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La Nuée : le cri de rage agricole

Alors qu’il était l’une des têtes d’affiche de ce Festival, La Nuée renforce sa réputation flatteuse avec une sélection à Gérardmer 2021. Tout comme Teddy, l’oeuvre de Just Philippot fait cohabiter le fantastique avec un cri de rage social. Une autre très belle réussite. 

Pendant que Teddy, sous le ton du burlesque, parlait de l’exclusion des inadaptés qui veulent tant bien que mal fuir une province parfois anxiogène, La Nuée est dans l’introspection d’une agriculture qui se noie sous les demandes de production. Naturaliste, proche de la fibre documentariste, le cinéaste filme les étapes de fabrication, les geste du quotidien, la gestion d’une famille et le processus agricole d’une mère, élevant seule ses deux enfants. Mais dans le business lié aux sauterelles, l’époque veut que les récoltes soient moins bonnes et moins prospères. Durant la première partie du film, rappelant le cinéma de Jeff Nichols (Take Shelter), l’aspect social est mis en avant, grâce à la qualité de l’interprétation (excellents Suliane Brahim et Sofian Khammes) et grâce au regard bienveillant mais aussi inquiet de Just Philippot vis-à-vis d’une bataille économique et familiale qui semble perdue d’avance. 

Proche de l’implosion, entre des finances qui vacillent, une ferme difficile à payer, une mère seule au gouvernail de la famille, une fille qui vit les moqueries de ses jeunes camarades et un jeune garçon isolé, le tout rend inévitablement le décorum assez haletant. Cependant, après une mauvaise chute dans l’une des ses serres, Virginie se rendra compte que le sang est une denrée que ses sauterelles ingurgitent à grande vitesse. Même un peu trop. Elle donnera son corps « à la science », nourricière de ses propres créatures, dans des séquences hors-champ ou plein cadre, qui marquent la rétine par l’angoisse horrifique qu’elles génèrent. Cette exploitation lui dévorera autant le corps que l’esprit, et son aliénation n’en sera que progressive. 

C’est à ce moment-là, que le film prend un virage fantastique, où Just Philippot arrive avec finesse à dessiner la monstruosité qui se construit sous ces serres qui se multiplient. La production augmentent, les sauterelles « carnivores » en veulent toujours plus et cette ferme à l’abandon devient un monopole à elle seule. Mais à quel prix ? Sous cet apparat, se cache un monstre sanguinaire qui ne cesse de gronder son appétit. Le monstre d’un capitalisme qui dévore tout ce qui bouge, tout ce qui s’approche, où la Nature reprendra inévitablement ses droits. Derrière cette symbolique et les enjeux qui en découlent, c’est surtout visuellement que le film tire son épingle du jeu. 

Sans effets spéciaux racoleurs, mais avec un cadre parfait et une mise en scène audacieuse, jouant sur les perspectives, l’organique, la meurtrissure de la chair et la pertinence du réel, le cinéaste arrive à rendre compte de la puissance collective et de la prolifération de cet amas de bestioles enragées, de faire des sauterelles, un ennemi sanguinaire terrifiant, une bête horrifique qui se jette à corps perdu sur les proies qui sont à sa disposition (chèvre, chien, fermier…). Parfois trop attentionné quant à son discours sociétal, trop attaché à décrire le parcours de cette famille, le cinéaste en oublie parfois sa fibre fantastique et aurait pu davantage dessiner cette perverse et destructrice liaison entre Virginie et ses sauterelles, visage du lien entre ce Dr Frankenstein agricole et sa créature sans visage. 

Mais le plaisir reste intact, notamment dans ce climax où la nuée prendra vie et dévoilera sa réelle existence mortifère. Un visage implacable qui se noiera dans la folie, pour un film évocateur, angoissant et plus que pertinent. 

La Nuée – Bande Annonce

Synopsis : difficile pour Virginie de concilier sa vie d’agricultrice avec celle de mère célibataire. Pour sauver sa ferme de la faillite, elle se lance à corps perdu dans le business des sauterelles comestibles. Mais peu à peu, ses enfants ne la reconnaissent plus : Virginie semble développer un étrange lien obsessionnel avec ses sauterelles…

La Nuée – Fiche Technique

Réalisateur : Just Philippot
Scénario : Jérôme Genevray, Franck Victor
Casting : Suliane Brahim, Sofian Khammes, Marie Narbonne, Raphaël Romand…
Sociétés de distribution : The Jokers
Durée : 1h41
Genre: Drame/Fantastique
Date de sortie :  2021

 

Come True : les yeux sans visage

Présenté dans la sélection hors compétition du Festival de Gérardmer 2021, Come True du cinéaste Anthony Scott Burns vient embellir une édition déjà bien garnie. Le film, qui s’articule autour du rêve puis des peurs inconscientes et collectives, est une proposition de cinéma troublante et extatique. Le coup de grâce du festival. 

D’emblée, le film essaye de faire vaciller nos sens avec des travellings avant qui seront récurrents et qui nous immergeront dans les rêves sombres et hantés de la jeune Sarah, aux effets spéciaux imparfaits mais captivants. Ne voulant pas dormir chez ses parents, et ne voulant avoir aucun contact de près ou de loin avec la sphère familiale, pour des raisons qui nous échappent, elle erre en ville avec une amie ou dans son lycée. Sitôt la nuit revenue, le film nous replonge une nouvelle fois dans ces rêveries ténébreuses au design proche d’un Silent Hill ou de Channel Zero, avec au bout du chemin, chaque fois, cette même et unique silhouette, d’homme musculeux et ténébreux aux yeux sans visage, qui semble être le centre névralgique d’une peur profonde. 

Avec son environnement de « suburbs » américaines doté d’un cadre dream-pop qui fait directement penser au cinéma de Sofia Coppola (Virgin Suicides), de Gia Coppola (Palo Alto) ou même de David Robert Mitchell (The Myth of the American Sleepover), le film fait très rapidement le pont entre son univers de teen movie et son ambiance de film d’angoisse à la Philip K. Dick (influence citée dans le film). Alors qu’elle ne sait plus où loger, mis à part chez une amie, Sarah va intégrer une étude visant à observer les troubles du sommeil, notamment le sommeil paradoxal, afin de trouver un toit où dormir et de gagner un peu d’argent. Sauf qu’elle va vite se rendre compte que cette étude va avoir de réelles répercussions sur elle et que les scientifiques en question ne lui ont pas tout dit. Notamment sur la matérialisation de ses peurs.

Come True n’est pas un film de peur mais plutôt un film sur la peur, une oeuvre qui capte cet instantané de pures paralysies nocturnes, ce moment indicible qui semble préoccupé par une peur commune, universelle chez tous les sujets. Avec son cadre soigné et sa teinte bleutée que ne renierait pas Michael Mann, le film se veut être une véritable séance d’hypnose, voulant observer le rêve et ses méandres par le biais du rêve lui-même. A l’image des protagonistes devenus les « cobayes » de cette étude, le spectateur reste éveillé sans réellement être conscient de ce qui se déroule devant ses yeux. Comme paralysé et envouté. 

Le spectateur, comme les personnages, essaye de scruter chaque écran pour découvrir la raison de cette angoisse qui monte, et est aussi aidé en ce sens, notamment par la sublime bande-son de Electric Youth, omniprésente, qui ne surligne jamais les émotions, mais au contraire accompagne cette perpétuelle tension et ce flou continu qui voit petit à petit le récit nous échapper des mains. Pour mieux nous impressionner. Alors que le film, à l’instar de sa caméra, semblait avancer continuellement en ligne droite (en verticalité), se désirant donc monolithique, se veut beaucoup plus tortueux spécifiquement à partir de son terrifiant climax de milieu de récit, où le rêve commence à s’incruster dans le réel et inversement. 

Il est difficile de décrire ou d’expliquer Come True, mais c’est un peu comme si Columbus de Kogonada rencontrait les affres de Freddy Krueger : une balade hypnotique, musicale, qui cette fois ci, sera remplie de non-dits, de frustrations contrariées, d’inconfortables peurs et dont la fin, aux multiples interprétations sur les vérités du récit (les violences, le harcèlement, la solitude, l’état végétatif, l’imbrication de strates de conscience), n’enlève en rien la puissance formelle et auditive qu’est Come True. Une expérience tétanisante. 

