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« Le Message » : de l’Amérique à la Palestine, une géographie de la conscience

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Avec Le Message, Ta-Nehisi Coates poursuit son œuvre de dévoilement du réel. Voyageur malgré lui, le penseur américain arpente Dakar, la Caroline du Sud et la Cisjordanie, traçant un fil invisible entre les héritages de la violence raciale, les fractures du monde contemporain et la responsabilité du témoin. Ce livre, à la fois intime et politique, prolonge la quête d’un écrivain obsédé par la vérité : celle que l’on tait, celle que l’écriture force à voir.

Ta-Nehisi Coates n’écrit jamais depuis le confort de la certitude. Chez lui, penser, c’est se défaire. Dans Le Message, il se met une nouvelle fois en route, non pour enseigner mais pour apprendre – ou plutôt désapprendre ce que les récits dominants ont fait de nos regards. C’est un livre d’adresse : il parle à ses étudiants, mais surtout à cette jeunesse noire qu’il incite à refuser les mythologies offertes, à écrire pour mieux s’emparer du monde et le comprendre.

Ta-Nehisi Coates débarque à Dakar avec le vertige de celui qui retrouve sans reconnaître. Sur l’île de Gorée, face à la “porte du non-retour”, il mesure le gouffre entre mémoire et symbole : peu importe que l’histoire y soit partielle, l’émotion, elle, est entière. Il décrit ce moment sans emphase : un homme face à la mer, regardant vers l’Ouest, vers l’Amérique, et se découvrant fragment d’un exil plus vaste que lui. Ce premier voyage agit comme un miroir : l’Afrique est un espace où la question de la filiation redevient brûlante, où le passé n’est plus tant un fardeau qu’un champ à défricher.

De là, l’homme retourne aux États-Unis, dans cette autre géographie du combat : une salle de conseil scolaire de Caroline du Sud, où Between the World and Me est menacé d’interdiction. Il s’attend à des hostilités frontales, découvre au contraire une coalition inattendue : des enseignants blancs, des étudiants, des parents défendant la présence du livre dans les programmes. L’auteur y voit l’illustration d’une vérité essentielle : l’histoire, lorsqu’elle dérange, redevient éminemment politique. La censure, ici, relève d’une peur : celle de l’imagination noire, celle d’une parole qui refuse le récit national aseptisé. 

Puis vient la troisième étape, probablement la plus polémique : la Palestine. Coates traverse Jérusalem, Hébron, Ramallah. Il découvre la topographie de la séparation : murs, check-points, routes interdites, citernes d’eau illégales sur les toits palestiniens pendant que des piscines poussent ailleurs. La réalité qu’il décrit n’est pas neuve, mais elle acquiert sous sa plume une gravité particulière. L’auteur ne s’y trompe pas : il reconnaît ici les logiques d’oppression déjà connues. Une terre convoitée par deux peuples, dont l’un, victime de l’histoire, semble avoir pris sa revanche sur l’autre, pourtant innocent.

Cette dernière partie prolonge le même questionnement : comment raconter le monde sans hiérarchie de douleur, sans appropriation du tragique d’autrui ? Ta-Nehisi Coates ne cherche pas à s’ériger en porte-parole : il insiste au contraire sur la nécessité de laisser les journalistes palestiniens parler pour eux-mêmes. Mais il refuse le confort de l’indifférence. Dans la lignée de James Baldwin, de W.E.B. Du Bois, il écrit à hauteur d’homme, avec cette combinaison rare de précision documentaire et de ferveur morale. 

Sous ses airs de carnet de route, le recueil forme en réalité une cartographie morale du XXIᵉ siècle : du traumatisme racial américain aux résistances globales, de l’Afrique symbolique à la Palestine assiégée. Ainsi, Le Message n’est pas seulement une lettre à des étudiants : c’est une lettre adressée à tous ceux qui refusent le confort de l’ignorance. On peut y voir un plaidoyer pour une écriture qui éclaire sans dominer, qui relie sans confondre, qui fait de chaque phrase une voie d’accès vers plus de lucidité. 

Le Message, Ta-Nehisi Coates
Autrement, octobre 2025, 256 pages 

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« Rat City »: métal, chair et rédemption

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En transposant l’univers de Spawn dans un futur post-industriel où l’humain s’effrite sous le poids de la machine, Rat City d’Erica Schultz et Zé Carlos (éditions Delcourt) revisite le mythe infernal sous l’angle du transhumanisme. Un récit dense et crépusculaire, d’une intensité visuelle rare, où chaque étincelle de néon révèle une part de damnation.

Il faut imaginer un monde en ruines, 2107, quelque part entre le cauchemar cyberpunk et la guerre éternelle. Là, au cœur d’une mégalopole saturée de lumières toxiques, vit Peter Cairn, un ancien soldat amputé, survivant d’un siècle de conflits et de mensonges. Son corps est un champ de bataille : deux prothèses commandées par des nanites, fragments de technologie révolutionnaires. Jusqu’au jour où, par un accident cosmique, l’explosion nécroplasmatique du premier Spawn (Al Simmons, le martyr originel) vient contaminer ses circuits. Le métal s’ouvre à l’occulte. La science, à la damnation.

Il faut bien comprendre qu’Erica Schultz ne se contente pas d’écrire une variation futuriste, puisqu’elle déplace la tragédie de Spawn dans une société où la déshumanisation ne passe plus par les pactes démoniaques, mais par les protocoles industriels. Peter Cairn devient un Deviant, un être hybride, fusion improbable de nanotechnologie et d’énergie infernale, traqué par ceux-là mêmes qui l’ont fabriqué. Ce n’est plus le diable qui réclame son dû, mais la corporation PTS, incarnation froide et déshumanisante du contrôle biotechnologique.

À mesure que ses pouvoirs émergent (guérison accélérée, pulsions destructrices, manipulation technologique), Peter s’enfonce dans une lutte double : contre l’État-machine, mais aussi contre l’altération de sa propre nature. Il n’est ni ange, ni démon, ni homme : seulement un vestige de ce qu’il fut jadis, debout sur des jambes qui ne lui appartiennent plus, menant un combat dont il ne saisit pas tout à fait les tenants et aboutissants – il apprend en même temps que le lecteur.

Zé Carlos offre à cette désolation une puissance visuelle quasi hypnotique. Son trait, anguleux et fiévreux, sculpte une architecture à la fois monumentale et claustrophobe. On pense à Blade Runner, certes, mais avec une violence viscérale, plus organique : les néons ne sont pas des décorations ; ils brûlent comme des cicatrices. Chaque planche semble respirer au rythme de Peter ; c’est brusque, heurté, presque douloureux. Les couleurs prolongent cette sensation : vert acide, bleu cobalt, rouge d’alerte…

Chemin faisant, le roman graphique s’éloigne du simple récit de survie pour devenir une fable politique. Peter fédère. Quinlan, hacker infectée par les nanites, et d’autres deviennent les pivots d’une résistance. La science qui asservit pourrait, détournée, libérer. C’est là l’idée la plus stimulante du récit : faire de la mutation un acte de révolte, de la contamination une renaissance. Le Deviant n’est plus un monstre, mais une hypothèse de futur. 

Au fil des douze premiers chapitres, Rat City construit un mythe de substitution : celui d’un enfer qui n’est plus souterrain, mais industriel. La damnation s’écrit en langage de code, les pactes se signent dans des serveurs. Pourtant, quelque chose de profondément humain persiste : la culpabilité, la rédemption, la tentation de tout brûler pour se sentir vivant.

Rat City, Erica Schultz et Zé Carlos
Delcourt, octobre 2025, 288 pages

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4

« L’Enfance des chefs » : aux origines des saveurs

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Avec L’Enfance des chefs, Marilyne Letertre et Franckie Alarcon signent une bande dessinée pleine de tendresse, où les grands noms de la gastronomie française retrouvent le chemin de leur enfance. L’ouvrage, publié chez Delcourt dans la collection « Encrages », fait un lien entre le souvenir et l’art de nourrir – au sens plein du terme.

L’Enfance des chefs nous convie à remonter le fil d’une dizaine de destins culinaires – de Pierre Hermé à Mory Sacko, d’Anne-Sophie Pic à Kelly Rangama – pour y déceler ce moment d’enfance où le goût s’éveille, où la main apprend, sans le savoir, à sentir puis façonner le monde. Sous le trait doux et précis de Franckie Alarcon et la plume de Marilyne Letertre, ces récits biographiques prennent des allures d’albums de famille qu’on aurait laissés sur un coin de la table d’une cuisine.

