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La nature comme territoire de solitude au cinéma

La nature au cinéma n’est pas toujours que « luxe, calme et volupté » et ce ne sont pas les héros d’Into the wild, La vie pure ou encore The lost city of Z qui diront le contraire. La nature devient alors pour eux un territoire de solitude. Pourtant, ils partaient en quête de gloire ou de bonheur et se retrouvent face à eux mêmes et au besoin de partage. De quoi nourrir notre cycle sur la nature au cinéma.

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Elles sont seules dans leur maison, entourées d’une menace. Des femmes se battent pour leur vie, recluses dans un espace restreint, dangereux, qu’elles souhaitaient pourtant « à l’état sauvage ». L’Etat sauvage est le titre du film de David Perreault. Ici, c’est moins la quête de nature qui est recherchée que la fuite. Pourtant, la recherche absolue d’une quiétude auprès de Victor, ancien mercenaire chargé de les protéger, tourne court. Le danger est partout, tout le temps. Ce n’est pourtant pas la nature ici qui est hostile mais l’homme. C’est d’ailleurs le monde des hommes que Christopher (Into the wild) veut quitter en entamant une véritable communion avec la nature. Cependant, il est désormais établi que le héros comprend trop tard que le bonheur ne vaut que s’il est partagé. S’il parvient à vivre pleinement sa quête, il ne prévoit pas de retour et s’en mord les doigts. Pourtant, dans ces deux cas, que la nature est belle !

Aimer

C’est certainement ce que pense Mud (Mud, sur les rives du Mississipi) lorsqu’il se réfugie sur une île du Mississipi sur laquelle il rencontre deux jeunes garçons. Cependant, ce bateau qui doit aider Mud à quitter l’île dont il rêve de s’extirper, lui permettra-t-il d’échapper à son destin ou plutôt son passé ? Sa vie sauvage à lui se transforme en une formidable quête d’amour qui affaiblit encore une fois la force de la nature qui, en isolant Mud, l’écarte de son désir d’autrui. Il y a une certaine forme de méfiance et de survie qui deviennent le leitmotiv de Mud. Tout cela cristallisé dans le film par un fossé rempli de serpents très venimeux.  Cette nature qui isole est encore plus symbolisée dans Le mur invisible. Le film met en scène une femme autrichienne qui du jour au lendemain se trouve isolée du reste du monde, séparée par un mur invisible. Elle peut donc continuer à voir le monde, un peu comme Christopher au gré de ses rencontres, mais s’en éloigne de plus en plus dans un même mouvement.

Disparaître

C’est pourtant par la nature et seulement par elle qu’arrivera la survie, paradoxalement. Encore faut-il échapper à la folie. Ce n’est malheureusement pas le cas de deux personnages ayant consciemment choisi de se consacrer à une quête extrême de nature. Un rêve inatteignable que ces deux êtres s’acharnent à vouloir  cueillir à tout prix. Or, ce ne sont pas les roses de la vie qu’ils trouvent mais eux-mêmes, sans cesse. Ils retournent à eux-mêmes et à leurs limites. Le héros de La vie pure s’efface ainsi peu à peu, il est avalé littéralement par la nature. C’est la perte de son corps qui devient famélique qui lui fait perdre la raison. Par un procédé assez magique, la caméra tournant littéralement autour de  Raymond Maufrais, le réalisateur retranscrit cette disparition soudaine. L’homme a laissé derrière lui des carnets qui retracent son expédition. Il a disparu tout simplement, enfin on ne sait pas vraiment ce qu’il est advenu de lui. Le corps n’est pas grand chose lorsque la nature s’impose. C’est exactement ce que démontre Guillaume Nicloux avec Valley of love. En insérant Gérard Depardieu dans le décor de la vallée de la mort, il met ce corps massif, imposant, infatigable, face à des limites indépassables. Et même la mort n’y résiste pas, l’amour non plus d’ailleurs.

Le second personnage à sombrer dans la folie en pleine nature est celui de Percy Fawcett dans The lost city of Z. Là encore il s’agit d’une quête, d’une histoire vraie, un explorateur à la recherche effrénée non plus d’une vie pure mais d’une civilisation mystérieuse, qui va laisser de côté l’amour des siens, pour se perdre. A l’aise dans la nature, Fawcett perd cependant la raison car moqué mais sûr de sa découverte. Peu à peu, son corps à nouveau s’éteint dans la nature, il se laisse disparaître en son sein. Le territoire de solitude de nos personnages ne cesse de s’agrandir au fil de l’avancée de l’histoire filmée. On retrouve donc un Gérard Depardieu perdu dans un dédale de désert, et aucun d’eux n’est un petit poucet et ne pense à semer des petits cailloux. Tous se fondent dans le décor et n’en ressortent plus jamais tout à fait humains, de quoi donner libre cours à une caméra qui devient nature elle-même et à une humanité qui n’a d’autre choix que de s’incliner. Les barrières sont toutes tombées, le cinéma a brisé le mur, même invisible, qui séparait l’homme de son état sauvage. Il l’y a fondu totalement pour conter des quêtes dont on ne sort pas indemne.

Fievel et le Nouveau Monde à redécouvrir en Blu-ray chez Rimini Éditions

Retour sur le long métrage animé mené par le duo Don Bluth-Steven Spielberg, Fievel et le Nouveau Monde, à redécouvrir en Haute Définition dans une édition Blu-ray décevante.

