Le Désert des Tartares (1976) de Valerio Zurlini : l’armée des ombres

Ultime opus du cinéaste italien Valerio Zurlini, Le Désert des Tartares remporte haut la main son pari pourtant impossible : adapter le chef-d’œuvre de Dino Buzzati, publié près de quarante ans plus tôt. Un casting international trois étoiles, un décor unique au monde et la musique du maître Morricone sont mis au service de cette fable ascétique sur la vanité humaine, poussée jusqu’à une cruelle absurdité.

Un bien joli chant du cygne

Publié en 1940 (dans sa version originale), Il deserto dei Tartari a pour thèmes l’absurdité de la guerre et la fuite du temps – sujets ô combien contemporains, dans une Italie qui vient de s’engager comme un funambule dans la Seconde Guerre mondiale. Dino Buzzati était d’ailleurs à l’époque correspondant de guerre pour Il Corriere della Sera, activité qui lui inspirera le thème du livre. Ce dernier a pour héros Giovanni Drogo, un jeune lieutenant fraîchement promu de l’école de guerre. Sa première affectation exauce un vieux rêve : il est envoyé au fort Bastiani, complètement isolé à la frontière nord du pays. Le fort jouit d’une réputation enviable pour qui veut monter en grade rapidement, car il est supposé protéger l’Empire des invasions qui, depuis des temps immémoriaux, sont passées par là. Sa fascination pour la magie des lieux va toutefois être mise à rude épreuve. Dans le microcosme très fermé du fort, perdu dans un désert sans fin, toute la garnison ne pense en effet qu’à une chose : éprouver son courage au contact de barbares fantasmés… qui ne viendront jamais.

L’adaptation cinématographique du roman est réalisée par Valerio Zurlini, un metteur en scène précieux mais rare, car il n’a signé que neuf longs-métrages – et encore, n’a-t-il repris l’un d’entre eux, Quand, comment et avec qui ? (1969), qu’à la mort d’Antonio Pietrangeli. En 1976, Zurlini n’a plus réalisé de films depuis quatre ans. Le dernier, Le Professeur (La prima notte di quiete), n’a rencontré qu’un succès modeste, et la confrontation avec sa star, Alain Delon, a éreinté le cinéaste. Souffrant de dépression et en proie à la boisson, Zurlini fut épaulé par Christian de Chalonge sur Le Désert des Tartares, le Français occupant même le poste du maître lorsque celui-ci fut hospitalisé en plein tournage. À vrai dire, sans l’aide du comédien Jacques Perrin, coproducteur du film et qui admirait beaucoup Zurlini après avoir déjà tourné dans deux de ses réalisations précédentes (La Fille à la valise en 1960 et Journal intime en 1962), le film n’aurait sans doute jamais vu le jour. Le Désert des Tartares fut la dernière réalisation de l’Italien.

Malgré des bases fragiles, le film constitue pourtant un splendide chant du cygne ! Cette coproduction franco-germano-italienne bénéficia en effet du talent d’une équipe haut de gamme. Le casting, tout d’abord, voit se bousculer notamment Jacques Perrin, Vittorio Gassman, Philippe Noiret, Jean-Louis Trintignant et Max von Sydow : excusez du peu ! Non seulement ces “poids lourds” livrent tous une prestation parfaite, mais ils sont en outre rejoints par d’authentiques surprises. Il en va ainsi de Giuliano Gemma, modeste star de péplums et westerns spaghettis de série B, qui trouve dans le terriblement orgueilleux major Mattis le rôle le plus emblématique de sa carrière. Ou encore de l’Allemand Helmut Griem, du Français Laurent Terzieff et de l’Espagnol Francisco Rabal, qui complètent une distribution qui ne souffre pas de son hétérogénéité internationale… ni de la postsynchronisation habituelle aux films italiens. La bande originale est quant à elle signée du maestro Ennio Morricone. Son thème entêtant, dominé par les cuivres (notamment des buccins), traduit le climat d’attente et d’angoisse qui règne au sein du fort, et il opère en outre des liens subtils avec l’œuvre de Buzzati.

