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Rock’n’roll suicide : rock is not dead !

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Martha la rouquine (guitare), Iris la blonde (batterie) et Valentin le binoclard (basse) forment le groupe de rock Supersonic Pizza Club. Leur souci, c’est qu’à 27 ans, ils cherchent encore à percer. Ils se produisent là où on veut bien d’eux et jouent essentiellement des reprises…

A l’occasion, ils observent Lionel, crooner sur le retour qui se produit chaque lundi soir au Ballroom, la belle salle de ce coin sur la côte, pour reprendre le répertoire de Frank Sinatra. Complètement désabusé, Lionel ne travaille plus que de façon mécanique. En opposition, Martha, Iris et Valentin y croient encore. On les voit répéter, fouiner dans une foire aux disques d’occasion. Par contre, ils doivent se contenter du public du Buffalo grill. Pas de quoi frimer face aux autres musicos du quartier. Mais, surprise, le Ballroom les programme prochainement. Du coup, ils s’organisent et Gab, un pote de Martha, vient les prendre en photo pour composer des affichettes à placer en ville. Coupé sur celles-ci, Valentin ravale sa fierté et accepte même que le groupe joue le titre qu’il avait sur une partition tombée de sa poche et qu’Iris et Martha trouvent vraiment bien, autant pour la musique que pour les paroles ! Ce qu’elles ne savent pas, c’est que Valentin n’en est pas l’auteur. Il entretient le mystère en taisant par quel concours de circonstances le document est entré en sa possession, alors que l’auteur n’est autre que Lionel. L’approche de ce concert inattendu au Ballroom va prendre une tournure différente pour chacun des membres du trio. Valentin angoisse : sa supercherie sera-t-elle découverte ? Iris furète de trop près et se blesse à la cheville. Se produire avec des béquilles ? Quant à Martha, son ambition personnelle pourrait l’emmener ailleurs. Que décidera-t-elle ?

Le scénario

Il permet à Louise Laborie d’aborder de nombreux thèmes, tels que l’amitié, la cohésion d’un groupe de rock, les relations familiales, la passion des fans de rock avec tous leurs à-côtés, etc. Il illustre surtout un certain désenchantement, flagrant pour Lionel, un peu moins pour Inès, Martha et Valentin. On sent néanmoins assez rapidement qu’ils végètent depuis trop longtemps en musiciens de seconde voire même troisième zone, alors que ce sont des passionnés. D’ailleurs, la dessinatrice s’arrange pour faire coïncider leur désenchantement avec l’ambiance générale qu’elle instaure par les situations qu’elle dessine. Ainsi, sur une planche elle montre le trio coller des affichettes sur une palissade pour montrer leur dégradation progressive en quelques heures, jusqu’à en montrer volant au gré du vent sur le dernier dessin du bas de planche. On retrouve plusieurs fois cette forme d’humour désenchanté.

Quelques aspects décevants largement contrebalancés

A vrai dire, on finit l’album avec des impressions contradictoires. Bien qu’il retienne l’attention, le dessin attire quelques reproches. Ainsi par exemple, on sent que la dessinatrice n’accorde aucune importance aux véhicules qui sont dessinés comme de vulgaires boîtes presque informes. Impossible d’imaginer un modèle précis. De même pour certains détails (guitare sans aucune corde représentée, par exemple) et pour de nombreux visages représentés un peu à la va-vite et les silhouettes un peu raides de manière générale. Elle pêche également pour faire passer certaines sensations de mouvement : c’est criant à un moment où Valentin bouscule Lionel. S’il n’y avait pas la réaction de ce dernier, on pourrait douter de ce qu’on vient d’observer. En revanche, les décors comme des habitations ou des magasins de type grande surface sont bien plus réussis. On sent que la dessinatrice-scénariste-coloriste y apporte le soin suffisant pour qu’on sente l’atmosphère trop froide du quartier dans lequel les personnages évoluent. Par contre, et cela se sent dès l’illustration de couverture, elle se montre franchement séduisante pour son usage des couleurs, dont on sent qu’elle maîtrise l’harmonie. Cela vaut pour des objets sur des étagères dans un bar à un simple verre représenté sur une table (page 104), etc. Cela va plus loin, car l’illustration de couverture se distingue par un dégradé de couleurs qui met en valeur la luminosité du lieu et du moment. C’est moins net sur les ambiances nocturnes. Mais Louise Laborie fait un remarquable usage des couleurs, d’une manière si naturelle qu’elle rappelle (à sa façon) la maîtrise du peintre néerlandais Mondrian. Ainsi, de bout en bout, l’album est un régal pour les yeux.

L’autre réussite

Elle vient de la description de l’univers de ces fans de rock. L’album les met en avant par de nombreux détails qui sonnent juste et d’innombrables références jamais envahissantes. Exemples avec cette réflexion à propos du batteur Dave Lombardo, mais aussi certaines paroles de titres anglo-saxons et l’inscription sur le T-shirt de Martha au concert du Ballroom, etc. Sans oublier bien entendu que le titre de l’album correspond à un titre de David Bowie que la dessinatrice fait ondoyer sous la forme d’une partition blanche sur les premières planches. Et puis, mine de rien, elle intègre des éléments qui flirtent avec le fantastique pour illustrer le malaise qui s’installe. Cela va de papiers façon message anonyme apparaissant comme par enchantement sur une table à des visions en forme d’hallucinations inquiétantes. Enfin, Louise Laborie montre qu’elle maîtrise plutôt bien le langage BD de manière générale. Et elle s’arrange pour glisser un aspect féministe qui lui tient probablement à cœur en plaçant un garçon au milieu de deux filles dans son groupe.

Rock’n’roll suicide – Louise Laborie
Sarbacane : sorti le 1er octobre 2025
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3.5

« Plus jamais je ne visiterai Auschwitz » : la mémoire falsifiée

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Avec Ari Richter, la mémoire ne se transmet pas : elle s’infiltre, se déforme, se débat contre ses falsifications. Dans Plus jamais je ne visiterai Auschwitz, roman graphique d’une grande personnalité, l’artiste new-yorkais propose un témoignage familial qui se double de la radiographie d’un traumatisme collectif, le tout fouillé à la pelle du doute et de l’ironie. Entre l’ombre de Dachau et la lumière hésitante des États-Unis post-Trump, le livre se pose une question en tout point obsédante : que reste-t-il à hériter quand la mémoire devient spectacle ?

Descendant de survivants de la Shoah, Ari Richter visite Auschwitz, médusé. Il observe les perches à selfie, les casquettes de baseball, les panneaux multilingues vantant les circuits “éducatifs”. La cantine sert du porc à toutes les sauces et l’accent est partout mis sur les victimes polonaises du camp. Son regard oscille alors entre l’effroi et la nausée : la douleur de ses aïeux a été mise en vitrine. C’est là que naît le titre, presque un cri : Plus jamais je ne visiterai Auschwitz. L’homme goûte peu la muséification, cette anesthésie par excès de pédagogie.

Le livre, lui, s’ouvre sur les visages de quatre générations : les grands-parents rescapés des camps, les parents silencieux, l’enfant américain cherchant à comprendre et, enfin, le père contemporain, inquiet pour ses filles. Ari Richter leur prête à chacun un style graphique différent, comme si chaque époque avait sa propre manière de voir et de se souvenir. Parfois même, les visages se déforment, les cadres éclatent, la mémoire devient un collage. 

L’artiste juxtapose l’histoire familiale à des épisodes plus intimes : son enfance en Floride, marquée par un antisémitisme “de voisinage”, feutré, banal ; ses études, où l’assimilation juive prend la forme d’un effacement volontaire ; puis le choc du massacre de Pittsburgh en 2018, réveillant le fantôme des pogroms. De ce tremblement personnel naît un ouvrage personnel et dense, qui mêle reportage, journal et satire. Ari Richter s’y dessine parfois en Indiana Jones du trauma, brandissant un arbre généalogique comme un testament de la souffrance juive – humour noir salvateur, presque thérapeutique.

Mais ce qui affleure avant tout, c’est une lucidité sans concession. L’auteur trace un parallèle glaçant entre l’Amérique contemporaine et l’Allemagne des années 1930 : la rhétorique populiste, la peur de l’“autre”, la mémoire falsifiée. Là encore, la bande dessinée devient une chambre d’écho : les planches se remplissent d’écrans de télévision, de tweets, de visages déformés par la haine numérique. La mémoire du mal change de support, mais pas de nature.

Ari Richter excelle dans ces passages où l’Histoire et la domesticité s’entrelacent. Ce sont des conversations édifiantes, des souvenirs d’une judéité longtemps impensée, des lieux de mémoire disparus, réaffectés, ou un couple juif accueilli chez un ancien SS. La mémoire, chez lui, prend les traits d’un organisme vivant, parfois malade, mais indestructible.

Ari Richter signe ici un livre nécessaire, inconfortable, profondément contemporain. Un cri contre la banalisation du mal, mais aussi une réflexion sur le poids de la filiation. Plus jamais je ne visiterai Auschwitz ne raconte pas la Shoah : il raconte ce qu’elle fait à ceux qui viennent après. Et c’est sans doute cela, aujourd’hui, le véritable devoir de mémoire : ne pas s’incliner devant les ruines, mais apprendre à vivre avec leurs ombres qu’elles supportent.