Come True – Bande Annonce

Synopsis : Sarah, une lycéenne en crise, fait des cauchemars récurrents. Elle décide de sécher les cours et s’enfuit de chez elle. Elle accepte alors de participer à une étude universitaire sur le sommeil qui lui permettra de trouver un lieu où dormir et subvenir à ses besoins. Espérant que ses mauvais rêves disparaissent, elle va devenir involontairement l’instrument d’une découverte terrifiante.

Come True – Fiche Technique

Réalisateur : Anthony Scott Burns
Scénario : Anthony Scott Burns
Casting : Julia Sarah Stone, Landon Liboiron…
Durée : 1h45
Genre : Thriller/SF

 

« Alienated » : souffrances adolescentes

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Dans Alienated, le découverte d’une entité extraterrestre apparaît avant tout comme un révélateur. Les trois « Sam » du récit – Samuel, Samantha, Samir – portent en eux certaines des douleurs les plus partagées de l’adolescence. Ils vont se servir des pouvoirs de « Chip », l’alien qu’ils ont récemment découvert, pour les extérioriser et les combattre.

Tangletree est une petite ville tout ce qu’il y a de plus banal. C’est une sorte de Woodsboro (Scream) ou de Haddonfield (La Nuit des masques). Comme chez Wes Craven et John Carpenter, sa quiétude va cependant être entamée par un élément perturbateur, à ceci près qu’il ne s’agit pas cette fois d’un tueur masqué, mais bien d’une entité extraterrestre découverte par hasard, dans un bois, par trois adolescents. Samuel, Samantha et Samir constituent d’ailleurs la sève du récit. Non seulement leur point de vue prédomine d’un bout à l’autre d’Alienated, mais « Chip », ironiquement présenté comme un « bébé poulpe mutant extraterrestre », agit sur eux comme un puissant révélateur.

Reprenons dans l’ordre. Samuel est « le nouveau » et l’éternel insatisfait. Sa mère est une cadre de la police régulièrement mutée pour remettre de l’ordre dans des commissariats où elle n’effectue que des passages furtifs. Il n’a pas encore d’ami à Tangletree. Son activité principale consiste à tourner des vidéos vindicatives et à les publier sur ses réseaux sociaux, sous le pseudonyme de l’Agitateur à capuche. Avec un succès relatif : il n’a que 43 vues en moyenne par semaine. Son ton plaintif et acrimonieux transparaît dès la première planche. Samuel y vilipende le système éducatif : « Ils gomment tout ce qui est différent pour que vous vous retrouviez à chanter l’hymne national avec des yeux de veau rivés sur le sol. » Il argue que l’objectif inavoué d’une formation scolaire est de former « un nouveau petit robot, reconnaissant de pouvoir être obéissant ».

Samantha semble impatiente à l’idée d’aller à la fac. Non pas que ses études la passionnent démesurément, mais il lui tarde de quitter Tangletree et ses habitants. Elle apparaît taiseuse, solitaire et peu aimable avec les autres. Samir est le troisième « Sam » adolescent de l’histoire. Il a la triple particularité d’être homosexuel, musulman et d’origines pakistanaises. Son désir d’être apprécié de tous se manifeste par son enthousiasme feint devant des chansons ou des personnalités publiques sur lesquelles il ignore pourtant tout. Les trois comparses s’apprêtent à devenir « colocs de cerveaux ». En se regroupant à proximité d’une mystérieuse entité extraterrestre, ils vont en effet se voir dotés de dons de télépathie. Un adolescent détestable nommé Léon va croiser leur route à tour de rôle. Il annoncera notamment à Samir, rebaptisé Saddam pour l’occasion : « Les homos et les migrants m’intéressent pas, sauf si c’est au milieu de mon viseur. »

Léon va devenir la première victime de l’appétit de « Chip ». Ce qui fait dire à Samuel : « Il y a deux jours, un connard s’est évaporé, et une paire de parfaits étrangers ont ouvert un groupe Whatsapp dans ma tête. » L’extraterrestre nantit les trois adolescents de capacités extrasensorielles : ils peuvent littéralement sortir une personne de son corps, communiquer avec leurs amis et ressentir leurs émotions par télépathie ou encore ouvrir des fenêtres sur des événements se déroulant à des kilomètres d’où ils se trouvent. Ces nouveaux pouvoirs s’apparentent vite à des révélateurs : Samuel veut se venger de l’invisibilité dont il souffre quitte à faire le mal autour de lui ; Samantha entend mettre à mal Craig, qui l’a abandonnée après une grossesse indésirée ; Samir retrouve son père, s’excuse d’avoir été un mauvais fils et un mauvais musulman, mais apprend que ce dernier a en réalité refait sa vie après avoir rencontré une autre femme, sans que Samir soit responsable de quoi que ce soit.

À chaque fois, dans l’écrin graphiquement somptueux de Chris Wildgoose, c’est le mal-être adolescent qui se fait jour. Simon Spurrier exploite habilement Chip pour caractériser au mieux ses personnages et leurs souffrances. Samuel ? « Il veut être vu, mais il a trop peur qu’on le connaisse. C’est assez banal, en fait. » Samantha ? Elle vit évidemment mal qu’on la qualifie à tort de « pute » et de « salope », mais elle nourrit surtout un vide et des remords immenses suite à l’abandon de son enfant. Samir ? Son besoin d’être aimé s’explique par le départ de son père et aboutira à une tragédie elle aussi symptomatique de la jeunesse.

Deux figures trompeuses apparaissent enfin dans Alienated. Il y a d’abord Chelsea, décrite avec sarcasme comme un « vélociraptor avec un bonnet C ». Elle joue les éplorées après la disparition de Léon tout en s’assurant que son ami a bien tout filmé. Elle est superficielle et rêve avant tout de tirer la couverture à elle. On trouve cependant certaines similitudes entre ses desseins et ceux de Samuel. Et surtout, elle changera du tout au tout après une intervention conjointe et surnaturelle des trois « Sam ». On trouve ensuite Waxy, cet individu masqué « en colère et brut ». Derrière des apparences de chevalier blanc, il s’agit en fait d’un opportuniste entouré d’obligés et incapable d’accorder la moindre attention à un jeune admirateur mal dans sa peau. Cette assertion de Samuel s’applique finalement autant à Waxy (et à lui-même !) qu’à ceux qu’il méprise : « On vous voit remplir nos esprits avec l’envie irrépressible de rentrer dans le moule et le désir d’être aimé. On vous voit nous transformer en copies de vous-mêmes : ignorants et en manque d’affection. »

« Chip » est finalement autant au centre du récit qu’à sa marge. C’est certes l’élément perturbateur central de l’album, mais surtout une lumière profuse jetée sur trois adolescents. C’est une créature qui s’éveille au monde en absorbant les douleurs intériorisées des trois « Sam ». Là est sa première et unique fonction, ce qui en ferait presque un MacGuffin hitchcockien. Presque, car le prétexte narratif donne ici sa texture au récit et en conditionne les rebondissements. C’est le jeune Vern, peu présent dans l’album, qui nous en livre la morale… à travers un vlog : « On ne fait pas pousser une fleur en brûlant une forêt. »

Alienated, Simon Spurrier, Chris Wildgoose, André May
HiComics, janvier 2021, 172 pages

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4

« Môbius » : exploration de l’espace-temps

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Jean-Pierre Pécau et Igor Kordey nous transportent à travers l’espace-temps dans le premier tome de la série Môbius. La mort n’est plus qu’une étape transitoire : elle permet de réinitialiser l’existence des hommes en les catapultant dans de nouveaux mondes sans qu’ils soient en mesure de se remémorer leur existence passée. À quelques exceptions près.