Synopsis : 1885. En Russie, les souris sont de plus en plus menacées par les chats. La famille de Fievel décide d’émigrer aux États-Unis, où, selon la rumeur, « il n’y a pas de chat et les rues sont pavées de fromage ». Durant le voyage en bateau, le souriceau est séparé des siens lors d’une tempête et tombe à l’eau. Après de multiples aventures, il arrive seul à New York…

Coming to America

Fievel et le Nouveau Monde plonge les spectateurs petits et grands dans une fresque d’animation animalière et historique. Réalisé par Don Bluth et produit par Steven Spielberg, le long métrage met au service sa formidable animation au service d’une aventure explicitant davantage son statut de parabole.

En effet, la fluidité et la ligne ronde de l’animation de Bluth, ancien grand technicien de chez Disney, dessine un périple d’immigration américaine, entre le rêve doux de l’inconnu, le cauchemar du voyage, la déception de réalité derrière le rêve américain et l’espérance propre à celui-ci. Ce film d’animation familial s’avère ainsi nuancé sur son propos, de la même manière que la filmographie de son producteur Steven Spielberg, qui n’a cessé de construire des images spectaculaires pour mieux exposer le cauchemar à leur source (Jurassic Park, Minority Report, entre autres) ainsi que de déconstruire l’American way of life, rêve amer face à une réalité complexe et difficile (par exemple : Rencontres du troisième type, ou encore E.T. L’extra-terrestre, Arrête-moi si tu peux eux aussi captés du point de vue de l’enfant).

On retiendra notamment une excellente idée de mise en scène : le fait de montrer les émigrants russes humains et leurs conditions précaires avant de glisser vers l’infiniment petit, dans le microcosme des souris migrantes qui ne progressent pas d’une meilleure façon. Si le dessin animé a toujours eu pour but, comme l’image animée en somme, de construire des visions du réel par la fabrication d’un cosmos cinématographique, Fievel et le Nouveau Monde est certainement l’un des premiers à poser un lien direct entre ce réel humain et le monde des animaux, isolés et liés par le cinéma. On pourrait facilement se laisser dire que Bluth, Spielberg et leurs scénaristes ont tendance à sur-expliquer l’évidence du caractère métaphorique du film d’animation. Toutefois, par ce geste, le long métrage tient justement à rappeler que, derrière ce qui pourrait être une fantaisie historique pour certains, se cache une réalité ayant tendance à être oubliée ou négligée.

Ludique, spectaculaire, émouvant, parfois terrifiant, optimiste et jamais vain, Fievel et le Nouveau Monde constitue ainsi une formidable expérience cinématographique tant le film ménage attentivement toutes ses intentions.

Extrait – Fievel et le Nouveau Monde, le rêve américain, sans chats pour croquer les souris bien sûr.

Fievel et le Nouveau Monde en Blu-ray

Le film réalisé par Don Bluth est à (re)découvrir en Haute Définition dans une édition Blu-ray signée Rimini. Du côté du rendu visuel, le master HD édité aux US en 2014 par Universal et repris par l’éditeur français semble franchement daté. De nombreux artefacts de traitement numérique sont visibles, entre autres : filtre anti-grain et fixateur de grain à gogo, ringing effects ou effets de halo sur de nombreux éléments, couleurs sursaturées et souffrant d’instabilité, manque global de précision avec des arrières plans plus doux qu’ils ne devraient l’être (autant dire qu’ils sont flous). Ajoutez à cela le fait que le matériau scanné n’a pas été convenablement nettoyé, ce qui ajoute quelques griffes et autres marques du temps à un rendu HD certes meilleur que celui du DVD mais hélas indigne du support Blu-ray et, surtout, du film.

Ça n’est hélas pas du côté du son que l’expérience va s’améliorer. Comme le note DVDFr, les versions originales présentes en stéréo 2.0 et surround 5.1 sont portées par les remix des premières éditions DVD « augmentées » de nouveaux effets sonores. L’expérience n’est pas désagréable mais on pourrait regretter deux choses : l’aspect parfois artificiel de certains effets et le fait que le mix stéréo ne soit qu’un downmix de la surround et non la version 2.0 d’origine. Les puristes pourront toutefois être satisfaits ou presque avec la VF sans retouches plus proche de la version originale même s’il s’agit encore une fois d’une version surround et de son downmix stéréo. Presque aussi, car les premiers tirages de l’édition présentent un problème d’authoring de la part de Rimini. En effet, un problème de synchronisation est à noter sur le mix VF 5.1 à partir d’une petite moitié de film. L’éditeur a heureusement lancé un programme d’échange.