Plus jamais je ne visiterai Auschwitz, Ari Richter
Delcourt, octobre 2025, 264 pages

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« Fortunes de mer » : quand la mer avale les empires

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Avec Le Lusitania et La Blanche Nef, les éditions Glénat inaugurent une nouvelle collection ambitieuse intitulée « Fortunes de mer« . Sous la houlette de Jean-Yves Delitte, marin du trait et architecte du récit historique, ces deux premiers volumes jettent l’ancre à plusieurs siècles d’écart, mais racontent la même chose : la mer comme juge suprême des folies humaines, qu’elles soient impériales, dynastiques ou technologiques.

Le-Lusitania-avisLe Lusitania

La presse l’a surnommé le lévrier des mers. Nous sommes à New York, le 1er mai 1915. Dans un climat d’inquiétude géopolitique, le Lusitania, monstre d’acier long de 240 mètres, s’apprête à entamer sa 202e traversée. Jean-Yves Delitte, seul maître à bord de ce premier tome, replace le drame dans la longue liste des conséquences de l’assassinat de François-Ferdinand à Sarajevo. Le contexte est tendu : l’Europe s’embrase, les alliances s’enchaînent, et les mers deviennent un champ de bataille où se croisent sous-marins et torpilles.

Toujours pourvu de son sens habituel de la documentation, l’auteur éclaire chaque planche sans l’alourdir : uniformes, architectures, machines, tout respire l’authenticité. Mais au-delà du réalisme, c’est la dimension humaine du récit qui retient l’attention. Le Lusitania n’est pas qu’un navire condamné : c’est un microcosme du monde d’avant, une société flottante à la veille du désastre. Jean-Yves Delitte ne s’attarde pas tant sur le spectaculaire que sur le basculement : celui d’un siècle qui perd ses illusions en même temps que ses civils. Comme toujours, l’album s’achève sur un carnet historique dense et limpide, prolongeant l’expérience documentaire.

La-Blanche-Nef-avisLa Blanche Nef

Changement radical de ton avec le second volume, La Blanche Nef, scénarisé par Jean-Yves Delitte mais confié au trait expressif de Marco Bianchini et Francesco Mercoldi. Le décor s’ouvre sur une Angleterre médiévale écartelée par les héritages de Guillaume le Conquérant. Son fils Henri Ier, devenu roi, croit tenir enfin la paix. Mais en novembre 1120, son unique héritier, William Adelin, s’embarque sur un navire à la beauté trompeuse : la fameuse Blanche Nef.

Ici, Delitte joue sur une lente montée dramatique. Tout l’album se concentre sur la toile d’intrigues, de jalousies et de trahisons qui précède la tragédie. Ce choix donne une densité politique rare : le lecteur comprend le drame avant qu’il ne survienne. Bianchini et Mercoldi traduisent cette tension par un dessin fouillé, précis. Et le carnet historique final éclaire la portée de cet événement : la mort du prince héritier plongera l’Angleterre dans une crise de succession sans précédent, ouvrant la voie à la période d’anarchie dite The Anarchy. La mer, une fois de plus, aura décidé du destin d’un royaume.

Une collection qui fait corps avec l’Histoire

Ces deux albums, s’ils diffèrent par leur époque et leur esthétique, partagent une même ambition : raconter le naufrage comme un témoin de la civilisation. Ici, la mer se fait la mémoire liquide des erreurs humaines, des appétits de pouvoir. Le soin apporté au réalisme des navires, aux uniformes, aux visages, s’accompagne d’une vraie écriture graphique : une façon de mettre en scène la fatalité avec une précision d’historien, mais aussi une certaine sensibilité, pas tout à fait étrangère au romancier.

Après la Blanche Nef et le Lusitania, il y a fort à parier que d’autres navires s’inviteront rapidement dans cette nouvelle collection. Et qu’ils permettront, eux aussi, de mieux comprendre la marche du monde à travers ses desseins maritimes. 

La Blanche Nef, Jean-Yves Delitte, Marco Bianchini et Francesco Mercoldi
Glénat, octobre 2025, 56 pages

Le Lusitania, Jean-Yves Delitte
Glénat, octobre 2025, 56 pages

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3.5

« L’Oubliée du radeau de la Méduse » : survivre, vaille que vaille

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Dans L’Oubliée du radeau de la Méduse (Marabulles), Gilles Cazaux et Thierry Soufflard revisitent l’un des naufrages les plus célèbres de l’histoire maritime française, immortalisé par une peinture de Théodore Géricault. En redonnant chair et voix à la seule femme du radeau, les auteurs plongent le lecteur dans un huis clos maritime d’une intensité rare, où la survie se joue sur le fil du délire et du déni.

Il y a, dans le tableau de Théodore Géricault, une ambiance lourde, sépulcrale. Une femme est perdue dans la mêlée des corps. L’Oubliée du radeau de la Méduse choisit de la nommer, de lui donner la parole, et même la stature d’une personne résiliente et sensible. Blanche, cantinière des armées révolutionnaires, épouse d’un militaire embarqué sur La Méduse, constitue indéniablement le centre de gravité d’un récit qui redonne une voix à l’effacée, un visage à la survivante que l’histoire a laissé sombrer dans les marges du tableau.

Gilles Cazaux et Thierry Soufflard nous livrent un récit d’une intensité tragique, nourri de recherches historiques précises mais surtout porté par une grande tension dramatique. La frégate échoue au large de la Mauritanie, en 1816. Cent cinquante hommes et une femme montent sur un radeau de fortune, traîné par les chaloupes des officiers. Mais très vite, les cordages sont tranchés : le radeau, chargé de vies, dérive seul. Commence alors une odyssée d’horreur, où la faim, la soif et la peur rongent les âmes autant que les corps.

Le dessin, nerveux, traduit à merveille cette lente descente dans la folie. Les visages se creusent, la mer devient une bouche béante, avalant tout repère moral. On y voit les mutineries, la lutte désespérée pour l’eau, jusqu’au moment où la faim devient plus forte que la honte. Le chirurgien Savigny, l’un des rares témoins du drame, enseigne l’art macabre de découper les chairs humaines pour les faire sécher au soleil. Ironie sinistre : ces colons européens, venus « civiliser l’Afrique », s’abandonnent eux-mêmes à la sauvagerie qu’ils prétendaient combattre.

Sous cette surface, L’Oubliée du radeau de la Méduse délivre un propos vertigineux sur le colonialisme et le patriarcat. Blanche, seule femme parmi les naufragés, fait face à la brutalité phallocratique. Mais dans un monde d’hommes en perdition, elle garde quasi intacte la flamme d’une humanité vacillante. Méprisée, vue comme un objet sacrificiel, elle trouve pourtant sa place dans une embarcation de fortune qui va de plus en plus compter sur elle.

Le roman graphique joue par ailleurs subtilement avec la mémoire picturale : le récit s’ouvre et se clôt dans les salons d’exposition. L’Oubliée du radeau de la Méduse s’impose au final comme un récit de désespoir et de lumière, où une femme qu’on a voulu faire taire fait montre d’un courage à toute épreuve. Une bande dessinée puissante, âpre et nécessaire, articulée autour d’une femme forte et sondant une humanité sise dans ses derniers retranchements.  

L’Oubliée du radeau de la Méduse, Gilles Cazaux et Thierry Soufflard 
Marabulles, octobre 2025, 112 pages

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La littérature s’empare du cinéma aux éditions LettMotif

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Cet automne, les éditions LettMotif publient trois ouvrages où le septième art se fait miroir, prétexte ou révélateur. Directed by Stallone de Jean-Christophe HJ Martin, Thomas Liebmann de Jérôme D’Estais et Avat’aime de Laurent Bonetti : trois livres très différents, mais un même geste, celui d’interroger notre rapport intime aux images et aux figures du cinéma.

Il n’est pas interdit de songer aux programmations de cinémathèque : des films qu’on croyait connaître, des visages qu’on retrouve sous un autre angle et, enfin, des héros qui se déplacent du grand écran vers la page imprimée. C’est ce que propose LettMotif cet automne, avec trois livres dont le fil rouge n’est pas seulement la cinéphilie, mais une réflexion sur ce que le cinéma fait à nos vies, et sur la façon dont la littérature peut, à son tour, le mettre en scène.

Directed-by-Sylvester-Stallone-avisDirected by Stallone, de Jean-Christophe HJ Martin

168 pages d’un drôle d’objet : un recueil de nouvelles qui prend pour point de départ l’œuvre de Sylvester Stallone, non pas le comédien monolithique que la culture populaire a figé, mais le cinéaste, celui de Paradise Alley, Staying Alive, Rocky IV ou Rambo. Jean-Christophe HJ Martin s’y glisse avec une distance ironique et une tendresse parfois désabusée. Chaque texte s’articule autour d’un film, ou plutôt de ce qu’il réveille chez ses spectateurs : une vie banale enfiévrée par la musique de Bill Conti (Rocky II), un employé de magasin insoumis qui s’invente une identité à la Clubber Lang (Rocky III), une relation qui s’amorce sur un commentaire de cinéphiles (Staying Alive), John Rambo faisant office de dernier vestige de la culture cinématographique… 

Cette écriture joue volontiers de l’absurde et de la nostalgie. Stallone n’est plus une figure hollywoodienne, mais plutôt une façon de mesurer les pulsations d’une époque, les élans de protagonistes souvent inassouvis. Derrière le clin d’œil affleure une question persistante : que reste-t-il de nos héros quand la caméra s’éteint ? L’auteur transforme la pop culture en matériau littéraire, en un prétexte génial, comme d’autres feraient de la mythologie grecque un miroir de nos névroses modernes.