La structure de l’ouvrage a quelque chose d’évident : chaque portrait s’ouvre sur des souvenirs, une lumière d’enfance, un lieu de transmission, puis s’achève sur une recette, simple ou emblématique, qui condense l’essence du chef. Ainsi, les éperlans sauce gribiche de Christopher Coutanceau sentent l’iode et la mer charentaise, tout comme le gâteau de crêpes de Manon Fleury parle de patience, de couches et d’équilibre. L’art culinaire prend son socle dans l’enfance, et la recette se fait geste domestique.

L’album est traversé d’émotions, dont celle, constante, du temps retrouvé. Les pages sur Pierre Hermé restituent la chaleur d’une boulangerie alsacienne où la farine vole comme de la neige. Celles sur Thierry Marx dessinent une vocation plus tardive, née dans l’effort et la rigueur, presque ascétique, d’un homme qui a œuvré au service des populations marginalisées. Chacun de ces récits révèle une autre manière de grandir, dans les effluves de la pâte, au contact du feu ou des marchés alimentaires, comme si la cuisine avait toujours été une école du monde.

Les dessins d’Alarcon, en bichromie subtile, oscillent entre le rose de la tendresse et le gris-brun de la nostalgie. Pas d’esbroufe, pas d’effets graphiques : tout est affaire de regard. Chaque chef y apparaît d’abord enfant, vulnérable, avant de s’affirmer à l’âge adulte, sans vraie rupture, sinon celle d’un cheminement. Ce passage de la fillette émerveillée à la cheffe engagée, du garçon rêveur au maître du geste, incarne le cœur même du livre : le goût comme fil de vie.

On peut également noter la diversité des racines et des horizons. Nina Métayer, issue d’une famille alsacienne et russo-polonaise, se souvient d’abord du bruit d’une bombe de chantilly industrielle avant d’inventer ses propres douceurs raffinées. Céline Pham, elle, explore la pudeur et la délicatesse vietnamiennes, où la cuisine s’apparente à un langage pour dire ce qu’on ne dit pas. Kelly Rangama fait entrer la lumière et les parfums de La Réunion dans les assiettes parisiennes, tandis que Mory Sacko fait dialoguer l’Afrique, le Japon et la France dans une harmonie moderne et ouverte. Quant à Anne-Sophie Pic, elle incarne peut-être la transmission au sens le plus pur : celle d’une filiation d’hommes, prolongée par une femme qui en révèle la grâce cachée.

L’Enfance des chefs dit aussi beaucoup du présent : l’importance de la transmission, du territoire, de l’éthique. Ces chefs apparaissent avant tout comme des passeurs, des artisans du goût mais aussi du lien. Ils cuisinent parfois pour « réparer », pour prolonger, pour rendre à celles et ceux qui ont mis la main avant eux dans la pâte. En refermant cet album, on a faim, oui, mais d’autre chose : d’odeurs d’enfance, de gestes justes, d’une certaine lenteur retrouvée. 

L’Enfance des chefs, Marilyne Letertre et Franckie Alarcon
Delcourt, octobre 2025, 120 pages

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3

« La Petite Mort – La Boutique des erreurs » : fauché par la société du spectacle

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Davy Mourier signe avec La Petite Mort – La Boutique des erreurs un album d’une lucidité mordante. Sous ses dehors d’humour macabre et de gags pop, c’est toute la mécanique contemporaine du lynchage médiatique, du consumérisme et de la bêtise virale qu’il dissèque. La Mort, devenue influenceuse malgré elle, y découvre que la notoriété n’a rien d’un repos éternel.

Davy Mourier envoie cette fois sa créature fétiche se heurter à l’un des monstres les plus dévorants de notre époque : le capitalisme médiatique. Dans « La Petite Boutique des erreurs », la Mort a désormais son fan-club, ses interviews, ses couvertures de magazines – et bien sûr ses haters. Car la célébrité, chez Mourier, a l’odeur d’un bouquet de fleurs fanées.

Tout commence par une reconnaissance soudaine : la Petite Mort, ado mal dans sa faux, attire les regards au collège. On lui demande des selfies, des dédicaces, des likes posthumes. Mais un mot de travers, un montage malveillant, et voilà notre faucheuse accusée de tous les maux : misandrie, wokisme, mollesse idéologique. Davy Mourier joue avec un sens du grotesque ravageur sur les miroirs médiatiques : on croise, sous des noms à peine déguisés, des figures télévisuelles prêtes à tout pour faire de l’audience – Pascal Praud et CNews prennent ici des allures de croque-morts de la pensée. « Vous ne préférez pas faucher des Arabes ? » demande-t-on à la Mort, avec ce cynisme poisseux que l’auteur transforme en gag de cimetière.

La Petite Mort, c’est un parodoxe, cet enfant qui préfère les fleurs à la fauche, la vie à la tâche funèbre imposée. Son institutrice, probablement persuadée de bien faire, l’invite à un exposé sur la mort, car quand même, c’est son truc, non ? Comme si l’identité devait toujours se plier à l’image qu’on projette sur elle. Mine de rien, Davy Mourier montre ici, sous couvert de comédie, une société qui ne tolère pas la nuance, qui exige que chacun rentre dans son cercueil symbolique.

L’album s’amuse aussi des codes de la consommation et des illusions interactives : fausses publicités, références absurdes à la pop culture – du Mortnite au Radium Cola. Ces encarts publicitaires, pastiches des promesses creuses du marketing, jalonnent le récit comme autant de petites tombes ironiques dans le cimetière du bon goût. 

La réussite du projet tient précisément dans cet équilibre fragile entre la férocité de la critique et l’attendrissement que suscite la Petite Mort. Davy Mourier radiographie à sa façon le monde moderne, des mirages médiatiques au consumérisme à tout crin (commander un produit dérivé fabriqué en Chine pour rompre l’ennui, le regarder quelques secondes, passer à autre chose, s’ennuyer à nouveau…).

Accessible à ceux qui découvrent l’univers, « La Boutique des erreurs » fonctionne aussi comme un miroir contemporain des peurs adolescentes : être mal vu, mal compris. Mourier y joue avec l’idée de double lecture jusque dans la structure du livre, qu’on peut retourner pour découvrir une version alternative de l’histoire. Un geste d’auteur à la fois ludique et symbolique : le monde à l’envers, voilà bien le terrain de jeu idéal pour une faucheuse qui cherche à faire éclore autre chose que des cadavres.

Petite mort : La Boutique des erreurs, Davy Mourier
Delcourt, octobre 2025, 96 pages

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3.5

Les trompettes de la mort, champignons hallucinogènes ?

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Le titre désigne une variété de champignons qui, contrairement à ce que son appellation laisse entendre, sont comestibles. Mais le titre fait également allusion à une situation qu’on pourrait décrire comme le moment où la mort s’approche tellement qu’on l’entend aussi fort que des trompettes résonnant (de façon menaçante) dans une oreille.

L’album nous présente une situation relativement simple, avec un jeune garçon prénommé Antoine, amené par son père de nuit, chez ses grands-parents. On comprend que le père sort d’une violente dispute avec la mère et qu’il ne peut pas assumer seul la charge de son jeune fils qu’il laisse donc à ses propres parents. Ceux-ci vivent à la campagne dans une maison où le gamin n’a jamais été à l’aise. On comprend vite pourquoi, car Antoine redoute son grand-père qui se montre peu, ne parle pas trop mais n’hésite pas, à la première occasion, à se montrer franchement sarcastique vis-à-vis de lui. Surtout, ce grand-père déteste qu’on marche sur ses plates-bandes. En chasseur expérimenté, il défend son territoire comme le font les animaux. Antoine s’occupe comme il peut, entre sa grand-mère qui le protège à sa façon et son grand-père qui se gausse de ses peurs d’enfant. Jusqu’au jour où la grand-mère sort pour quelques courses et recommande à son petit-fils d’aller retrouver son grand-père dans la forêt où il est à la recherche de trompettes de la mort pour une prochaine recette. Ces champignons s’avèrent difficiles à trouver, mais Antoine ne se décourage pas. C’est en chutant à leur recherche qu’il se trouve confronté à un imprévu qui nous emmène du côté du fantastique.

L’homme, un animal parmi d’autres ?

Simon Bournel-Bosson (dessinateur-scénariste) se montre suffisamment inspiré pour nous entrainer dans une série de situations improbables qui donnent à réfléchir. On comprend qu’il nous incite à réfléchir à notre positionnement vis-à-vis de la nature de manière générale, ou du vivant si vous préférez. Quelle différence fondamentale entre un jeune garçon et un jeune cerf ? La vie de l’un vaut-elle plus que celle de l’autre ? Leurs façons d’être au monde sont-elles fondamentalement différentes ? Pour répondre à ces questions, il faudrait pouvoir se mettre dans la peau de l’autre pour éprouver tout ce qu’il éprouve. On peut se rappeler vaguement ce qu’on pensait lors de notre enfance. Mais on ne peut qu’imaginer ce que ressent un jeune cerf. Et même si on peut l’observer vivre, on ne peut pas savoir comment cela se passe dans sa tête. Donc, cette BD fait son possible pour nous donner des pistes, même si cela reste un peu trop vague.