L’expérience relativement moyenne – voire médiocre – du film est quelque peu sauvée par son unique véritable complément vidéo (produit par l’éditeur), la bande-annonce upscalée mise à part. L’historien spécialiste du cinéma d’animation Xavier Kawa-Topor revient le temps d’une trentaine de minutes sur la carrière de Don Bluth, l’ancien technicien de Disney dont la filmographie de cinéaste leur fera d’ailleurs concurrence dans une époque d’incertitude pour le studio aux grandes oreilles (avant l’époque dite de la « renaissance »). La relation tendue mais créative entre Bluth et Spielberg, sous sa casquette de producteur, est bel et bien présentée, de la conception de Fievel au Petit Dinosaure en n’oubliant pas les intérêts de Spielberg pour l’histoire ainsi que pour la technologie à la fin des années 80 qui se trouvent ici croisés. La fin de carrière de Don Bluth, difficile mais tout de même audacieuse avec TITAN A.E., est aussi évoquée. Enfin Rimini Éditions a enrichi sa sortie avec cinq cartes postales tirées du film. On aurait pu attendre davantage pour ce film d’animation conséquent, notamment un complément video ou imprimé plus familial, par exemple, un karaoké basé sur les chansons du film.

Cette édition Blu-ray de Fievel et le Nouveau Monde constitue donc une déception. Certes, à moins d’obtenir une nouvelle numérisation et restauration du film, il était difficile d’obtenir mieux sur le plan de l’expérience audiovisuelle de celui-ci. Mais on peut se demander pourquoi Rimini a pris la décision d’œuvrer sur une édition du long métrage en connaissance des problèmes du master daté d’Universal. Surtout pour finalement fournir une édition légère en compléments et notamment peu adaptée au caractère familial du titre.

Bande-annonce – Fievel et le Nouveau Monde (Don Bluth, 1986)

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray

BD50 – 1080p HD – Encodage AVC – 16/9 – 1.85 :1 – Couleurs – Son : DTS-HD MA 5.1 Anglais & Français – DD 2.0 Français & Anglais – Sous-titres français

COMPLÉMENTS

Bande-annonce du film

Entretien avec Xavier Kawa-Topor, spécialiste du cinéma d’animation

5 cartes postales

Édition combo Blu-ray + DVD sortie le 17 mars 2021 – prix indicatif public : 24.90€

NOTE ÉDITION
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3

« Affaires d’État » : les dessous de la politique

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Une affaire d’État est un événement politico-judiciaire de haute portée impliquant des mandataires publics. Diplômé en sciences politiques, le scénariste liégeois Philippe Richelle initie aux éditions Glénat – habituées aux parutions thématiques – trois nouvelles séries qui comprendront chacune quatre tomes. Elles ont respectivement trait à l’extrême droite, au jihad et à la guerre froide.

On connaît l’intérêt de Philippe Richelle pour les bandes dessinées prenant pour objet le monde politique. Les Coulisses du pouvoir ou Les Mystères de la République se penchaient déjà sur ces sphères aux arrière-cuisines tapissées de secrets. Dans cette dernière série, les dessinateurs Pierre Wachs et Alfio Buscaglia accompagnaient le scénariste liégeois, expérience présentement réitérée avec Extrême droite : Un homme encombrant et Jihad : Secret défense. Les récits de Philippe Richelle s’appuient sur des faits réels dont les zones d’ombre sont comblées par le recours à la fiction. Leur intérêt documentaire apparaît donc limité. Ces histoires permettent en revanche de prendre le pouls de milieux où la corruption, les mensonges, les vilenies, les collusions ou la recherche d’un intérêt personnel (financier, politique, diplomatique, etc.) amènent à dévoyer les affaires publiques de leur bonne marche.

Extrême droite

Dans Extrême droite : Un homme encombrant, Philippe Richelle et Pierre Wachs se plongent dans l’enquête policière sur l’assassinat de Francis Dupré, idéologue du Parti national (PN) de Jean-Maurice Le Guen. Le personnage renvoie très clairement à François Duprat, ancien cadre du mouvement Ordre nouveau et spécialiste du nationalisme devenu éminence grise du Front national (FN) de Jean-Marie Le Pen. Ce n’est d’ailleurs pas le seul lien entre la fiction et la réalité, puisque le chef du PN hérite dans la bande dessinée d’une fortune après la disparition de son ami Jacques Lambin, qui n’est autre que le pendant fictif d’Hubert Lambert, l’industriel qui rendit millionnaire Jean-Marie Le Pen.

Cet album lève un coin de voile sur le financement des partis politiques d’extrême droite. Dupré, qui aspire à reproduire le pinochisme en France, se rend au Chili pour solliciter des aides financières. La BD s’intéresse aussi aux trajectoires politiques d’une partie de la gauche et de la droite traditionnelles. L’idéologue du PN est assassiné alors même qu’il est en train d’apporter sa touche finale à un essai éclaboussant certaines figures politiques bien établies, ayant un passé étroit avec le communisme et/ou le fascisme. En France, le parcours politique d’un François Mitterrand permet certainement de prendre la pleine mesure de ces revirements idéologiques. Il se trouve que Philippe Richelle s’y est précisément intéressé par le passé (Mitterrand, un jeune homme de droite, publié aux éditions Rue de Sèvres). Extrême droite : Un homme encombrant narre par ailleurs la guerre (et pas seulement programmatique) que se livraient dans les années 1970 les groupuscules issus des deux extrémités de l’échiquier politique.

La bande dessinée nous immerge à l’intérieur de la PJ de Rouen, et plus spécifiquement au sein de la famille d’un inspecteur en instance de divorce, dont la fille, une adolescente obèse, subit les brimades de ses camarades. Pierre Wachs use par ailleurs d’ironie quand il s’agit de dépeindre, dans un flashback, une milice parisienne persécutant les Juifs en 1943 : l’un de ses membres est affublé de traits hitlériens prononcés (forme du visage, moustache, mèche de cheveux…). Un homme encombrant nous apparaît finalement dense et temporellement éclaté, à l’image des deux autres volumes d’Affaires d’État qui l’accompagnent lors de sa parution.