Huis clos au cœur d’espaces infinis

Comme si tout cela ne suffisait pas, la réussite du film doit beaucoup à son style visuel, influencé par l’œuvre de De Chirico, confié au directeur de la photographie italien Luciano Tovoli, qui approche aujourd’hui des 90 ans et qui collabora avec un florilège de grands artistes transalpins (Corbucci, Antonioni, Risi, Comencini… et même Nanni Moretti et Dario Argento !) et français (Pialat, Molinaro, Veber, Deray, Schroeder…). L’atout maître de ce style est le décor principal spectaculaire du film : la citadelle de Bam, le plus grand ensemble construit en adobe du monde, situé dans le sud-est de l’Iran. Située sur la Route de la soie, elle fut construite au Ve siècle avant Jésus-Christ. Il est à noter que ce magnifique patrimoine a été détruit à 80 % par un tremblement de terre survenu en décembre 2003, un événement tragique qui résonne curieusement avec le thème du film, comme si toute trace de la vanité et des rêves de grandeur des hommes était destinée à disparaître, tôt ou tard. La splendeur visuelle du film fait penser à son grand aîné, Lawrence d’Arabie (David Lean, 1962), même si Tovoli ménage dans Le Désert des Tartares un ingénieux aller-retour entre les plans larges monumentaux et les scènes d’intérieur dépouillées, soulignant encore l’impression de solitude et d’insignifiance des personnages dans un paysage du bout du monde. Enfin, dans cet alignement des astres, on s’en voudrait de ne pas mentionner le scénario d’André-Georges Brunelin, qui réussit l’exploit d’adapter un roman que l’on croyait inadaptable, et sur lequel des visionnaires comme Antonioni, Visconti et Lean s’étaient déjà cassé les dents !

Pourquoi « inadaptable » ? Tout simplement parce que traduire en images une œuvre dans laquelle règnent l’ennui et l’attente est ce qu’on peut appeler un sacré défi. Or Zurlini et son scénariste ont précisément réussi à donner corps à cette atmosphère particulière. Les premières images du film donnent le ton : une chambre poussiéreuse, un uniforme impeccable posé sur un meuble, des portraits d’officiers et de promotions militaires côtoient des peintures liturgiques. Subtilement, le fait militaire renvoie à un cadre figé, une tradition rigide et comme hors du temps. Dans cette véritable « nature morte » dort pourtant Drogo, symbole des rêves de la jeunesse et des horizons infinis. En enfilant son uniforme, il revêt volontairement les oripeaux d’un monde qui va l’engloutir. Ce que viennent confirmer les adieux sans larmes à sa fiancée.

Une fois arrivé au fort Bastiani, Drogo, comme le spectateur, est d’abord frappé par la magnificence du décor et la fière allure qu’arbore l’ouvrage militaire. Ce dernier révèle pourtant rapidement sa vraie nature : l’imposante forteresse est entourée de ruines antiques et de tombes militaires marquées par des fusils et des sabres plantés dans le sable. L’environnement humain produit exactement le même effet. La garnison se gargarise en effet de ses propres traditions et codes, qui servent de palliatif à l’action, cruellement absente. La pompe des rituels militaires est écrasante : en l’accueillant, le major Mattis affirme que la forteresse est considérée par l’empereur lui-même comme “la sentinelle la plus aristocratique de la couronne”, formule ô combien creuse et boursouflée. Les uniformes sont impeccables, les rituels hyper codifiés (y compris dans le mess des officiers, organisé dans un faste et avec des manières d’un autre temps). Dans un rôle initial de spectateur externe, Drogo constate que cela fait des années que la garnison se prépare à une invasion, améliorant ses propres statistiques (comme celle consistant à chronométrer la vitesse à laquelle les différentes positions peuvent être préparées à faire feu). Elle évolue comme dans un bocal isolé du reste du monde, dans tous les sens du terme. Chaque personnage semble déterminé à jouer stoïquement son rôle : du lieutenant-colonel mutique et engoncé dans un corset (Fernando Rey), sorte de statue du Commandeur car c’est le seul homme à avoir connu le feu ; le colonel Filimore (Vittorio Gassman), qui domine ses hommes comme un prince désillusionné ; le major Mattis (Gemma), qui brandit une rigidité absurde (et dangereuse) et une quête incessante de gloire comme bouclier protégeant une virilité contrariée ; von Hamerling (Laurent Terzieff), prêt à sacrifier sa vie pour un motif insondable ; le médecin-major Rovine (Jean-Louis Trintignant), qui ne voit pas que le ver est dans le fruit et estime que c’est dans les murs du fort que réside l’origine du mal qui ronge les hommes.