« La physique quantique a établi la présence d’une infinité de mondes dans des dimensions parallèles à la terre. On appelle ça le multivers. Mais elle n’a jamais pu trouver le moyen de s’y rendre… » Là est l’argument principal de Môbius : il y existe simultanément une pluralité de réalités dont les différences sont d’autant plus grandes qu’elles apparaissent éloignées les unes des autres. Munis d’une bague de transfert prévue à cet effet, les personnages de Jean-Pierre Pécau et Igor Kordey ont la faculté de voyager à travers l’espace-temps et d’explorer n’importe quelle strate du multivers. Des sauts spatiotemporels qui peuvent les mener dans un monde réduit à son étiage ou, en cas d’erreur, droit dans la gueule d’un loup-garou affamé.

Cette première caractéristique, à rapprocher (en schématisant) d’une saga telle que Retour vers le futur, se greffe à la mythologie du peuple élu. Dans Môbius, les gitans ont en effet une connaissance fine des articulations du monde. Les peuples du vent entretiennent des relations anciennes et étroites avec le Mont, une entité encore obscure apparemment douée d’un pouvoir de régulation sur le multivers. Car c’est bien le Mont qui recrute Berg pour traquer « Ji », un tueur qui agit dans différentes réalités pour se débarrasser de gitanes capables d’ouvrir les portes des mondes. Berg est un authentique « voyageur », c’est-à-dire qu’il est « capable de passer de terre en terre et d’en garder le souvenir ». Il peut aller de Terra 0000 à Terra 9999 en conservant le souvenir de tout changement ou événement observé à chaque n+1 parcouru.

Gratifié des dessins à la texture si spécifique du dessinateur croate Igor Kordey, ce premier tome de Môbius initie un coup à trois bandes sur un rythme échevelé : pendant que Berg est aux trousses de « Ji », Viktor, un ancien membre des Navy Seals, est recruté pour traquer l’agent du Mont afin de le faire passer de vie à trépas. Berg et Viktor ont un passé commun dont on devine l’effeuillage dans les épisodes suivants. Ce premier tome est aussi l’occasion pour Jean-Pierre Pécau et Igor Kordey de rendre hommage à quelques figures tutélaires. On pense d’abord à L’Incal – la série s’intitule Môbius et le principal protagoniste se nomme Berg – et ensuite à Matrix – l’allusion aux pilules bleue et rouge.

Pour l’heure, tout reste cependant à l’état de promesses : l’exploration des mondes et la mythologie demeurent en construction, la caractérisation des personnages est encore chiche, les jeux d’alliance et de revers ne font probablement que commencer. Cela ne nous empêche pas d’admirer les dessins détaillés d’Igor Kordey ni de nous perdre en conjectures quant à la suite des aventures de Berg et du Mont.

Môbius (T01), Jean-Pierre Pécau et Igor Kordey
Delcourt, janvier 2021, 56 pages

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3

Les belles endormies, si vulnérables

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Dans ce court roman (128 pages) qui date de 1961, Yasunari Kawabata (prix Nobel de littérature 1968) imagine une maison close assez particulière, qui lui permet d’alimenter une réflexion sur les oppositions entre la vie et la mort, la vieillesse et la jeunesse. Tout en évoquant le Japon de l’époque, il s’intéresse à la psychologie de ses personnages. En esthète au style raffiné, il captive par sa façon de s’attarder sur des couleurs, des textures, des atmosphères.

Le vieil Eguchi, 67 ans, a entendu parler de la maison « Les belles endormies » par un ami et c’est par curiosité qu’il s’y rend un soir. Accueilli par une femme qui la dirige, il découvre un lieu et son organisation. Rapidement mené à l’étage, la femme lui laisse la clé d’une chambre à laquelle il pourra accéder une fois seul. Elle l’a prévenu que, dans cette chambre aux tentures rouges, il trouvera une jeune fille endormie, couchée dans un lit. Elle a absorbé un puissant somnifère, il sera donc inutile de tenter de la réveiller. Lui-même pourra quand il le souhaitera, prendre de quoi assurer son sommeil : deux pilules d’un somnifère classique sont à sa disposition. La règle de la maison, c’est que le client paie pour passer la nuit avec cette jeune fille qu’il trouve nue et qu’il peut donc serrer contre lui, caresser et embrasser à sa guise. Attention cependant, les relations sexuelles sont strictement interdites, car selon une affirmation de la femme : « Dans cette maison, il ne se passe rien de mal. »

Une relation particulière

Le narrateur insiste pour faire sentir qu’Eguchi n’est pas impuissant, contrairement à la clientèle habituelle de cette maison. Il passe d’ailleurs pas mal de temps à envisager d’enfreindre l’interdit signifié. La jeune fille à sa disposition étant sans défense, il pourrait lui faire n’importe quoi, même l’étrangler. Il passe également du temps à se demander si la jeune fille ne serait pas vierge et si oui, pourquoi.

Une situation propice à l’introspection

Intrigué, le vieil Eguchi (Kawabata insiste pour le désigner ainsi) se décide à revenir plusieurs fois, de façon un peu compulsive, car il ne prévient jamais à l’avance, raison pour laquelle il tombe à chaque fois sur une jeune fille différente. Avant de dormir, il passe l’essentiel de son temps à détailler le physique de sa partenaire d’un soir, s’attardant sur des détails charmants, observant les postures qu’elle prend et restant attentif aux quelques mots qu’elle prononce dans son sommeil. Il a également tout le temps pour repenser à des moments de sa vie intime. On apprend ainsi que s’il est marié et père de trois filles mariées, il a eu un certain nombre d’aventures extra-conjugales. Il considère qu’en venant aux « Belles endormies », il y trouve à chaque fois celle qui pourrait être son ultime.

Innovations et effets pervers

Avec cet ouvrage où chaque chapitre narre une visite d’Eguchi aux « Belles endormies », Kawabata livre un roman où l’érotisme affleure de façon bien particulière. Dans ce Japon encore très marqué par des traditions séculaires, il montre que le modernisme peut donner de nouvelles idées. Ainsi, la maison qui reçoit ici pourrait être une version inédite de celles où œuvraient les geishas. Dans ces conditions, mieux vaut se méfier des innovations, car elles peuvent générer des effets pervers qu’on n’imagine pas au premier abord. La fin du roman montre comment l’imprévu génère des réactions peu reluisantes. Malheureusement, dans ce style, l’épisode final se révèle assez peu crédible.

La femme dans l’imaginaire collectif

Kawabata montre aussi que les relations hommes/femmes restent à son époque marquées par un héritage ancestral. Pire, ce qu’il imagine ne fait qu’accentuer la domination des hommes sur les femmes, puisqu’ici elles se retrouvent dans une situation où elles subissent encore plus que de coutume, sans même savoir à qui elles ont affaire. D’ailleurs, il vaut sans doute mieux pour elles, car on imagine leur possible (probable) répulsion pour les physiques décrépits des vieillards qu’elles côtoient à leur insu (elles ne savent jamais rien de leurs compagnons d’une nuit). Les relations hommes/femmes n’ont jamais été simples, mais l’écrivain ne cherche pas l’apaisement, puisqu’il fait dire par son narrateur : « Ce qui entraîne l’homme dans le « démon des démons » c’est bien, semble-t-il, le corps de la femme. » Une phrase qui s’accorde avec cette vision de femmes qui, quoi qu’on puisse penser des conditions, acceptent de se prostituer. Les féministes apprécieront…

Cela suffira pour les réticences

À côté des nombreuses réflexions d’Eguchi lors de ces nuits, on retient ses multiples et vaines tentatives pour réveiller ses partenaires dont il admire les nombreux attraits (d’ailleurs admirablement différents de l’une à l’autre). Il fait ainsi sentir l’humanité de son personnage en le montrant totalement désarçonné par la passivité des filles. Eguchi se montre ainsi incapable de passer à l’acte avec aucune (pas d’envie sans vie, au moins des manifestations de conscience). Et si, au cours de ces quelques nuits, il se sent plus vivant que jamais, ce n’est pas par la satisfaction sexuelle, mais par celle des sens (la vue, l’odorat, le toucher) et par tout ce que cela lui fait remonter comme souvenirs. Bien entendu, c’est aussi parce que la situation l’incite à réaliser que pour lui, l’heure de la mort approche. C’est peut-être la raison pour laquelle il sent irrésistiblement l’envie de retrouver ces belles endormies, son ultime possibilité pour profiter de jeunes filles attirantes.