Jihad

Les affaires de rétrocommissions ont souvent fait grand bruit en France. Deux d’entre elles, amorcées dans les années 1990, furent particulièrement retentissantes : celle des frégates de Taïwan et celle de Karachi. Jihad : Secret défense nous mène dans les coulisses des ministères français, au moment où la Commission des exportations d’armes est dupée afin de livrer clandestinement un pays sous embargo. Philippe Richelle et le dessinateur Alfio Buscaglia placent un inspecteur de la DST sur la piste de ces contrats illégaux. Il embarque sur un cargo et cherche à documenter le cheminement des armes, jusqu’à son arrestation en Iran…

Elliptique, habilement écrite, cette bande dessinée est aussi la plus aboutie des trois en ce qui concerne la caractérisation des personnages. Les agents de la DST, leurs problèmes familiaux, leurs préoccupations financières et leurs traits de personnalité les plus saillants irriguent le récit – et, on le devine, pas forcément de manière fortuite. L’un peine à payer ses factures, organise des barbecues low cost et voit son fils écrire et interpréter des chansons déprimantes. L’autre collectionne les femmes jusqu’à se retrouver seul et se déclarer volontaire pour une mission dangereuse.

Philippe Richelle propose une vraie ronde de personnages, dont certains demeurent mystérieux. Il en va ainsi de Luigi Martinello, qui livre des informations sensibles aux services secrets sur l’entreprise qui l’emploie, soi-disant par souci d’intégrité. C’est aussi le cas de Ben Chatel, qui organise la vente d’armes et les commissions qu’elle implique sans que l’on sache tout de ses motivations. Mais le plus important demeure en suspens : le lien avec le jihadisme, mais aussi la manière dont la vie privée des agents de la DST pourrait influer sur le cours de l’enquête.

Guerre froide

Guerre froide : Passage à l’Ouest s’inspire ouvertement de l’affaire Martel. Un agent du KGB dénommé Anatoli Trifonov, analyste à la section OTAN, décide de rallier l’ennemi et révèle que certains services français, dont celui de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE), sont truffés d’espions au service des Soviétiques. Il est d’autant mieux placé pour en parler que son travail consistait jusque-là à synthétiser des documents volés au siège parisien de l’OTAN. Philippe Richelle et Régis Penet opèrent plusieurs bonds temporels et marient volontiers leur récit à un climat de paranoïa qui se prête parfaitement à la guerre froide.

Anatoli Trifonov fait tout le sel de l’histoire. Rusé, farouche, il exige d’être mis en liaison avec James Singleton, le patron du contre-espionnage de la CIA. Il refuse ensuite de collaborer avec les hommes du SDECE, prétextant qu’il s’agit d’un nid d’agents doubles. Surtout, il conditionne sa bonne volonté à une rente confortable, une belle maison avec billard, sauna et piscine, un homme à tout faire, une cuisinière et l’obtention de la nationalité américaine. Les services secrets occidentaux sont pendus à ses lèvres et ses révélations pourraient faire tomber quelques têtes bien placées. En parallèle, le poste de numéro 2 du SDECE est vacant et fait l’objet de toutes les convoitises. Il y a fort à parier que Philippe Richelle y glisse un élément déterminant pour la suite du récit.

L’histoire étant en construction, on sait encore peu de choses sur la mort mystérieuse de Kurt Görtz à Vienne, sur l’attaché à l’ambassade d’URSS Sacha Poliakov mais surtout sur l’agent français Fred, l’attaque qu’il subit à l’hôtel et sa liaison avec la russophone Raïssa… Une fois encore, la narration est solide et pleine de pistes passionnantes, laissées entrouvertes. On appréciera par ailleurs l’ironie voulant que M. Rossenko, dont le rôle consiste à surveiller la délégation soviétique à l’ONU et à prémunir son pays contre toute ingérence occidentale, soit lui-même victime d’un vol de 800 dollars le poussant à solliciter l’aide… de la CIA !

Affaires d’État : Guerre froide : Passage à l’Ouest, Philippe Richelle et Régis Penet
Affaires d’État : Extrême droite : Un homme encombrant, Philippe Richelle et Pierre Wachs
Affaires d’État : Jihad : Secret défense, Philippe Richelle et Alfio Buscaglia
Glénat, avril 2021, 56 pages

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3.5

« Atlas des migrations » : objectiver les mouvements de populations

Aux éditions Autrement paraît un ouvrage de Catherine Wihtol de Wenden intitulé Atlas des migrations. Illustré par les cartes et graphiques de Madeleine Benoit-Guyod, il s’intéresse aux flux migratoires selon des perspectives historique, économique, démographique et climatique.