Thomas-Liebmann-les-derniers-jours-du-Yul-Brynner-de-la-RDA-nouvelle-edition-avisThomas Liebmann, de Jérôme D’Estais

Autre tonalité. Ici, c’est le cinéma d’État, celui de la RDA et de la DEFA, qui sert de prisme à une enquête familiale. Paula, fille d’un acteur oublié, tente de reconstituer la trajectoire de ce père, « le Yul Brynner de la RDA », idole d’un monde effondré. Le roman s’écrit à plusieurs voix – lettres, confidences, souvenirs fragmentés – et recompose à travers elles un paysage artistique et politique : celui d’une Allemagne de l’Est où le théâtre et le cinéma étaient à la fois instruments de contrôle et refuges d’humanité.

Jérôme D’Estais excelle à faire dialoguer ces contradictions : le pouvoir censeur et le collectif soudé, la foi dans l’art et la trahison du réel, l’effacement d’un homme rattrapé par l’histoire. Ce récit, tout en révélant les fractures de la réunification, interroge la survie de l’acteur quand le monde pour lequel il jouait s’effondre. Et derrière le portrait du comédien déchu, c’est peut-être le cinéma européen tout entier qu’on devine, cet art fragile, soumis aux vents politiques mais toujours hanté par ses propres légendes d’écran.

Avat-aime-avis Avat’aime, de Laurent Bonetti

Avec Avat’aime, Laurent Bonetti bascule résolument du côté du merveilleux. Son héros, chauffeur de bus parisien, voit soudain le cinéma s’inviter dans sa vie : Amélie Poulain, King Kong, Vito Corleone, Jessica Rabbit, Antoine Doinel, le Terminator… tous existent vraiment, quelque part entre nos écrans et nos mémoires. Le roman se lit comme une quête initiatique, drôle et émouvante, où chaque rencontre – une missive de la Fondation Amélie P., un face-à-face avec Michael Lonsdale devenu ange gardien – devient un pas supplémentaire vers soi-même.

Laurent Bonetti écrit dans une langue lumineuse, volontiers ludique, mais jamais naïve. Derrière la fantaisie, il y a une mélancolie douce : celle du spectateur qui sait que les films ne meurent jamais vraiment, qu’ils s’incrustent en nous comme des fragments d’âme. Avat’aime célèbre ce pouvoir consolateur du cinéma, sa capacité à offrir des doubles, des refuges, des reflets. Dans cette fable moderne, les personnages fictifs continuent d’aimer, de douter, de se souvenir, comme si les bobines n’avaient jamais cessé de tourner.

Trois livres, donc, et trois manières d’habiter le cinéma : le mythe revisité, la mémoire politique, la rêverie sentimentale. Chez Martin, Stallone devient un motif quasi existentiel ; chez D’Estais, le comédien est un point d’ancrage pour repenser l’histoire, de la Corée du Nord aux petites mains traduisant des bouts de films à l’Allemagne réunifiée peinant à intégrer les acteurs de l’Est ; chez Bonetti, l’écran se fissure pour laisser passer la vie, avec un protagoniste cherchant l’équilibre entre son quotidien ordinaire et les émanations extraordinaires du septième art. Ce sont trois variations sur une même idée : le cinéma n’est pas seulement ce que l’on regarde, c’est surtout ce que l’on en tire.

Directed by Stallone, Jean-Christophe HJ Martin
LettMotif, octobre 2025, 168 pages

Thomas Liebmann, Jérôme D’Estais
LettMotif, octobre 2025, 194 pages

Avat’aime, Laurent Bonetti
LettMotif, octobre 2025, 320 pages  

« Kundan : La Nuit éternelle » : l’ombre et le sang

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Avec « La Nuit éternelle », Luana Vergari clôt la trilogie Kundan sur un ton crépusculaire, où la vengeance et le mythe s’enlacent dans une Inde coloniale rongée par la rancœur. 

Inde, début du XXe siècle. Le palais du maharajah est devenu le théâtre d’un drame inéluctable. Kundan se dissimule sous les traits de Lord Benedict et ourdit sa revanche contre l’Empire britannique. Séducteur retors et esprit vengeur, il ensorcelle Mary, la fille du souverain, qu’il transforme en vampire. Autour d’eux, la maladie se répand dans les campagnes et les faubourgs, soulevant les vieilles superstitions, les murmures des Thugs, les ombres du passé. 

Kavi, fidèle servante de Mary, observe avec effroi cette lente corruption. Soupçonnant le double jeu de Kundan, elle se rend au temple de Durga, la déesse guerrière, dont les prêtresses auraient jadis repoussé les créatures des ténèbres. Cette dimension mythologique, tissée dans la trame du récit, vient donner au mythe du vampire une inflexion singulière : ici, l’ombre venue d’Europe s’ancre dans les légendes de l’Inde, comme si le mal colonial, spirituel et vampirique se confondaient.

Luana Vergari ne perd pas de temps : tout converge vers un affrontement annoncé, inexorable. La narration alterne entre flashbacks et préparatifs guerriers, dévoilant les origines de Kundan : le massacre de sa famille, les humiliations subies, le lent chemin vers la damnation. Ce troisième tome fait la lumière sur les motivations du monstre sans jamais les excuser. Car Kundan, avant d’être un récit fantastique, est aussi une tragédie : celle d’un homme consumé par le ressentiment et la soif de justice, au point de devenir ce qu’il haïssait.

Sur le plan graphique, Emmanuel Civiello livre un travail d’orfèvre. Son trait restitue l’atmosphère moite et inquiétante de l’Inde coloniale : soieries, ombres, reflets de lanternes, visages tourmentés… Tout concourt à une impression d’oppression permanente. Certaines planches, d’une intensité quasi cinématographique, semblent inspirées du clair-obscur caravagesque : la lumière s’y fait jugement, l’obscurité dévore tout.

Narrativement, le tome souffre peut-être d’un léger déséquilibre. La tension politique, esquissée dans les volumes précédents, reste en arrière-plan : les rivalités coloniales ne sont qu’un décor pour la vengeance intime de Kundan. Mais cette relative focalisation concourt aussi à recentrer le propos sur le mythe, sur la contamination morale et spirituelle qui gagne les âmes. Mary, devenue instrument du Mal, propage la malédiction comme une métaphore du pouvoir destructeur de la domination et du désir.

Luana Vergari parvient ainsi à fusionner deux univers rarement associés : la noirceur victorienne du vampire européen et la mystique flamboyante de l’Inde mythologique. Le mix fonctionne grâce à une écriture soignée. Et si la conclusion paraît abrupte, elle conserve une puissance symbolique indéniable : le cercle du Mal se referme, la vengeance s’accomplit. Kundan s’achève comme un poème noir, entre sacrifice et damnation, porté par une mise en vignettes réussie.

Kundan : La Nuit éternelle (T03), Luana Vergari et Emmanuel Civiello 
Glénat, 15 octobre 2025, 56 pages

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« L’Etranger » vu par François Ozon : un grand cru de Meursault

François Ozon relève le pari risqué d’adapter L’Étranger de Camus en préservant l’énigme de Meursault tout en actualisant le récit. Entre lumière écrasante, sensualité brute et dénonciation subtile du colonialisme, le film conjugue fidélité et réinvention. Servi par l’interprétation habitée de Benjamin Voisin, il s’impose comme l’une des œuvres les plus abouties du cinéaste.

La délicate question de l’adaptation

L’adaptation littéraire est, on le sait, un exercice à haut risque. La version cinématographique, souvent, déçoit, et ce d’autant plus que l’œuvre adaptée est littéraire. A haut risque, mais nullement impossible : Chantal Akerman a réussi avec Proust (La Captive), Bresson avec Bernanos (Mouchette, Journal d’un curé de campagne), Orson Welles avec Shakespeare (Falstaff, Othello…). Liste non exhaustive. Avec Camus, Ozon rejoint le cercle restreint des gageures amplement tenues.

Comment traduire cinématographiquement la célèbre langue « blanche » du roman ? Cette prose dénuée d’artifice, traduisant si bien l’intériorité de Meursault ?

D’abord, en évitant le piège des citations littérales : Ozon se limite à deux passages, celui du meurtre et celui qui conclut le roman, osant même faire l’impasse sur le trop couru « Aujourd’hui, maman est morte » qui avait, de surcroît, l’inconvénient de focaliser sur le personnage de la mère puisque, comme on va le voir, Ozon a décentré le récit vers la question coloniale.

Ensuite, en assumant un regard extérieur : Ozon ne cherche pas à traduire visuellement le flux de pensées de son personnage principal, il nous en montre la façade, par la façon dont il réagit à ce qui lui arrive. La force du roman c’est cette énigme de l’intériorité de Meursault lancée à la face du monde. Ozon conserve intact ce mystère, se contentant, si l’on peut dire, de nous le donner à contempler. Ce mystère est un scandale pour la société : comme le Bartleby de Melville qui « préfèrerait ne pas », Meursault est à éliminer parce que trop subversif. On n’est pas surpris qu’il s’intéresse au fait divers découvert sur un article de journal caché sous la paillasse de sa cellule, l’histoire d’un Tchèque, revenu riche parmi les siens, assassiné par sa propre famille qui ne l’a pas reconnu. Elle évoque la tragédie d’Œdipe, symbole d’une énigme qui fait écho à notre meurtrier.