Les Belles endormies, Yasunari Kawabata
Le Livre de poche (collection Biblio), juin 1982, 128 pages

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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3.5

De « L’Homme le plus flippé du monde » à « Avocat du diable », deux petits formats à découvrir chez Delcourt

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Les éditions Delcourt publient simultanément Avocat du diable et Tentatives d’adaptation, le second tome de L’Homme le plus flippé du monde. Ces deux albums ont en commun un format réduit, la primauté accordée à l’humour et des histoires brèves qui s’étendent tout au plus sur quelques planches.

Théo Grosjean souffre d’anxiété généralisée. Sur Instagram, où il est suivi par une communauté de 145 000 personnes, il publie de courtes histoires dessinées autobiographiques. C’est une manière pour lui d’exorciser ses démons intérieurs. La série L’Homme le plus flippé du monde rassemble ces récits doux-amers, où l’humour le dispute au malaise, en quelques cases tricolores (noir, blanc, orange). Si la formule de Théo Grosjean fonctionne si bien, c’est avant tout parce que le lecteur peut s’y identifier. Il n’est en effet pas nécessaire de connaître des états pathologiques d’anxiété pour se reconnaître dans certaines situations gênantes mises en vignettes par l’auteur et dessinateur français.

Ex-professeur d’arts plastiques, Téhem a un parcours en BD moins autocentré. Son dernier album en date, Avocat du diable, met en scène une sorte de Jacques Vergès accentué. L’album raconte en cent strips les pérégrinations d’un représentant du barreau ayant l’habitude de plaider la cause des pires personnages imaginables : Hitler, Staline ou Kim Jong-un côtoient ainsi le xénomorphe d’Alien, Frankenstein ou Dark Vador. Si ces brèves dessinées s’avèrent inégales, certaines n’en demeurent pas moins désopilantes. Et le fait de conjuguer des monstres réels et fictifs, mais aussi de se pencher sur des individus plus « ordinaires » (à l’instar d’un Donald Trump obsédé sexuel ou d’un Gad Elmaleh plagiaire), contribue au plaisir de lecture.

L’Homme le plus flippé du monde fait lui aussi quelques incursions dans la culture populaire. C’est certes plus implicite que dans Avocat du diable, mais non moins efficace. Il suffit ainsi de consulter le verso de la couverture pour découvrir un premier clin d’œil à Pokémon : « … Une crise d’angoisse nocturne apparaît ! » est ainsi signifié dans un dessin dont les graphismes rappellent la licence développée par Game Freak sur Nintendo. Un peu plus tard, c’est au travers d’un jeu de cartes portant sur les phobies de l’auteur qu’apparaît une nouvelle allusion aux Pokémon. Pendant ce temps-là, Téhem met en scène King Kong, Dracula, Hannibal Lecter, le monstre du Loch Ness ou encore Cyclope, soit autant de personnages mythiques, accompagnés d’un avocat bien en peine de défendre leur cause.

La démarche de Théo Grosjean est à rapprocher de celle récemment adoptée par Nicolas Keramidas dans l’album À cœur ouvert, publié chez Dupuis. L’un comme l’autre se racontent avec ironie et se servent de l’écriture comme d’un exutoire. Dans L’Homme le plus flippé du monde, on voit ainsi l’auteur et dessinateur français « psychoter sur la mort », faire des crises d’angoisse, peiner dans les interactions humaines, se montrer incapable de sortir d’une zone de confort pourtant très étriquée (elle se réduit à son domicile, et encore…), se départir péniblement de troubles obsessionnels compulsifs et d’un pessimisme à tout crin. Les situations sociales les plus banales sont pour lui une source d’anxiété : on l’observe raconter une anecdote de manière pathétique, stresser à l’idée de recevoir un prix en raison de l’allocution publique que cette récompense suppose ou encore théoriser sur les poignées de mains et la manière d’optimiser son temps libre.

Tant chez Théo Grosjean que chez Téhem, l’image est au service du propos. Le premier use par exemple de phylactères ondulés pour représenter l’incertitude ou le malaise de son personnage autobiographique. Le second imagine, avec un réel sens de l’absurde, ce que pourraient cacher ses personnages : derrière le masque de fer apparaît ainsi une paire de fesses, tandis que le seul couvre-chef de Charles Manson est en fait un chapeau conique du Ku Klux Klan. Notons enfin que Théo Grosjean glisse dans son album un « journal du confinement » plutôt bien conçu et que Téhem, au-delà de la caractérisation de ses « inculpés » en quatre vignettes, propose quelques épisodes se rapportant à la vie de son avocat, partagée entre une femme âpre et une collaboratrice qu’il trouve à son goût.

L’Homme le plus flippé du monde – 2. Tentatives d’adaptation, Théo Grosjean
Delcourt, janvier 2021, 128 pages

Avocat du diable, Téhem
Delcourt (Pataquès), janvier 2021, 104 pages

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3

Desert Hearts de Donna Deitch : rendre l’amour possible

Si Donna Deitch avait une sœur de cinéma contemporaine, ce serait Céline Sciamma. En effet, comme la réalisatrice de Portrait de la jeune file en feu, celle de Desert Hearts filme un amour interdit qu’elle rend possible. Un amour qui s’écrit sous nos yeux, un amour qui sera celui du souvenir ou de l’avenir, rien n’est déterminé à l’avance. Une première pour un film comme Desert Hearts, sorti en 1985.

Désert et désir 

Desert Hearts commence par l’arrivée d’un train. C’est une femme, Viviane, qui en descend et rejoint une autre femme, Frances, dynamique, pleine d’entrain. Dans la voiture, elles discutent du divorce de Viviane qui s’inquiète du moment de calme qu’elle est venue chercher dans le désert. Et oui, en effet, comment survivre à la chaleur ? Les conseils de Frances sont pragmatiques. Elle parle de survivre, pas de désirer, ni de vivre. Bientôt, les deux femmes sont doublées à toute allure par une plus jeune : brune, farouche, pas froid aux yeux. C’est Cay qui s’élance dans la vie comme sur cette route, sans faire attention aux autres. Ou plutôt aux pensées des autres sur ce qu’elle doit faire ou non. On comprendra assez vite que Cay est lesbienne et que ça ne plaît pas à grand monde, surtout pas à Frances. On comprend surtout que Viviane, qui s’était enfermée cinq jours dans sa chambre pour travailler et oublier, va vite perdre le calme pour gagner le trouble du désir.

Résistances

C’est alors que Viviane entre en résistance pour ne pas céder aux avances de Cay. Cette dernière, présentée comme une tombeuse, est en train cette fois de tomber amoureuse. La réalisatrice montre d’abord un amour empêché, empêtré même, mais qu’elle va peu à peu rendre possible. Et c’est cette éclosion du possible, qui fait naître une scène d’une belle sensualité, qui est passionnante à suivre. Il n’est pas rare pour les films traitant d’homosexualité d’être réalisés comme des drames. Ici, si nous avons notre lot de cris et de larmes, quoique jamais excessifs, l’engagement des deux femmes l’une envers l’autre va mener le film vers la lumière. Quand Céline Sciamma écrit pour Téchiné une scène d’acceptation de coming-out, « belle à vivre dans la vie, comme au cinéma », elle rejoint Donna Deitch qui filme un amour qui nait alors même que tout l’empêche d’exister, et surtout une Cay que rien n’arrête, qui ne renonce pas. On parle d’audace, de résistance, ça fait du bien !