Ces dernières années, la migration a été placée au frontispice de nombreux discours et programmes politiques. En 2015, l’afflux de réfugiés syriens fuyant la guerre civile à destination de l’Union européenne a d’ailleurs replacé la thématique au centre des attentions médiatiques et, partant, du débat public. Un peu plus tard, c’est Donald Trump qui battait le fer chaud en promettant la construction d’un mur séparant les États-Unis et le Mexique sans porosité. Entretemps, la question des réfugiés climatiques – qui devraient atteindre les 150 à 200 millions entre 2050 et 2100 – n’a cessé de se poser de manière de plus en plus insistante. À travers son Atlas des migrations, Catherine Wihtol de Wenden, professeure émérite à Science Po Paris et membre du CERI, a le mérite d’apporter du factuel là où l’émotionnel a trop souvent prédominé.

La Convention de Genève de 1951 a pour but de protéger les individus opprimés en raison de leur opinion politique, leur race, leur religion ou encore leur orientation sexuelle. Comme le rappelle avec à-propos Catherine Wihtol de Wenden, des situations humanitaires ou sécuritaires spécifiques ont pu cependant aboutir à une inflation des demandes d’asile. Certains migrants se trouvent par ailleurs dans une zone grise, ni tout à fait expulsables ni régularisables. Les plus grands pourvoyeurs de réfugiés sont actuellement la Syrie, la Colombie, le Congo, le Yémen ou encore l’Afghanistan. Mais ce qui motive la migration peut prendre des formes très diverses : économique, démographique, climatique, touristique ou encore sanitaire. Depuis les années 1980, on assiste ainsi à un boom des migrations internationales : de 77 millions en 1975, elles tourneraient aux alentours des 272 millions en 2020. L’auteure en rappelle toutes les composantes. La migration sud-sud est en effet bien plus fréquente qu’on ne le pense généralement, de même que les départs d’un pays occidental vers un méridional, par exemple dans le cas de retraités en quête de soleil.

Catherine Wihtol de Wenden note à cet égard une forme de bipolarité. 85% des habitants du Sud voient leurs voyages subordonnés à l’obtention d’un visa, un chiffre sans commune mesure avec les pays du Nord. Cette migration est parfois exclusivement touristique. L’Organisation mondiale du Tourisme chiffre à 1,8 milliards le nombre de voyageurs vacanciers. Des pays tels que la Grèce, Chypre, la Tunisie, le Maroc ou l’Egypte ont une économie très dépendante et sensible au tourisme. L’élargissement européen de 2004 a occasionné d’autres flux migratoires : Polonais et Roumains ont respectivement cherché à s’établir en Angleterre/Allemagne et en Italie/Espagne, souvent à des fins professionnelles. L’Europe de l’Est a fourni à ses voisins occidentaux des travailleurs susceptibles de pallier les besoins de leur marché domestique. Elle s’est en revanche montrée plus sourcilleuse quant il s’est agi de répartir les migrants syriens, comme ont pu en témoigner les positions conservatrices du groupe de Visegrad, composé de la Hongrie, la Pologne, la Slovaquie et la République tchèque.

L’Atlas des migrations est aussi l’occasion de prendre le pouls des différentes régions du monde. La Russie voit les Chinois s’intéresser à ses vastes espaces peu habités mais riches en matières premières, en Sibérie et dans l’extrême-Orient. Les ressortissants de Pékin abondent aussi en Afrique pour y exploiter les ressources naturelles ou travailler sur les chantiers. Au Proche et Moyen-Orient, les minorités chrétiennes opprimées gonflent les rangs d’une migration essentiellement liée aux conflits armés (Irak, Syrie, Yémen, Afghanistan). En 2019, un migrant sur trois était par ailleurs asiatique : on dénombrait par exemple 11 millions de Chinois et 18 millions d’Indiens, tous statuts confondus. La Chine compte aussi quelque 270 millions de migrants internes fuyant le chômage et les campagnes. Un exode rural que connaît également l’Inde. Les migrations interasiatiques s’avèrent parfois motivées par le déclin démographique. En 2050, le Japon aura perdu 37 millions d’habitants, soit un quart de sa population, ce qui engendre un besoin croissant en main-d’œuvre que Philippins, Chinois ou Coréens ont commencé à combler.

Les diasporas, la situation migratoire en France ou en Allemagne, l’Europe comme terre d’immigration, les 35 000 morts en Méditerranée entre 2000 et 2017, les 3,5 millions de Syriens en Turquie, les 25 millions de migrants (souvent de voisinage) latino-américains, l’exode des cerveaux (une dizaine de pays africains ont 40 % de leurs concitoyens hautement qualifiés en dehors de leurs frontières) : tous ces sujets sont passés en revue par Catherine Wihtol de Wenden qui, à défaut de les épuiser, y ouvrent des champs de réflexion intéressants. Enfin, les États-Unis figurent évidemment en bonne place dans l’ouvrage. Le pays, historiquement lié à l’immigration, compte 51 millions de migrants, soit 13 % de sa population totale. Ces derniers occupent surtout quatre métropoles importantes : Chicago, Houston, New York et Los Angeles. Oscillant entre assimilation et multiculturalisme, les Américains voient les « Chicanos » former un groupe de plus en plus nombreux et influant politiquement. À titre illustratif, on compte ainsi, parmi les immigrés aux États-Unis, pas moins de 29 % de Mexicains.

Atlas des migrations, Catherine Wihtol de Wenden
Autrement, avril 2021, 96 pages

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4

« Dans la nuit noire » : une place à trouver

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L’auteur et illustrateur américain David Small publie aux éditions Delcourt, dans la collection « Outsider », un roman graphique portraiturant un adolescent mal dans sa peau et abandonné par ses parents.