Meursault, l’homme-éponge

Meursault est d’abord un observateur distancié. Rien ne l’implique : ni le bon (les saillies d’un Fernandel au cinéma, l’idée d’épouser Marie, la perspective d’une carrière à Paris) ni le mauvais (sa mère meurt, un chien est maltraité, une Arabe est battue). Il se contente d’enregistrer des sensations. Il déclare ainsi à Marie en substance qu’« un homme qui n’aurait vécu qu’une seule journée ne s’ennuierait pas pendant cent ans en prison » tant il pourrait s’employer à se souvenir des mille détails contenus dans cette journée. Meursault fonctionne comme une éponge, absorbant le milieu dans lequel il évolue.

Une scène magnifique évoque cette prégnance du milieu ambiant : celle du parloir. Marie est venue, en effet, lui rendre visite. C’est une salle commune, ce qui fait que chacun crie à son interlocuteur, distant de deux grilles et d’un mètre, ce qu’il a à dire. L’un des échanges, à côté de Marie, se conclut par un « au revoir maman » qui fait écho au récent deuil du héros. Meursault se nourrit de tout cela mais n’a aucune préférence : il faut bien mourir un jour, quelle différence maintenant ou plus tard ?

Une dénonciation subtile du colonialisme

Dépourvu d’ambition  – comme le lui reproche son patron – et même de volonté – puisque tout lui est égal -, le jeune homme est agi par la société plus qu’il n’exerce son libre-arbitre.  Si, pour Sartre, la liberté c’est l’engagement, Meursault en est un contre-exemple absolu. Le meurtre de l’Arabe peut ainsi être vu comme le passage à l’acte d’une société coloniale qui maltraite l’autochtone. C’est en ce sens qu’on a pu parler de « meurtre d’atmosphère ». Ozon exprime avec juste ce qu’il faut d’insistance ce sous-texte latent : c’est un panneau « interdit aux indigènes » à l’entrée d’un cinéma, un passant auquel on refuse la terrasse d’un café, une prison où Meursault est le seul Blanc, le discours de l’avocat expliquant qu’il ne sera pas condamné pour avoir tué un Arabe. Et, bien sûr, la figure de Raymond Sintès, incarné par Pierre Lottin : ce proxénète qui exploite une femme tout en s’autorisant à la battre n’est-il pas à lui seul une métaphore du colonialisme ? Le colonialisme déshumanise l’indigène, ouvrant la porte à la violence, comme le font les nazis avec les Juifs, les Tziganes et les infirmes puisque nous sommes en 1942.

Le voisin, joué par Denis Lavant, est une figure inversée de Meursault : le couple amour-haine à son paroxysme, tranchant sur l’impassibilité du jeune homme. Le vieux maltraite son chien mais est désespéré le jour où celui-ci disparaît. On pourra voir, là aussi, dans son histoire, une allégorie du colon face au colonisé : les différentes séquences de violence à l’égard des Arabes font pièce à la scène d’ouverture vantant les charmes de l’orient.

On le sait, Camus n’a pas écrit un roman dénonçant le colonialisme, ne serait-ce que parce qu’il était favorable à l’Algérie française. Ozon prend ici ses distances avec le roman, en faisant une place aux Arabes. Ainsi le film débute-t-il par l’affirmation de Meursault « j’ai tué un Arabe ». Effet du Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud ? Possible. Une actualisation, en tout cas, du roman, l’effacement de la victime interpellant aujourd’hui bien plus qu’à l’époque.

Les femmes, aussi, ont un rôle plus actif aujourd’hui. Le cinéaste donne en particulier du poids au personnage de Djemila, la sœur de Moussa, qu’on avait découverte subissant les coups de Sintès. Elle se retrouve dans la salle d’audience à l’issue du procès, face à Marie. Une façon d’exprimer la sororité née de leur deuil, l’un présent l’autre à venir. Mieux, Ozon conclut son film sur Djemila venue se recueillir sur la sépulture de son frère face à la mer. Dans le dialogue avec Kamel Daoud pour le Nouvel Obs, le réalisateur déclare : « Vous dites que Meursault est une métaphysique, pour moi il est une abstraction… même s’il a tué un homme, il ne faut pas l’oublier ». Le roman, par la fascination qu’il exerce, peut avoir tendance, en effet, à magnifier l’assassin, comme le fait la très éprise Marie. Par cette conclusion, Ozon nous met en garde contre un certain romantisme de la figure du criminel.

Meursault, celui qui ne ment pas

Meursault est l’homme qui, comme le Misanthrope de Molière, fait toujours primer la vérité sur les conventions sociales. Au point de déclarer à son procès que ce qu’il ressent à l’évocation de son meurtre est « de l’ennui », propos inhumain pour la salle d’audience. Au point de ne jamais réagir comme attendu : il reste assis à la messe sans s’apercevoir que tout le monde s’est levé, refuse de voir une dernière fois le visage de sa mère morte parce que « ça ne sert à rien ». De même, il refuse de donner du « mon père » à l’aumônier et se trouve perplexe devant la tactique de l’avocat consistant à se mettre à la place de son client pour susciter l’empathie des jurés.

Cette absence de concession au jeu social est ce qui fascine Marie, la jeune femme ayant toutefois conscience que c’est peut-être aussi ce qui pourrait provoquer sa répulsion. Meursault est, comme le soleil, un astre à deux visages.

Le soleil, l’autre héros du film

L’astre est le véritable « partenaire » de notre anti-héros. Le choix du noir et blanc est particulièrement pertinent en ce qu’il permet, comme l’explique le cinéaste dans le Nouvel Obs, de « pousser les blancs très fort et les hautes lumières ». Le soleil peut s’avérer meurtrier, lorsqu’il fait basculer Meursault face à Moussa, ou rédempteur, lorsqu’il donne accès au prisonnier à une plénitude jamais atteinte. Le noir et blanc permet aussi de développer une vision manichéenne, bien contre mal incarnés par le clair et l’obscur, comme dans le film noir. Ozon les traite de façon tranchée. L’obscur est, logiquement, plus rare mais souvent splendide : mentionnons, par exemple, la cellule aux allures de cage où Meursault est enfermé, autour duquel les matons circulent comme des ombres.

Au-delà des scènes fortes mettant en exergue le soleil, le film en donne à voir des substituts : une ampoule dans un plan en plongée alors que Meursault veille sa mère, un réverbère dans le plan suivant, ou encore un halo dans le cachot. On pourra voir aussi le disque flottant sur l’eau qui accueille Marie et Meursault lors de leur baignade comme une figure astrale.

Face à la foi, une pure sensualité

Dans la grande scène de confrontation à l’aumônier, ce sont deux trouées lumineuses au fond du cachot qui viennent renforcer son intensité : deux conceptions, en effet, s’affrontent. L’aumônier porte la vision consolatrice de la transcendance, celle d’un engagement dans l’espoir. Meursault lui oppose une stricte immanence, au nom de la lucidité. Ce duel verbal peut évoquer le fameux passage du Grand Inquisiteur des Frères Karamazov de Dostoïevski, où le Christ, revenu sur Terre, est confronté à un représentant du clergé : le Christ ne dit pas un mot, se contentant d’embrasser le prélat sur la bouche. Un geste mystérieux auquel on pense lorsque l’aumônier demande au prisonnier la permission de l’embrasser. Le Christ, c’est ici Meursault, dont la barbe et les cheveux longs renvoient directement à l’imagerie populaire. Le mont sur lequel est dressée la guillotine, imaginé en rêve par le prisonnier, n’a-t-il pas des allures de Golgotha ? Meursault ne lance-t-il pas « pour que tout soit consommé… » ?… L’identification était voulue par Camus puisque cette phrase figure dans le roman. Un Christ à l’envers, puisque c’est ici Meursault qui refuse le baiser, mais un Christ tout de même dans son exigence de dire le vrai et dans le rejet qu’il suscite : ces « cris de haine » qui concluent le roman.

Répulsion, donc, à l’idée que l’aumônier l’étreigne. Car Meursault, pour décalé et distant qu’il soit, n’est pas un être désincarné, bien au contraire : seule la sensualité lui donne accès au monde. On le voit ainsi faire l’amour, se délecter du contact du sable ou de l’eau de mer, savourer de bons vins, et le véritable mobile de son geste meurtrier est le soleil, la sensation qu’il produisit sur lui, que parvient parfaitement à rendre Ozon dans la scène-phare du film. Dans sa cellule, il a gravé le corps de Marie sur le mur, qu’il caresse longuement. Lors d’une visite de son amoureuse, il abjurera celle-ci de l’oublier s’il venait à être exécuté : la séparation physique implique l’anéantissement de la personne. Cette pure sensualité s’oppose à la sentimentalité portée par Marie.