De l’art de bien finir…

Jusqu’au bout cependant la tension est palpable, entière. Il y a de belles scènes dans cet énorme terrain de jeu qu’est le ranch dans lequel est réfugiée Viviane. L’enjeu de la mise en danger de soi est présent très souvent. Quand elles prennent le volant notamment, quand il est question des défis à mener face aux autres. La réalisatrice met en scène ses deux amoureuses au cœur de la société, pourtant en apparence reculée. Que ce soit une société de femmes, au ranch ou celle du casino dans lequel travaille Cay, tout est fait pour isoler les deux protagonistes. Au final, leur amour fait barrière à la société sans qu’elles aient besoin de le formuler, ce sont leurs corps qui s’émancipent peu à peu, qui s’affranchissent de la foule. Ils se rejoignent dans la solitude pour mieux se libérer. C’est encore un train qui clôt le film et qui met fin à une légende selon laquelle, au cinéma, les amours lesbiennes « finissent mal, en général »

Bon à savoir

La réalisatrice a mis du temps, de l’énergie pour achever la production de son film, au ton résolument audacieux. Il a fait grand bruit en 1986 dans des festivals comme celui de Sundance, la réalisatrice étant plutôt une habituée du film documentaire, puis s’est rapidement imposé comme un classique du film lesbien avec son intrigue tournée vers l’optimisme.

Desert Hearts : Bande annonce

Desert Hearts : Fiche technique

Synopsis : En 1954, Viviane Bell, professeur de littérature à New York arrive à Reno dans le but de divorcer. Elle est hébergée dans un ranch par Frances Parker. Réservée, peu sûre d’elle, cette grande intellectuelle a prévu de travailler afin d’oublier. Elle s’enferme dans sa chambre et s’isole en plein cœur du désert américain. Alors qu’elle avait envisagé un séjour tranquille et apaisant, Viviane fait la connaissance de Cay, la belle-fille de Frances. Cette jeune femme de 25 ans est sculpteuse mais gagne sa vie en travaillant comme caissière dans un casino. Ouvertement lesbienne bien que son choix de vie déplaise à Frances, Cay tombe bientôt amoureuse de Viviane. Seulement malgré sa fascination pour Cay, Viviane, de 10 ans son aînée, commence par ignorer son désir. Et cède finalement à celui-ci. Au coeur du Nevada, en plein désert aride, Viviane et Cay, en vivant leur amour au grand jour, défient une société rigide, hypocrite et intolérante.

Réalisation : Donna Deitch
Scénario : Nathalie Cooper, d’après l’oeuvre de Jane Rule
Production : Donna Deitch
Interprètes : Helen Shaver, Patricia Charbonneau, Audra Lindley, Andra Akers, Dean Butler…
Photographie : Robert Elswit
Montage : Robert Estrin
Société de production : Samuel Goldwyn Compagny
Durée : 96 minutes
Année de production : 1985

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3.5

La Fête à Henriette, de Julien Duvivier : la fête du cinéma !

La Fête à Henriette est longtemps resté le plus méconnu des films de Julien Duvivier. Réalisé en 1952, il connait un relatif échec critique et tombe ensuite dans l’oubli, les négatifs originaux finissant même par disparaitre. Par chance, ce petit bijou d’impertinence connait une nouvelle jeunesse à la faveur d’une restauration en 2017. Très original, le film fonctionne selon l’astucieux principe « du film en train de se faire », mettant en scène deux scénaristes en total désaccord se chamaillant sur la tournure des événements racontés. Un scénario ludique signé Henri Jeanson…et Julien Duvivier !

Paris, 14 juillet 1952

Henriette a trois bonnes raison de se réjouir de ce 14 juillet. Non seulement c’est la fête de toutes les Henriette, mais c’est aussi son anniversaire. Sans compter que Robert (Michel Roux), son fiancé, compte bien l’emmener guincher non sans avoir fait avec elle la tournée des grands ducs : restaurant et visite de l’Opéra Mademoiselle ! Il faut dire qu’un 14 juillet à Paris dans les années 50 ce n’est pas rien. Des baloches sur toutes les places et du monde au bistrot. Point de mesures barrière à l’époque ! Une France d’un autre temps, dansante et insouciante à l’image de notre Henriette comblée de bonheur devant de si belles perspectives.

Monsieur tempéré et monsieur fou-furieux

Sauf que le bonheur c’est bien connu est ennuyeux comme la pluie. Avis partagé par les deux amis scénaristes qui alimentent le film de leurs idées plus ou moins inspirées. L’un, interprété par Louis Seigner, est d’humeur égale et de tempérament mesuré. L’autre, joué par un Henri Crêmieux particulièrement en verve, est fantasque, accessoirement très porté sur la bagatelle et cultivant un pessimisme viscéral. Le premier envisage de faire vivre à nos tourtereaux quelques péripéties bon enfant, là ou le deuxième serait tout prêt à jalonner ce 14 juillet romantique de toutes sortes de situations scabreuses ou d’accidents  mortels. Dont acte !  « Et que faisons-nous de ce cadavre ? » rétorque alors Monsieur Optimiste à un Monsieur Pessimiste pris en flagrant délit de dérapage scénaristique.

De l’audace, de l’humour !

La mise en scène très audacieuse de Duvivier joue de cette mise en abyme permanente entre réel et fiction en train de se faire. Tour à tour, nous passons du manoir où résident les deux scénaristes (en compagnie de leurs femmes (ou maitresses)) au film qu’ils s’imaginent l’un et l’autre. L’audace se lit aussi entre les lignes du scénario. Les petites tenues féminines imaginées par le scénariste fantasque sont une réponse de Duvivier à la censure tandis que les personnages singuliers qui traversent cette histoire sont autant de clins d’œil au cinéma, l’un rappelant Gabin, une autre Arletty, etc.  Quant aux dialogues d’Henri Jeanson, ils constituent à eux seuls un remède à la mélancolie.
La Fête à Henriette, une réjouissante déclaration d’amour au cinéma.

Fiche technique :

Pays : France
Année : 1952
Réalisateur : Julien Duvivier
Scénario : Julien Duvivier et Henri Jeanson
Dialogues : Henri Jeanson
Photographie : Roger Hubert
Musique : Georges Auric
Montage : Marthe Poncin
Format : noir et blanc – 35 mm – 1:37:1 – monophonique
Genre : comédie
Durée : 118 minutes
Date de sortie : France : 17 décembre 1952
Durée : 108 minutes

 

 

 

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4

Possessor : l’implantation de l’hôte meurtrier

L’une des grosses attentes de ce festival de Gérardmer 2021 était Possessor de Brandon Cronenberg, fils de l’illustre cinéaste. Le nom est sans doute lourd à porter, mais le jeune réalisateur arrive à s’en détacher pour faire de son film, une oeuvre tenace qui n’a pas froid aux yeux. 

Après Antiviral qui nous proposait une société où l’on pouvait s’injecter les virus ayant contaminé les stars, Brandon Cronenberg, cette fois-ci, nous plonge  dans une organisation secrète qui permet à des tueurs à gages de prendre la possession du corps d’une personne afin de tuer des cibles prévues. Sauf que l’une des missions va mal tourner et l’hôte va se rendre compte qu’il n’est pas seul à régir les mouvements de son corps. Une nouvelle fois, le cinéaste s’intéresse à l’implantation de l’intrus biologique, à l’interaction entre sujets hôtes et matriciels, à l’identité multiple et à la duplication de celle-ci dans notre organisme, et voit au travers de Possessor, la chair comme une matière faite uniquement de sang, déchirée et déchiffrable à foison, qui n’est qu’une enveloppe parmi tant d’autres, faisant de nous des marionnettes. Le corps est une prison de laquelle on peut donc s’évader, mais pas sans conséquences pour l’esprit. 

En ce sens, l’introduction de Possessor, flamboyante et viscérale, contiendra toute la force de frappe du film : une réalisation léchée voire millimétrée, un décorum SF plus proche de la dystopie luxuriante et contemporaine que du fantastique, une ambiance froide de thriller et de films d’espionnage, un concept qui s’innerve par le biais du découpage et de multiples plans sur les corps en charpie, puis des mises à mort frontales qui n’hésitent pas à finir en bain de sang. Heureusement, l’oeuvre sera à l’image de son introduction, habitée, palpitante, aimant jouer sur deux tableaux : l’incarnation et la désincarnation. Brandon Cronenberg ne révolutionne en rien l’idée même du thriller SF mais le fabrique avec une conscience de tous les instants et une certaine vision de la violence. 