Une frontière morte et une fierté agonisante

Ce microcosme militaire est ainsi caractérisé par son attente vaine d’une reconnaissance et d’une grande bataille finale et héroïque. Les arcanes kafkaïens et rigides de l’armée sont également moqués, par exemple lors de la séquence où Drogo, de retour en ville, se voit refuser une autre affectation car son certificat médical est trop ancien et il n’a pas fait de demande réglementaire de mutation. De manière plus universelle, le récit est celui de “l’occasion manquée” dans la vie et la quête d’absolu, du sens que l’Homme veut donner à sa vie en réalisant quelque chose d’important. Étant donné que l’occasion de se mesurer à l’ennemi ne se présente jamais, la garnison est dévorée par la frustration et l’attente, au point d’en devenir littéralement malade ou folle. Le fort est devenu un terrain de jeu pour tous ceux qui brillent à se faire mousser, à jouer à se faire peur et à affabuler… avant que la désillusion ne les rattrape. Les rumeurs et légendes vont bon train, les exercices et manœuvres s’enchaînent sans but. C’est pourtant le capitaine Ortiz (Max von Sydow) qui a parfaitement tout résumé dès l’arrivée de Drogo : il décrit le fort comme une “frontière morte”, qui “ne donne sur rien, absolument sur rien, le Désert des Tartares”, ces envahisseurs qui seraient passés par là il y a très longtemps. “Ce n’est peut-être qu’une légende”, conclut-il…

Finalement, Drogo lui-même se laisse engloutir, tant physiquement que psychiquement, par le mal qui grignote (et tue) la garnison. Les lumières aperçues dans le désert ne peuvent qu’annoncer une attaque prochaine, il en convainc son camarade Simeon (Helmut Griem). Ce dernier ne veut pas rapporter trop tôt les fameuses lumières, car le fort subit une réduction d’effectifs et Siméon veut partager la gloire (chimérique, bien entendu) d’une potentielle attaque avec le moins de camarades possible ! Et les deux hommes de se lancer dans des théories ridicules, animés par l’excitation des enfants. Ortiz est le seul qui, dans ses nouvelles responsabilités de commandant de la forteresse, redevient lucide, mais le film entretient néanmoins le doute entre réalité et fiction : si Ortiz déclare ne pas voir les lumières, est-ce la confirmation que ses deux subalternes ont rêvé, ou de sa propre incapacité à admettre la réalité, lui qui est proche de quitter la forteresse ? En partant, il révèle connaître la réalité de la piste depuis le début, mais avoir reçu l’ordre de ne rien faire. Face au vide sidéral de son existence, il ne lui reste plus qu’à se suicider…

Alors que Drogo, physiquement diminué, est évacué, la dernière image des soldats attendant l’assaut sème encore le doute : le spectateur entend certes des bruits de sabots et croit apercevoir une troupe à l’horizon, mais tout cela n’est-il pas qu’un vulgaire mirage, une vue de l’esprit ? Quant à Drogo, meurt-il alors qu’il a à peine quitté l’enceinte de la forteresse ? Il serait alors enterré parmi les siens, dans ce sable que ne fouleront jamais les hordes barbares. Entouré de ses camarades, morts d’ennui et d’orgueil.

Synopsis : Le jeune lieutenant Drogo est affecté à la défense d’une forteresse isolée dans une contrée désertique montagneuse. La garnison est chargée de parer à l’éventuelle attaque des terribles Tartares. C’est le temps qui va se révéler être le pire ennemi des hommes du fort, minant leur vie dans une attente interminable sans que les fameux Tartares se manifestent la moindre fois. 

Le Désert des Tartares : Bande-annonce

Le Désert des Tartares : Fiche technique

Titre original : Il deserto dei Tartari
Réalisateur : Valerio Zurlini
Scénario : André-Georges Brunelin (d’après le roman du même nom de Dino Buzzati, 1940)
Interprétation : Jacques Perrin (lieutenant Drogo), Vittorio Gassman (colonel Filimore), Giuliano Gemma (major Mattis), Max von Sydow (capitaine Ortiz), Helmut Griem (lieutenant Simeon), Philippe Noiret (le général), Francisco Rabal (maréchal des logis Tronk), Fernando Rey (lieutenant-colonel Nathanson), Laurent Terzieff (von Hamerling), Jean-Louis Trintignant (médecin-major Rovine)
Photographie : Luciano Tovoli
Montage : Franco Arcalli et Raimondo Crociani
Musique : Ennio Morricone
Producteurs : Jacques Perrin, Bahman Farmanara, Mario Gallo, Enzo Giulioli et Giorgio Silvagni
Sociétés de production : Cinema Due, Fildebroc, Les Films de l’Astrophore, France 3 Cinéma, Galatée Films, Corona Filmproduktion et FIDCI
Durée : 138 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 12 janvier 1977
France/Allemagne/Italie – 1976

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