant d’être un réalisateur. Il cite plusieurs personnalités, et surtout Ingmar Bergman pour son non-conformisme.

Puis arrive Roberto Rossellini. Pionnier du néoréalisme italien, il inspire la Nouvelle Vague française. Il est vu comme un pilier du cinéma, adulé par ses pairs français. La caméra est proche de son visage, elle lui donne toute l’importance qu’il incarne. Il apporte une dimension morale au long-métrage en définissant sa vision du cinéma. Pour lui, le cinéma doit tenir une rigueur morale, car il doit être fidèle au réalisateur. Ce dernier doit accorder une place importante à la liberté, afin de s’exprimer pleinement.

Il faut dire que le casting est particulièrement bien réussi. Zoey Deutch se confond avec Jean Seberg, et son alchimie avec Aubry Dullin, qui joue l’icône Jean-Paul Belmondo, est transcendante. Aubry Dullin semble à l’aise dans la peau de cet homme si emblématique : drôle, rêveur et énergique. En somme, les acteurs ne sont pas choisis pour leur popularité mais pour leur ressemblance avec les personnages, ce qui est tout de même à noter !

Recréer À bout de souffle

Maintenant, place à la reproduction. À bout de souffle a révolutionné le cinéma français (voire mondial) ; il a démocratisé un nouveau genre et a propulsé des personnalités au rang de vedettes. De fait, comment recréer l’ambiance amateur du film original ? Sans grande surprise, Nouvelle Vague y parvient. Format 4/3, image en grain, jump-cuts… L’immersion est totale. Certaines scènes sont même filmées à l’image du long-métrage original, comme les scènes immersives dans la voiture, sur les sièges passagers.

Lorsque le montage du film commence, Godard s’exprime sur le mouvement du long-métrage, qui doit être impatient d’avancer, selon ses propres termes. D’où les coupures abruptes et le rythme saccadé à la fois de l’À bout de souffle original, et du film Nouvelle Vague. Dans la lignée de Sergueï Eisenstein, Jean-Luc Godard remet les jump-cuts au goût du jour.

L’originalité de Godard réside dans sa manière de vouloir filmer ses scènes. Nouvelle Vague recrée cette nouveauté, en exposant ses idées pour effectuer des travellings avant. Raoul Coutard, son fidèle caméraman, le suit, et se retrouve dans une vieille cabine postale et dans une chaise roulante !

Rien de nouveau sous la Nouvelle Vague

Dans ce cas, que penser du film Nouvelle Vague ? Faut-il connaître ce mouvement pour comprendre le film ? Non, même s’il vaut mieux avoir quelques notions. Cependant, des cartons (intertitres) présentent les personnages pour comprendre qui nous voyons à l’écran. Ces personnages se succèdent et gravitent en permanence autour de Godard.

En définitive, le long-métrage n’est pas surprenant, car nous nous attendons à ce que nous allons voir. Il reste tout de même plaisant à regarder, ne serait-ce que pour plonger dans le début des années 60… et témoigner d’une nouvelle génération d’acteurs confondus avec leurs personnages.

Nouvelle Vague – Bande annonce

Nouvelle Vague – fiche technique

Réalisation : Richard Linklater
Scénario : Holly Gent et Vince Palmo, adapté par Michèle Halberstadt et Lætitia Masson
Décors : Katia Wyszkop
Costumes : Pascaline Chavanne
Photographie : David Chambille
Son : Jean Minondo
Montage : Catherine Schwartz
Production : Laurent Pétin et Michèle Halberstadt
Production exécutive : Emmanuel Montamat et John Sloss
Sociétés de production : ARP Sélection, en association avec Detour Filmproduction, avec le soutien du CNC
Sociétés de distribution : ARP Sélection (France) ; Cherry Pickers (Belgique), Filmcoopi (Suisse romande), Photon Films (Québec)
Pays de production : France
Langue originale : français
Format : noir et blanc – 1,37:1 – son 5.1

Berlinguer, la grande ambition : Andrea Segre filme l’intime d’un géant politique italien

« Il n’y a pas de héros pour son valet de chambre » disait Napoléon. A trop approcher le grand homme, le faste et la grandeur se dissolvent dans une familiarité qui ne peut manquer d’être vulgaire à la longue. Le familier, l’intime, la tendresse biographique, ce sont pourtant les thèmes qui caractérisent le mieux la mise en scène d’Andrea Segre dans Berlinguer, la grande ambition qui choisit de raconter l’historique sur le mode de l’intime. Bravo.

Berlinguer fut le dirigeant du plus puissant parti communiste d’Europe occidentale de 1972 à sa mort, le Partito Comunista d’Italia, dont il fut la figure la plus emblématique. Il faut dire qu’il réussit à allier une direction intelligente capable tout autant de négocier avec les forces libérales antagonistes que d’engranger des succès électoraux colossaux, avec une stratégie franche visant une certaine indépendance d’avec l’URSS pour tenter de développer sa propre voie du communisme. Voilà la toile de fond historique et biographique du film d’Andrea Segre plutôt que l’épisode du « compromis historique » qui sert en fait de fil conducteur narratif. De quoi marquer avec originalité son temps et cette pratique politique d’où on n’attendait pas pourtant une prestation aussi juste de la part d’Elio Germano, (qu’on a apprécié entre autres dans Leopardi, il favoloso et Suburra) à la fois dans la tendresse qu’il inspire que dans l’admiration que son personnage à travers son interprétation suscite. Si la narration s’arrête là, le film ne se clôt vraiment qu’avec la mort de son héros.

Le compromis historique, de quoi s’agit-il ? Un des épisodes les plus tumultueux de l’après-guerre italienne qui croise les intérêts de la sphère occidentale avec ceux de la politique italienne pour finir dans un bain de sang qui ouvre les « années de plomb » et le terrorisme. Exclu du pouvoir depuis l’après-guerre, le PCI, avec ses succès électoraux et la débandade de la DC (la Democrazia Cristiana), son rival libéral, cherche à entrer dans le gouvernement par la voie démocratique du compromis. Frôlant l’accord, celui-ci sera enterré avec son maître d’œuvre, Aldo Moro, leader de la DC, enlevé, séquestré et assassiné par les brigades rouges en 1978.

Une des forces du film est en effet de dialoguer non seulement avec l’Histoire mais aussi avec l’histoire du cinéma transalpin. On pense bien sûr à Bellochio qui a choisi de mettre son style au service de la narration historique et politique en se focalisant justement sur l’assassinat d’Aldo Moro dans Buongiorno notte et Esterno notte et en entrecroisant les points de vue. On y verra peut-être une inspiration plus qu’appuyée puisqu’à l’instar du premier, il s’agit ici de raconter l’histoire des grands hommes par la petite porte, dans leur proximité. C’est aussi évidemment au genre italien par excellence du film dossier politique que le film vient puiser. Mais, contrairement aux grands classiques du genre ( on pense évidemment à ceux de Francesco Rosi), il ne s’agit pas de se servir de l’outil cinématographique et de sa présentation spécifique des événements pour disséquer une période ou un personnage ( du type Lucky Luciano ou l’Affaire Mattéi) d’autant plus mystérieux que les forces obscures (Etat, Eglise, Mafia, la sainte trinité du pouvoir italienne) y ont toujours un rôle. L’histoire de Berlinguer, du compromis historique, d’Aldo Moro est supposée connue dans ses grandes lignes et elle l’est sans doute de tout citoyen italien. Ce qui intéresse Andrea Segre, c’est précisément l’histoire entre les grandes lignes, et parfois jusqu’aux marges, là où se loge le militant politique plutôt que le héros qu’une certaine histoire veut retenir. D’où les nombreux plans d’archives qui émaillent le film, en noir et blanc ou en couleur mais qui ne viennent jamais appuyer un propos historique mais montrer que la réalité de Berlinguer s’incarnait aussi dans le peuple, celui des meetings, des réunions, de la foule rassemblée à son enterrement sincèrement triste.

Ainsi, on remarquera la photographie brunâtre qui loin d’enlaidir le cadre lui donne cet aspect à la fois suranné et élégant. Mais il faut aussi mentionner toutes ces trouvailles qui jalonnent le film et contribuent à incarner le personnage de Berlinguer : le lait, la gymnastique du matin, les questions absurdes et déplacées des travailleurs qui viennent comme on allait voir le prêtre autrefois. C’est un réel pétri de tendresse que cherche à illustrer le film, au delà du poids peut-être mort d’une tradition et d’une théorie de toute façon déjà abordées maintes fois ailleurs. Ainsi ce plan magnifique qui montre un cuistot – celui qui annonce à Berlinguer l’événement d’un attentat fasciste – dans le jour d’un mur sur lequel est par ailleurs accroché le portrait de Marx. Les grands noms sont ainsi muets et font partie de la décoration. Non qu’il s’agisse de les oublier ou de les maltraiter (le film s’ouvre sur une citation de Gramsci) mais ils sont proprement un cadre dans lequel la vie de Berlinguer prend place non ce qu’il s’agit vraiment de raconter.

Au fond, plus que le dossier historique qui est incontestablement le genre d’ancrage du film, il semble emprunter beaucoup et discrètement à la comédie italienne au sens où c’est un plaisir doux amer qui reste sur le palais à la fin de la projection, celui d’une certaine nostalgie et d’une certaine admiration pour un homme et une situation qui appartiennent définitivement au passé et qu’on ne reverra sans doute plus.

Bande-annonce : Berlinguer, la grande ambition

Fiche technique : Berlinguer, la grande ambition

Titre original : Berlinguer: La grande ambizione
Réalisation : Walter Veltroni
Scénario : Walter Veltroni
Acteurs : Enrico Berlinguer (archives), témoignages de personnalités politiques et culturelles italiennes
Genre : Documentaire politique
Pays : Italie
Distributeur : Nour Fims
Durée : 1 h 40 min
Année de sortie : 2024
Production : Palomar
Distribution : Vision Distribution
Sujet : Portrait d’Enrico Berlinguer, figure majeure du Parti communiste italien

L’Homme qui rétrécit (2025) : le voyage intérieur

Près de 70 ans après le film de Jack Arnold, devenu une référence du cinéma de science-fiction, L’Homme qui rétrécit renaît sous la direction de Jan Kounen avec Jean Dujardin dans le rôle-titre. Revisité à l’aune des angoisses contemporaines, ce récit d’un homme qui diminue inexorablement interroge toujours, à travers les fondements de l’identité, de la vulnérabilité et de la place de l’individu dans un monde démesuré. Reste à savoir si cette version 2025 parvient à retrouver la puissance symbolique et la force troublante de ses prédécesseurs.