Le traitement esthétique

Il saute aux yeux ! Le dessin est d’un style léché, incontestablement séduisant. Le dessinateur ne se gêne pas pour le mettre en valeur avec quelques beaux dessins de grande taille. De manière générale sa BD n’est pas trop bavarde, ce qui fait que, contrairement à la première impression qu’on peut avoir, elle se lit relativement rapidement. Son épaisseur est due à la qualité du papier utilisé, qui permet une qualité d’impression supérieure. Cela nous amène au choix marquant des couleurs, avec des teintes vives qui sautent aux yeux, jusque dans leur agressivité. Mais, pour une BD centrée sur la nature, que penser d’un tel choix ? La nature est séduisante… naturellement. Le travail sur les couleurs choisi ici par l’auteur lui donne un aspect artificiel à mon avis préjudiciable. Bien entendu, cela nous rappelle néanmoins que nous sommes face à une BD donc une œuvre d’art et non face à la nature elle-même. A vrai dire, ces couleurs que je qualifierais bien de psychédéliques auraient pu souligner judicieusement la rupture qu’on observe à peu près au premier tiers de l’album. La différence de palette graphique aurait été justifiée par un nouvel angle de vue de l’élément naturel. Or, il n’en est rien.

Conclusion

Reste la chute qui participe d’une certaine logique dans la narration, en bouclant la boucle. On remarque au passage que le champignon incriminé n’est même pas absorbé. C’est son simple contact qui est en cause, à la limite même peut-être l’état d’esprit du personnage qui l’approche. D’ailleurs, visiblement, ce champignon n’est pas une trompette de la mort. Son anneau l’apparente plutôt à la famille des amanites. L’avantage, c’est qu’on peut l’imaginer en champignon aux effets hallucinogènes. Cet album est donc de ceux qui retiennent l’attention par un choix esthétique fort qui peut aussi bien provoquer l’admiration que le rejet. Il s’accompagne d’une volonté de surprendre par une rupture qui permet de modifier radicalement le point de vue sur la nature. Si cela peut motiver certains questionnements, le scénario se contente cependant de fournir des pistes de réflexion sans les approfondir, de même qu’il n’approfondit pas l’épaisseur psychologique de ses personnages.

Les Trompettes de la Mort – Simon Bournel-Bosson
L’Agrume : sorti le 13 octobre 2022
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3

Cinémania 2025 : Vie privée – Jodie s’amuse et nous aussi !

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Rebecca Zlotowski nous surprend avec ce film à la tonalité singulière qui n’est jamais vraiment drôle mais jamais non plus vraiment sombre et tendu comme on l’aurait supposé. Vie privée se situe dans un entre-deux étonnamment galvanisant et met surtout l’accent sur son actrice principale. Jodie Foster, pour son premier grand rôle en français, ne démérite pas et impressionne autant par sa maîtrise parfaite de la langue française que dans sa mise en danger dans un rôle croustillant et dont les multiples couches surprennent. Au final, on se rend compte que ce qui intéresse le plus la cinéaste (et, par ricochet, le spectateur) ce sont tous les à-côtés de l’intrigue plus que l’enquête à tendance policière en elle-même. Et c’est très bien comme ça pour ce petit plaisir aussi inconséquent que délicieux qui lorgne sur les mystères à la Agatha Christie en ajoutant une bonne couche d’introspection personnelle.

Synopsis : Lilian Steiner est une psychiatre reconnue. Quand elle apprend la mort de l’une de ses patientes, elle se persuade qu’il s’agit d’un meurtre. Troublée, elle décide de mener son enquête.

D’aucuns avanceraient que le principal intérêt de Vie privée est de découvrir la grande Jodie Foster dans son premier grand rôle en français (bien qu’elle ait déjà joué un rôle secondaire dans la langue de Molière pour un film de Jean-Pierre Jeunet, Un long dimanche de fiançailles). Et c’est un peu vrai tant cette excellente actrice, aux choix de carrière ne connaissant presque aucune véritable faute de goût, est rare sur les écrans. Et quand on sait son amour pour la France et sa langue qu’elle sait parfaitement parler, il est vrai qu’on a envie de pouvoir en profiter sur le grand écran. Rebecca Zlotowski l’a fait et on n’est pas déçu du rôle qu’elle lui a écrit.

L’actrice américaine joue une psychanalyste un peu rigide se passionnant pour la mort d’une patiente et devenant enquêtrice à la Sherlock Holmes dans la capitale autour d’une myriade de seconds rôles français. Et tout cela a clairement un petit parfum de fantasme de cinéphile. Un fantasme exaucé tant Jodie Foster semble se régaler dans un univers et un phrasé tous deux presque nouveaux pour elle en tant que comédienne. Après la plutôt réussie quatrième saison de True Detective, elle semble vouloir explorer et on le lui rend bien. Elle empoigne ce rôle avec tout le métier et la conviction qu’on lui connaît et nous gratifie même d’une facette méconnue de son talent : elle est très drôle! Et c’est délicieux de la voir s’amuser dans Vie privée comme elle nous y amuse.

La tonalité du film semble mystérieuse et sombre à la lecture du synopsis. Mais la chanson de Talking Heads, Psycho Killer, plutôt lumineuse et pop du générique nous donne un petit indice que le film n’ira pas forcément dans ce sens. Et finalement, Vie privée lorgne parfois vers l’humour ou, plutôt, une sorte de fantaisie policière. On a l’impression d’être dans un roman d’Agatha Christie ou dans une histoire de Benoit Blanc de la saga À couteaux tirés mais sans l’aspect huis-clos. Il y a un mort, des suspects, une enquête en parallèle et quelques notes d’humour caustique nappées dans un mystère forcément tordu avec quelques pointes d’onirisme (d’ailleurs, ce dernier point n’est pas le versant le plus maîtrisé du film). Le tout aboutit à une œuvre aux contours singuliers et réjouissants la plupart du temps, malgré une intrigue un brin tarabiscotée.

Rebecca Zlotowski semble se bonifier avec le temps. La cinéaste avait commencé sa carrière avec des œuvres pas vraiment engageantes qui plaisaient plus aux critiques professionnels et aux festivaliers qu’aux simples spectateurs. Mais, après le futile mais sympathique Une fille facile, elle nous a subjugué avec le sublime drame Les Enfants des autres il y a deux ans. La cinéaste est de plus en plus éclectique, confirme avec ce Vie privée. Sa mise en scène est de plus en plus assurée et elle met en images cette histoire qu’elle a écrite avec un soin particulier qui lui donne un cachet rétro admirable.

La galerie de seconds rôles qui entoure l’actrice est au diapason. Si certaines ne font que passer ou n’ont pas grand-chose à jouer (Virginie Efira et Aurore Clément en premier lieu), d’autres emportent le morceau avec une scène (la trop rare Sophie Guillemin). S’il y en a un qui peut se délecter de jouer avec cette grande figure du septième art, c’est Daniel Auteuil avec qui elle forme un couple jubilatoire et touchant en partageant beaucoup de scènes. À eux deux ils captent une bonne partie des rires sincères qui égrainent la projection. Au final, c’est d’ailleurs ces aspects comiques et l’introspection personnelle vécue par le personnage qui importe plus que l’enquête. Une protagoniste passionnante et à la psychologie fouillée contenant autant de recoins que l’intrigue. On se régale donc des pérégrinations de cette détective en herbe qui semble perdre la tête. Un petit plaisir à déguster sans modération.

Bande-annonce – Vie privée

Fiche technique – Vie privée

Réalisatrice : Rebecca Zlotowski.
Scénaristes : Rebecca Zlotowski, Anne Berest et Gaelle Macé.
Production : Les films Velvet et France 3 Cinéma.
Distribution : Ad Vitam.
Interprétation : Jodie Foster, Daniel Auteuil, Mathieu Amalric, Vincent Lacoste, Virginie Efira, …
Genres : Policier.
Date de sortie : 26 novembre 2025.
Durée : 1h45.
Pays : France.

Deux Procureurs de Sergei Loznitsa : La beauté du cadre, l’enfermement du monde

Deux Procureurs : Sergei Loznitsa ausculte la mécanique du pouvoir dans un film aussi glacé qu’hypnotique. Le pouvoir, l’abus de pouvoir, l’absence de contre-pouvoir sont les thèmes brûlants évoqués sous couvert d’un retour sur la terreur stalinienne.