L’adolescence est un sujet qui se prête particulièrement bien à la bande dessinée. Une partie de ses lecteurs peuvent en effet s’identifier à des personnages qui leur ressemblent, tandis que la pluralité des thématiques renfermées permet des explorations variées autour de la vie sociale et psychique d’individus en transition vers le monde adulte. Dernièrement, Dédales de Charles Burns, Alienated de Simon Spurrier et Chris Wildgoose ou Absolument normal de Kid Toussaint ont tous fondu dans leurs récits une jeunesse en rupture avec elle-même ou son environnement.

L’action de Dans la nuit noire se déroule aux États-Unis au cours des années 1950. Russell Pruitt, 13 ans, observe son reflet dans les boules de Noël qui décorent le sapin familial pendant que ses parents se déchirent dans une pièce voisine. C’est une nouvelle année qui commence mal pour l’adolescent : il doit quitter à la hâte Youngstown (Ohio) avec son père alcoolique, laissant derrière lui une mère adultère. Le programme est tout tracé : rejoindre la Californie de sa tante June, qu’il ne connaît pas, mais qui a le bon goût d’habiter une villa luxueuse. Pas de chance : les voilà rapidement éconduits et priés d’aller poser leurs valises ailleurs, où l’immobilier est plus abordable et l’emploi moins parcimonieux.

C’est donc à Marshfield, une bourgade comme il en existe des milliers aux États-Unis, qu’échouent Russell et son père. Ils louent d’abord une chambre à un restaurateur chinois, avant que le paternel n’obtienne un travail d’enseignant à la prison de San Quentin, mais surtout un prêt lui permettant d’acheter une modeste maison. Partant, Russell va devoir s’intégrer dans une école publique, se faire des amis et trouver sa place dans une nouvelle vie assez peu engageante. Il va trébucher sur chacun de ces points, pas aidé, il est vrai, par un père démissionnaire qui ne tardera pas à quitter la maison sans prévenir.

À l’école, l’insertion est douloureuse. Russell a le malheur de porter des jeans Levi’s et de rouler sur un vélo à la mode. Il est rapidement pris à partie par d’autres adolescents. C’est Warren McCaw, un élève paria, qui lui apprend comment « devenir invisible » afin que ses bourreaux l’oublient. Une amitié naît entre eux, de même qu’entre Russell et deux gamins du village, Willie et Kurt. Mais deux écueils vont bientôt poindre : la masculinité de Russell est remise en cause à plusieurs reprises et des violences faites aux animaux l’inquiètent. D’une part, Russell accepte pour un peu d’argent que Warren l’étreigne entièrement nu, avant de se mettre à rêver de Kurt. D’autre part, il constate que des animaux font l’objet de sévices sadiques et cela le trouble à tel point qu’il passe pour une « chochotte » auprès de Willie et Kurt.

David Small explore dès lors la psyché adolescente à travers différentes strates : l’éveil des sens et des sentiments, le comportement grégaire, la peur de l’indignité par association, la formation de la personnalité… Dans tous ces domaines, Russell partait avec un handicap. Efféminé, abandonné par ses parents (son père ne connaît d’ailleurs même pas son âge), solitaire, celui qui n’est encore qu’un enfant s’apparente à un immense trou noir dans lequel se versent des épreuves qu’il ne devrait pas traverser sans soutien. Cette trajectoire douloureuse va en sus tragiquement s’entrechoquer avec celle de Warren, accusé à tort d’être le tortionnaire responsable de la mort d’animaux.

Les dessins de David Small, conçus sous forme d’esquisses, possèdent une puissance graphique telle qu’ils servent parfaitement la charge émotionnelle du récit. Et même si dans ses moments d’apesanteur, Dans la nuit noire perd un peu de son souffle, le roman graphique n’en demeure pas moins juste, et d’une extrême sensibilité, dans son traitement des doutes et douleurs inhérents à l’adolescence. Il se leste en plus d’une description sommaire du racisme ordinaire et d’une réflexion sur la fuite comme échappatoire (Bakersfield, la fugue, le suicide…). On appréciera aussi sa conclusion, à la fois logique et inattendue, renvoyant dos à dos l’adolescent en mal de repères et l’immigré déraciné.

Aperçu : Dans la nuit noire (Outsider/Delcourt)

Dans la nuit noire, David Small
Outsider/Delcourt, mars 2021, 416 pages

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3.5

Queenie, de Candice Carty-Williams : une héroïne touchante et nécessaire

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Le 10 février 2021 paraissait chez Calmann Lévy le roman Queenie, de Candice Carty-Williams. Déjà publié au Royaume-Uni en 2019, Queenie a remporté le Prix du meilleur premier roman et le Prix du livre de l’année 2020 aux British Books Awards. Au premier abord, on pourrait qualifier ce roman de 400 pages de chick-lit. Ce serait nier l’une des particularités de Queenie, son discours sociétal nécessaire : à savoir nous faire voir la vie d’une femme noire dans la société occidentale. Avec son premier roman, Candice Carty-Williams nous parle de diversité et ça nous fait du bien. Queenie est une héroïne très touchante dont les aventures doivent être partagées.

Queenie, ou la chick-lit vue à travers les yeux d’une femme non caucasienne.