Comme chaque année, et au-delà de l’exhumation des classiques du genre, les salles obscures d’octobre regorgent de propositions – plus ou moins – horrifiques. Que ce soit avec la dystopique Marche ou crève, la relecture burlesque du mythe de Dracula par Radu Jude, les suites sans âme (Black Phone 2 et Les Intrus : Chapitre 2) ou encore un film de possession du point de vue d’un chien avec Good Boy, L’Homme qui rétrécit vient compléter cette sélection automnale en offrant une nouvelle adaptation du roman éponyme de Richard Matheson.

Il s’agit du romancier et scénariste auquel on doit plusieurs récits incontournables du fantastique et de la science-fiction : Je suis une légende, Au-delà de nos rêves, ou encore La Quatrième Dimension, dans sa version des années 80. Son scénario pour le téléfilm Duel a également permis à Steven Spielberg de lancer sa carrière. Mais avant cela, c’est l’étude philosophique d’une crise existentielle – celle d’un homme dont le monde s’agrandit à mesure qu’il rapetisse – qui propulse l’œuvre de Matheson parmi les classiques de la littérature fantastique.

La première adaptation cinématographique de 1957 est signée Jack Arnold, un cinéaste déjà remarqué pour L’Étrange Créature du lac noir. Mais c’est surtout grâce à son Tarantula ! – où un monstre géant menace des humains – qui lui vaut de diriger ce nouveau projet. Il y emploie la même technique de surimpression pour confronter ses créatures à l’acteur Grant Williams dans L’Homme qui rétrécit, tournant ainsi le dos aux effets de stop-motion de King Kong (1933) et à l’homme en costume de Godzilla (1954). Le résultat est visuellement saisissant et s’inscrit pleinement dans la tradition des monstres cultes d’Universal et de la Hammer. Se confronter à un tel héritage en 2025 est donc une entreprise ambitieuse pour Jan Kounen, qui retrouve ici Jean Dujardin près de vingt ans après 99 Francs.

Un homme à la hauteur ?

Ce n’est pas la première fois que Jean Dujardin voit sa taille diminuer à l’écran, mais cette adaptation de L’Homme qui rétrécit ne flirte plus avec la comédie romantique. Il incarne ici Paul, un architecte qui semble frappé d’une malédiction après avoir traversé un phénomène météorologique en mer. Dès les premières scènes, il est fréquemment piégé dans des plans larges, signe annonciateur de son effacement progressif face à l’immensité du monde et du cosmos.

On sent cependant chez Kounen une certaine précipitation : une volonté de faire descendre rapidement son héros dans la cave – lieu symbolique où se joue le cœur du récit, entre tourments et révélations. Paul disparaît brutalement de sa vie professionnelle et familiale, pour se confronter à l’isolement. Plus qu’un survival, le film choisit de s’attarder sur son voyage intérieur. La fable existentielle prend le pas sur le récit fantastique dès l’apparition des premiers symptômes du rétrécissement.

Les personnages de Marie-Josée Croze et de Daphné Richard sont progressivement laissés en hors-champ, comme le fit volontairement Jack Arnold avec la fille du héros. Leur présence, bien que fugace, renforce la détresse de Paul, qui cherche désespérément à « rester visible pour les siens ». Toute la première partie du film dessine ainsi ce que Paul va perdre au fil de son aventure solitaire, sans pour autant jouer sur sa réaction face à ce deuil irréversible. Aucune science ne peut renverser sa condition. Confiné dans sa maison, puis dans une maison de poupée, il se retrouve bientôt relégué dans une pièce oubliée de tous, où il tente de survivre.

Face à l’hostilité de son propre monde, Paul réagit d’abord avec stupeur, puis finit par céder à ses instincts les plus primitifs. Ce qui le conduit à faire la paix avec ce qu’il croyait savoir de la condition humaine.

Plongée dans l’infiniment petit

Commence alors une immersion saisissante dans l’immensité du quotidien : des éléments de décor surdimensionnés, des maquettes, des effets de perspective qui renforcent le sentiment de vertige. À mesure que Paul rétrécit, le monde grandit. Tout devient obstacle. La déshumanisation le guette, comme s’il était peu à peu effacé de l’échelle sociale autant que physique. Le film d’animation de Jérémy Clapin, J’ai perdu mon corps, abordait aussi cette thématique.

A l’instar du roman, le film explore de manière philosophique l’infini, l’insignifiance, la petitesse humaine. Mais ici, le tout s’accompagne d’une accentuation du suspense, d’un certain goût pour l’horreur (notamment via la confrontation avec un chat, puis une araignée), et surtout d’un usage appuyé des effets spéciaux – à la fois pratiques et numériques – qui offrent au spectateur une expérience spectaculaire. Kounen et son équipe livrent une démonstration technique remarquable, là où les blockbusters hollywoodiens (comme Ant-Man) préfèrent le tout-numérique aseptisé.

Jean Dujardin, dans un registre plus physique, impressionne par sa justesse. Il parvient à rendre crédible une situation rocambolesque, en trouvant le ton juste entre tragédie intime et fantastique démesuré.

Un travail intéressant sur le son participe également à ce sentiment de vertige, en adoptant parfois le point de vue sensoriel du personnage. Dommage toutefois que cet effort soit régulièrement noyé sous les nappes mélodiques – un peu trop envahissantes – du piano d’Alexandre Desplat. Le rythme, haché par un chapitrage parfois artificiel, interrompt certains moments de contemplation ou d’abandon sensoriel, qui auraient mérité de s’étirer davantage.

Autre limite technique : l’usage du motion control – une caméra virtuelle censée accentuer les effets de changement d’échelle – peine à égaler l’efficacité d’une simple contre-plongée à hauteur de Paul. Malgré cela, quelques séquences parviennent à nous émerveiller : dans un aquarium, sous les étoiles… Autant d’instants suspendus qui traduisent la dimension spirituelle du récit.

Une fable métaphysique

Si tout n’est pas pleinement abouti, on ne peut nier les intentions du cinéaste, ni la qualité esthétique de l’ensemble. Le film ne brille pas seulement par ses moments de bravoure. Il garde à l’esprit la poésie des dernières pages du roman. Une approche certes pas nouvelle, mais sincère, qui débouche sur une conclusion aussi soignée qu’ouverte sur l’infini.

Comme son prédécesseur, L’Homme qui rétrécit version 2025 reste une série B de luxe : divertissante, ambitieuse, mais qui, paradoxalement, ne bouleverse pas autant qu’elle le pourrait. Le film n’invente rien, mais joue avec les outils visuels de son temps pour nous plonger dans une odyssée tragique, où l’humanité reprend sa place dans l’univers.

Une place infiniment petite. Et c’est précisément dans cette acceptation du néant que le héros trouve une forme de salut. Ce n’est pas une impasse, mais une issue. Une disparition choisie et assumée. Et c’est peut-être là que réside la véritable force du film, dans ce discours philosophique qui cumule les angoisses humaines pour mieux les transcender – en dépouillant Paul de tout ce qui faisait de lui un homme, un époux, un père, un employé, une proie… et, finalement, un souvenir. Un geste de cinéma qu’il convient de découvrir en salles malgré toutes les faiblesses qu’on lui trouve.

L’Homme qui rétrécit – bande-annonce

L’Homme qui rétrécit – fiche technique

Réalisation : Jan Kounen
Scénario : Jan Kounen et Christophe Deslandes, d’après le roman L’Homme qui rétrécit de Richard Matheson
Interprètes : Jean Dujardin, Marie-Josée Croze, Daphné Richard, Salim Talbi, Serge Swysen
Photographie : Christophe Nuyens
Montage : Anny Danché
Décors : Marie-Hélène Sulmoni
Costumes : Sybille Langh
Musique : Alexandre Desplat
Producteurs : Alain Goldman et Patrick Wachsberger
Sociétés de production : Pitchipoï Productions, uMedia
Pays de production : France, Belgique
Société de distribution : Universal Pictures International France
Durée : 1h39
Genre : Science-fiction, Aventure
Date de sortie : 22 octobre 2025

L’Homme qui rétrécit (2025) : le voyage intérieur
Note des lecteurs16 Notes
2.5

FNC Montréal 2025 : The Mastermind, Étirement du vide

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L’une des prêtresses du cinéma d’auteur américain revient une seconde fois en compétition officielle au dernier Festival de Cannes, avec ce qui devait être son film le plus accessible. Mais force est de constater qu’il va probablement de nouveau satisfaire les aficionados de son cinéma, tout en confortant tout aussi sûrement ses détracteurs.  Avec The Mastermind, on sort de la projection en se demandant : « What’s the point ? ». En s’essayant au film de braquage et de cavale à sa sauce, elle ne propose rien de plus qu’un long-métrage à l’encéphalogramme plat, où il est bien difficile de trouver des qualités et où l’ennui demeure le maître mot.

Synopsis : Massachussetts, 1970. Père de famille en quête d’un nouveau souffle, Mooney décide de se reconvertir dans le trafic d’œuvres d’art. Avec deux complices, il s’introduit dans un musée et dérobe des tableaux. Mais la réalité le rattrape : écouler les œuvres s’avère compliqué. Traqué, Mooney entame alors une cavale sans retour.

Mais que diable Kelly Reichardt a-t-elle bien voulu nous dire ou nous faire ressentir avec ce film triste et morne comme une journée pluvieuse d’hiver ? On sort de là circonspect, avec la désagréable impression d’avoir perdu près de deux heures de notre temps. The Mastermind compile la Sainte-Trinité de l’ennui : un long-métrage lent, long et monotone. Dès les premières minutes, on sent venir l’entourloupe pour qui n’adhère pas à ce cinéma oscillant entre le contemplatif poseur et le néant narratif (mais prétentieux).

Reichardt est devenue avec le temps un fer de lance du cinéma d’auteur élitiste américain. Pas le cinéma indépendant que l’on retrouve dans les cérémonies de récompenses prestigieuses, mais celui, pointu et peu facile d’accès, qui se positionne comme plus underground et que l’on retrouve peut-être davantage à Sundance. Hermétique et souvent austère, son cinéma peut parfois révéler quelques qualités. En revanche, si l’on éprouve d’emblée une aversion pour lui – et pour celui de la cinéaste en particulier – il est peu probable que cet opus change la donne, bien qu’il se présentait comme son œuvre la plus accessible.

Présenté en compétition officielle au Festival de Cannes cette année, le film permet à la cinéaste d’entrer pour la seconde fois dans la course à la Palme d’or, après le plus sympathique mais anodin Showing Up.  Reparti bredouille mais plutôt bien accueilli, The Mastermind entre clairement dans la case de ces œuvres admirées par une certaine critique élitiste, mais peu appréciées du grand public (un tour sur Metacritic suffit à le confirmer). Quand on voit les louanges reçues par The Mastermind, on a l’impression d’être à côté de la plaque si on n’a pas du tout apprécié – presque le genre de film qui nous donne le sentiment de n’avoir rien compris ou d’être bête…

Mais qu’y a-t-il à comprendre dans un film qui semble s’orienter vers le film de braquage et de cavale, mais en le rendant le plus anti-spectaculaire et pachydermique possible ? Tout est interminable pour rien. Les scènes sont étirées au possible, ou complètement inutiles, comme celle où le personnage principal cache les toiles dans une grange pendant cinq bonnes minutes ! Il n’y a aucune tension, aucun véritable point d’achoppement pour saisir les actions du personnage. Alors, on peut saluer une reconstitution d’époque soignée et discrète, et quelques passages qui élèvent un peu l’intérêt (les séquences chez le couple formé par Gaby Hoffmann et John Magaro), mais cela ne permet pas de valider une telle proposition.