On pourra, pour certains notamment, bien reprocher des choses à ce film : la filiation avec le cinéma de son père, la complaisance du gore (artisanal), la prétention de l’ensemble qui se veut extrêmement solennel, voire la restriction du sujet de série B par rapport à son potentiel de départ. Pourtant, c’est tout ce qui fait le charme de l’oeuvre : son rétrécissement, son intransigeance, son abandon total dans le cinéma de genre et son attention toute particulière à son visuel, qui notamment dans sa deuxième partie, joue avec les codes du cinéma expérimental. Là où David Cronenberg voyait le corps comme une matière en perpétuelle mutation, en fusion avec la technologie ou même en pleine difformité, son fils se joue du corps pour en faire un vêtement consommable et purement factice, une enveloppe qui tend à disparaitre quoi qu’il en coute dans une société où la vie privée et les données personnelles ne sont que de la poudre aux yeux.

De la matérialisation, le sujet en vient à la dématérialisation du corps, à la dérive de l’affranchissement des barrières de l’âme et arrive parfaitement à l’inscrire dans son récit et dans cette dualité finale, qui relève quelques surprises. Avec cette modernité morbide, malheureusement sans doute trop consciente d’elle-même, Possessor évite le piège du film « high concept » qui s’effilocherait au fil des minutes. Au contraire, le ton se durcit, la violence se fait machinale voire obligatoire et l’ambiance paranoïaque en devient anxiogène jusqu’à son final mortifère. Brandon Cronenberg manque peut être d’une vision plus ample et plurielle, mais Possessor ne quitte jamais ses rails initiaux : précis et tenace jusqu’au bout des ongles. 

Possessor – Bande Annonce

Synopsis : Tasya Vos est agente au sein d’une organisation secrète utilisant une technologie neurologique qui permet d’habiter le corps de n’importe quelle personne et la pousser à commettre des assassinats aux profits de clients très riches. Mais tout se complique pour Tasya lorsqu’elle se retrouve coincée dans le corps d’un suspect involontaire dont l’appétit pour le meurtre et la violence dépasse le sien de très loin.

Possessor – Fiche Technique

Réalisateur : Brandon Cronenberg
Scénario : Brandon Cronenberg
Casting : Andrea Riseborough, Jennifer Jason Leigh, Christopher Abbott…
Sociétés de distribution : The Jokers
Durée : 1h42
Genre: Thriller/SF
Date de sortie :  2021

 

Expect the unexpected, de Patrick Yau en Blu-ray chez Spectrum Films

Retour sur Expect the unexpected, septième film du fameux studio hongkongais Milkyway Image réalisé Patrick Yau et, officieusement, Johnnie To, disponible dans une formidable édition Blu-ray chez Spectrum Films depuis début janvier 2021.

Synopsis : Trois malfrats maladroits débarquent de Chine pour braquer une bijouterie. Leur plan dérape et ils se réfugient par hasard dans le même immeuble où se planque une bande de dangereux criminels pistés par l’inspecteur Ken et son équipe. Mandy, la serveuse du café en face, devient le témoin principal.

L’inattendu comme enjeu narratif

Expect the unexpected permet au drame policier de rencontrer de façon surprenante mais rarement inorganique la comédie romantique et ce, grâce à une forme de règle donnée par l’équipe dès le titre : attendez-vous à l’inattendu. Comme une contrainte donnée lors d’un exercice de théâtre, l’inattendu constitue l’enjeu narratif du long métrage réalisé par Patrick Yau, avec la reprise en main de la difficile production par Johnnie To, et co-écrit par Yau Nai-hoi (aussi derrière The Longest Nite avec les deux premiers, ou encore A Hero Never Dies du deuxième). Une question se pose rapidement dès les premières minutes : comment ne pas finir par perdre le spectateur face à la surprise de trop dont la soudaineté et l’intensité annihilerait alors toute notion de suspension d’incrédulité ? Et par extension, est-ce qu’Expect the unexpected dépasse le simple statut de film-concept ?

Si la séquence humoristico-romantique de l’hôpital (avec Jimmy goinfré de fruits par sa collègue jalouse) ne marche que moyennement, c’est parce qu’elle semble trop coupée de la réalité qui poursuit son chemin hors de ces murs. Or, cette croisée des genres et des émotions qui leur sont liées fonctionne sur l’ensemble grâce à l’attention portée par la réalisation sur les réactions de ses personnages. Les policiers sont aussi choqués que nous, la restauratrice se surprend d’être amusée, tout comme nous. Des archétypes du long métrage se développe une certaine sensibilité, soit une part d’humanité leur permettant de dépasser leur statut fonctionnel. Les personnages tendent alors à exister pour eux-mêmes et non juste au service de l’intrigue nerveuse et emplie de surprises, permettant au spectateur de s’approprier davantage leurs réactions, drôles, tragiques, poétiques, face à chaque nouvel événement.

Si le film réussit quasiment à transfigurer son enjeu conceptuel pour mieux communiquer avec le cœur du public, on note toutefois que sa volonté de retourner les poncifs du genre – aussi celle de la Milkyway Images (studio de production derrière ce film et ceux précédemment cités, entre autres) – est loin de dépasser et même d’atteindre ce jeu conceptuel se désirant transgressif. La scène avec le malfrat venu de Chine continentale qui se révèle – grâce à un repas chaud – être un type sans sous ni chance a de quoi pâlir face au développement de ce modèle dans Le Bras armé de la Loi (Johnny Mak, 1984) qui allait à l’encontre de l’écriture et de la mise en scène de clichés désincarnés. Cette désincarnation se trouve d’ailleurs présente ici avec la bande ennemie qui n’est jamais que pur mal. Braqueurs, tireurs assidus, tueurs, violeurs, les bad guys du film ne sont jamais unexpected dans le crime tant on attend d’eux le pire à venir. Sauf lorsqu’il s’agit de passer de francs-tireurs bien formés et sans scrupules à une défense surprenamment peu dynamique lors prévisible d’un guet-apens automobile. Le revirement final, lui aussi attendu à cause de la tendance nihiliste qui porte le studio, permet cependant de corriger dans un jeu de répétition ratée la trajectoire de la scène précédente qui reste malgré tout particulièrement jouissive.

Même si Expect the unexpected est loin de répondre à tous ses objectifs conceptuels, le long métrage réussit toutefois à ne pas mentir sur son titre dont la mission parvient réellement à marquer l’esprit et le cœur du spectateur tout comme celui de ses personnages sur une réalité loin de répondre aux attentes de chacun(e).

Expect the unexpected Blu-ray

Expect the unexpected revient en video avec une édition Blu-ray soignée chez Spectrum Films. En effet, le long métrage est à (re)découvrir en HD avec un excellent master qui a su sauvegarder le grain d’origine de telle manière que l’image semble préserver un aspect filmique naturel. Si on remarque quelques taches et autres artefacts de temps à autre, on note aussi un léger manque de piqué sur certains plans. Rien qui ne viendra perturber votre vision de cette image à la définition solide.

Du côté de la bande-son – originale – proposée en 5.1, on ne trouve pas vraiment à redire. En effet, si quelques dialogues post-produits semblent plus détachés que d’autres, il s’agit probablement plus d’un souci né lors de la conception du film et non d’un re-mixage.

Spectrum Films vous permet de poursuivre l’expérience du film avec un peu moins d’une cinquantaine de minutes de bonus. Arnaud Lanuque, l’habituel porte-parole de l’éditeur, présente le film et revient sur la Milkyway Images dans deux compléments, l’un dédié à la présentation du film, l’autre à celle du studio. L’occasion de revenir sur cette nouvelle vague de polars hongkongais débarquant dans la deuxième moitié des années 90’ dans un contexte cinématographique – et plus globalement, économique – désastreux. L’explosion du piratage, l’Internet, des salles désertées par le public et notamment par les jeunes, et une crise économique vont obliger des cinéastes à chercher et expérimenter des méthodes de production moins chères, et ce, en s’amusant avec le film de genre (notamment en le tordant) pour tenter d’en faire revenir un public fatigué et charmer une jeunesse désintéressée. Sont aussi évoqués, entre autres, l’aspect familial de la Milkyway, le casting qu’on peut retrouver dans d’autres de leurs productions, la considération du film comme étant globalement mineure alors qu’elle ne l’est pas, la reprise en main des tournages de Yau par To, ou encore la résistance du studio au marché chinois.