Un Meursault idéal

On sait que Visconti, qui finit par choisir Mastroianni pour incarner le héros du roman de Camus, avait d’abord envisagé Alain Delon. Une très bonne idée, tant l’acteur excellait dans l’impassibilité. Benjamin Voisin, rendu célèbre par son rôle dans une autre adaptation, celle des Illusions perdues de Balzac par Xavier Giannolli, fait merveille. Il incarne sans caricature l’énigme du personnage, trouve la distance parfaite pour le rendre tour à tour estimable, effrayant ou tout simplement « normal ». En un mot, ambigu. Face à lui, Rebecca Marder apparaît comme un mélange troublant de plusieurs actrices : Nicole Garcia par sa diction et son regard, Juliette Binoche dans la scène du parloir, Marina Vacth qu’Ozon révéla dans Jeune et jolie, et même… Maria Casarès dans sa première apparition – l’actrice qui fut en couple avec Camus. Voulue ou non, cette ambivalence joue sur elle comme le chatoiement du soleil, servant le propos.

Autour, un Denis Lavant qui denislavantise et un Pierre Lottin qui pierrelottinise : le premier dans un rôle de vieux fou rugueux, le second dans celui du prolo de service. On sait que le cinéma français à tendance à assigner les acteurs au type de rôle qui les a fait émerger. Rien à dire, toutefois, sur leur composition tout à fait convaincante. Swann Arlaud, lui aussi employé par Ozon dans Grâce à Dieu en tant que victime du clergé catholique, endosse très bien ce rôle incarnant le versant opposé. Saluons enfin la présence de Christophe Malavoy en procureur, un acteur oublié par le cinéma français qu’on a plaisir à retrouver.

Concluons : d’un projet explosif, François Ozon tire ce qui est peut-être son meilleur film. Ce cinéaste inégal – mais comment ne le serait-on pas lorsqu’on sort près d’un film par an ? – prouve qu’il peut tutoyer les sommets lorsqu’un astre bienfaisant vient irradier son inspiration.

Bande-annonce : L’Étranger

Fiche Technique : L’Étranger

Réalisateur : François Ozon
Scénario : François Ozon, d’après le roman L’Étranger d’Albert Camus
Acteurs principaux : Benjamin Voisin, Rebecca Marder, Pierre Lottin, Denis Lavant, Swann Arlaud, Hajar Bouzaouit
Photographie : Manu Dacosse
Montage : Clément Selitzki
Décors : Katia Wyszkop
Musique : Fatima Al Qadiri
Producteurs : François Ozon, Sidonie Dumas, Valérie Boyer, Alexis Cassanet
Sociétés de production : FOZ, Gaumont, France 2 Cinéma, Macassar Productions, Scope Pictures
Société de distribution : Gaumont
Pays de production : France, Belgique
Date de sortie : 29 octobre 2025 en salle | 2h 00min | Drame

🎞️Plus d’informations sur le film

Format et esthétique : Le film est tourné en noir et blanc. Le directeur de la photographie, Manu Dacosse, utilise un format 4/3 et pousse les hautes lumières pour créer une ambiance solaire écrasante, qui devient un élément central du récit.

Contexte et adaptation : François Ozon propose une lecture postcoloniale du roman. Il prend la liberté de donner une présence et un nom à la victime arabe, qui reste anonyme dans le livre d’Albert Camus, actualisant ainsi le récit pour le public contemporain.

Note des lecteurs3 Notes

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FFCP 2025 : Fragment, deux visages du deuil

Avec Fragment, le cinéma coréen poursuit son exploration des blessures invisibles. Loin des thrillers sociaux à la manière de Parasite, Kim Sung-yoon choisit une approche intimiste : celle de deux adolescents liés malgré eux par un même drame – un meurtre qui a bouleversé leurs familles. Mais plutôt que de s’attarder sur le crime, le cinéaste s’intéresse à l’après, aux cicatrices laissées sur ceux qui n’ont rien fait et qui portent pourtant tout. Fragment ne raconte pas la faute : il raconte ce qu’il en reste, ce qui s’infiltre dans le silence des jours.

Le miroir des solitudes

Le cœur du film repose sur une idée forte : que devient l’enfant du coupable ? Comment affronter un monde qui vous juge pour un acte que vous n’avez pas commis ? Kim filme deux solitudes parallèles : Jun-gang, le fils du meurtrier, hanté par la honte, et Gi-su, l’enfant de la victime, prisonnier d’une colère sourde. Tous deux vivent seuls dans la maison familiale, vestige d’un passé irrémédiablement fracturé.

Jun-gang partage son quotidien avec sa petite sœur (Kim Kyu-na), qu’il protège du mieux qu’il peut, car leur seul tuteur légal est en prison. Le jeune garçon doit désormais subvenir à leurs besoins, jonglant entre les factures, les repas improvisés et la peur constante de ne pas pouvoir payer le loyer. Cette précarité tranche brutalement avec leur âge : ces enfants sont propulsés dans la vie adulte avant même d’avoir terminé leur scolarité.

À l’école, le monde ne leur offre aucun répit. Jun-gang devient la cible de ses camarades : insultes, moqueries, coups – un harcèlement que Kim Sung-yoon filme sans détour, avec une crudité réaliste. Ce regard sans fard pointe une dimension sociale plus large : dans une société sud-coréenne où la compétition scolaire et la réussite individuelle règnent, la différence – surtout quand elle touche à la honte familiale – devient un motif d’exclusion. Le film met ainsi à nu une violence systémique, où le jugement social remplace la compassion. Chaque geste répète la faute, chaque jour semble recommencer au même point. La culpabilité, ici, n’est pas un cri mais un rythme : celui de vies suspendues.

Par ailleurs, Fragment adopte un récit miroir entre ces orphelins et victimes, quoiqu’en pense leur entourage. Mais si Jun-gang occupe davantage l’écran, c’est pour mieux souligner l’absence de Gi-su – celui dont le silence pèse autant que la présence de l’autre. Ces deux figures, reliées par un drame commun, avancent côte à côte sans jamais se rencontrer vraiment. Dans ce décalage, Kim Sung-yoon raconte la fracture d’une société incapable de relier la victime et le coupable autrement que par la douleur.

Aucune aide institutionnelle ne vient rompre ce cycle. Cette absence d’appui renforce la solitude des deux garçons et traduit l’indifférence d’un monde adulte qui détourne le regard. En refusant tout pathos, Kim dresse le portrait d’une société qui n’offre d’issue ni à la honte, ni à la colère.

L’ombre de la résilience

La mise en scène, d’une grande sobriété, épouse ce propos avec justesse. Le réalisateur filme ses personnages dans des cadres étroits, souvent immobiles, où l’air semble manquer. Les plans se répètent, comme les jours : une porte qu’on referme, une marche lente dans les ruelles vers l’école. La routine devient métaphore du traumatisme, un présent sans horizon. L’influence du réalisme social européen se fait sentir : peu de musique, des dialogues minimalistes, une attention constante aux gestes du quotidien. Chaque silence est une phrase étouffée, chaque regard, une confession empêchée.

Cette retenue émotionnelle en fait la force mais aussi la limite du film. Là où d’autres drames coréens savent provoquer la catharsis sans trahir leur sobriété, Fragment reste figé dans sa tristesse. L’émotion demeure au bord des lèvres, comme si le film craignait de la laisser sortir. On admire la pudeur, mais on finit par ressentir une distance, voire une monotonie. Cependant, les jeunes interprètes, bouleversants de justesse, portent sur eux tout le poids du film. Oh Ja-hun, d’une intensité muette, habite son rôle avec une maturité déconcertante ; Moon Seong-hyun exprime avec retenue la colère contenue d’un enfant brisé. Mais cette justesse reste également enfermée dans un dispositif trop rigide, comme si l’idée du silence prenait le pas sur la vie elle-même.

Le contraste est frappant avec It’s Okay! – un autre film coréen récent qui aborde le deuil, mais dans une tonalité plus lumineuse. Là où Fragment scrute la culpabilité et la honte, It’s Okay! s’attache à la résilience, à la manière dont le manque peut devenir moteur de reconstruction. Chez Kim Sung-yoon, les personnages sont enfermés dans leur silence ; chez Lee Ji-won, ils apprennent à parler, à partager, à retrouver un lien. Ces deux œuvres dialoguent à leur manière. L’une dissèque la douleur avec rigueur, l’autre choisit d’y insuffler de la vie. Ensemble, elles illustrent les deux pôles du cinéma coréen contemporain : la lucidité sociale et la chaleur humaine.

En somme, Fragment est un film d’une rare sincérité. Il observe, avec une pudeur presque clinique, la manière dont la honte et la culpabilité s’invitent dans les gestes les plus simples, jusqu’à envahir le quotidien. Kim Sung-yoon capte l’après du drame : non pas la tragédie visible, mais le temps long du chagrin, celui où rien ne se passe et où tout se rejoue. Mais cette rigueur, admirable dans son intention, finit parfois par étouffer l’émotion qu’elle voudrait préserver. Fragment se respecte pour sa justesse plus qu’il ne s’aime pour sa chaleur – un beau fragment d’humanité, sombre et lucide, qui aurait sans doute gagné à laisser entrer un peu plus de lumière.

Ce film est présenté en Section Paysage au FFCP 2025.