Pire, les acteurs n’ont rien à jouer de substantiel. Josh O’Connor, excellent acteur d’habitude, semble se demander ce qu’il fait là, quand Alana Haim n’a absolument rien à jouer. C’en est même révoltant. Autre aspect complètement raté de The Mastermind : sa bande originale. Le choix d’un accompagnement sonore jazzy aurait pu convenir et emballer correctement les images. Mais ces tambours et trompettes stridents et incessants, composés par Rob Mazurek, fatiguent nos oreilles et deviennent très rapidement rébarbatifs et particulièrement agaçants.

La guerre du Vietnam résonne tout au long du film. Comme si Reichardt voulait mettre en parallèle le parcours peu conventionnel – et tout sauf passionnant – de ce jeune homme, pendant que la conscription pèse au-dessus de toutes les têtes (masculines). Cependant, cela ne reste qu’ébauche, tout comme le discours sur le milieu de l’art ou la psychologie sommaire du personnage principal. On s’ennuie ferme devant ce film austère, triste et taiseux. Il paraît que la cinéaste aurait réinventé le film de braquage avec The Mastermind. Il vaut mieux être sourd que d’entendre ce genre de choses… En revanche, les aficionados de son cinéma devraient, en toute logique, apprécier. Bon courage à eux !

Bande-annonce – The Mastermind

Fiche technique – The Mastermind

Réalisatrice : Kelly Reichardt.
Scénariste : Kelly Reichardt.
Production : MUBI.
Distribution : Condor Distribution.
Interprétation : Josh O’Connor, Alana Haim, John Magaro, Gaby Hoffman, Hope Davis, Bill Camp, …
Genres : Thriller.
Date de sortie : 4 février 2026.
Durée : 1h50.
Pays : USA.

« Mes années Hara-Kiri » : un rire libre ?

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Il fut un temps où rire tenait lieu d’acte politique. Où un dessin gribouillé sur une nappe, un mot trop cru dans une légende, valaient une convocation au tribunal. Où un journal entier, bricolé dans l’urgence et l’ivresse de liberté, pouvait menacer « l’ordre moral » d’un pays tout entier. Ce temps, c’est celui de Hara-Kiri, né en 1960, « journal bête et méchant » dont la sottise autoproclamée cachait une formidable intelligence du désordre.

Soixante-cinq ans plus tard, Mes années Hara-Kiri ressuscite cette épopée à travers le regard d’un témoin de l’ombre : Daniel Fuchs, l’homme des coulisses, le comptable, le logisticien, le bricoleur, l’allié du professeur Choron dans ses entreprises les plus folles. Joub et Nicoby en tirent une bande dessinée à mi-chemin entre le reportage et la confession. Le résultat n’a rien d’une hagiographie : c’est un récit vivant, goguenard, sincère, où le souvenir n’est jamais muséal. On y retrouve l’odeur du papier, le vin blanc du bouclage, les combines pour imprimer à crédit, les photos captées à la va-vite – parfois à poil.

De Cavanna et Choron, tout a été dit : le premier, conscience morale et stylo en bandoulière ; le second, dandy crapuleux, flambeur et stratège d’un chaos financier permanent. Mais ce que Joub et Nicoby exhument ici, c’est un troisième pilier, plus discret : Daniel Fuchs, l’homme à tout faire du Square, qui a vu de l’intérieur l’improbable mécanique d’un journal sans hiérarchie, sans plan, mais certainement pas sans foi.

Son témoignage dit le désordre, les engueulades, la générosité, la bêtise parfois, la tendresse toujours. Choron apparaît sous un jour complexe, tyrannique et farfelu, génial et détestable. Une contradiction qui incarne le ton d’un journal qui s’interdisait toute cohérence. Et ce qu’il faut bien comprendre, c’est que Hara-Kiri revit avant tout dans l’épaisseur humaine de ceux qui l’ont fait.

Les pages dessinées alternent entre le déménagement de Bobby Lapointe, les séances photo surréalistes, les ruses pour échapper aux créanciers, la candidature de Coluche aux présidentielles, les tentatives un peu forcées de mettre du beurre dans les épinards… On sent à chaque case cette époque d’une France encore engoncée dans le gaullisme, où rire du pouvoir relevait de la bravade, et où un numéro censuré devenait une sorte de médaille de courage.

Mes années Hara-Kiri nous rappelle qu’avant Charlie Hebdo, avant la récupération, il y eut une authentique révolution du rire : celle d’un groupe d’“anars” persuadés qu’on pouvait se moquer de tout : du pape, du président, des morts et du sacré. Et ce, sans autre intention que de vivre libre. L’irrévérence tenait alors du souffle vital, d’un antidote à la France corsetée, bien-pensante, compassée des Trente Glorieuses. On réfléchissait collégialement, on égratignait à la louche.

On aurait aimé, peut-être, un album plus long, plus bavard, pour prolonger le plaisir et explorer davantage les abîmes et les fulgurances de cette aventure éditoriale. Il faut finalement se reporter au dossier complémentaire et aux interviews pour creuser plus avant ce qu’a été le journal.

Paradoxalement, sous la ferveur, et même la fureur, il y a quelque chose de mélancolique dans ces planches : une conscience aiguë du recul, de la censure rampante, économique autant que morale, qui bride aujourd’hui toute audace. Le rire s’est depuis lors assagi, l’insolence s’est émoussée, et la satire, naguère pamphlet, se vend désormais comme un produit culturel lambda. Face à cette domestication du mauvais goût, Mes années Hara-Kiri agit comme un rappel salutaire : on pouvait être bête, méchant, paumé, mais terriblement vivant.

En refermant Mes années Hara-Kiri, on se surprend à sourire. Mais pas n’importe quel sourire. Celui qui salue cette bande de fous magnifiques, capables de croire qu’on pouvait changer le monde avec un dessin et un trait d’esprit satirique.

Mes années Hara-Kiri, Daniel Fuchs, Joub et Nicoby  
Glénat, octobre 2025, 144 pages

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« Helen de Wyndhorn » : le royaume secret des imaginaires

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Helen de Wyndhorn est le dernier récit en date de Tom King. Mis en images par Bilquis Evely, il s’apparente à une fable à la croisée du réalisme et du mythe, du chagrin et de la révélation. C’est un conte de fantômes et de transmission, une plongée dans ces territoires troubles où les histoires que l’on raconte finissent par modeler ceux qui les écoutent.

Helen Cole apparaît d’emblée comme une jeune femme égarée, perdue dans l’ombre d’un manoir familial qu’elle découvre avec fascination, pièce après pièce. Elle n’avait auparavant jamais vu une telle grandeur, une telle ostentation. La jeune femme, désormais orpheline, vient d’hériter du silence et des fantaisies d’un père écrivain, génie des pulps de fantasy. Elle boit, elle fume, elle s’abandonne presque quotidiennement, sans que sa préceptrice ne puisse rien faire pour l’en empêcher. Le monde réel l’ennuie, la dégoûte même. Jusqu’au jour où une créature gigantesque déchire la nuit devant les grilles du domaine – et que son grand-père, une figure plutôt taciturne, surgisse armé d’une épée pour la sauver. Ce n’est pas un rêve : le monde de papier et d’encre des romans de C.K. Cole existe bel et bien, tapi juste derrière les murs du manoir.

Ce que Tom King orchestre ici, ce n’est pas une simple incursion dans le merveilleux, mais une véritable exploration du rapport entre fiction et filiation. L’imaginaire devient un héritage, une malédiction et un salut à la fois. Dans ce récit à tiroirs, où une gouvernante vieillissante raconte son passé à un journaliste des décennies plus tard, le scénariste déploie sa narration en spirale, jouant sur les temporalités et les voix. On passe de la confidence au souvenir, du mythe au regret, dans une structure qui ressemble à une mémoire en train de se recomposer.

L’écriture de Tom King conserve sa patte : lente, introspective, presque musicale. Il préfère la suggestion à l’explication, les silences aux révélations. Certains lecteurs s’en trouveront peut-être frustrés ; d’autres y verront la marque d’un auteur qui ne raconte pas des aventures, mais des aspérités humaines parfois extrêmes. Helen de Wyndhorn parle ainsi, chemin faisant, autant de la création que de la perte : de ce que les histoires volent à ceux qui les écrivent, et de ce qu’elles laissent à ceux qui les lisent.

Le tout est servi par une grâce graphique presque irréelle. Un trait fin, d’une précision chirurgicale, qui confère au livre une aura singulière. Les pages alternent entre l’élégance des intérieurs anglais et l’exubérance visuelle du monde fantastique. Helen de Wyndhorn ne cherche pas tant à caractériser l’héroïsme : il s’en détourne. Il explore plus volontiers les failles, les transmissions inachevées, les mythes qui finissent par dévorer leurs créateurs. Et si la fin paraît abrupte, presque suspendue, elle participe de cette impression de livre-monde dont les portes ne se referment jamais complètement.

Helen de Wyndhorn, Tom King et Bilquis Evely
Glénat, octobre 2025, 168 pages

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“Frankenstein” : la mémoire des corps ressuscités

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En revisitant le mythe de Frankenstein à travers une mosaïque d’organes, Michael Walsh signe l’un des récits les plus originaux jamais consacrés au monstre de Mary Shelley. Publié chez Urban Comics, ce Frankenstein portant des habits neufs interroge ce que les morts laissent aux vivants.

Il fallait oser rouvrir la tombe. Deux siècles après Mary Shelley et presque un siècle après James Whale, Michael Walsh exhume à son tour le mythe de Frankenstein pour en recoudre les chairs avec une touche très personnelle. Ici, le crépitement est intérieur. L’auteur canadien choisit de sonder la mémoire des morceaux épars qui constituent le monstre, de donner une voix à chaque fragment de chair arraché à la mort. C’est ainsi que son Frankenstein se construit, non autour du seul monstre, mais de ceux qui, jadis, l’ont composé : les porteurs des yeux, du cœur, des mains et du cerveau.