Vient ensuite un bonus complétant une autre partie présente sur l’édition Blu-ray de The Longest Nite (Yau, 1998) aussi signée Spectrum Films, ainsi qu’une autre sur celle du long métrage A Hero Never Dies (Johnnie To, 1998). Yannick Dahan y dresse, avec la verve qu’on lui connaît, un portrait loin d’être flatteur de la Milkyway et de Johnnie To en particulier, pour ne pas dire destructeur. À l’écouter, on arrive à se demander pourquoi Spectrum édite ces films et si le public à l’écoute de ces longs métrages ne seraient pas victimes d’un traquenard cynico-pervers conçu par un faux cinéaste mais pur cerveau industriel, Johnnie To. L’entendre dire par exemple que les précédents réalisateurs étaient de « vrais » cinéastes car de « vrais » passionnés de cinéma et non des industriels peu scrupuleux en quête de concepts rentables en évoquant notamment le nom de Film Workshop, la société de Tsui Hark et Nansun Shi en 1984, qui respirerait la fabrication, l’artisanat filmique à l’inverse de Milkyway, surprend par son acharnement animé jusqu’à l’absurde tant on a connu Dahan en meilleure forme. En effet, le contexte difficile narré par Arnaud Lanuque est trop oublié pour mieux trasher To et son studio. Cela, au point d’expliquer que les dires de To selon lesquels il aurait dû reprendre en main la grande majorité de la production des films de Yau, est une histoire grossie par les fans. Spectrum a manqué ici, comme dans l’édition de Lonely Fifteen, une possibilité de corriger, confirmer ou même poser un débat. Dahan nuance en expliquant que quelques curiosités sont sorties du studio de To, et parle notamment des films de Patrick Yau qui seraient bien plus sensibles et moins cyniques et moins dans la connivence que ceux du premier. Le concept de mort du cinéma à cause de la connivence, du coup de coude avec le spectateur propre au post-modernisme a souvent été formidablement argué par Dahan dans de nombreux émissions ainsi que dans des podcasts. On pense notamment à la fameuse Opération Frisson pour Canal+ ainsi qu’aux podcasts de Capture Mag. Il en est de même pour le principe de l’auteur pop devenu arty suite à son institutionnalisation. Maintenant, certains des films condamnés (le mot est juste) par Dahan pour ces raisons l’ont été parfois à tort. Et n’oublions pas que le critique a toujours revendiqué le cinéma qu’il défend et aime comme étant tributaire de son expérience quand bien même il a pu user d’un ton et d’éléments de langage péremptoires. On espère toutefois que le personnage, bien connu, bien aimé ou détesté selon chacun, mais surtout souvent pertinent, n’agacera pas trop certains spectateurs du fait du problème de cohérence avec les autres modules de présentation.

Vous pourrez poursuivre votre découverte du film avec une autre présentation par Panos Kotzathanasis, rédacteur pour les sites Asian Movie Pulse, qui se déroule sous forme de commentaire audio placé sur le visionnage début du film. Ce très court module a tendance à répéter bien sûr de nombreux éléments déjà introduits d’Arnaud Lanuque. Même s’il reste intéressant, l’introduction du critique tient, comme à son habitude, plus d’un exposé lu sans grande énergie que d’une déclaration passionnée prête à vous tenir en haleine, et ce, le temps de quatre minutes environ. Vous trouverez ensuite un complément nommé NG Footage constitué d’extraits SD tirés du tournage. Les trois minutes, sans sons, n’ont pas réellement de grand intérêt si ce n’est de montrer l’énergie donnée dans chaque répétition de cascade ou de gunfight. Enfin, on pourra découvrir quelques images de la première du film avec deux interviews promo’ très (très) creuses, la première avec Lau Ching-Wan et la deuxième avec Wong Ho-Yin.

Ainsi, malgré quelques réserves, Spectrum Films nous livre une superbe édition Blu-ray pour Expect the unexpected.

Bande-annonce – Expect the unexpected (Patrick Yau, 1998)

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES

1080p HD – 2.20:1 – 16/9 – 24p – MPEG-4 AVC Video – Son : Chinois DTS-HD Master Audio 5.1 – Sous-titres français – Genre(s) : Policier, Comédie, Romance – Hong Kong – 1998 – Durée : 89 mn

COMPLÉMENTS

Présentation du film par Arnaud Lanuque (12mn)

Présentation de Milkyway Image par Arnaud Lanuque (13mn)

Milkyway Image par Yannick Dahan, partie 2 (17mn)

NG Footage (3mn)

Première (du film) (6mn)

Sortie le 07 Janvier 2021 – Prix public indicatif : 25,00€

NOTE D'ÉDITION
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4.5

Teddy : l’exclusion du réel

Avec Teddy, les frères Ludovic et Zoran Boukherma livrent un deuxième long métrage prometteur qui oscille avec fluidité entre réappropriation d’un mythe horrifique et critique sociale. 

Les cinéastes nourrissent leur univers rural, dessiné sous des traits un peu cartoonesques au travers de bringuebalantes cérémonies administratives, de fêtes entre amis, de groupes de chasseurs armés jusqu’aux dents ou de grandes forêts avoisinantes, par l’apparition parcimonieuse du fantastique. Teddy s’empare certes du mythe du loup-garou mais n’égare jamais son aspect social en faisant de son petit village pyrénéen, un décorum provincial aussi burlesque que pesant, entre clichés, folie et tendresse, où les rejetés du système n’ont guère leur place dans ce conte.

Car même si la bienveillance est de mise, à la fois dans la manière d’écrire des personnages attachants (Pépin), de s’amuser d’un quotidien morose et monotone, ou de rendre cinématographique un environnement qui l’est peu avec une très belle utilisation du cadre, le comique de situation n’a jamais pour objectif de désamorcer cet environnement brutal. Au contraire même, les deux sont liés, ce qui rend cette province encore plus aliénante malgré son enracinement au réel : la matérialisation du fantastique n’est qu’un abcès du réel, une embûche dans un long fleuve tranquille, ou un furoncle qu’il faut éclater. 

La violence du film passe autant par le prisme du récit initiatique vécu par le jeune Teddy, que par les quelques incursions gores du film : les humiliations, les tentatives d’intimidation, la masculinité toxique des groupes de « potes », le harcèlement sexuel, le mépris de classe, le dépit amoureux ne sont que des étapes importantes dans la genèse bestiale et animale qu’il va subir et qui va faire de lui le fugitif de tout un village. L’influence consciente ou involontaire de réalisateurs comme Bruno Dumont se fait sentir, comme lors de leur premier film. Mais les frères Boukherma s’en extirpent rapidement, par cette touche de modernité fortuite, cet amour du genre à la française et par leur regard iconique et organique sur la jeunesse (le sexe). Et dans cet entre-deux, Anthony Bajon, incarnant Teddy, trouve magnifiquement sa place et dévoile une nouvelle fois tout son talent. 

Avec les thématiques de la jeunesse et de l’exclusion scolaire ou sociale, en gérant parfaitement son rythme et ses effets, entre le teen movie et l’étude de cas, l’épouvante et le fantastique, à l’instar d’un It Follows de David Robert Mitchell, le film arrive parfaitement à œuvrer pour voir éclore son imagerie horrifique. Car le loup-garou qui prend corps dans Teddy, un peu comme Seth Brundle dans La Mouche de David Cronenberg ou Nina dans Black Swan, va dévoiler ses contours petit à petit, d’un poil dans un œil ou sur une langue jusqu’au dépérissement d’un ongle. En utilisant ce langage du body horror, la mutation va se faire au grès des tressaillements d’une colère qui gronde, d’une rage incontrôlable, par la montée progressive d’un mépris social et d’un ostracisme unanime autour de Teddy jusqu’à ce que le monstre apparaisse, enfin.