Synopsis de Deux Procureurs:  Union soviétique, 1937. Des milliers de lettres de détenus accusés à tort par le régime sont brûlées dans une cellule de prison. Contre toute attente, l’une d’entre elles arrive à destination, sur le bureau du procureur local fraîchement nommé, Alexander Kornev. Il se démène pour rencontrer le prisonnier, victime d’agents de la police secrète, la NKVD. Bolchevique chevronné et intègre, le jeune procureur croit à un dysfonctionnement. Sa quête de justice le conduira jusqu’au bureau du procureur général à Moscou. À l’heure des grandes purges staliniennes, c’est la plongée d’un homme dans un régime totalitaire qui ne dit pas son nom.

The Man who wasn’t there

Dans Deux Procureurs, Sergei Loznitsa s’attaque à la mécanique glaciale du stalinisme. D’un sujet historique, il tire une œuvre d’une beauté redoutable, où la forme devient le miroir du pouvoir. C’est un film sur l’ordre et le silence, sur la loi qui dévore ceux qui y croient encore.

Le film s’ouvre sur un plan fixe : dans la cour d’une prison, des détenus s’affairent autour d’un échafaudage, et un homme vu de dos les regarde. Le plan est fixe, et l’homme, immobile. Une scène qui dure. Cette silhouette pourrait être le spectateur, le réalisateur, le protagoniste ou n’importe quel témoin impuissant. Loznitsa plante d’emblée le décor d’un monde clos : cadres dans le cadre, portes, couloirs, grilles — tout ici évoque l’étouffement de l’humain dans la machine.

La couleur dominante, ce gris d’acier presque monochrome, glace la première partie du film. On y voit un vieil homme sans lacets ni ceinture, tenant son pantalon d’une main, un baluchon de l’autre. La tâche qu’on assigne à ce nouveau détenu est absurde et terrifiante : brûler les lettres adressées à Staline par ses codétenus. Jusqu’à ce qu’il découvre une lettre écrite avec sans doute le propre sang de l’auteur. Ce geste minuscule, sauver une lettre promise à la cendre, enclenche tout le récit.

Cette lettre parvient miraculeusement à Kornev, jeune procureur fraîchement nommé à Bryansk. Il s’interroge, s’indigne, décide de se rendre sur place. Son visage fermé contraste avec le monde bureaucratique qu’il représente : il croit encore à la loi dans un système qui l’a déjà vidée de sens. Kornev idéalise un stalinisme qui partait déjà à la dérive.

Devant la prison, Kornev passe à hauteur d’ une foule de femmes austères — mères, sœurs, épouses — qui attendent des nouvelles de leurs proches. Il ne les voit pas vraiment. Son regard est ailleurs, déjà tourné vers son devoir. Loznitsa filme ce passage comme un rituel : les femmes sont l’humanité qui reste au seuil, les hommes entrent dans la mécanique.

À l’intérieur, tout est contre lui. Les responsables évoquent les maladies, les “chancres contagieux” pour éviter toute rencontre. La métaphore est limpide : Stepniak, l’auteur de la lettre, l’“antisocial”, au sens stalinien, est traité comme un corps malade à isoler. Mais Kornev insiste, et finit par le rencontrer.  Kornev reconnaît le vieux bolchevik épuisé, un ancien intervenant à sa faculté. Entre eux, un dialogue impossible s’installe : l’un croit encore à la loi, l’autre sait déjà qu’elle n’existe plus.

Loznitsa filme ces échanges avec une rigueur presque picturale. Les visages sont figés, la lumière froide, l’humanité s’accrochant comme elle peut dans ce cadre déshumanisé.

Quand le jeune procureur décide de référer de ce qu’il a vu à ses supérieurs, son voyage vers la capitale marque un premier  basculement. C’est le seul moment où le film respire : la lumière traverse enfin le cadre. Par la fenêtre du train, on aperçoit un peu de ciel, un peu de nature. Le soleil caresse les visages fatigués des paysans à bord du train, apportant cette lumière, cette vie même qui manquaient tant jusque-là. En face de Kornev, un ancien combattant estropié   raconte ses péripéties avec force détails : un parcours du combattant pour atteindre Lénine afin d’obtenir une indemnisation, pour seulement constater qu’entretemps, ce dernier est décédé ! L’absurdité de ce timing, le « kafkaïsme » de la bureaucratie soviétique, la fascination des paysans pour ce chef, puis pour cet autre, Staline, celui-ci entouré d’un aigu culte de la personnalité, tout est transcrit dans une mise en scène minimaliste mais redoutablement efficace.

Arrivé à Moscou, Kornev gravit les escaliers interminables du ministère de la Justice. Un environnement bien différent , mais un même enfermement, cette fois-ci inscrit dans la verticalité des tranches hiérarchisées du pouvoir stalinien. Ces escaliers, filmés de haut, sont une métaphore évidente de ces hiérarchies. Le procureur général, figure réelle de l’histoire soviétique, n’est qu’un visage poli, impénétrable, que Kornev finit par atteindre après de très longues embûches. Loznitsa n’a en effet jamais peur d’étirer ses séquences, comme pour montrer toutes les difficultés subies par le peuple soviétique face à ce pouvoir totalitaire.

Le voyage de retour clôt la boucle. Même compartiment, même lumière, mais tout a changé. Les visages autour de Kornev sont trop souriants, trop aimables. Les conversations paraissent anodines, mais quelque chose cloche : le ton, le rythme, la fausse chaleur. Ce n’est plus un train, c’est une salle d’attente pour la chute. Ce n’est un secret pour personne, et surtout pas le spectateur, qu’en effet Kornev va subir à son tour l’arbitraire du pouvoir.

Sans violence, sans cri, le piège se referme. Kornev est arrêté, calmement, avec les mêmes mots qu’il utilisait lui-même. La caméra ne bouge pas. Un regard suffit. Et le dernier plan, celui d’une porte qui se referme sur la lumière, résume tout : un monde parfait, sans issue, où la justice a cessé d’exister.

Loznitsa filme la terreur avec la patience d’un peintre. Sa mise en scène ne cherche pas l’émotion mais la précision : le cadre devient loi, la lumière devient mensonge. Ce cinéma-là n’explique rien : il montre la perfection plastique d’un système qui broie tout ce qui dépasse.

Sous son apparente neutralité, Deux Procureurs est un cri silencieux. Loznitsa ne filme pas seulement le stalinisme : il parle de tous les pouvoirs qui, sous couvert d’ordre, installent la peur. En cela, son film est aussi contemporain qu’universel. Très contemporain et très universel, suivez mon regard… Un film froid, mais magnifique et nécessaire.

Deux Procureurs – Bande annonce

Deux Procureurs – Fiche technique

Titre original : Dva prokourora
Réalisateur : Sergei Loznitsa
Scénario : Georgy Demidov (roman), Sergei Loznitsa
Interprétation : Alexander Kuznetsov (Kornev), Anatoliy Beliy (Andrei Vyshinsky), Aleksandr Filippenko (Stepniak), Vytautas Kaniusonis (le gouverneur de la prison), Ivgeny Terletsky (le vieux détenu)
Photographie : Oleg Mutu
Montage : Danielius Kokanauskis
Musique : Christiaan Verbeek
Producteurs : Kevin Chneiweiss, Co-producteurs : Maria Baker-Choustova, Regina Bouchehri, Gunnar Dedio, Viola Fügen, Alise Gelze, Sergei Loznitsa, Vlad Radulescu, Birgit Rasch, Uljana Kim, Cécile Tollu-Polonowski, Michael Weber
Maisons de production : SBS Productions, Co-production : LOOKSfilm, Atoms & Void, White Picture, Avanpost, Studio Uljana Kim, The Match Factory, Rundfunk Berlin-Brandenburg (RBB)
Distribution : Pyramide Distribution
Durée : 117 min
Genre : Biographique/Policier/Drame/Historique/Mystère/Thriller
Date de sortie (France) : 05 Novembre 2025

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4

L’Inconnu de la Grande Arche : portrait d’un artiste intransigeant

À travers l’histoire méconnue de la Grande Arche de la Défense, Stéphane Demoustier signe le portrait d’un architecte intransigeant qui soulève de passionnantes questions sur la création et ses compromis. Derrière l’ambition de son projet, le film peine toutefois à trouver son souffle, oscillant entre caricatures et références appuyées, malgré quelques belles réussites de mise en scène.

Le dilemme de l’artiste

Alors que John Coltrane s’était fait huer lors d’un de ses concerts à Paris, on raconte que l’un de ses amis lui aurait lancé : « ils te sifflent parce que tu vas trop loin ». Et Coltrane lui aurait répondu : « non, ils me sifflent parce que je ne vais pas assez loin ». Apocryphe ou non, cette anecdote dit bien ce qui travaille tout artiste : faut-il s’adapter au public, ou ne rien céder de ses exigences ? C’est la question qui traverse le cas de cet architecte inconnu, ayant hérité du projet pharaonique de la Grande Arche de la Défense.