Ce choix narratif impacte grandement les perspectives. Michael Walsh se sert de chaque chapitre pour raconter une existence volée : la douleur d’un fils qui pleure son père disparu, le souvenir d’un cœur meurtri, la colère d’un esprit brisé… Ce sont autant d’âmes piégées qui vont habiter la carcasse de la créature, donnant à l’icône de la littérature gothique une humanité nouvelle, vulnérable, aux reliefs sensibles. Le monstre est désormais pluriel, exactement comme a pu l’être Homer Simpson, dans un épisode spécial, après une greffe de cheveux passée à la postérité. 

Visuellement, Michael Walsh nous replonge dans l’esthétique sépulcrale du film de 1931. Les cases respirent un air de caveau : lumière blafarde, verts maladifs, visages tourmentés. Chaque planche semble alterner entre l’hommage et la nécessaire réinvention. Car l’artiste ne reproduit pas platement les images d’Universal Pictures : il y greffe une grammaire de l’intime, le tremblement de la ligne, la chair qui se souvient.

L’une des trouvailles les plus émouvantes de cette adaptation réside dans le regard d’un enfant – le fils de l’homme dont les mains ont servi à créer le monstre. C’est par lui que le lecteur redécouvre l’histoire, dans une douleur presque candide. En pleurant son père, il devient, sans le savoir, témoin d’une renaissance impie. Ce renversement de point de vue modifie notre perception de Frankenstein, et un lien secret unit désormais la créature et l’enfant…

Le lecteur familier du film de James Whale retrouvera des scènes mythiques – la fillette au bord du lac, la foule en furie, la naissance de la créature – mais réinterprétées sous un prisme nouveau. Le monstre autrefois symbole de l’horreur se fait palimpseste de vies perdues, sans que cela l’empêche de renouer ingénieusement avec son passé cinématographique.

Et puis, il y a l’objet lui-même. L’édition Urban Comics, somptueuse, amplifie la dimension sacrée de l’entreprise : grand format, couverture travaillée, galerie d’illustrations, préface… tout concourt à faire de cet ouvrage un véritable livre des morts modernes. Frankenstein n’a jamais cessé de nous parler de nous-mêmes. De nos obsessions à recréer, réparer, dépasser. Michael Walsh en fait en sus une méditation sur la culpabilité et la rémanence des émotions dans la chair. 

Frankenstein, Michael Walsh
Urban Comics, 10 octobre 2025, 120 pages

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4.5

« Leave Them Alone » : un western qui refuse les mirages du mythe

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Avec Leave Them Alone, Roger Seiter (scénario) et Chris Regnault (dessin) signent une fresque ambitieuse, tendue, qui s’inscrit dans la grande tradition du western. Paru aux éditions Bamboo (Grand Angle), l’album se déploie sur 160 pages denses et nerveuses, où le souffle de l’Ouest n’a rien de romantique : il sent la poussière, la sueur et le sang.

1874, Dead Indian Peak, un relais perdu sur la piste de Flagstaff. L’époque est charnière : la Guerre de Sécession est derrière, la conquête de l’Ouest s’accélère, les tribus amérindiennes sont massivement déplacées, et les routes s’ouvrent aux diligences, convois et aventuriers de fortune. Dans ce paysage souvent crépusculaire, les voyageurs sont des proies faciles, les migrants des cibles commodes et les femmes – au centre du récit – souvent réduites au rang de butin charnel.

C’est dans ce contexte qu’évoluent Marian Potter, vieille tenancière de relais, et la jeune Elfie, bientôt rejointes par Mattie, survivante d’un massacre. Trois femmes en armes, figures de résistance, anti-héroïnes, qui vont se trouver entraînées malgré elles dans un affrontement sanglant… Pour autant, et contrairement aux apparences, Leave Them Alone n’est pas tout à fait une histoire de justice ou de vengeance. Le langage qu’il parle est celui des survivant.e.s, des écorché.e.s. On ne cherche pas ici le duel héroïque sous le soleil de midi, mais la lutte âpre, désespérée, de ceux qui n’ont pas ou plus le choix.

Les personnages sont volontiers ambivalents, parfois rugueux, rarement sympathiques, mais toujours crédibles. On ne sait jamais vraiment de quel côté de la barrière morale ils finiront par basculer. C’est dans ces zones grises que le récit prend toute sa puissance. Un père de famille qui s’éclipse au nom d’une vengeance qui lui va lui coûter (symboliquement) sa fille. Une prostituée qui mène un double jeu. Un coffre que d’aucuns convoitent…

Chris Regnault déploie ses planches comme des séquences filmées. Certaines scènes se lisent comme un panoramique de Sergio Leone, d’autres rappellent la brutalité sèche de Sam Peckinpah. Le mythe doré de la Frontière laisse place à un monde d’incertitudes, de trahisons et de luttes pour la survie. Dans ces contrées, les figures de loi sont peu nombreuses et relativement lâches ; la prédation circule quasi librement, et s’invite à tous les râteliers : argent, sexe, pouvoir.

Avec Leave Them Alone, Roger Seiter et Chris Regnault livrent un western de haute tenue, sombre et parfois spectaculaire. Un récit qui parle moins de la conquête que du prix à payer pour survivre dans un monde où tout semble mouvant, les frontières comme la morale. Car dans cette Amérique de 1874, la seule loi qui vaille est souvent celle du fusil.

Leave Them Alone, Roger Seiter et Chris Regnault
Bamboo, 15 octobre 2025, 160 pages

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4

FNC Montréal 2025 : Baise-en-ville – Une nouvelle voie qui fait du bien.

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En voilà un film original et sacrément agréable ! Le genre de proposition qu’on ne voit pas venir, dont on débute le visionnage un peu circonspect, il faut l’avouer, et qui finit par nous enchanter plus les minutes passent. En dehors de toute mode, supposément fait avec le cœur et à contre-courant de ce que peut proposer la comédie française, Baise-en-ville est un petit bonbon sucré-acidulé, aussi drôle que plaisant. Grâce à une galerie de seconds rôles portés par des acteurs de renom qui l’épaulent, le jeune Martin Jouvat irradie l’écran de sa nonchalance singulière. Et en plus, il a écrit et réalisé le film ! C’est ce qui s’appelle une découverte, et un talent à suivre qui nous éblouit autant par sa mise en scène que par son écriture !

Synopsis : Sprite, 25 ans, doit absolument trouver un job. Mais pour travailler , il faut le permis et pour se payer le permis, il faut un emploi… Finalement, il se fait engager par une start-up spécialisée dans le nettoyage d’appartements après des fêtes ; mais comment aller travailler tard la nuit sans moyen de transport dans une banlieue mal desservie ? Sur les conseils de sa monitrice d’auto-école , il s’inscrit alors sur une application pour séduire des jeunes femmes habitant près de ses lieux de travail. Un seul problème : Sprite n’est pas vraiment un séducteur…

La découverte d’univers aussi atypiques que celui du jeune Martin Jouvat est toujours stimulante et surprenante. Un peu comme quand nous est tombé dessus — pour rester dans le sérail du cinéma français — ceux de Quentin Dupieux et son goût pour l’absurde, ou d’Alain Guiraudie et ses coquineries champêtres. Et ici, dès les premières images, on entre dans quelque chose d’inédit et d’original. Après Grand Paris (que je n’ai pas eu la chance de voir), qui avait reçu de belles louanges de la presse et un petit succès d’estime public malgré son peu de diffusion et d’écrans à sa sortie, le jeune homme réitère avec ce Baise-en-ville qui nous réjouit durant une heure et demie. Vous savez, ce genre de film qui vous donne le sourire aux lèvres non-stop ? Eh bien, on est en plein dedans.

Jouvat a écrit et réalisé ce film en plus de se glisser dans la peau du rôle principal, celui de Sprite (ou Corentin Perrier, de son vrai nom, et d’où son surnom comme il le précise au cours du film). Et on peut dire qu’il a réussi à écrire et personnifier un personnage de cinéma ô combien drôle, attachant et touchant. Le genre de gouaille qu’on voit peu et qui marque la pellicule. On n’avait pas ressenti ça depuis le bulldozer Raphaël Quenard, dans un tout autre genre. Martin Jouvat a une gouaille commune à nulle autre, et on prend un véritable plaisir à suivre les tribulations de Sprite, ce jeune homme un peu maladroit, très nonchalant mais assurément grisant. Autant que son film et que sa casquette de réalisateur, on découvre un acteur remarquable au phrasé reconnaissable entre tous.

Probablement convaincus par le talent de ce cinéaste en herbe, de nombreux seconds rôles sont venus le soutenir, en plus de ses amis et collaborateurs habituels. On retrouve donc ici William Lebghil, déjà dans son premier long, mais aussi Michel Hazanavicius, qui joue ici l’acteur après que sa femme Bérénice Béjo a joué l’actrice dans un de ses courts. Il y a aussi Anaïde Rozam (l’excellente série Culte), la trop rare Géraldine Pailhas ou le génial Sébastien Chassagne, à mourir de rire en patron d’une start-up de nettoyage de soirées (lesdites scènes sont juste géniales de folie lunaire), mais surtout Emmanuelle Bercot. La réalisatrice a maintes fois prouvé qu’elle est aussi une excellente actrice (de La Tête haute à Mon roi, qu’elle a réalisé, en passant par Polisse), mais ici, elle dévoile un sacré tempo comique. C’est le genre de second rôle en forme de cerise sur le gâteau : elle est totalement délirante sans en faire trop.

Aux premiers instants de la projection — et peut-être durant une petite vingtaine de minutes — on se demande où on est. L’esthétique du film ressemble à une publicité des années 90 où des promoteurs vantaient des produits au sein de banlieues pavillonnaires fantasmées. On a ensuite l’impression d’un enchaînement de vignettes amusantes, toutes droites sorties d’une bande dessinée. D’ailleurs, à l’inverse, Jouvat pourrait retranscrire son film en neuvième art, tellement Baise-en-ville s’y prête. Puis, sans que l’on s’en rende compte, on est totalement conquis par ces micro-aventures à Chelles, ville qu’il connaît parfaitement puisqu’il y est né. Une sorte de déclaration d’amour à sa ville se ressent fortement ici. C’est agréable à regarder, en plus d’être maîtrisé et cohérent visuellement.

Avec ce personnage qui doit passer son permis pour pouvoir travailler, mais qui doit travailler pour avoir l’argent pour payer son permis (le fameux serpent qui se mord la queue), on assiste à des pérégrinations lumineuses et vraiment caustiques. Chaque séquence (ou presque) ravit autant que la précédente. On ajoute une quête de sexe mignonne, qui autorise aussi son quota de fous rires, et c’est toujours juste et bourré d’acuité dans le regard qu’il porte sur notre époque. Car oui, on rit beaucoup avec Baise-en-ville (du nom d’une sacoche d’antan).