Teddy dans un loto villageois, c’est comme Carrie se retrouvant au bal du Diable, c’est une explosion, c’est le couronnement d’une vengeance où personne ne sera épargné. Malgré une tendance à rendre son exploration fantastique hors champ, rendant sa personnalité filmique un peu trop sage, Teddy n’en reste pas moins une très belle proposition de chair et de sang. 

Bande Annonce – Teddy

Synopsis : Dans les Pyrénées, un loup attise la colère des villageois. Teddy, 19 ans, sans diplôme, vit avec son oncle adoptif et travaille dans un salon de massage. Sa petite amie Rebecca passe bientôt son bac, promise à un avenir radieux. Pour eux, c’est un été ordinaire qui s’annonce. Mais un soir de pleine lune, Teddy est griffé par une bête inconnue. Les semaines qui suivent, il est pris de curieuses pulsions animales…

Fiche Technique – Teddy

Réalisateur : Ludovic et Zoran Boukherma
Scénario : Ludovic et Zoran Boukherma
Casting : Anthony Bajon, Christine Gautier, Noémie Lvovsky…
Sociétés de distribution : The Jokers
Durée : 1h28
Genre: Drame/Horreur
Date de sortie :  10 mars 2021

 

La Trace Numérique : Pixels, Glitch, Artefacts – L’Instabilité comme Vérité de l’Image

Dans l’image numérique, la trace n’est plus un geste physique, une pression du pinceau, une empreinte de matière. Elle est un signal, une suite de données codées, une vibration électrique qui traverse câbles, serveurs et écrans. Là où la peinture laisse une marque irréversible dans la toile, le numérique laisse une empreinte fondamentalement instable, fragile, sujette à la défaillance, à la perte, à la corruption. La trace numérique n’est pas un reste stable ; c’est une perturbation, une fissure dans le flux, une erreur qui révèle la vérité cachée du système. Elle expose ce que l’image numérique tente de dissimuler : son caractère artificiel, sa dépendance à des protocoles, sa vulnérabilité ontologique. Loin d’être un défaut à corriger, cette instabilité est devenue, pour certains artistes et théoriciens, une forme de vérité esthétique et critique.

Le Pixel : Unité Minimale, Instabilité Maximale

Le pixel est la particule élémentaire de l’image numérique : une unité de lumière codée (RGB ou RGBA), un point discret qui, par millions, compose l’illusion de continuité. Pourtant, cette unité minimale porte en elle une instabilité constitutive : elle peut se saturer, se décaler, se décomposer, disparaître, ou se multiplier de manière anarchique.

Le pixel mort : l’absence qui persiste

Un pixel mort (dead pixel) est une faille irréversible : un point fixe, noir ou blanc, qui refuse de s’allumer ou de changer. Il n’est pas un défaut technique isolé ; c’est une trace de mortalité dans le flux lumineux. Sur un écran, il rappelle que l’image numérique n’est jamais totalement maîtrisée, que la perfection est une illusion fragile. Certains artistes, comme Rosa Menkman dans ses glitch studies, intègrent volontairement ces pixels morts pour souligner la vulnérabilité du support.

Le pixel saturé : l’excès de signal

À l’opposé, le pixel saturé déborde : il brûle la surface, envahit la zone voisine, crée des halos ou des blooms non prévus. Cette saturation révèle les limites du codage : quand la valeur lumineuse dépasse le seuil (255 en 8 bits), le système ne sait plus quoi faire. L’image devient un champ de tensions électriques, une zone de surcharge où le signal se déforme. Dans l’esthétique glitch, cette saturation est exploitée comme un cri, une rupture volontaire de la fluidité numérique.

Le Glitch : L’Erreur comme Apparition, comme Révélation Structurelle

Le glitch n’est pas un accident à éliminer ; c’est une révélation. Il montre ce que l’image tente de cacher : ses protocoles, ses compressions, ses algorithmes, ses failles internes. Le glitch fissure l’illusion de continuité pour exposer la machinerie sous-jacente.

Le glitch comme défaillance technique

Une compression ratée (JPEG corrompu), un flux vidéo interrompu, un fichier endommagé : l’image se fragmente, se dédouble, se déforme en blocs géométriques, en bandes horizontales, en couleurs déviantes. Ces erreurs ne sont pas aléatoires ; elles suivent les règles du système (MPEG, H.264, etc.). Le glitch devient alors une forme involontaire : la beauté cachée de la défaillance, la poésie des protocoles qui s’effondrent.

Le glitch comme esthétique intentionnelle

Des artistes comme Rosa Menkman, Nick Briz, ou le collectif DATAMOSH provoquent volontairement ces erreurs : ils manipulent les fichiers hexadécimaux, altèrent les en-têtes, forcent la décompression incomplète. Le glitch devient un langage critique : il déconstruit l’image parfaite du capitalisme numérique, révèle la fragilité du cloud, la précarité des données. L’erreur n’est plus un bug ; c’est une stratégie, une forme de résistance esthétique et politique.

Les Artefacts : Cicatrices du Numérique, Indices de Transformation

Les artefacts sont les marques laissées par les processus de compression, de transmission, de recomposition. Ce sont des traces de passage, des cicatrices qui racontent l’histoire invisible de l’image.

Les blocs de compression : géométrie involontaire

Dans les images JPEG, les artefacts de blocs (8×8 pixels) apparaissent quand la compression est trop agressive. Ces carrés géométriques ne sont pas des erreurs aléatoires ; ils sont la signature du DCT (Discrete Cosine Transform), l’algorithme qui découpe l’image en fragments pour réduire la taille. L’artefact révèle la structure cachée : l’image n’est pas un tout continu, mais un assemblage de blocs simplifiés.

Les bavures chromatiques et aberrations : dérives de la couleur

Lors des erreurs de compression ou de resampling, les couleurs bavent, débordent, se décalent (chromatic aberration). Le magenta envahit le vert, le cyan fuit sur le rouge. Ces dérives ne sont pas décoratives ; elles montrent les limites du codage colorimétrique (YCbCr, RGB). Dans l’art glitch, ces bavures deviennent des gestes : la couleur instable, glissante, imprévisible, devient une forme d’expression.

La Trace Numérique comme Régime d’Instabilité Permanente

Dans le numérique, la trace n’est jamais définitive. Elle peut être copiée à l’identique (en théorie), altérée, dupliquée, effacée, restaurée, corrompue. Elle circule, se transforme, se fragmente, se perd dans les serveurs. La trace numérique est un régime d’instabilité fondamentale.

La copie infinie : la perte de l’original

Contrairement à la peinture, le numérique n’a pas d’original sacré. Chaque copie est une version, une variation, une dérive. L’image devient un flux : elle existe dans sa circulation, dans ses métamorphoses. Cette perte de l’original (théorisée par Walter Benjamin pour la reproduction technique) atteint son paroxysme : il n’y a plus d’aura, seulement des instances multiples et égales.

La dégradation progressive : l’image qui se défait

À force de recompressions successives (upload/download, partage WhatsApp, Instagram, etc.), l’image se dégrade : artefacts s’accumulent, détails s’effacent, couleurs se délavent. Ce processus est irréversible ; il produit une forme de patine numérique, une vieillesse accélérée. Certains artistes exploitent cette dégradation comme un matériau : l’image qui meurt lentement devient une métaphore de la précarité des données.

Conclusion : L’Erreur comme Vérité, l’Instabilité comme Langage

La trace numérique n’est pas un défaut à corriger ; c’est une vérité à regarder en face. Elle montre que l’image n’est jamais stable, jamais fixe, jamais définitive. Elle est un flux, un signal, une matière instable qui porte en elle sa propre mort et sa propre renaissance. Dans le numérique, l’erreur n’est pas un accident ; c’est une apparition, une fissure qui révèle la machinerie, une perturbation qui fait surgir l’invisible du code. Les artistes glitch, les théoriciens des médias, les hackers esthétiques nous rappellent que l’instabilité n’est pas une faiblesse : c’est le langage même du numérique. La trace numérique n’est pas ce qui reste ; c’est ce qui se défait – et dans ce défaire, elle dit la vérité profonde de notre époque : tout est fragile, tout circule, tout se transforme.