Queenie est un roman qui commence à se lire très agréablement tant il est facile de suivre son héroïne qui aspire aussi sincèrement que chacun d’entre nous à être heureuse. Malheureusement pour la pauvre Queenie, nous faisons sa connaissance alors qu’elle vient d’être sommée de quitter l’appartement de son petit ami Tom qui souhaite faire une pause.
Si l’on croit au début s’identifier facilement à elle, on remarquera au fil des pages que quelque chose dénote : il arrive à Queenie des choses qui n’arrivent pas à un lecteur blanc. La raison en est affligeante en 2021 : Queenie est noire et est régulièrement victime de ce racisme, ordinaire, inconscient, qui doit pourtant disparaître. Tout au long de ces pages, ceux qui se livrent à ce racisme décomplexé, car non perçu comme tel, ont pour point commun de refuser de comprendre qu’ils voient Queenie à travers le prisme de sa couleur de peau, avant tout comme une femme noire, avant de la voir comme un individu. De la même manière qu’ils ne réalisent pas que leurs attitudes sont racistes, que Queenie a le droit de se préoccuper du mouvement Black Lives Matter, d’expliquer que le racisme anti-blanc est un concept historiquement erroné, de vouloir écrire sur le racisme dans le journal dans lequel elle travaille, mais aussi d’être blessée lorsque quelqu’un lance une remarque raciste, etc. (Les exemples sont malheureusement nombreux.)

Sexisme, racisme, dépression, autant de thèmes importants présents dans le roman

Queenie est une jeune femme noire en souffrance. Et le lecteur, à travers ses yeux, s’apercevra rapidement que bien des douleurs que ressent la jeune femme sont dues à sa couleur de peau. Si Queenie était blanche, elle n’aurait sans doute pas été considérée comme une femme en colère par son petit ami blanc, au motif qu’elle exige des excuses de la part de l’oncle de ce dernier qui emploie allègrement le mot « nègre ». Elle n’aurait pas été utilisée comme une distraction sexuelle, ou comme une femme forcément soumise.

En plus de nous parler de racisme et de sexisme, Queenie nous parle du résultat de la combinaison de ces deux phénomènes. En tant que femme noire, petite-fille d’immigrés jamaïcains en Angleterre, Queenie porte un double poids et a deux fois moins d’opportunités, en supportant deux fois plus de discrimination. Comme le rapporte d’ailleurs sa patronne dans le roman, Queenie doit travailler deux fois plus pour obtenir la moitié de ce qu’obtiennent les autres, les privilégiés…

En plus de nous parler de discrimination, Queenie est un roman qui aborde un autre sujet d’importance : la dépression. Car c’est ce que vit Queenie dans sa vingt-cinquième année, à bout de forces, épuisée par une enfance difficile, une vie sentimentale en berne et une impression d’injustice face au traitement des minorités ethniques, dont les Noirs – le lecteur s’en apercevra petit à petit, Queenie ne vit pas simplement une mauvaise passe, elle sombre jour après jour et perd le contrôle de sa vie. On remercie Candice Carty-Williams de nous parler de dépression. En même temps qu’on comprend que la couleur de peau de Queenie et la manière dont elle est perçue jouent pour beaucoup dans ses souffrances, son enfance difficile n’ayant – indirectement – rien à voir avec le racisme, mais aussi sa difficulté à se sentir à sa place dans sa vie d’adulte permettent à tout lecteur – qu’il soit noir, blanc ou issu d’une autre origine ethnique – de s’y identifier et de comprendre que la dépression n’est pas un tabou ou un échec. On peut non seulement s’en sortir, mais en sortir grandi, à l’image de Queenie.

Queenie n’étant pas un essai, ou un roman dont l’action traite directement de la discrimination ou des maladies mentales, il est important de comprendre que ces sujets – sexisme, racisme, dépression – sont traités de manière subtile, au gré des aléas de la vie de l’héroïne. Ainsi, malgré la gravité de certains thèmes, le roman de Candice Carty-Williams n’est pas un livre sombre : c’est un ouvrage plein d’espoir, à l’image de son héroïne toujours positive et volontaire, un texte qui fait du bien au moral.

Queenie va vous manquer

Au-delà de ces thèmes graves, qui font s’inviter la réflexion au milieu du divertissement, Queenie est un roman d’une grande douceur qui se révèle très plaisant grâce à son écriture fluide et audacieuse. Au lieu d’une progression linéaire, la vie actuelle de Queenie est ponctuée çà et là par ses souvenirs qui viennent lui répondre pour articuler une logique entre le passé de l’héroïne et la manière dont elle réagit à son présent.

Le personnage de Queenie est aussi pour beaucoup dans le plaisir qu’on a à suivre ses aventures quotidiennes, quand bien même elles s’inscrivent dans le tragique. Queenie est amusante, gentille, dévouée. Elle essaie de toutes ses forces à la fois d’améliorer sa vie mais aussi celle de ses proches, et de changer les choses à son humble niveau. En la suivant, le lecteur aura aussi des aperçus de différentes cultures noires, notamment la culture caribéenne, par le biais des grands-parents jamaïcains de Queenie, mais aussi la culture africaine continentale grâce au personnage de Kyazike, d’origine ougandaise. Quel plaisir de lire un roman dans lequel les héroïnes tchippent !