Fragment : bande-annonce

Fragment : fiche technique

Titre original : 파편
Réalisation et scénario : Kim Sung-yoon
Inerprètes : Oh Ja-hun, Moon Seong-hyun, Kim Kyu-na, Jang Jae-ho, Gong Min-jeong
Photographie : Jung-seok Chae
Montage : Kim Dan-woo
Musique : Kwang-Sun Hwang
Producteurs : Sung-mok Gu, Son Jeong-hyeon
Pays de production : Corée du Sud
Durée : 1h45
Genre : Drame, Thriller

FFCP-2025-affiche
© Cléa Darnaud

FFCP 2025 – Mal-Mo-E : The Secret Mission, aux grands mots les grands remèdes

Avec Mal-Mo-E : The Secret Mission, Eom Yuna signe un film historique où les mots deviennent les armes silencieuses d’un peuple privé de sa voix. Inspiré d’un épisode réel – la création clandestine du premier dictionnaire coréen sous l’occupation japonaise –, le film célèbre la langue comme ultime refuge de l’identité nationale, mais aussi comme passerelle entre des mondes sociaux que tout semble opposer.

Les Gardiens du Langage

Au cœur du récit, la rencontre entre deux hommes : Kim Pan-soo (Yu Hae-jin), petit voyou de quartier, bavard impénitent mais illettré, et Ryu Jeong-hwan (Yoon Kye-sang), enseignant réservé, libraire et membre actif de la Société de la langue coréenne. Leur relation, d’abord teintée de méfiance et d’incompréhension, devient peu à peu le moteur émotionnel du film.

Pan-soo, figure populaire et rusée, vit de combines et de débrouillardise dans une Séoul sous contrôle japonais dans les années 40. Grand parleur et petit lecteur, il manie les mots sans les écrire et les jongle sans les comprendre vraiment. C’est dans ce paradoxe que naît la richesse du personnage, qui incarne une oralité vive et une mémoire du peuple, brute et instinctive. À l’inverse, Jeong-hwan représente la rigueur, la transmission savante et la conscience historique. Leur duo compose alors un équilibre fragile mais lumineux : la rencontre du savoir et de la parole, du peuple et de l’intellectuel, du cœur et de l’esprit.

Leur collaboration pour compiler un dictionnaire, sous la menace constante des autorités japonaises, transcende la simple entreprise lexicographique. Elle devient une alliance sociale et symbolique, un pont entre deux Corées – celle de la rue et celle des lettrés – réunies par un objectif commun : sauver les mots avant qu’ils ne soient effacés. À travers le regard de Pan-soo, le film révèle la dimension charnelle et émotionnelle du langage. Apprendre à lire, c’est apprendre à ressentir autrement, à comprendre la beauté et la fragilité des mots, mais aussi leur puissance politique.

La transformation du père, qui apprend à déchiffrer son propre alphabet pour ses enfants, constitue le fil sensible du récit. Derrière la lutte pour un dictionnaire, se cache un combat intime, celui d’un homme qui découvre dans les lettres coréennes non seulement un outil d’émancipation, mais également de transmission. Le langage est alors synonyme d’héritage, de promesse et de survie. Pan-soo comprend que préserver les mots, c’est protéger ses enfants d’un monde qui veut leur faire oublier jusqu’à leur nom – car le régime japonais impose aux écoliers de renoncer à leur langue et de porter des noms japonais, dans une entreprise d’effacement identitaire totale.

Mot pour mot

Tout comme son scénario pour A Taxi Driver, Eom Yuna parvient ainsi à lier la grande Histoire et la petite histoire : celle d’un peuple menacé dans sa langue, et celle d’un père qui, par la lecture, retrouve la dignité. La réalisatrice adopte un ton à la fois populaire et humaniste, où l’humour et la tendresse tempèrent la gravité du propos. Certaines scènes d’apprentissage ou d’entraide sont empreintes d’une douce ironie, et la camaraderie entre les membres du groupe linguistique confère au film une chaleur humaine sincère.

Cependant, Mal-Mo-E n’est pas sans faiblesses. Le rythme inégal, une certaine linéarité narrative et un pathos parfois appuyé atténuent l’intensité dramatique. La mise en scène, efficace mais classique, privilégie le sentiment au dépouillement esthétique. Le film reste ainsi davantage une œuvre de transmission qu’une proposition cinématographique audacieuse. Mais ce parti pris de clarté et d’accessibilité participe aussi à la portée pédagogique du projet : faire ressentir à un large public que préserver une langue, c’est sauver une mémoire collective.

Le dictionnaire, objet central et presque sacré du récit, devient alors métaphore d’un peuple dispersé cherchant à se rassembler à travers ses mots. Le Hangul – alphabet inventé au XVe siècle pour permettre à tous d’écrire – retrouve sa vocation première : unir plutôt que diviser, donner voix à ceux qui n’en avaient pas. Mal-Mo-E, dans ses meilleurs moments, parvient à rendre tangible ce pouvoir politique et poétique du langage.

En définitive, Mal-Mo-E : The Secret Mission est une œuvre honorable, parfois trop sage, mais animée par une conviction profonde : qu’il n’existe pas de liberté sans mots pour l’exprimer. Derrière son apparente simplicité, le film révèle la force tranquille de la culture coréenne, portée par l’humilité de ses résistants et la tendresse de ses pères illettrés devenus gardiens de la langue. Une ode émouvante à la parole retrouvée et à la mémoire d’un peuple qui a refusé de se taire.

Prix du public au FFCP 2019, ce film est présenté dans la section « Spéciale 20 ans ».

Mal-Mo-E : The Secret Mission – bande-annonce

Mal-Mo-E : The Secret Mission – fiche technique

Titre original : 말모이
Réalisation : Eom Yuna
Scénario : Eom Yuna
Interprètes : Yu Hae-jin, Yoon Kye-sang, Kim Sun-young
Photographie : Choi Young-hwan
Montage : Kim Sang-bum, Jeong Won-jun
Son : Kim Suk-won
Décors : Chae Gyeong-seon, An Ji-hye
Costumes : Choe Yun-seon
Musique : Jo Yeong-wook
Producteur : Park Eun-kyeong
Production : The Lamp
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : Lotte Cultureworks
Durée : 2h15
Genre : Drame, Historique

FFCP-2025-affiche
© Cléa Darnaud

Halloween – 20 ans après : analyse du néo-slasher post-Scream

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Laurie Strode essaie tant bien que mal d’oublier le passé dans la petite ville de Summer Glen, en Californie. Sous le nom de Keri Tate, elle exerce en tant que directrice d’une petite faculté huppée tout en jonglant avec sa vie privée et son fils adolescent John, qui en a marre des épisodes dépressifs de sa mère, et son amant, Will, qui n’est pas au courant de son passé sanglant. Pour la fête d’Halloween, l’école a prévu une sortie mais John et trois de ses camarades choisissent de rester pour s’amuser entre eux. C’est l’occasion pour Michael Myers de régler ses comptes.

Steve Miner, le réalisateur de cet opus, a fait ses premiers pas dans le monde du cinéma en produisant La dernière maison sur la gauche de Wes Craven. L’engouement pour le slasher lui donne l’opportunité de coproduire Vendredi 13 et même de réaliser le second et troisième opus de cette prolifique série. Sans être un inconnu du genre, le metteur en scène n’affiche pas de succès mémorables, mais choisit pour ce retour aux sources de revenir au format originel, à savoir le 2.35. Plus que le format, c’est la formule qui subit un lifting de taille. Comme l’affiche le laisse présager, ce septième épisode des aventures de Myers est placé sous le signe du teen movie ou plutôt du néo-slasher. L’occasion de revenir un peu sur la franchise et sur ce sous-genre si particulier de l’horreur qui a marqué les années 90.

L’origine du slasher : Halloween

Véritable origine du genre, Halloween : la Nuit des masques (1978) installe tous les codes reconnaissables du slasher mais surtout lui donne ses lettres de noblesse grâce à un art du montage dont seul Carpenter a le secret et qu’il peaufinera jusqu’à l’excellence dans The Thing (il ne cesse de poser la question cruciale pour un spectateur voulant frissonner : qui est dans le plan ?). Son lointain rejeton, Halloween 20 ans Après ne bénéficie pas des mêmes gloires ni de la même technique, avouons-le d’emblée. Le colosse Michael Myers n’est plus que l’ombre de lui-même ; le lore de la franchise s’étant tellement développé ou étiolé dans de vaines tentatives de renouvellement qu’il semble avoir perdu son public. Ainsi dans l’opus précédent Halloween 6, Michael est le coursier meurtrier d’une secte implantée en plein Haddonfield, responsable des meurtres de la ville de Haddonfield depuis 20 ans.

Si Halloween 20 ans Après n’est clairement pas le chef-d’œuvre de la franchise, en 1995, faire de Michael Myers un héros de néo-slasher semble une idée tout à fait logique. Surfant sur la mode lancée par Scream, les ingrédients à transformer étaient déjà là ; moyennant l’idée un peu farfelue de faire de Laurie Strode (toujours jouée par Jamie Lee Curtis) la directrice d’une fac cosue pour blancs bourgeois, la narration parvient à fondre le slasher originel dans son descendant sans trop de heurt pour le spectateur. Après tout, plus encore que l’original, le néo-slasher a vocation à être fun, à transformer l’action et le frisson horrifiques en plaisir non coupable. Les personnages censés être des lycéens (mais dont l’âge les rapproche plutôt d’étudiants de master, autre convention étrange) sont tout droit sortis des Frères Scott (Josh Hartnett) ou de Dawson (Michelle Williams) – deux teen shows à succès des années 90 – et remplissent à merveille leur rôle sans jamais briller. On accueille même dans un de ses premiers rôles notables, Joseph Gordon Levitt, Paul Rudd (déjà vu notamment dans Freddy 2) et le rapper LL Cool J pour un clin d’œil, tout comme Janet Leigh, la mère dans la réalité de Jamie Lee Curtis, immortalisée à jamais pour son rôle de Marion Crane dans Psychose. Michael est quant à lui joué par Chris Durand sans âme qui n’arrive jamais à insuffler dans le boogeyman (l’antagoniste immortel du genre) un peu du charisme de ses prédécesseurs.