Entre les dialogues écrits aux petits oignons, des situations burlesques mais pas trop (on n’est pas dans un cinéma du style de celui de Fiona Gordon et Dominique Abel non plus), et une grosse louche de tendresse, le long-métrage nous ravit. C’est frais, c’est lumineux, c’est juste, et malgré les défauts propres aux premiers films (toutes les scènes ne fonctionnent pas), on marche avec un grand sourire et en étant pressé de voir la suite. Alors, courez voir ce film qui vous surprendra et vous remplira de bonne humeur, c’est à n’en pas douter.

Bande-annonce : Baise-en-ville

Fiche technique : Baise-en-ville

Réalisateur : Martin Jauvat.
Scénariste : Martin Jauvat.
Production : Ecce Films & France 2 Cinema.
Distribution: Le Pacte.
Interprétation : Martin Jauvat, Emmanuelle Bercot, Sébastien Chassagne, Anaïde Rozam, Géraldine Pailhas, William Lebghil, Michel Hazanavicius, …
Genres : Comédie.
Date de sortie : 28 janvier 2026.
Durée : 1h34.
Pays : France.

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Point Break et Strange days de Kathryn Bigelow : de l’idéal contre-culturel américain au réalisme amer

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Des premières tentatives critiques de l’idéal hippie contre-culturel américain des années 60, dévoyant le pacifisme et l’idéalisme dès la décennie 70 aux tentatives actuelles (One Battle after another de Paul Thomas Anderson), chaque décennie semble y revenir comme un passage obligé (Howl de Joe Dante pour la décennie 80, The Big Lebowski entre autres pour les années 90) à tel point que ce qui reste permanent est la nostalgie qui se dégage de ces œuvres, chacune l’ayant accordée à son propre style. Kathryn Bigelow marque sa singularité en affichant avec tendresse un tel sentiment dans Point Break pour mieux le rendre caduc et glauque dans Strange Days, une pépite cyberpunk un peu trop oubliée. La sortie de son prochain film Zero Dark Thirty après huit ans d’absence et qui s’annonce remarquable est l’occasion de revenir sur la place de ces thèmes dans son cinéma.

Une cinéaste talentueuse qu’on oublie trop souvent

En 1995, Kathryn Bigelow est loin de son Oscar pour la réalisation de Démineurs en 2010. Elle s’est néanmoins imposée avec le film de vampire Aux frontières de l’aube, le thriller Blue Steel avec Jamie Lee Curtis et Point Break, succès phénoménal en 1991. James Cameron, pape du film d’action moderne et post-moderne, alors son époux, lui souffle le scénario de Strange Days car il sait qu’elle y insufflera son style alors encore en cours de maturation.

Bigelow expliquait : « Jim Cameron travaillait sur cette idée depuis neuf ou dix ans. Il me l’a présentée il y a quatre ans, et j’ai trouvé que c’était formidable. Ces deux personnages au seuil du nouveau millénaire, avec un homme qui pousse une femme qui l’aime à l’aider à sauver la femme qu’il aime, c’est une superbe matrice émotionnelle. Et puis, au cours de nos échanges, on a développé l’aspect politique, cette société particulière. Le côté brutal et sombre était ce à quoi j’aspirais ; ironiquement, Jim tendait plus vers le côté romantique, alors que moi j’allais vers le plus noir. Jim a écrit un traitement à partir de nos discussions, et Jay Cocks en a tiré un scénario ».

Los Angeles, quelques jours avant le début du troisième millénaire. Flic déchu, Lenny Nero (Ralph Fiennes) opère un important trafic de clips virtuels contenant des expériences humaines. Permettant de vivre soi-même ces expériences comme dans un souvenir, sans le danger qu’elles peuvent impliquer, ces clips deviennent extrêmement lucratifs et addictifs. Un jour, Lenny reçoit l’enregistrement de l’assassinat de l’une de ses pourvoyeuses et découvre une vidéo révélant l’identité des meurtriers d’un leader politique subversif afro-américain. L’enregistrement devient ainsi l’objet d’une quête dans laquelle se joue rien de moins que la paix sociale d’une civilisation alors au bord du gouffre.

Le personnage de Jeriko One, le leader noir assassiné par la police sans autre raison qu’un banal abus d’autorité et de violence raciale est clairement inspiré par le passage à tabac de Rodney King, survenu en 1991, l’année de sortie de Point Break. Le passage à tabac de l’Afro-Américain, frappé par des policiers de Los Angeles filmés à leur insu, a déclenché des émeutes sans précédent lorsqu’ils ont été acquittés en 1992. Kathryn Bigelow a participé au nettoyage du centre-ville après les événements, et en est sortie profondément marquée par cette vision quasi-apocalyptique. Peut-être a-t-elle été la première à capter l’intérêt cinématographique d’une telle affaire dans le sillage bien américain de l’assassinat de Kennedy, dont le film de 26 secondes de Zapruder alimenta toutes les théories. L’idée centrale autour de cette nouvelle technologie est de montrer le pouvoir de vie et de mort d’une image dès lors qu’elle est vécue : peur, colère, amour. L’image cinématographique devient un relais d’action et de narration. Mais bien loin d’être un film seulement politique, on y ressent la nostalgie déjà mentionnée et d’ailleurs déjà présente dans son succès de 1991. Qu’est-ce qui fait de Strange Days davantage qu’une enquête cyberpunk, un film noir politique au ton si corrosif ?

Point Break : le plaisir de la nostalgie

Kathryn Bigelow conquiert son statut de réalisatrice bankable et talentueuse, capable de réaliser des thrillers d’une rare intensité qui remplissent les salles sans peine avec le mémorable Point Break. Pour ceux nombreux qui l’ont vu, qui ne se souvient pas de Keanu Reeves/Johnny Utah refusant à la dernière seconde d’abattre Bodhi (Patrick Swayze), touché alors par le souvenir d’une amitié profonde et toute récente ? Transposant avec succès les films d’action déjantés et high concept (un film high concept est un long-métrage à l’intrigue si simple qu’elle doit pouvoir être résumée en une phrase et engranger des sommes colossales) des années 90 dans l’univers surprenant du surf, elle parvient à se démarquer dans un genre balisé qui avait pourtant déjà livré ses chefs-d’œuvre (Die Hard, etc).

On se souvient : le prometteur Johnny Utah a dû laisser ses rêves de gloire sportive aux vestiaires à cause d’un genou récalcitrant. Il rejoint les rangs du FBI à Los Angeles où il fait équipe avec Angelo Pappas (Gary Busey) pour traquer le gang des présidents, une bande de surfeurs qui braquent les banques avec des masques des quatre anciens présidents Nixon, Carter, Johnson et Reagan. Utah tente d’infiltrer la bande en épousant le lifestyle estival des vagues. Il traîne sur la plage avec sa planche et boit la tasse. Tyler Endicott (Lori Petty) le remarque et lui apprend à surfer. C’est par son intermédiaire qu’il va rencontrer Bodhi (Patrick Swayze), Roach (James LeGros), Grommet (Bojesse Christopher), et Nathaniel (John Philbin). Utah, comme dans tout bon film d’infiltration finit par se laisser dépasser par sa double identité et prend goût à la glisse.

« I hate this Johnny, I really do, I hate violence. » (Bodhi)

Quoi de plus caricatural que le milieu du surf pour dépeindre une jeunesse en marge de la société ? Le frisson intense de la vague semble dépeindre l’essence d’une vie qui ne veut pas se fixer, vouée aux marges et à l’attente du moment opportun, capable de délivrer un plaisir existentiel d’autant plus intense qu’il est fugace. Le philosophe Deleuze remarquait dans les années 80 que le surf suscitait une rupture dans le sport où il s’agissait de produire avec le maximum de rectitude le mouvement recherché, puis de le répéter jusqu’à ce que la perfection le cède au record. Le surf toutefois ne consiste pas tant à être un mouvement qu’à capter un mouvement déjà existant et à se laisser porter, à être un mobile plutôt qu’un moteur. Aussi, l’attente de la vague parfaite qui cède la place à un difficile hissage sur la planche et d’un autre côté le fait d’y être enfin, la planche elle-même portée par la vague ne sont finalement que la même chose : cohabiter le mieux possible dans une série déjà existante d’orientations et de directions pour en capter l’intensité propre. Le surf c’est si l’on veut, cette attitude qui consiste à habiter les marges ductiles d’un monde toujours déjà en proie à un mouvement qu’on ne peut de toute façon détourner ; autant alors, s’y imbriquer pour tenter d’en saisir la puissance propre. N’est-ce pas la même chose lors de la scène du saut en parachute censée souder l’équipe ? « Sex with gods, you can’t beat that! » dit Bodhi.

Et si c’était précisément cela qui faisait la qualité du film tout autant que du style de Kathryn Bigelow ? Chacun l’aura compris au visionnage de la fin : le véritable héros est Bodhi parce que, tout criminel qu’il soit, son attitude consiste à ne jamais céder sur sa passion. Au seuil de la capture par le FBI, après la trahison de Johnny (minorée, cependant – personnage du héros oblige –, par sa décision de ne pas tuer son nouvel ami en plein braquage, annonce de cette scène finale), Bodhi se lance (« ce mec est un fou » disent les fédéraux devant un océan déchaîné) et porte son amour de la glisse à son point d’incandescence absolue, jusqu’à ne faire qu’un avec la vague et à en mourir.

« Look at it! It’s a once in a lifetime opportunity, man! Let me go out there and let me get one wave, just one wave before you take me in. I mean, come on man, where am I gonna go? Cliffs on both sides! I’m not gonna paddle my way to New Zealand! Come on, compadre. Come on! » (Bodhi)

Un sacrifice qui remet les choses en perspective pour le héros Johnny ; se résignant à quitter un job qui apparaît plus que jamais comme insensé, il jette l’éponge et fait face à la caméra pendant que Bodhi meurt. Lui n’est plus dans le cadre, comme s’il appartenait déjà à la légende alors que Johnny s’avance encore vers l’objectif, dans un mouvement rétrograde qui symbolise une forme de recul par rapport à la trajectoire de Bodhi.

L’idée de faire un film sur le surf, un polar tonitruant et loufoque est aussi plaisante qu’inattendue surtout dans la mesure où, pour un film voguant sur la nostalgie d’une vie marginale désormais perdue, il reste fun.

Si 1991 évoque Rodney King et les émeutes de Los Angeles, impossible de ne pas remarquer le moment glorieux de rupture dans l’histoire américaine et qui trace les lignes d’influence qui façonnent le Hollywood d’alors. Dans la dissipation du brouillard d’une guerre froide vieille de plus de 40 ans, l’heure est à la Pax Americana, la paix américaine découlant de la chute de son ennemi mortel, chute qui pousse la plus vieille démocratie du monde non plus à se défendre mais à s’étendre. Ce modèle de vie triomphant, tout au loisir de la consommation et aux troubles sociétaux dont on tait pudiquement les horreurs, ceux qui l’ont combattu dans la quête avortée d’une autre existence, trouvent peu à célébrer. Il s’agit notamment des hippies et de leur contre-culture qui semble hanter le cinéma et la littérature américaines.