Tout cinéaste est confronté à cette question, ne serait-ce que pour des raisons économiques : je rêve d’une scène, mais elle est irréaliste au regard des moyens dont je dispose. Que faire ? La contrainte est souvent source de créativité, et bien des merveilles sont nées d’une obligation de « faire autrement ». Au cinéma, un Leos Carax a incarné le type même du créateur intransigeant avec ses Amants du Pont-Neuf : les producteurs, sans doute, s’en souviennent encore… A l’opposé, Luc Moullet ou Alain Cavalier ont défendu un « cinéma pauvre », capable de faire émerger la beauté d’une situation indigente. Les chefs d’œuvre de Bresson, qui n’alignent parfois qu’une dizaine de noms au générique, plaident en faveur de leur thèse.

S’adapter ou disparaître

Johan Otto von Spreckelsen est cet artiste qui n’entend rien céder de sa vision. Il a conçu un Cube, bordé de deux petites répliques, ornés de nuages flottants. Les nuages doivent être éthérés, les surfaces parfaitement planes, le marbre de la plus grande pureté. A l’Elysée, Jean-Louis Subilon supervise le projet tandis que la maîtrise d’œuvre est confiée à Paul Andreu – un architecte réputé, plutôt porté sur les aéroports jusque-là, qui accepte de se mettre aux ordres d’Otto. Tous deux ne vont cesser de s’opposer aux projets irréalisables techniquement ou trop dispendieux du créateur. Mais ce dernier a un allié de poids : le président Mitterrand lui-même. Un esthète qui, comme Otto, vise la beauté quel qu’en soit le prix. Peu importe qu’à la fin ce soit le contribuable qui paie ! Lorsqu’il va perdre les élections législatives, la donne va changer : Juppé va s’opposer à Mitterrand tout comme Subilon et Andreu ne cessaient de contrarier Otto.

S’adapter ou mourir, telle est la loi de toute espèce si l’on en croit Darwin. A la fin, c’est donc l’artiste qui va perdre. Otto avait conçu un cube, sa vision s’appuyant non sur le plein mais sur le vide. Le résultat, ce ne sera pas le vide du Cube mais le plein de la Grande Arche, soit la version trivialement matérielle du projet. L’architecte en fera une syncope : le mot s’impose car, pour Otto, le Cube était comparable à une œuvre musicale. Changerait-on une note à ce qu’a écrit Bach ? De la même façon, chaque détail compte pour Otto : chaque tranche d’une fresque même si on ne peut la voir dans son entier, la forme des fondations même si elles sont enfouies, s’opposer au traitement du marbre même si celui-ci sera invisible. C’est ce qu’explique Otto à Andreu lorsqu’il lui fait visiter l’église qu’il a conçue : il a maîtrisé chaque détail du projet. Qu’il s’agisse d’un lieu de culte n’est pas anodin : pour Otto, l’art relève du spirituel. On ne s’étonnera pas qu’il ait eu l’oreille de Mitterrand dont on se rappelle la phrase peu avant de mourir : « je crois aux forces de l’esprit ».

La défaite d’Otto est ambivalente puisque elle peut aussi être vue comme le triomphe de l’art comme absolu, celui qui ne se laisse pas corrompre. Un exemple pour les jeunes étudiants venant clore le film, qui fera donc peut-être des petits ?…

Un héros anachronique

Le Danois est comme un chien dans un jeu de quilles : incongru et gênant. Il refuse de prendre l’avion (ironique lorsqu’on travaille avec un concepteur d’aéroports), s’oppose à l’informatique, ne quitte pas ses sandales – quitte à les mettre avec des chaussettes. Il a fait parvenir un projet sans donner son contact téléphonique (là, le spectateur tique un peu tout de même), ce qui oblige à partir à sa recherche au fin fond du Danemark. Même la question du langage dit son acculturation toute relative : il parle français mais avec difficulté, recourant souvent à l’anglais pour se faire comprendre. Otto est aussi d’une autre époque : son voyage en Italie l’exprime bien, lorsque ses interlocuteurs lui annoncent que Michel-Ange lui-même utilisa le marbre de leur carrière. Notre héros agit comme les artistes de la Renaissance, auxquels une commande du Roi donnait tout pouvoir.

Ce type de personnage fascine par la force de sa volonté. Lorsqu’il jettera l’éponge, Subilon et Andreu viendront lui reprocher de les laisser tomber mais ils lui diront aussi leur admiration. Quant à Mitterrand, il lui donne sans cesse raison dans les arbitrages qu’on lui soumet. Symboliquement, le monarque s’agenouille devant la maquette du Cube, pour en apprécier la perspective, avant d’aller se crotter les bottes pour démontrer que le marbre choisi par Otto n’est pas glissant. Les très pragmatiques gens de droite, en revanche, n’ont aucune considération pour cet artiste plutôt vu comme un illuminé inconséquent.

Une telle obstination comporte un risque, celui de sombrer dans la folie. Lorsque sa femme, assistante indispensable, lui lancera qu’il est devenu « amoureux de son Cube », ce sera le début de la fin. Plus fragile que le verre de l’Arche, elle rentrera au Danemark après que son mari lui aura crié dessus.

Outrances et poncifs

On le voit, le film de Stéphane Demoustier pose de belles questions. Hélas, le traitement qu’il donne de son sujet n’est pas à la hauteur des enjeux qu’il a choisi de poser. Les deux premiers opus du cinéaste, La fille au bracelet et Borgo, souffraient des mêmes travers.

En premier lieu, le film est passablement caricatural. Les Danois sont des sages, ils ont tout compris. La bureaucratie française est d’une telle lourdeur qu’elle rend les artistes « inhibés ». Les deniers publics sont gérés sans aucune rigueur, au point de se tromper d’un zéro dans le contrat, déjà mirobolant, de l’heureux élu. Un simple grutier un peu malin peut imposer ses conditions au décidément très bêta Subilon. La droite est bas du front, incapable de comprendre une vision artistique, uniquement préoccupée par le business. L’architecte, pourtant reconnu dans son pays, au moins pour pouvoir enseigner à l’Université, finit sans la moindre tombe, comme les SDF, et ce, alors que son épouse, richissime grâce aux royalties de l’Arche, est toujours de ce monde… Injustifiable. Borgo, de la même façon, alignait comme des perles les clichés sur la Corse.

L’interprétation participe de cette outrance, avec le personnage de Subilon joué par un Xavier Dolan grimaçant, dans la lignée du Christian Clavier des Visiteurs ou des Bronzés. Le film de Demoustier n’est pourtant pas une farce, même si le premier quart d’heure du film pouvait le laisser penser. Michel Fau en Mitterrand ne convainc pas davantage, notamment si l’on a en tête la composition de Michel Bouquet dans Le Promeneur du Champ de Mars de Guédiguian. Quant à la musique, illustrative et de peu d’intérêt, elle contribue à banaliser le film.

Entre Ruben Östlund et Brady Corbet

Cet Inconnu de la Grande Arche évoque irrésistiblement deux films, comparaison qui ne joue pas en sa faveur.

Le premier, c’est The Square de Ruben Östlund. Du Carré au Cube il n’y a qu’un pas, et l’on pourra trouver les exigences d’Otto par moments aussi vaines que les élucubrations des artistes contemporains dans The Square. Le choix de Claus Bang dans le rôle principal est un autre clin d’œil – l’acteur fait d’ailleurs merveille autant dans ce rôle d’homme intègre qu’il le faisait dans le mâle perturbé du film suédois. Enfin, dans la scène finale du cimetière, l’homme qui aiguille Subilon et Andreu cherchant sa sépulture, parle du quartier – « the square » – des indigents.

Pourquoi pas, mais le film de Demoustier n’est pas aussi clairement sarcastique que celui du Suédois multi-palmé. Son Inconnu n’en a ni la drôlerie, ni la noirceur. Entre réalisme documentaire, pamphlet et comédie, le ton du film n’est pas clairement assumé. Peut-être est-ce là que réside son manque de force.

Le second, c’est The Brutalist de Brady Corbet : l’histoire d’un architecte juif ayant fui le nazisme, qui va défendre son grand œuvre envers et contre tous les obstacles dressés par l’Amérique. Même interrogation sur les concessions en art, même portrait au vitriol d’une société mercantile, même chute dans la folie, même visite d’une carrière de marbre italienne, même dégâts créés par l’obsession d’un artiste sur la vie de famille, même déchéance finale pour celui qui a refusé de s’adapter. La question de l’antisémitisme en moins, le film de Demoustier marche sur ces pas.