L’intrigue est donc simple : après s’être arrangés pour rester seuls au lycée, donnant prétexte à faire de l’école le lieu unique de l’action, les jeunes qui font la fête se font tuer un à un par Michael qui reprend sa quête meurtrière : tuer Laurie et tous ceux qui l’entourent. Or, bien qu’il reste un des moins aimés des fans, est-il pour autant le plus creux de cette longue franchise ?

L’une des meilleures idées est sans doute l’écriture du personnage emblématique de Laurie Strode. Dans un slasher, l’héroïne n’est pas vouée à mourir puisqu’elle est la final girl (celle qui survit à la fin… jusqu’à la prochaine suite), mais cet opus va beaucoup plus loin : non seulement elle incarne la femme forte, une héroïne féminine comme on aime à en voir, mais elle se paie le luxe d’être le véritable moteur de l’action (du moins dans la deuxième moitié du métrage). C’est elle qui décide de ne pas fuir, d’affronter Michael quoi qu’elle n’en ait absolument pas les moyens. C’est elle qui choisit d’être une battante après avoir été écrasée pendant deux décennies par une dépression profonde liée à l’angoisse du retour éventuel de Michael. Contre cette dépression, contre sa mort annoncée face au boogeyman immortel, elle choisit pourtant de se battre. L’idée est tellement bonne qu’elle est reprise quelque 20 ans après (décidément) par une autre énième suite de Halloween, celle de 2018 qui en fera son seul intérêt, moyennant la transformation de Laurie en une guerrière façon Rambo du plus mauvais effet. Ici, passé le changement de décor et de situation dramatique qui incombent à ce scénario et au néo-slasher lui-même, le pitch est en fait très cohérent. Après 6 films, six histoires où Laurie est pourchassée par Michael sans véritable raison, et forte de ces survies, elle décide de faire face.

Le Néo-slasher

Boogeyman, Final girl, slasher et néo-slasher, ce jargon constitué par les fans est pourtant précis et permet de comprendre la différence entre le genre et son sous-genre, assurément l’un des moins aimés parmi la pléthore de sous-genres que décline l’horreur. Moins aimé, bien qu’il revienne à la mode aujourd’hui dans les derniers opus de Scream, dans le simpliste Happy Death Day ou les requels et autres reboots contemporains qui veulent surfer sur un frisson cinématographique qui ne veut décidément pas mourir.

Néo-slasher et non slasher, car il y a bien une différence qui passionne les geeks de l’horreur et qui tient en réalité surtout à un nom, Kevin Williamson. C’est à lui qu’on doit la mue de ce genre si productif qu’est le slasher en une forme qui en concentre les traits et les effets afin de lui redonner un nouveau souffle. On le sait et on l’a déjà beaucoup dit, le slasher est ce genre qui, comme son nom l’indique, se concentre sur des meurtres sanglants à l’arme blanche (to slash : taillader, balafrer) souvent sur une bande de jeunes qui s’apprêtent à faire la fête et/ou l’amour. Conservateur ? Sans doute un peu si ce n’est que le tueur n’incarne en général aucun jugement particulier ou n’est la métaphore d’aucun fantasme macabre précis, mais se distingue par sa capacité (très bankable au regard de la franchisation de tous ces personnages) à toujours se relever. Dès les prémisses du genre avec l’excellent La Baie sanglante (1971) de Mario Bava où le meurtre était déjà réduit (quasiment au sens chimique du terme) à sa pure pulsion, passant de personnage en personnage et s’accrochant mollement à différents mobiles, le slasher s’est vendu comme un cadre, qui, par le bonheur de l’écriture et la puissance de la mise en scène de Carpenter, est fait de traits stylistiques communs et aisément repérables. Une recette de cuisine à laquelle chacun est voué, en somme, à ajouter sa touche personnelle pour ne pas que le bon plat du dimanche soir ne devienne une rengaine indigeste.

Un lieu, un tueur gore et des adolescents suffisent à faire un slasher. L’intérêt de la recette était avant tout d’être payante, Halloween de Carpenter restant jusqu’à Blair Witch le film le plus rentable de l’histoire du cinéma. Autant dire donc que décrit ainsi, il ne s’agit pas du genre le plus politique du répertoire de l’horreur ni du plus intello.

Évidemment, les amateurs trouveront des subtilités à n’en plus finir qui rendent le genre, en plus d’être fun, très intéressant et escamotent l’image très conservatrice qu’on peut en avoir. Par exemple, l’ambiguïté du rôle de la final girl qui n’est rien de moins qu’une héroïne forte et combattante échappant aux griffes d’une force masculine déchaînée ; ainsi peut-être également le statut social de ces jeunes décrit à merveille par le lieu de l’action : quasiment toujours l’incarnation fantasmatique du rêve américain, les suburbs ensoleillés de Californie (Blue Velvet de Lynch en révèle les arcanes et alcôves sombres, ou en moins sérieux, The Burbs de Joe Dante), dont un meurtrier vient troubler la paisible routine. Celui-ci étant dans Halloween, comme par hasard, vêtu d’un bleu de travail.

La carte d’identité d’un tel genre se révèle donc pauvre aux yeux de certains mais le néo-slasher vient encore la simplifier. Produit d’un retour réactionnaire du cinéma hollywoodien digne de l’ère Reagan, le slasher commence dans les années 80 dans lesquelles ses aspects loufoques et lucratifs ne dénotent pas. Mais à l’orée des années 90, une formule aussi codifiée, c’est-à-dire au fond si peu originale, s’essouffle et il faut alors la revitaliser. Kevin Williamson et Wes Craven vont être les deux jambes sur lesquelles va s’appuyer le néo-slasher pour se relever. L’histoire est relativement connue : engoncé dans une formule fatiguée par toutes ses itérations qui courent (c’est le cas de le dire) sur plus d’une décennie, qu’en faire pour qu’elle suscite à nouveau l’intérêt ? Dans un geste par essence postmoderne et méta-esthétique, Wes Craven et Williamson transforment le problème en solution. Qu’injecter dans cette forme éreintée pour la renouveler ? Réponse : sa forme elle-même. Ils vont donc réaliser un slasher qui aura pour thème et contenu, la forme même du slasher, et ce sera bien évidemment Scream.

Néo slasher et Teen movie

Mais, curieusement, on a peut-être oublié un autre aspect que déploie Scream dans toute son originalité et qui tient assurément davantage à Kevin Williamson qu’à Craven. Scream a pour objet son propre genre ou plus largement le film d’horreur codifié, mais ses personnages, pour autant tous reliés à cette thématique, ont une autre spécificité. La final girl qui n’est plus passive, les comic relief (la note d’humour qui désamorce une tension horrifique insupportable) qui s’avèrent les meurtriers les plus subtils, le nerd/geek spécialiste desdits codes de l’horreur et donc capable de les expliquer en temps réel, le policier devenu à son tour un comic relief. Bref, tous jouent également sur leur fond caricatural et codifié, pour mieux le renverser, mécanique générale du film donc. Mais s’ils le peuvent si bien, c’est qu’ils sont avant tout une bande de lycéens. Kevin Williamson a fait du slasher un teenage movie et il faut oser dire qu’il s’agit là d’une idée profondément séminale et féconde dont on n’a peut-être pas encore mesuré l’impact.

Certes le slasher originel mettait déjà en scène des jeunes, souvent lycéens entre eux et dans l’établissement scolaire qu’ils fréquentaient. Certes aussi, il avait à voir avec les premiers balbutiements d’une sexualité juvénile mais pour mieux la sanctionner et l’arrêter net. S’il y avait des ados, c’était surtout du point de vue des adultes éventuellement parents eux-mêmes – d’où l’aspect conservateur dans la mesure où le regard porté était celui d’éducateurs. Kevin Williamson, au contraire, vient des séries pour adolescents et apporte avec lui tout un savoir-faire narratif qui le rend à l’aise avec l’idée d’écrire pour des teens sur des teens. Si – USA oblige – son regard n’est pas toujours dénué d’un certain moralisme, il reste qu’un ado peut s’identifier aux personnages à l’écran là où les jeunes des slashers originaux étaient du bétail plus qu’autre chose. La puissance du néo-slasher vient donc de ce détail narratif ou d’écriture des personnages qui change tout. Car si l’identification est possible, alors les jeunes spectateurs peuvent être des héros véritables. Qui se souvient de la bande de jeunes du premier Freddy ou du premier Halloween à part Laurie Strode ? Cinématographiquement, ils n’étaient là que pour accueillir l’arme contondante de Michael, des pauses sanglantes dans un mouvement inéluctable. Cette mécanique se grippe puis se renverse avec le néo-slasher, d’où le mouvement du tueur qui se fait plus erratique et chaotique ; l’idée que cette fois, peut-être, enfin et en fin de compte, il ne s’en sortira pas… Dans la franchise des Destination finale par exemple, on se paie même l’audace de réduire dans un geste d’épuration extrême le boogeyman à sa simple fonction (tuer) en en faisant un pur effet de la Mort.