Qu’en est-il en fait de ce singulier mouvement de contre-culture des années 60 qui agitait la jeunesse sur fond de revendications politiques, raciales et sociétales ? Faut-il enterrer l’idéal avec le cadavre de l’ennemi juré des USA ?

Dans la littérature, c’est le séminal Thomas Pynchon qui transcrit avec humour le mieux ce questionnement, en ensevelissant l’amertume sous des tonnes de traits satiriques et humoristiques, de Inherent Vice à Vineland (dont Paul Thomas Anderson livre l’adaptation dans son dernier film déjà mentionné). Dans le cinéma on oscille du refoulement pur, simple et brutal au questionnement torturé sur le temps qui semble avaler l’Histoire et la possibilité d’y jouer un rôle. Ainsi, la décennie des années 90 surfera entre déconstruction habile des actionners des années 80 (Die Hard, Last Action Hero), films à pop-corn (le cinéma de Michael Bay par exemple) et une prescience mélancolique des désillusions technologiques et sociétales à venir dans le sous-genre de SF, le cyberpunk (de Johnny Mnemonic à la culmination Matrix en 1999, tous deux avec Keanu Reeves).

À chaque fois donc, il s’agit d’oublier la défaite pour ne pas y emporter l’idéal, ne pas jeter le bébé de l’espoir avec l’eau du bain de la tragédie historique. Point Break fait remarquablement autre chose : raviver la flamme de l’idéal au moment historique certes le moins opportun mais dans le lieu le plus confortable. Puisque cette contre-culture est dans le creux de la vague, autant en faire un film. D’où l’idée des braquages et des masques grotesques (un hommage peu subtil au thème des dead presidents issu du hip-hop – à moins qu’il s’agisse d’une référence désabusée à l’assassinat de Kennedy ?) ; après l’échec des années 60, il est clair pour tout le monde que seul un gangster accompli peut vivre l’american dream. En effet, avec leur culte du corps musculeux, de la camaraderie raisonnée et franche, leur apprentissage éducatif de la glisse comme un art de vivre entre spiritualité orientalisante et sport extrême ; les surfeurs de Point Break et singulièrement Bodhi sont les dignes descendants des hippies, ou plutôt des hippies envoyés à la mauvaise époque, et condamnés aux marges de la société pour tenter de perpétuer leur idéal. Glisser dans le creux du rouleau pour ne pas trop glisser dans une société trop emportée par elle-même.

En fin de compte, Point Break était un film rempli d’espoir à propos d’une cause qui en avait tant besoin. La réalisatrice qui signera un portrait sans concession ni chauvinisme de la traque de Ben Laden (Zero Dark Thirty), perd manifestement tout espoir dans le film suivant, Strange Days. Comme s’il s’agissait de retourner la fraîcheur idéaliste de Bodhi, Strange Days nous offre en fait le portrait d’une Amérique qui ne peut se représenter (pourtant en pleine gloire mondiale d’un point de vue géopolitique, rappelons-le) qu’au bord d’un gouffre dont elle peine à s’imaginer la profondeur.

Strange Days : la beauté du cinéma comme anxiolytique

J-2 avant l’an 2000 dans un Los Angeles au bord de la guerre civile. Lenny Nero est accro au Squid, cette nouvelle technologie qui permet de vivre les images alors déposées sous forme de souvenirs enregistrés. Obsédé par son ex Faith, il se saoule dans leurs vieux clips vidéo. En possession d’une vidéo où deux policiers sont filmés en train de tuer Jeriko One, un célèbre rappeur devenu le symbole du peuple en colère, il se met en tête qu’il doit sauver Faith, désormais en couple avec un producteur de musique mafieux nommé Philo. Il tente de la secourir avec l’aide de Mace, chauffeuse de limousine amoureuse de lui.

En réalité, son vrai ennemi est son ami Max, amant de Faith, qui tue Philo (qui voulait tuer Faith), avant d’essayer de tuer Lenny (qui le tue en fait). En parallèle, Mace a des préoccupations plus profondes : elle veut que la vérité éclate au sujet des policiers, qui la pourchassent en plein réveillon de l’an 2000. Elle est sauvée in extremis, ils meurent sous les yeux du public, Lenny l’embrasse, et le nouveau millénaire commence. En dépit d’une intrigue qui fait le choix des rebondissements au détriment de la simplicité, le film est étonnamment clair mais le fun du précédent succès a cédé la place à une noirceur que la réalisatrice assume pleinement (cf. supra).

Comme on n’a pas manqué de le remarquer, il s’agit d’un thriller cyberpunk (ou techno-thriller si l’on veut) dans la droite veine du roman Le Neuromancien de W. Gibson. On a beaucoup glosé sur l’esthétique cyberpunk alors que la formule est pourtant extrêmement simple : adapter les codes du film (ou du roman) noir à un univers futuriste désabusé, et c’est précisément ce que fait Strange Days avec une maestria toute séduisante. L’héritage du film noir joue à plein ici puisque conformément aux grands auteurs du genre qui situaient déjà leur histoire à Los Angeles (Ellroy et son Dahlia Noir par exemple et Carver bien évidemment dans la littérature, mais aussi le film classique Chinatown de Polanski), l’enquête qui donne son rythme au film et son protagoniste en la personne du detective n’est en rien privée mais au contraire dévoile les replis pervers et nauséabonds d’une ville et d’une société dont la paix apparente cache de sordides secrets. Dans le film noir, le lien entre l’intime et le politique est direct.

D’une certaine manière, tout se passe comme si Johnny Utah avait fini son été enchanté, là où tout n’était que glisse et frissons, pour rentrer dans la réalité décadente. Les plages de sable ont laissé la place aux tortueux réseaux routiers et aux gratte-ciel impassibles, mais ce sont surtout les personnages qui étonnent. Cyberpunk oblige, tout n’est que marginalité et obscurité dans cette cité tentaculaire sur le point de sombrer : dealers, mendiants, prostituées, marginaux de tous bords, de toute orientation sexuelle, peu importe la couleur de peau – une variété encore rare dans le cinéma de l’époque. Les braquages (actes criminels nobles par excellence puisque les premières victimes en sont les banquiers) ont laissé la place aux violences policières de type Rodney King dont la sensibilité politico-sociale est autrement plus affûtée.

Violences policières, machinations politiques souterraines, problèmes sociaux, raciaux et sociétaux, tous les thèmes explosifs du cyberpunk s’y présentent mais sont unifiés par celui de l’image devant laquelle on est sommés de ressentir une forme de violence. La véritable aventure de Strange Days se trouve donc dans un rapport à l’image qui n’est pas celui du simple spectateur passif. Comme les philosophes l’ont remarqué depuis au moins Platon, le véritable danger de l’image ne se situe pas dans son éventuelle dissemblance de son modèle – la réalité qu’elle est censée reproduire, mais dans sa trop profonde ressemblance avec elle. Trop conforme à ce qu’elle doit reproduire, le risque est toujours de glisser vers un remplacement pur et simple. La technologie squid – qui permet de vivre dans son esprit les souvenirs et sensations enregistrés – est l’idée cyberpunk par excellence du film. Pour preuve la scène centrale du meurtre dont la victime se voit agoniser en temps réel par l’intermédiaire du squid : là où un Michael Mann forçait le spectateur à entrer dans le malaise du regard du tueur qui s’apprête à frapper, qui prépare méticuleusement son crime dans Manhunter, Kathryn Bigelow pousse seulement le curseur un cran plus loin. Le spectateur regarde le tueur regarder sa victime se regardant mourir. Par ce jeu de télescopage visuel, nulle profondeur (postmodernisme oblige) n’est à rechercher mais une surface macabre reproduite jusqu’à la nausée car c’est précisément l’effet d’un tel jeu de miroirs : écraser le spectateur d’images et de perspectives pour qu’il soit forcé de ressentir quelque chose. Dans cet univers décadent, le pire n’est pas de ressentir n’importe quoi mais de ne plus rien ressentir comme les accros au squid (dont la dépendance est plusieurs fois mentionnée) qui finissent par superposer leurs fantasmes virtuels à une réalité invivable au prix de leur santé mentale et de leur conscience.

D’autant plus que là où l’image doit déchiffrer ou révéler la vérité, dans le plus pur sillage du cinéma américain depuis au moins le film amateur de Zapruder sur l’assassinat de JFK, l’usage ou le mésusage contemporain la transforme en vecteur littéral de mort. Comme l’avait déjà dit Platon, l’image dans la cité politique est graine de dissension et de discorde au sens où elle cache, mystifie plutôt qu’elle ne révèle, devenant le ferment nécessaire de tout désaccord jusqu’à la violence, et parfois jusqu’à la guerre civile. Comme la nouvelle chair télévisuelle, porteuse d’une violence privée inouïe, Videodrome de Cronenberg nous l’avait déjà montré, l’image marchandisée devient littéralement nous-mêmes – nous absorbant pour recracher un simple objet de consommation.

Quand bien même la fin est heureuse et vengeresse – les deux policiers blancs, racistes et assassins se font lyncher par la foule dans un déchaînement de violence qu’ils ont eux-mêmes provoqué ; quand bien même est-elle politiquement salutaire dans la mesure où la foule mixte racialement entreprend de sauver l’amie noire de Lenny pour qu’elle tombe finalement dans ses bras sous une pluie de cotillons aux couleurs de la bannière étoilée (on ne crache pas sur un peu de kitsch), il n’en demeure pas moins que l’agitation sociale n’avait pas été initialement causée par le meurtre de l’activiste, de même que le chef blanc de la police auparavant sourd à la contestation, demeure en poste. Ici comme dans tout le film, et peut-être tout le cinéma américain, il ne faut pas prendre les images pour argent comptant. Il semble donc que de Point Break à Strange Days, le parcours est limpide. L’Amérique s’étant délestée de ses idéaux contre-culturels, à contre-cœur pour certains, se prépare à accueillir une catastrophe qui viendra nécessairement – et celle-ci se préfigure déjà à travers les soubresauts politiques et raciaux que Strange Days préfigure.

Là où Johnny Utah laissait l’action de Bodhi rejoignant le Nirvana hors-champ, c’est l’étreinte amoureuse et tout un rideau virevoltant de fanions et confettis qui laissent l’arrière-plan invisible comme s’il s’agissait d’indiquer en creux que la vision finale est trop belle pour être vraie. C’est donc l’exténuation d’une nostalgie qui nous est proposée dans ce film à travers un concentré cyberpunk du plus bel effet. Car qu’est-ce que l’esthétique cyberpunk si ce n’est une promesse déçue, l’enregistrement fatigué et désabusé d’une société éreintée par l’échec de ses propres aspirations ? Technologie, politique, économie, société, les relations entre personnes sont en fait des relations entre des choses et personne ne semble s’en soucier.

