Berlinguer, la grande ambition : Andrea Segre filme l’intime d’un géant politique italien

« Il n’y a pas de héros pour son valet de chambre » disait Napoléon. A trop approcher le grand homme, le faste et la grandeur se dissolvent dans une familiarité qui ne peut manquer d’être vulgaire à la longue. Le familier, l’intime, la tendresse biographique, ce sont pourtant les thèmes qui caractérisent le mieux la mise en scène d’Andrea Segre dans Berlinguer, la grande ambition qui choisit de raconter l’historique sur le mode de l’intime. Bravo.

Berlinguer fut le dirigeant du plus puissant parti communiste d’Europe occidentale de 1972 à sa mort, le Partito Comunista d’Italia, dont il fut la figure la plus emblématique. Il faut dire qu’il réussit à allier une direction intelligente capable tout autant de négocier avec les forces libérales antagonistes que d’engranger des succès électoraux colossaux, avec une stratégie franche visant une certaine indépendance d’avec l’URSS pour tenter de développer sa propre voie du communisme. Voilà la toile de fond historique et biographique du film d’Andrea Segre plutôt que l’épisode du « compromis historique » qui sert en fait de fil conducteur narratif. De quoi marquer avec originalité son temps et cette pratique politique d’où on n’attendait pas pourtant une prestation aussi juste de la part d’Elio Germano, (qu’on a apprécié entre autres dans Leopardi, il favoloso et Suburra) à la fois dans la tendresse qu’il inspire que dans l’admiration que son personnage à travers son interprétation suscite. Si la narration s’arrête là, le film ne se clôt vraiment qu’avec la mort de son héros.

Le compromis historique, de quoi s’agit-il ? Un des épisodes les plus tumultueux de l’après-guerre italienne qui croise les intérêts de la sphère occidentale avec ceux de la politique italienne pour finir dans un bain de sang qui ouvre les « années de plomb » et le terrorisme. Exclu du pouvoir depuis l’après-guerre, le PCI, avec ses succès électoraux et la débandade de la DC (la Democrazia Cristiana), son rival libéral, cherche à entrer dans le gouvernement par la voie démocratique du compromis. Frôlant l’accord, celui-ci sera enterré avec son maître d’œuvre, Aldo Moro, leader de la DC, enlevé, séquestré et assassiné par les brigades rouges en 1978.

Une des forces du film est en effet de dialoguer non seulement avec l’Histoire mais aussi avec l’histoire du cinéma transalpin. On pense bien sûr à Bellochio qui a choisi de mettre son style au service de la narration historique et politique en se focalisant justement sur l’assassinat d’Aldo Moro dans Buongiorno notte et Esterno notte et en entrecroisant les points de vue. On y verra peut-être une inspiration plus qu’appuyée puisqu’à l’instar du premier, il s’agit ici de raconter l’histoire des grands hommes par la petite porte, dans leur proximité. C’est aussi évidemment au genre italien par excellence du film dossier politique que le film vient puiser. Mais, contrairement aux grands classiques du genre ( on pense évidemment à ceux de Francesco Rosi), il ne s’agit pas de se servir de l’outil cinématographique et de sa présentation spécifique des événements pour disséquer une période ou un personnage ( du type Lucky Luciano ou l’Affaire Mattéi) d’autant plus mystérieux que les forces obscures (Etat, Eglise, Mafia, la sainte trinité du pouvoir italienne) y ont toujours un rôle. L’histoire de Berlinguer, du compromis historique, d’Aldo Moro est supposée connue dans ses grandes lignes et elle l’est sans doute de tout citoyen italien. Ce qui intéresse Andrea Segre, c’est précisément l’histoire entre les grandes lignes, et parfois jusqu’aux marges, là où se loge le militant politique plutôt que le héros qu’une certaine histoire veut retenir. D’où les nombreux plans d’archives qui émaillent le film, en noir et blanc ou en couleur mais qui ne viennent jamais appuyer un propos historique mais montrer que la réalité de Berlinguer s’incarnait aussi dans le peuple, celui des meetings, des réunions, de la foule rassemblée à son enterrement sincèrement triste.

Ainsi, on remarquera la photographie brunâtre qui loin d’enlaidir le cadre lui donne cet aspect à la fois suranné et élégant. Mais il faut aussi mentionner toutes ces trouvailles qui jalonnent le film et contribuent à incarner le personnage de Berlinguer : le lait, la gymnastique du matin, les questions absurdes et déplacées des travailleurs qui viennent comme on allait voir le prêtre autrefois. C’est un réel pétri de tendresse que cherche à illustrer le film, au delà du poids peut-être mort d’une tradition et d’une théorie de toute façon déjà abordées maintes fois ailleurs. Ainsi ce plan magnifique qui montre un cuistot – celui qui annonce à Berlinguer l’événement d’un attentat fasciste – dans le jour d’un mur sur lequel est par ailleurs accroché le portrait de Marx. Les grands noms sont ainsi muets et font partie de la décoration. Non qu’il s’agisse de les oublier ou de les maltraiter (le film s’ouvre sur une citation de Gramsci) mais ils sont proprement un cadre dans lequel la vie de Berlinguer prend place non ce qu’il s’agit vraiment de raconter.

Au fond, plus que le dossier historique qui est incontestablement le genre d’ancrage du film, il semble emprunter beaucoup et discrètement à la comédie italienne au sens où c’est un plaisir doux amer qui reste sur le palais à la fin de la projection, celui d’une certaine nostalgie et d’une certaine admiration pour un homme et une situation qui appartiennent définitivement au passé et qu’on ne reverra sans doute plus.

Bande-annonce : Berlinguer, la grande ambition

Fiche technique : Berlinguer, la grande ambition

Titre original : Berlinguer: La grande ambizione
Réalisation : Walter Veltroni
Scénario : Walter Veltroni
Acteurs : Enrico Berlinguer (archives), témoignages de personnalités politiques et culturelles italiennes
Genre : Documentaire politique
Pays : Italie
Distributeur : Nour Fims
Durée : 1 h 40 min
Année de sortie : 2024
Production : Palomar
Distribution : Vision Distribution
Sujet : Portrait d’Enrico Berlinguer, figure majeure du Parti communiste italien

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