Force est de constater qu’il n’a pas du tout le souffle du film de Corbet. Ironiquement, ce manque d’envergure colle parfaitement à son sujet : le film de Demoustier, c’est un peu la Grande Arche dans ce qu’elle advint par opposition au projet poétique du Danois !

Quelques belles qualités de fabrication

A défaut de vision, le film a tout de même pour lui quelques belles réussites, relevant de la « fabrication » – Paul plutôt qu’Otto. La reconstitution des années 80 force l’admiration, qu’il s’agisse des voitures d’époque sillonnant les Champs Élysées (bloquées pour cela pendant trois heures un dimanche matin) ou des très discrets effets spéciaux permettant de faire revivre la Grande Arche en construction à partir de photos de l’époque – on regrettera simplement que ce souci de réalisme amène à un usage immodéré de la clope, béquille pour les acteurs qui n’a rien d’incontournable, même lorsqu’on se soucie de crédibilité.

Quelques raccords sont malicieux : le cube sur la maquette enchaîne sur un appât de pêche manipulé par Otto, un bloc de marbre devient une tranche de lard aux couleurs similaires, la jeune Italienne ayant légèrement ouvert son décolleté fait place à une sculpture mettant en scène une femme nue (raccord qui fait sens puisque la jeune femme fera en effet des avances discrètes à Otto qui, tout aussi intègre dans ce domaine-là, les refusera).

Enfin, saluons le format carré, très tendance dans le cinéma contemporain. Il est ici parfaitement justifié par le sujet.

En conclusion

De film en film, le profil de Stéphane Demoustier se précise : celle d’un cinéaste inspiré dans le choix de ses sujets, réalisant des films intelligents mais manquant d’une véritable puissance de geste. Un artisan plus qu’un artiste. Son film n’aurait sans doute pas été du goût d’Otto. Il n’a d’ailleurs pas plu à sa femme : elle a intenté un procès à L’Inconnu… malgré la précaution juridique la concernant au début du film. Une façon d’être fidèle à la mémoire de l’architecte danois ?

On pourra lire en complément l’éclairage d’Ariane Laure rédigé à Cannes

L’Inconnu de la Grande Arche : Bande-annonce

L’Inconnu de la Grande Arche : fiche technique

Réalisation : Stéphane Demoustier
Scénario : Stéphane Demoustier d’après le roman de Laurence Cossé « La Grande Arche » © Editions Gallimard 2016
Interprètes : Claes Bang, Sidse Babett Knudsen, Michel Fau
Image : David Chambille
Son : Julien Sicart Tan-Ham
Décors : Catherine Cosme
Costumes : Camille Rabineau
Montage : Damien Maestraggi
Musique : Olivier Marguerit
Société de production : Ex Nihilo (Muriel Meynard)
Coproduction : Zentropa (Danemark)
Distribution : Le Pacte
Pays de production : France
Genre : Drame
Durée : 1h44

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3.4

Les algorithmes décident-ils de nos paris ? L’ombre de l’IA dans le iGaming

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L’intelligence artificielle ne se limite plus aux assistants vocaux ou aux recommandations de films. Dans le iGaming, elle agit en coulisses, affinant les offres, prédisant les comportements et parfois influençant les décisions de mise. Ce n’est pas une théorie du complot, mais une réalité numérique discrète, déjà intégrée dans la majorité des plateformes. Le secteur des jeux en ligne a vu ces cinq dernières années une explosion des outils d’analyse basés sur l’IA, capables de traiter en quelques secondes ce qu’un opérateur humain mettrait des heures à comprendre.
Homme en réalité virtuelle devant un code informatique vert

Comment les algorithmes lisent nos habitudes

Chaque clic, chaque session de jeu ou pause prolongée alimente des modèles prédictifs. Ces données servent à comprendre quand un joueur risque de quitter une partie ou, au contraire, quand il est plus enclin à miser davantage. Les algorithmes ajustent ensuite les suggestions : nouvelles machines, bonus ciblés, rappels subtils. En moyenne, une plateforme moderne analyse plus de 10 000 événements par joueur et par mois.

Les systèmes d’IA s’appuient sur des tableaux croisés qui incluent :

  • fréquence et durée des sessions ;
  • type de jeux préférés (machines à sous, live casino, paris sportifs) ;
  • montants moyens des mises ;
  • réactions aux promotions, aux pertes ou aux gains rapides.

Ce profilage n’est pas seulement marketing : il optimise aussi la sécurité. Les signaux de jeu compulsif sont détectés plus tôt, permettant d’envoyer des alertes ou de limiter l’accès temporairement. Certaines IA, comme celles développées sur TensorFlow ou PyTorch, apprennent à repérer des micro-comportements répétitifs (clics impulsifs, séries de dépôts rapides) et les classent comme indicateurs de risque. En pratique, l’IA sert autant au divertissement qu’à la prévention.

Expérience personnalisée et approche innovante de Leon Bet

Le site Leon Bet intègre ce type d’analyse pour proposer une expérience fluide et cohérente. L’algorithme adapte l’interface selon les habitudes de jeu : chargement plus rapide des sections favorites, recommandations ajustées, affichage clair des statistiques et bonus pertinents. Ce moteur de personnalisation repose sur des matrices de similarité, comparant vos préférences à celles de milliers d’autres profils anonymisés.

L’utilisateur y trouve aussi des outils pratiques :

  • suivi précis des mises et des gains ;
  • historiques détaillés filtrables par date ou jeu ;
  • indicateurs de performance (RTP moyen, temps passé, taux de réussite) ;
  • filtres de recherche et notifications intelligentes.

L’ensemble donne un tableau précis du comportement du joueur, sans sensation d’intrusion. Le système apprend, mais reste discret. Cette approche équilibre performance et confort, un atout rare dans un marché souvent saturé par la publicité agressive. L’objectif est simple : moins d’interruptions, plus de clarté et une meilleure gestion du temps passé.

La frontière entre aide et influence

L’IA prédit ce que nous allons jouer, mais jusqu’où doit-elle aller ? Certains experts évoquent un risque de dépendance algorithmique : les recommandations pourraient renforcer les schémas de mise impulsive. Pourtant, bien configurée, cette technologie peut jouer un rôle inverse — celui de guide rationnel. Elle peut, par exemple, proposer un rappel après un certain nombre de tours ou suggérer une pause lorsque le rythme s’accélère trop.

Voici trois zones où cette frontière devient floue :

  1. Personnalisation des bonus. Trop précise, elle peut pousser au jeu prolongé.
  2. Notifications comportementales. Utiles pour prévenir l’ennui, mais risquent de ressembler à des incitations.
  3. Optimisation de la fidélité. Les offres calculées sur mesure augmentent la rétention, parfois au détriment de la maîtrise du joueur.

Selon l’Observatoire des jeux en ligne, près de 37 % des plateformes européennes utilisent aujourd’hui des algorithmes prédictifs pour ajuster leurs offres de fidélité. Les régulateurs imposent donc des garde-fous, exigeant une explication claire des traitements de données et la possibilité de désactiver le profilage personnalisé.
Joueur esport professionnel avec casque jouant à un tournoi virtuel

Les coulisses des modèles prédictifs

Derrière une simple recommandation de jeu, il y a souvent un réseau neuronal entier. Ces systèmes croisent plusieurs types d’informations : historiques de sessions, variables démographiques, contexte horaire, parfois même la météo. Un joueur qui se connecte plus souvent un dimanche soir n’aura pas le même flux de contenus qu’un joueur actif en semaine. L’IA évalue aussi la volatilité des jeux et le niveau de risque que le joueur semble rechercher.

Exemple simplifié de corrélations typiques :

Donnée observée Réponse de l’algorithme
Plusieurs petites mises consécutives Proposition d’un jeu à faible volatilité
Longue inactivité Envoi d’un bonus de retour modéré
Pertes fréquentes Suggestion de limites personnalisées
Multiples dépôts rapides Alerte de comportement à risque

Dans certains cas, l’IA ajuste même la vitesse d’affichage des jeux ou la fréquence des notifications selon la concentration estimée du joueur. Ces ajustements en temps réel améliorent la rétention et la satisfaction, mais demandent un calibrage constant. Un excès de précision peut rendre l’expérience trop dirigée, presque prévisible.

Transparence, outils et choix du joueur

Les plateformes les plus respectées tendent à clarifier l’usage de leurs algorithmes. Certaines affichent les paramètres de recommandation ou la logique de calcul des bonus. Ce type de transparence renforce la confiance et encourage un rapport plus équilibré entre joueur et système.

Pour garder le contrôle, le joueur peut :

  • consulter régulièrement son historique et ses statistiques ;
  • définir ses propres limites de mise ;
  • désactiver certaines recommandations personnalisées ;
  • utiliser des outils d’auto-exclusion ou des rappels de temps de jeu ;
  • privilégier les sites qui communiquent clairement sur leurs pratiques IA.