Il n’est pas étonnant que le talent de Bigelow se soit tourné vers une représentation réaliste et intensifiée des maux américains où son style s’est fait, sans grande surprise, beaucoup plus sage, préférant vouer ses effets à la discrétion et à la précision. Mais surtout, comme le montrent Démineurs et Zero Dark Thirty, il s’agit toujours de l’Amérique et ses maux mais après le 11 septembre et l’échec de l’ordre mondial dominé par l’impérialisme américain, il n’y a décidément plus de fantaisie, d’idéal et de fard à filmer.

Fiche technique : Point Break (1991) & Strange Days (1995)

Titre français : Ondes de choc
Réalisatrice : Kathryn Bigelow
Scénaristes : Rick King, W. Peter Iliff
Acteurs principaux : Keanu Reeves (Johnny Utah), Patrick Swayze (Bodhi), Lori Petty (Tyler), Gary Busey (Pappas), John C. McGinley (Harp)
Producteurs : Peter Abrams, James Cameron, Joseph Newton Cohen, Rick King, Robert L. Levy, Michael Rauch
Distributeur : UFD
Genres : Action, Policier, Thriller
Pays d’origine : États-Unis, Japon
Année de production : 1991
Durée : 2 h 02 min
Date de sortie (États-Unis, Japon) : 10 juillet 1991
Date de sortie (France) : 28 août 1991
Budget : 24 000 000 $
Bande originale : Point Break: Music From the Motion Picture

Titre original : Strange Days
Réalisatrice : Kathryn Bigelow
Scénario : James Cameron, Jay Cocks
Acteurs principaux : Ralph Fiennes (Lenny Nero), Angela Bassett (Mace), Juliette Lewis (Faith), Tom Sizemore (Max), Michael Wincott (Philo Gant)
Producteurs : James Cameron, Lawrence Kasanoff, Steven-Charles Jaffe, Ira Shuman, Rae Sanchini
Distributeur : UFD
Genres : Thriller, Science-fiction, Cyberpunk
Pays d’origine : États-Unis
Année de production : 1995
Durée : 2 h 25 min
Date de sortie (États-Unis) : 13 octobre 1995
Date de sortie (France) : 7 février 1996
Budget : 42 000 000 $
Bande originale : Strange Days: Music From the Motion Picture

Le Désert des Tartares (1976) de Valerio Zurlini : l’armée des ombres

Ultime opus du cinéaste italien Valerio Zurlini, Le Désert des Tartares remporte haut la main son pari pourtant impossible : adapter le chef-d’œuvre de Dino Buzzati, publié près de quarante ans plus tôt. Un casting international trois étoiles, un décor unique au monde et la musique du maître Morricone sont mis au service de cette fable ascétique sur la vanité humaine, poussée jusqu’à une cruelle absurdité.

Un bien joli chant du cygne

Publié en 1940 (dans sa version originale), Il deserto dei Tartari a pour thèmes l’absurdité de la guerre et la fuite du temps – sujets ô combien contemporains, dans une Italie qui vient de s’engager comme un funambule dans la Seconde Guerre mondiale. Dino Buzzati était d’ailleurs à l’époque correspondant de guerre pour Il Corriere della Sera, activité qui lui inspirera le thème du livre. Ce dernier a pour héros Giovanni Drogo, un jeune lieutenant fraîchement promu de l’école de guerre. Sa première affectation exauce un vieux rêve : il est envoyé au fort Bastiani, complètement isolé à la frontière nord du pays. Le fort jouit d’une réputation enviable pour qui veut monter en grade rapidement, car il est supposé protéger l’Empire des invasions qui, depuis des temps immémoriaux, sont passées par là. Sa fascination pour la magie des lieux va toutefois être mise à rude épreuve. Dans le microcosme très fermé du fort, perdu dans un désert sans fin, toute la garnison ne pense en effet qu’à une chose : éprouver son courage au contact de barbares fantasmés… qui ne viendront jamais.

L’adaptation cinématographique du roman est réalisée par Valerio Zurlini, un metteur en scène précieux mais rare, car il n’a signé que neuf longs-métrages – et encore, n’a-t-il repris l’un d’entre eux, Quand, comment et avec qui ? (1969), qu’à la mort d’Antonio Pietrangeli. En 1976, Zurlini n’a plus réalisé de films depuis quatre ans. Le dernier, Le Professeur (La prima notte di quiete), n’a rencontré qu’un succès modeste, et la confrontation avec sa star, Alain Delon, a éreinté le cinéaste. Souffrant de dépression et en proie à la boisson, Zurlini fut épaulé par Christian de Chalonge sur Le Désert des Tartares, le Français occupant même le poste du maître lorsque celui-ci fut hospitalisé en plein tournage. À vrai dire, sans l’aide du comédien Jacques Perrin, coproducteur du film et qui admirait beaucoup Zurlini après avoir déjà tourné dans deux de ses réalisations précédentes (La Fille à la valise en 1960 et Journal intime en 1962), le film n’aurait sans doute jamais vu le jour. Le Désert des Tartares fut la dernière réalisation de l’Italien.

Malgré des bases fragiles, le film constitue pourtant un splendide chant du cygne ! Cette coproduction franco-germano-italienne bénéficia en effet du talent d’une équipe haut de gamme. Le casting, tout d’abord, voit se bousculer notamment Jacques Perrin, Vittorio Gassman, Philippe Noiret, Jean-Louis Trintignant et Max von Sydow : excusez du peu ! Non seulement ces “poids lourds” livrent tous une prestation parfaite, mais ils sont en outre rejoints par d’authentiques surprises. Il en va ainsi de Giuliano Gemma, modeste star de péplums et westerns spaghettis de série B, qui trouve dans le terriblement orgueilleux major Mattis le rôle le plus emblématique de sa carrière. Ou encore de l’Allemand Helmut Griem, du Français Laurent Terzieff et de l’Espagnol Francisco Rabal, qui complètent une distribution qui ne souffre pas de son hétérogénéité internationale… ni de la postsynchronisation habituelle aux films italiens. La bande originale est quant à elle signée du maestro Ennio Morricone. Son thème entêtant, dominé par les cuivres (notamment des buccins), traduit le climat d’attente et d’angoisse qui règne au sein du fort, et il opère en outre des liens subtils avec l’œuvre de Buzzati.

Huis clos au cœur d’espaces infinis

Comme si tout cela ne suffisait pas, la réussite du film doit beaucoup à son style visuel, influencé par l’œuvre de De Chirico, confié au directeur de la photographie italien Luciano Tovoli, qui approche aujourd’hui des 90 ans et qui collabora avec un florilège de grands artistes transalpins (Corbucci, Antonioni, Risi, Comencini… et même Nanni Moretti et Dario Argento !) et français (Pialat, Molinaro, Veber, Deray, Schroeder…). L’atout maître de ce style est le décor principal spectaculaire du film : la citadelle de Bam, le plus grand ensemble construit en adobe du monde, situé dans le sud-est de l’Iran. Située sur la Route de la soie, elle fut construite au Ve siècle avant Jésus-Christ. Il est à noter que ce magnifique patrimoine a été détruit à 80 % par un tremblement de terre survenu en décembre 2003, un événement tragique qui résonne curieusement avec le thème du film, comme si toute trace de la vanité et des rêves de grandeur des hommes était destinée à disparaître, tôt ou tard. La splendeur visuelle du film fait penser à son grand aîné, Lawrence d’Arabie (David Lean, 1962), même si Tovoli ménage dans Le Désert des Tartares un ingénieux aller-retour entre les plans larges monumentaux et les scènes d’intérieur dépouillées, soulignant encore l’impression de solitude et d’insignifiance des personnages dans un paysage du bout du monde. Enfin, dans cet alignement des astres, on s’en voudrait de ne pas mentionner le scénario d’André-Georges Brunelin, qui réussit l’exploit d’adapter un roman que l’on croyait inadaptable, et sur lequel des visionnaires comme Antonioni, Visconti et Lean s’étaient déjà cassé les dents !

Pourquoi « inadaptable » ? Tout simplement parce que traduire en images une œuvre dans laquelle règnent l’ennui et l’attente est ce qu’on peut appeler un sacré défi. Or Zurlini et son scénariste ont précisément réussi à donner corps à cette atmosphère particulière. Les premières images du film donnent le ton : une chambre poussiéreuse, un uniforme impeccable posé sur un meuble, des portraits d’officiers et de promotions militaires côtoient des peintures liturgiques. Subtilement, le fait militaire renvoie à un cadre figé, une tradition rigide et comme hors du temps. Dans cette véritable « nature morte » dort pourtant Drogo, symbole des rêves de la jeunesse et des horizons infinis. En enfilant son uniforme, il revêt volontairement les oripeaux d’un monde qui va l’engloutir. Ce que viennent confirmer les adieux sans larmes à sa fiancée.

Une fois arrivé au fort Bastiani, Drogo, comme le spectateur, est d’abord frappé par la magnificence du décor et la fière allure qu’arbore l’ouvrage militaire. Ce dernier révèle pourtant rapidement sa vraie nature : l’imposante forteresse est entourée de ruines antiques et de tombes militaires marquées par des fusils et des sabres plantés dans le sable. L’environnement humain produit exactement le même effet. La garnison se gargarise en effet de ses propres traditions et codes, qui servent de palliatif à l’action, cruellement absente. La pompe des rituels militaires est écrasante : en l’accueillant, le major Mattis affirme que la forteresse est considérée par l’empereur lui-même comme “la sentinelle la plus aristocratique de la couronne”, formule ô combien creuse et boursouflée. Les uniformes sont impeccables, les rituels hyper codifiés (y compris dans le mess des officiers, organisé dans un faste et avec des manières d’un autre temps). Dans un rôle initial de spectateur externe, Drogo constate que cela fait des années que la garnison se prépare à une invasion, améliorant ses propres statistiques (comme celle consistant à chronométrer la vitesse à laquelle les différentes positions peuvent être préparées à faire feu). Elle évolue comme dans un bocal isolé du reste du monde, dans tous les sens du terme. Chaque personnage semble déterminé à jouer stoïquement son rôle : du lieutenant-colonel mutique et engoncé dans un corset (Fernando Rey), sorte de statue du Commandeur car c’est le seul homme à avoir connu le feu ; le colonel Filimore (Vittorio Gassman), qui domine ses hommes comme un prince désillusionné ; le major Mattis (Gemma), qui brandit une rigidité absurde (et dangereuse) et une quête incessante de gloire comme bouclier protégeant une virilité contrariée ; von Hamerling (Laurent Terzieff), prêt à sacrifier sa vie pour un motif insondable ; le médecin-major Rovine (Jean-Louis Trintignant), qui ne voit pas que le ver est dans le fruit et estime que c’est dans les murs du fort que réside l’origine du mal qui ronge les hommes.