Rehaussé de la formule du whodunnit (« qui a fait ça ? » popularisé par le Cluedo et les romans policiers classiques d’Agatha Christie), la narration est en fait une enquête qui doit littéralement démasquer le tueur en fin de film, la formule reste donc très simple, dans le sillage du slasher originel mais avec un ton et un style finalement assez différents. Or, c’est bien ce style qui a marqué l’époque et le public tant il était appuyé et reconnaissable. C’est bien simple, la formule slasher relookée des années 90 a tellement fonctionné qu’elle a fini par se confondre avec le cliché du film d’horreur : une bande de jeunes écervelés et libidineux qui se font massacrer dans les lieux familiers où ils traînent habituellement (lycée, fac, piscine, bar ou club). À cet égard, le classique The Faculty de Rodriguez réunit tous les traits de ce sous-genre, du lieu scolaire central de l’action (le lycée dont les professeurs sont les meurtriers comme le titre l’indique) à la bande de jeunes en passant par la tentative pseudo-subversive de l’usage de substances illégales comme passage obligé à l’âge adulte. Un film une fois de plus scénarisé par Williamson.

Si la franchise des Scream a continué avec Wes Craven à explorer la forme nue du slasher en s’enfonçant dans le méta, ce n’est pourtant pas la trace qu’elle a laissée dans le genre de l’horreur – en témoigne l’échec de Scream 3, pourtant très bien mené. Ce que l’on retient en fait, ce n’est pas la dimension méta-esthétique du sous-genre (peut-être trop visionnaire et en avance sur son temps ?) mais le fun d’une formule terriblement légère sans être creuse pour autant. Halloween 20 ans après n’est donc ni le pire de la franchise ni un plaisir coupable mais – comme beaucoup d’autres néo-slashers – un bon film d’horreur à regarder entre amis.

Dans une farandole de musiques et d’images : hommage au 7ème art

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Le 7ᵉ art, comme pratique du rêve et de la symphonie des sens, tisse depuis ses origines un lien intime avec l’imaginaire. Par la rencontre du son et de l’image, il recrée la logique flottante des songes. Voici un texte poétique qui pourrait être la fin d’un long métrage et qui rend hommage à l’un des objectifs du cinéma en tant qu’art : sublimer, magnifier et se rapprocher de la synesthésie.

Dans une farandole de musiques et d’images

Je me trouve sur une plateforme de lumières et de poussières. J’ai les pieds qui s’envolent. Je décolle. Et donc je suis là… Autour de moi, une farandole de musiques et d’images s’anime. Chaque couleur produit une intonation différente, avec des textures qui savent se faire désirer. Déflagrations sonores. Contrepoints chaleureux… Je découvre l’extase, la puissante union des tonalités, des flashs, des cordes, des crescendos, des climax, des animations, des formes, des structures, des éclairages…

Mon corps est comme un orchestre qui réagit à des stimuli auditifs et visuels, dans une sorte de double harmonie.

Une géante aux seins nus, robotisée, humanoïde, tourne en face de moi. Sublime. Elle ressemble à la première femme que j’ai aimée. Esther. J’ai peur de sa réaction. Va-t-elle m’enlever ? Non.

Des vrombissements arrivent par vagues. Je suis magnétique, électrique, l’aimant et la tempête. Une sensualité inédite s’offre à moi. L’air s’ouvre et j’emporte tout, dessinant des arabesques évanescentes. Un frisson ancien s’est réveillé, comme si la mémoire du monde avait choisi mes os, ma chair pour sanctuaire. Je réduis le point d’une île. Je me rapproche d’une autre. Ça zoome. Ça m’aspire…

J’atterris. Je suis sur un escalier de piano. Sous mes pieds, les marches envoient des notes et des diapositives. Mes pas résonnent, sonnent comme des éclats d’ivoire. Je sens l’odeur du métal tiède, du bois poli, avec le goût du son sur ma langue. Un mélange de cuivre et sel. Les touches semblent suivre une direction. La lumière est au fond. Là-haut. Au bout du dernier accord. J’ouvre les yeux. Je me réveille. Non. Je suis mort.

C’est merveilleux…

FFCP 2025 : My daughter is a zombie, morsure sentimentale

Sous le vernis pastel de sa comédie, My Daughter is a Zombie cache une autre contamination : celle de l’émotion. En ouverture du Festival du Film Coréen à Paris cette année, le film de Pil Gam-sung s’avance sans fracas, porté par un succès colossal au box-office sud-coréen. Et pourtant, derrière son humour potache et sa fantaisie familiale, il y a ce frémissement doux-amer qui le distingue. Un film de zombies, certes, mais surtout un film sur la maladie, la patience et ce qu’il reste à aimer quand tout semble se déliter.

Adapté du webtoon de Lee Yun-chang, My Daughter is a Zombie reprend un motif déjà exploré — celui du père face à la décomposition lente de sa fille, à la manière du Maggie d’Henry Hobson. Rien de neuf dans le fond, mais une respiration nouvelle dans la forme. Ici, la contamination ne détruit pas, elle relie. Jung-hwan, ancien dresseur de tigres, s’improvise éducateur et soignant pour Soo-ah, sa fille devenue la dernière zombie du pays. Leur lutte n’est pas contre l’infection, mais contre l’oubli.

Au cœur de cette délicatesse, c’est surtout le regard du père qui structure le récit. Jung-hwan (Cho Jung-suk) voit le monde se transformer à travers les gestes, les progrès et les hésitations de sa fille Soo-ah (Choi Yu-ri). Une expérience de paternité extrême, où chaque petit succès de Soo-ah devient une victoire personnelle et une preuve d’amour inconditionnel.

Apocalypse domestique

La maladie, dans le film, prend les contours d’un apprentissage. Soo-ah réapprend à marcher, saluer, cligner des yeux pour montrer son affection et à reconnaître les visages. Autour d’elle, une micro-société de soutien se tisse : la grand-mère, gardienne du foyer, de la discipline et de la tendresse ; les amis d’enfance du père, maladroits mais loyaux, qui participent à la rééducation de la jeune fille ; et ce chat roux, silhouette tranquille qui traverse le cadre comme un fil de continuité, témoin silencieux d’une humanité qui persiste. Tous deviennent les anticorps d’un monde encore capable de douceur. C’est aussi là que l’humour trouve sa force, naissant de cette cohésion familiale et de ces petites frictions du quotidien. Les scènes avec la grand-mère (Lee Jung-eun), notamment lorsqu’elle s’occupe seule de Soo-ah, convoquent instantanément un rire complice, comme un écho aux souvenirs domestiques que chacun reconnaît.

Pil Gam-sung filme cette solidarité à hauteur de gestes, que ce soit à travers un repas partagé, un rire étouffé, une journée à l’école ou une dégustation de churros. Le village côtier, baigné d’une lumière laiteuse, agit comme un cocon hors du temps. La mise en scène oscille entre le burlesque et la tendresse, entre le grotesque et la grâce. Les CGI, parfois trop présents, désamorcent la tension, mais ils participent aussi à ce ton d’étrangeté bienveillante, où l’horreur ne fait jamais tout à fait peur.

Mordre, aimer, recommencer

My Daughter is a Zombie jongle avec les registres, parfois au risque de se perdre. La dernière partie, plus émotive, effleure la tragédie avant d’être désamorcée par la fibre comique du film. Pil Gam-sung semble refuser la radicalité. Là où la douleur pourrait mordre, il choisit le sourire, la blague, le clin d’œil. Ce refus du pathos, s’il frustre parfois, offre pourtant une cohérence à l’ensemble — celle d’un film qui préfère rire avec la mort plutôt que d’en pleurer.

On y retrouve la veine populaire du cinéma coréen contemporain : accessible, coloré, ponctué de références à la culture K-pop. Mais derrière la légèreté, il y a un vrai sens de la transmission, un amour sincère des personnages, et cette idée que le soin, même maladroit, vaut mieux que la peur. Entre Warm Bodies et un Week-end chez Bernie inattendu, le cinéaste signe un film hybride, parfois inégal mais profondément attachant.

Ni drame pur, ni parodie, ni film d’horreur, My Daughter is a Zombie navigue dans cette zone grise que Pil Gam-sung apprivoise avec délicatesse. Il n’a pas la tension d’un Dernier Train pour Busan, mais il possède autre chose : un cœur battant, fragile et sincère. Une comédie d’infectés qui préfère la chaleur du foyer aux flammes de l’apocalypse – et qui, à sa manière, réanime le genre par la tendresse.

Ce film est présenté en Section Paysage au FFCP 2025.

My daughter is a zombie : bande-annonce

My daughter is a zombie : fiche technique

Titre original : 좀비딸
Réalisation : Pil Gam-sung
Scénario : Pil Gam-sung, Kim Hyun
Interprètes : Cho Jung-suk, Lee Jung-eun, Cho Yeo-jeong, Yoon Kyung-ho, Choi Yu-ri
Photographie : Kim Tae-soo
Montage : Nam Na-yeong
Musique : Kim Tae-seong
Producteur exécutif :
Productrice : Kwon Mi-kyung
Production : Studio N
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : Next Entertainment World
Durée : 1h54
Genre : Fantastique, Comédie

FFCP-2025-affiche
© Cléa Darnaud