Une astuce souvent négligée consiste à surveiller le ratio RTP (Return to Player) : un RTP de 96 % signifie que pour 100 € misés, le jeu rend en moyenne 96 €. C’est une donnée clé que certaines plateformes affichent désormais directement, permettant d’évaluer le risque réel d’un jeu avant de miser.

En fin de compte, l’intelligence artificielle n’est ni un ennemi ni un allié absolu. C’est un outil. Bien utilisé, il affine l’expérience et sécurise le jeu. Mal calibré, il peut orienter sans qu’on s’en aperçoive. Le futur du iGaming dépendra moins des algorithmes eux-mêmes que de la manière dont ils seront expliqués, encadrés et choisis par les joueurs.

Guest Post

Predator : Badlands – le masque et la honte

Dan Trachtenberg, qui avait déjà relancé la franchise avec Prey et Predator : Killer of Killers, revient avec Predator : Badlands, un projet plus ambitieux visuellement et narrativement. Sous l’impulsion de Disney, le cinéaste élargit le terrain de jeu, en explorant un monde alien vaste, hostile et peuplé de créatures inédites, tout en plaçant un Predator au centre de l’histoire. Cette bascule de perspective, où la créature légendaire devient protagoniste, constitue le cœur de l’originalité du film mais modifie profondément la dynamique de la saga.

Passé son exposition express, le film affiche son ambition : un monde alien immense et imprévisible, où la faune et la flore se révèlent être de véritables armes à tuer – herbes tranchantes, chenilles explosives, salives d’animaux acides. Ce décor vivant devient un terrain de chasse et de survie où chaque mouvement peut être fatal. Trachtenberg y déploie une liberté créative rare, exploitant le potentiel visuel et sensoriel de cet univers hostile. Le réalisateur s’appuie également sur la mythologie élargie des Predator, puisant dans les romans et récits de l’univers étendu : les Yautja y sont nommés, leur langage et leurs rituels autour de la fierté guerrière enfin explorés. Cette dimension culturelle confère au film une profondeur inattendue et replace le chasseur légendaire dans une lignée presque mythologique.

Le récit suit Dek (Dimitrius Schuster-Koloamatangi), un Yautja marginalisé, poussé par l’humiliation et la honte à prouver sa valeur. Héros tragique, il part traquer un prédateur qu’il croit capable de panser sa fierté brisée et d’obtenir enfin la reconnaissance de son père, figure autoritaire qui ne jure que par la force et la mort. Ce postulat, qui évoque immanquablement Prey du même réalisateur, renoue aussi avec la transformation de Dutch dans le film de McTiernan. Pourtant, malgré un cadre inédit, Badlands se heurte à une limite : celle de recycler les motifs identitaires de la saga sans parvenir à leur donner une réelle portée nouvelle. L’intrigue avance par fragments convenus, et la mise en scène, si inventive visuellement, peine à insuffler un véritable vertige narratif. On admire la volonté, on regrette la vibration.

Le monstre apprivoisé

Un autre déséquilibre provient de l’humour, principalement incarné par l’androïde Thia (Elle Fanning), qui désamorce souvent la tension. Ce qui aurait pu devenir une relation subtile entre deux êtres en quête de sens se transforme trop fréquemment en digression mécanique. Thia, pourtant conçue comme vectrice d’émotion et témoin de la fragilité du monstre, finit reléguée à un rôle de sidekick fonctionnel. Son appartenance à la Weyland-Yutani, qui aurait pu enrichir la toile de fond d’une nouvelle rencontre entre Alien et Predator, reste à l’état de clin d’œil. Autour d’elle gravite Bud, sorte de mascotte sauvage censée incarner un lien primitif – entre le mignon et le féroce, tel un Stitch ou un bébé Groot bipolaire –, mais dont la présence accentue parfois le déséquilibre de ton. Le film hésite sans cesse entre tension et tendresse, entre drame et divertissement calibré.

Ce choix de placer le Predator au centre du récit demeure pourtant risqué et audacieux. Mais ce renversement s’accompagne d’un paradoxe : à force d’humaniser la créature, on en atténue la menace. Là où le Predator incarnait jadis la peur invisible, implacable, il devient ici un héros vulnérable, presque attendrissant. Cette mutation, proche de celle opérée dans The Mandalorian, divise forcément. Le mythe s’efface peu à peu derrière la figure du protagoniste. Là où le Predator incarnait jadis une peur impalpable, il devient ici un héros mélancolique, presque attendrissant, que le film observe avec une empathie sincère mais désarmante.

C’est dans cette approche ambiguë que Badlands dévoile, malgré lui, son thème le plus fort : celui du double à abattre. Les adversaires que Dek et Thia affrontent ne sont que les reflets d’eux-mêmes – autant de projections de leur honte, de leur servitude, de leur peur de l’échec. La chasse devient dès lors intérieure, presque spirituelle : tuer l’autre, c’est tenter de se libérer de soi. Et c’est dans cette quête paradoxale que naît une forme d’émancipation, non pas par la domination mais par la solidarité. Dek, Thia et l’animal Bud composent ainsi une meute recomposée, improbable mais nécessaire, où la survie passe par la reconnaissance mutuelle. Ce motif aurait pu porter le film vers une dimension quasi mythique, s’il n’était pas dilué par des ruptures de ton et un excès d’illustration numérique.

Au final, Predator : Badlands impressionne davantage par ses intentions que par ses aboutissements. Spectaculaire, souvent inventif, mais rarement bouleversant, le film s’impose comme un geste intermédiaire : entre hommage sincère et relance hésitante, entre mythe revisité et blockbuster sous contrôle. Trachtenberg semble vouloir concilier profondeur et grand spectacle, mais son film reste suspendu entre les deux, incapable de choisir son camp.

Predator : Badlands – bande-annonce

Predator : Badlands – fiche technique

Réalisation : Dan Trachtenberg
Scénario : Patrick Aison, d’après une histoire de Dan Trachtenberg et Patrick
Interprètes : Elle Fanning, Dimitrius Schuster-Koloamatangi
Photographie : Jeff Cutter
Costumes : Ngila Dickson
Décors : Ra Vincent
Montage : Stefan Grube, Dan Trachtenberg
Supervision des effets visuels : Olivier Dumont
Musique : Sarah Schachner, Benjamin Wallfisch
Producteurs : John Davis, Dan Trachtenberg, Marc Toberoff, Ben Rosenblatt et Brent O’Connor
Sociétés de production : Davis Entertainment, Lawrence Gordon Productions, Toberoff Entertainment
Pays de production : États-Unis
Société de distribution : 20th Century Studios
Durée : 1h46
Genre : Science-fiction, Action
Date de sortie : 5 novembre 2025

Predator : Badlands – le masque et la honte
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2.5

FFCP 2025 : The Ugly, ou la beauté subjective

Présenté au TIFF 2025, The Ugly, Yeon Sang-Ho abandonne l’ampleur spectaculaire de ses blockbusters fantastiques pour un thriller psychologique intimiste et glaçant. Adapté de son propre roman graphique, le film explore la marginalisation, la violence sociale et le poids des apparences à travers le destin tragique d’une femme stigmatisée pour son visage. Entre suspense, drame familial et réflexion sociale, Yeon interroge la laideur de l’humanité et les standards qui déterminent ce qui est aimé… ou méprisé.

Connu pour avoir réalisé Dernier train pour Busan, Yeon Sang-Ho n’a pas toujours su rebondir à la hauteur de son film de zombies, mêlant avec une rare complexité le grand spectacle, le drame familial et la satire sociale. Après s’être aventuré dans des blockbusters fantastiques avec Psychokinesis, Peninsula (préquelle de Dernier train pour Busan) et Jung E, le cinéaste revient cependant à quelque chose de plus viscéral et intimiste avec le thriller Revelations. The Ugly s’inscrit dans cette continuité, rappelant la froideur de ses premiers longs-métrages comme The Fake, où la religion agit comme une entité oppressive face aux individus influençables. Adapté de son propre roman graphique Face, ce nouveau film poursuit la réflexion sur la laideur de l’humanité, tout en abordant la marginalisation et le jugement social.

Le récit se déploie dans un enchaînement croisé entre deux époques, à travers les confessions de ceux qui ont côtoyé l’épouse d’un maître artisan de sceaux aveugle, Yeong-gyu (Kwon Hae-hyo). Reconnue, moquée et humiliée pour son visage « laid et hideux », elle disparaît alors que son fils, Dong-hwan (Park Jeong-min), n’est qu’un nourrisson. Quarante ans plus tard, la découverte de ses ossements déclenche une enquête menée par Dong-hwan et une journaliste qui traque le scoop sur les circonstances de sa disparition. La mère, dont le visage est volontairement caché, devient le prisme par lequel Yeon Sang-Ho explore la cruauté de la société sud-coréenne et ses standards de beauté, désormais reconnus au-delà de ses frontières, et utilisés comme vecteur d’intimidation envers ceux considérés comme « différents ».