Une frontière morte et une fierté agonisante

Ce microcosme militaire est ainsi caractérisé par son attente vaine d’une reconnaissance et d’une grande bataille finale et héroïque. Les arcanes kafkaïens et rigides de l’armée sont également moqués, par exemple lors de la séquence où Drogo, de retour en ville, se voit refuser une autre affectation car son certificat médical est trop ancien et il n’a pas fait de demande réglementaire de mutation. De manière plus universelle, le récit est celui de “l’occasion manquée” dans la vie et la quête d’absolu, du sens que l’Homme veut donner à sa vie en réalisant quelque chose d’important. Étant donné que l’occasion de se mesurer à l’ennemi ne se présente jamais, la garnison est dévorée par la frustration et l’attente, au point d’en devenir littéralement malade ou folle. Le fort est devenu un terrain de jeu pour tous ceux qui brillent à se faire mousser, à jouer à se faire peur et à affabuler… avant que la désillusion ne les rattrape. Les rumeurs et légendes vont bon train, les exercices et manœuvres s’enchaînent sans but. C’est pourtant le capitaine Ortiz (Max von Sydow) qui a parfaitement tout résumé dès l’arrivée de Drogo : il décrit le fort comme une “frontière morte”, qui “ne donne sur rien, absolument sur rien, le Désert des Tartares”, ces envahisseurs qui seraient passés par là il y a très longtemps. “Ce n’est peut-être qu’une légende”, conclut-il…

Finalement, Drogo lui-même se laisse engloutir, tant physiquement que psychiquement, par le mal qui grignote (et tue) la garnison. Les lumières aperçues dans le désert ne peuvent qu’annoncer une attaque prochaine, il en convainc son camarade Simeon (Helmut Griem). Ce dernier ne veut pas rapporter trop tôt les fameuses lumières, car le fort subit une réduction d’effectifs et Siméon veut partager la gloire (chimérique, bien entendu) d’une potentielle attaque avec le moins de camarades possible ! Et les deux hommes de se lancer dans des théories ridicules, animés par l’excitation des enfants. Ortiz est le seul qui, dans ses nouvelles responsabilités de commandant de la forteresse, redevient lucide, mais le film entretient néanmoins le doute entre réalité et fiction : si Ortiz déclare ne pas voir les lumières, est-ce la confirmation que ses deux subalternes ont rêvé, ou de sa propre incapacité à admettre la réalité, lui qui est proche de quitter la forteresse ? En partant, il révèle connaître la réalité de la piste depuis le début, mais avoir reçu l’ordre de ne rien faire. Face au vide sidéral de son existence, il ne lui reste plus qu’à se suicider…

Alors que Drogo, physiquement diminué, est évacué, la dernière image des soldats attendant l’assaut sème encore le doute : le spectateur entend certes des bruits de sabots et croit apercevoir une troupe à l’horizon, mais tout cela n’est-il pas qu’un vulgaire mirage, une vue de l’esprit ? Quant à Drogo, meurt-il alors qu’il a à peine quitté l’enceinte de la forteresse ? Il serait alors enterré parmi les siens, dans ce sable que ne fouleront jamais les hordes barbares. Entouré de ses camarades, morts d’ennui et d’orgueil.

Synopsis : Le jeune lieutenant Drogo est affecté à la défense d’une forteresse isolée dans une contrée désertique montagneuse. La garnison est chargée de parer à l’éventuelle attaque des terribles Tartares. C’est le temps qui va se révéler être le pire ennemi des hommes du fort, minant leur vie dans une attente interminable sans que les fameux Tartares se manifestent la moindre fois. 

Le Désert des Tartares : Bande-annonce

Le Désert des Tartares : Fiche technique

Titre original : Il deserto dei Tartari
Réalisateur : Valerio Zurlini
Scénario : André-Georges Brunelin (d’après le roman du même nom de Dino Buzzati, 1940)
Interprétation : Jacques Perrin (lieutenant Drogo), Vittorio Gassman (colonel Filimore), Giuliano Gemma (major Mattis), Max von Sydow (capitaine Ortiz), Helmut Griem (lieutenant Simeon), Philippe Noiret (le général), Francisco Rabal (maréchal des logis Tronk), Fernando Rey (lieutenant-colonel Nathanson), Laurent Terzieff (von Hamerling), Jean-Louis Trintignant (médecin-major Rovine)
Photographie : Luciano Tovoli
Montage : Franco Arcalli et Raimondo Crociani
Musique : Ennio Morricone
Producteurs : Jacques Perrin, Bahman Farmanara, Mario Gallo, Enzo Giulioli et Giorgio Silvagni
Sociétés de production : Cinema Due, Fildebroc, Les Films de l’Astrophore, France 3 Cinéma, Galatée Films, Corona Filmproduktion et FIDCI
Durée : 138 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 12 janvier 1977
France/Allemagne/Italie – 1976

Once upon a time in Gaza : l’Espoir, le Vice et la Trahison

Dans Once Upon a Time in Gaza, les frères jumeaux Arab et Tarzan Nasser livrent une tragi-comédie saisissante où l’absurde du quotidien sous blocus se mêle à une fraternité contrariée. Portés par un imaginaire cinéphile nourri au chaos, ils transforment Gaza en un théâtre surréaliste, où l’art devient un acte de résistance autant qu’un geste de tendresse face à l’enfermement. Une œuvre à la fois intime et politique, entre fable noire et poème visuel.

Et bien que le titre évoque un conte, c’est en réalité une fresque cynique qui se déploie insidieusement. Chaque membre du trio que l’on suit – un vendeur de falafels qui deale des médicaments, un étudiant rêveur et paumé, un policier corrompu – est peu à peu confronté à la réalité brutale de Gaza, ce territoire qui est à la fois leur foyer, leur prison et leur tombeau. Victimes collatérales d’une crise politique qu’ils ne maîtrisent pas, ils cherchent à arracher un semblant de liberté.

Osama croit la trouver en se réfugiant dans ses magouilles, dissimulées derrière la façade d’un modeste restaurant. Abou Sami, lui, jalouse cette liberté illusoire, frustré de stagner dans une police où les grades se méritent plus par allégeance que par compétence. Seul Yahya, jeune étudiant en économie séparé de sa famille restée en Cisjordanie, conserve une certaine innocence. Il tente d’abord d’échapper à son sort, avant de le subir, puis de l’accepter en rejoignant Osama dans ses combines.

Bons baisers de Gaza

La relation entre Osama et Yahya constitue l’un des points forts du récit, à l’image des films précédents des frères Nasser. Leur premier long-métrage, Dégradé, parfois trop bavard, savait toutefois construire une tension en hors-champ pour dialoguer subtilement avec le conflit israélo-palestinien. Mais c’est avec Gaza mon amour qu’ils ont trouvé un véritable équilibre entre romance, humour, drame social et politique.

Avec Once Upon a Time in Gaza, les Nasser poursuivent leur travail de reconstitution cinématographique de Gaza, souvent tourné dans des camps de réfugiés palestiniens en Jordanie. Moins émotionnelle que leurs précédents films, cette œuvre n’en demeure pas moins profondément mélancolique. C’est là sa plus grande force – récompensée par le Prix de la mise en scène dans la section Un Certain Regard au dernier Festival de Cannes. Une récompense méritée, même si le contexte politique favorise, à juste titre, la reconnaissance de ce type de cinéma.

Tous les témoignages comptent, qu’ils soient bruts – comme dans les documentaires Voyage à Gaza ou Put Your Soul on Your Hand and Walk – ou romancés, comme Le Chanteur de Gaza. Once Upon a Time in Gaza n’échappe pas à certaines réserves, notamment d’ordre rythmique. Le film change de ton à plusieurs reprises : il commence comme un polar nerveux et spontané, puis s’oriente vers une approche plus distanciée, presque philosophique, après une ellipse de plusieurs années.

On y ressent alors toute la lassitude de Yahya, devenu entre-temps l’égérie d’un film d’action palestinien, symbole de résistance et d’espoir pour un peuple enfermé sous un ciel menaçant. Par petites touches, par des détails égrenés au fil du récit, les Nasser illustrent le contrôle à distance exercé sur les citoyens de Gaza. Plutôt que de montrer la peur de façon frontale, ils choisissent la nuance, notamment lorsque Yahya cède à la vengeance – une manière pour lui de pallier une justice locale défaillante, voire factice, comme celle du film qu’il tourne (ou presque).

Une farce tragique

L’humour n’est jamais loin, même dans les situations les plus tendues. On pense à cette scène cocasse où un Gazaoui joue un soldat ennemi agressant un enfant. Le père de l’enfant, outré par l’intensité de l’interprétation, interrompt la prise pour gronder l’acteur. Cette mise en abyme du tournage devient alors une forme de résistance : recréer, par la fiction, ce que la réalité ne permet plus d’exprimer librement.

Once Upon a Time in Gaza nous rappelle que la situation de Gaza tient de la grande farce – une farce aux conséquences tragiques et bien réelles. Qu’on le veuille ou non, travestir la guerre n’empêche pas qu’on tire à balles réelles. Ce film en apporte une démonstration éclatante, en déployant un langage cinématographique et symbolique autour d’une occupation à la fois discrète et écrasante.

Arab et Tarzan Nasser restent fidèles à leur engagement artistique, réclamant de manière frontale que ce cauchemar cesse enfin. Leur film résonne comme un acte de résistance, mais aussi comme un testament. Il convoque le western spaghetti, le film noir et la comédie satirique, dans un mélange complexe mais cohérent, qui trouve toute sa légitimité à travers sa galerie de personnages à la fois héros, témoins, martyrs et fantômes d’une cité suspendue entre extinction et renaissance.

Once upon a time in Gaza – bande-annonce

Once upon a time in Gaza – fiche technique

Réalisation : Tarzan Nasser, Arab Nasser
Scénario : Tarzan Nasser, Arab Nasser (en collaboration avec Amer Nasser et Marie Legrand)
Interprètes : Is’haq Elias, Nader Abd Alhay, Ramzi Maqdisi, Majd Eid, Said Saada, Hussein Nakhleh, Osama Malhas, Abood Obeid
Photographie : Christophe Graillot
Direction artistique : Colin Robertson
Montage : Sophie Reine
Son : Tim Stephan, Roland Vajs
Musique : Amine Bouhafa
Producteurs : Rashid Abdelhamid, Faris Halaseh, Rani Massalha, Marie Legrand
Sociétés de production : Les Films du Tambour
Sociétés de production : 3B Productions, Made in Palestine Project, Riva Filmproduktion, Ukbar Filmes
Pays de production : France, Palestine, Allemagne, Portugal
Société de distribution France : Dulac distribution
Durée : 1h27
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie au cinéma : 25 juin 2025
Date de sortie DVD : 21 octobre 2025