La parade des monstres

À travers ce traitement, le film rappelle l’esprit de classiques comme Freaks ou A Different Man, où la différence physique ou sociale devient révélatrice d’une humanité souvent monstrueuse et d’un rapport de force injuste. Comme dans ces œuvres, la laideur n’est pas un simple trait physique mais une étiquette sociale qui détermine l’acceptation, le respect ou le mépris.

La première heure de The Ugly est remarquable : suspense, tension et révélations s’enchaînent avec fluidité, et les dialogues qui accompagnent les flashbacks sont suffisamment bien amenés pour ne pas casser le rythme, malgré un chapitrage quelque peu artificiel et superflu. Cependant, au-delà de ce premier acte, le récit devient plus linéaire et prévisible, et l’attention du spectateur peut fléchir. Néanmoins, Yeon Sang-Ho parvient à densifier sa réflexion sur le féminicide et la violence structurelle envers les femmes dans les dernières minutes, où la vérité éclate brutalement, comme un coup de marteau, avec des conséquences irréversibles pour les personnages.

En termes de qualités, le film séduit par son approche intimiste, la profondeur des performances – notamment Park Jeong-min dans son double rôle et Kwon Hae-hyo dans celui du père aveugle –, et son exploration des thèmes universels que sont le jugement social, l’héritage familial et la marginalisation. Le choix de dissimuler le visage de la mère intensifie le mystère et met en lumière le poids des apparences sur les individus. Du côté des limites, le rythme inégal et la prévisibilité du twist peuvent frustrer certains spectateurs, et la narration repose parfois un peu trop sur des dialogues explicatifs avant d’être illustrés dans des flashbacks.

En définitive, The Ugly est un thriller psychologique qui, malgré ses défauts, s’impose comme une réflexion lucide et viscérale sur la laideur de l’humanité et les injustices liées à l’apparence. Comme le rappelle la citation centrale du film : « Ce qui est beau est respecté. Ce qui est laid est méprisé. »

Ce film est présenté en clôture du FFCP 2025.

The Ugly : bande-annonce

The Ugly : fiche technique

Titre original : 얼굴
Réalisation : Yeon Sang-ho
Scénario : Yeon Sang-ho, d’après son propre roman graphique Face (2018)
Interprètes : Park Jeong-min, Kwon Hae-hyo, Han Ji-hyun
Photographie : Pyo Sang-woo
Montage : Park Joo-ae
Décors : Lee Mok-won
Costumes : Kim Kyeong-mi
Son : Kim Seok-won
Musique : Chai Min-joo
Producteurs : Yang Yoo-min, Yeon Sang-ho
Production : Wow Point
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : Plus M Entertainment
Distribution France : KMBO
Durée : 1h42
Genre : Thriller
Date de sortie : 4 mars 2026

FFCP-2025-affiche
© Cléa Darnaud

FFCP 2025 : Hi-Five, héros malgré eux

Avec Hi-Five, le réalisateur Kang Hyeong-chul (Sunny, Swing Kids) signe une comédie d’action qui entend revisiter le mythe du super-héros à la sauce coréenne : cinq individus ordinaires, ayant reçu des greffes d’organes, se découvrent soudain des pouvoirs extraordinaires. L’idée est séduisante, et pourrait offrir une belle variation sur la question du don, de la seconde chance ou du pouvoir partagé. Mais très vite, la légèreté que revendique le film se transforme en une forme de naïveté.

Avant tout, Hi-Five s’inscrit dans un contexte de satire sociale propre au cinéma coréen contemporain, où la comédie se mêle souvent à une critique implicite du système. Les cinq protagonistes – un scénariste raté, une ancienne championne de taekwondo, une vendeuse ambulante, un manager d’usine et un frimeur – incarnent chacun une forme d’échec ou de marginalité. Leur union forcée, après avoir reçu les organes d’un même donneur, les confronte à un antagoniste inattendu : un gourou religieux, manipulateur et mégalomane, prêt à tout pour récupérer les « fragments divins » qu’il estime lui appartenir. Ce méchant, à la fois absurde et inquiétant, donne au film un relief particulier : sous la farce se cache la peur bien réelle des dérives sectaires et de la récupération du sacré à des fins personnelles.

Comme les cinq doigts d’une main

Le film veut être drôle, tendre et spectaculaire à la fois. Le problème, c’est qu’il ne choisit jamais vraiment. Les scènes d’action oscillent entre la parodie assumée et la maladresse technique ; les dialogues comiques, souvent appuyés – notamment avec un père trop collant pour sa fille – cassent la tension dramatique avant qu’elle ne s’installe. Il en résulte un objet hybride, à mi-chemin entre cartoon et série télé, où les enjeux semblent systématiquement désamorcés par la bouffonnerie.

Cette approche pourrait fonctionner si l’ironie était pleinement assumée, comme dans Kick-Ass ou Les Gardiens de la Galaxie, mais Hi-Five demande à son spectateur une forme de candeur presque enfantine pour adhérer à son univers. Or, cette innocence forcée finit par créer une distance : on sourit, parfois, mais on peine à croire à ce qui se joue. La scène où le scénariste raté joue de la flûte avec la jeune combattante de taekwondo à distance et en symbiose, ou encore celle du bouche-à-bouche improvisé, illustrent le parfait équilibre que Kang Hyeong-chul tente de maintenir dans sa comédie d’action, où l’on peut pleinement respirer aux côtés de personnages qui se révèlent ordinaires malgré leurs grands pouvoirs et leurs grandes responsabilités.

Le film parvient à rendre ses protagonistes sympathiques, notamment grâce à la présence de Ra Mi-ran et Ahn Jae-hong, qui insufflent un vrai naturel à leurs rôles. Mais derrière leurs bons mots et leurs situations cocasses, on devine le potentiel émotionnel d’une histoire plus profonde – celle de personnes abîmées qui se reconstruisent par le don d’un autre. Ce fil dramatique, pourtant riche, est rapidement sacrifié sur l’autel du divertissement grand public. Le scénario ne creuse ni les motivations du groupe ni les implications du don d’organe : tout semble réduit à un prétexte pour enchaîner des gags visuels et des affrontements gentiment absurdes.

Une folie contenue

Visuellement, Hi-Five fait ce qu’il peut avec ses moyens et son savoir-faire : les effets spéciaux, souvent datés, trouvent pourtant une certaine justesse lors d’une course-poursuite à bord d’un chariot de yaourt, où l’inventivité visuelle rejoint enfin la folie du concept. Mais tout n’est pas au même niveau. Leur utilisation dans des séquences qui n’avaient pas besoin d’être davantage exagérées dessert parfois le film et son ton. Reste qu’il ne s’agit pas ici de rivaliser avec l’esthétique froide d’un Marvel, au style lisse et sans idée de mise en scène. Kang Hyeong-chul, lui, a des idées qui foisonnent, mais elles sont souvent plombées par un humour trop envahissant. Même le message implicite du film – la solidarité, la résilience, la valeur du collectif – reste superficiel, perdu entre deux blagues et un ralenti maladroit. On ressort avec le sentiment d’avoir assisté à une parodie involontaire plutôt qu’à une relecture inspirée du genre.

Hi-Five n’est pas un film désagréable. Au contraire, il a du cœur, un rythme correct et une sincérité certaine. Mais il repose sur une tonalité si candide, si volontairement « gentille », qu’il finit par s’épuiser dans son propre excès de bonne volonté. Là où il voulait offrir une bouffée d’air frais, il se contente d’une légèreté artificielle, presque désincarnée.

Un divertissement sympathique, sans doute, mais qui exige du spectateur qu’il suspende non seulement son incrédulité… mais aussi son exigence.

Ce film est présenté en section Évènements au FFCP 2025.

Hi-Five : bande-annonce

Hi-Five : fiche technique

Titre original : 하이파이브
Réalisation : Kang Hyoung-chul
Scénario : Kang Hyoung-chul
Interprètes : Lee Jae-in, Ahn Jae-hong, Yoo Ah-in, Ra Mi-ran
Photographie : Choi Chan-min
Montage : Nam Na-young
Décors : Kim Byeong-han
Costumes : Choi Eui-young
Musique : Kim Joon-seok
Producteurs : An Hee-jin, Lee An-na
Production : Annapurna Films
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : Next Entertainment World
Durée : 2h
Genre : Comédie, Fantastique, Action

FFCP-2025-affiche
© Cléa Darnaud