Le résultat est que Queenie va inévitablement vous manquer – vous allez, sans crier gare, avoir envie de vous préoccuper d’elle. Et c’est sans doute la grande ingéniosité de Candice Carty-Williams qui, en créant une héroïne attachante, donne envie d’écouter son discours, plutôt que de le balayer d’un revers de main. Queenie vit la même vie que le lecteur, si ce n’est que les obstacles que sont le racisme et le sexisme viennent régulièrement la mettre en déroute. Comment alors ne pas réaliser que sa condition de femme noire a des conséquences sur la vie de Queenie ? Des conséquences graves et racistes inexistantes dans la vie des personnes blanches – d’où le fameux white privilege.

Queenie, s’il est compris, est un roman qui donne envie de bouger les choses. À l’image de son autrice, Candice Carty-Williams, qui, avec son texte, livre à la fois une œuvre littéraire et divertissante, et un message important dans la lutte contre le racisme inconscient, banalisé, nié. Un autre constat s’impose à la fermeture de Queenie : de son autrice, Candice Carty-Williams, on veut en lire davantage.

Queenie, Candice Carty-Williams
Calmann Lévy,  février 2021, 400 pages
Prix du meilleur premier roman & Prix du livre de l’année 2020, British Books Awards

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La revanche des espèces menacées, dans un océan de bêtise

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Alors qu’on attend le troisième et ultime volet d’Un monde en pièces (tome 1 : 2018 – tome 2 : 2019), qu’il conçoit en duo avec son frère Gaspard, Ulysse Gry propose une parenthèse en forme de défouloir percutant et intelligent, dénonçant l’attitude inconsciente et suicidaire des humains vis-à-vis du milieu naturel, attitude ayant pour conséquence un malaise animal qui dépasse les bornes.

À notre époque (XXIe siècle) et non dans un futur toujours quelque peu rassurant, les animaux menacés d’extinction n’ont pas trouvé d’autre moyen pour tenter d’échapper à l’espèce humaine que de se réfugier sur un immense tas de déchets de matières plastiques flottant sur l’océan et constituant un nouveau continent (une note de bas de page en précise l’origine). Dans le même ordre d’idées, avec Des milliards de miroirs (FLBLB – 2019), Robin Cousin imaginait que la sauvegarde des animaux passait par leur mise sous d’immenses cloches permettant la reproduction, l’entretien et la préservation artificielle de leur habitat naturel. Il existe donc une sorte de mouvement de pensée qui s’inquiète de l’avenir des espèces animales, un peu comme si on devait se préparer dans un avenir proche à une situation où un nouveau Noé préparerait une arche, ce qu’Ulysse Gry illustre dans une provocation bien dans le ton de l’album. Son Front de libération des espèces menacées est dirigé par le Président Dodo (espèce malheureusement disparue) et il évoque notamment la menace qui pèse sur les abeilles, avec les conséquences dramatiques que leur disparition aurait sur nos cultures.

Le plastique, c’est fantastique

Ce slogan qui fit les beaux jours de l’industrie accompagna l’essor de cette matière devenue « irremplaçable » et emblématique de notre société de consommation. Malheureusement, on s’aperçoit bien tardivement de ses effets polluants (matière difficilement recyclable), alors qu’elle envahit les déchetteries et les décharges publiques. De plus, avec ce que nous produisons depuis des décennies, les déchets plastiques ont envahi les océans, au point que sous forme de microparticules, nous en ingurgitons des quantités non négligeables par effets indirects. Un phénomène qui ne va pas en régressant, bien au contraire. Les écologistes ont beau tirer le signal d’alarme depuis un certain temps, on n’a toujours pas trouvé de vraie solution. Il faut dire que nous sommes embarqués dans un navire un peu fou (ou incontrôlable) qui vogue sur la consommation à outrance encouragée par un système capitaliste qui agit comme une machine emballée (en plastique ?). En parallèle, le règne animal est malmené d’une façon qui apparaît de plus en plus évidente avec la disparition d’espèces sur un rythme que personne ne maîtrise. Pour la réintroduction de quelques espèces dans des zones protégées, combien d’autres disparues à tout jamais ?

Les dangers du gaz hilarant

Fort de ces constats et de quelques autres, Ulysse Gry (qui, ici, signe simplement Ulys), laisse aller son imagination fertile. Il faut quand même préciser que cette BD est issue d’une commande de Mediapart pour une campagne de sensibilisation publiée en deux livraisons successives sur le site. Le dessinateur y fustige les comportements humains du type : « Je scie joyeusement la branche sur laquelle je suis assis. » En effet, en empiétant régulièrement sur l’habitat naturel des animaux, les humains en menacent d’extinction un nombre toujours croissant. Dans ce contexte, le dessinateur se lâche complètement dans les situations qu’il imagine, sans autre souci de crédibilité (comment les animaux se nourrissent-ils sur leur île de plastique ?) que les informations qu’il donne sous forme de notes de bas de page. Celles-ci renvoient vers des publications très sérieuses, accessibles à tous. Autant dire qu’il y a de quoi s’alarmer et qu’il y a effectivement grande urgence ! Et puis, délirer sur des situations de toutes façons délirantes relève d’une certaine logique. Comme on dit parfois, mieux vaut en rire… Jusqu’à un certain point bien entendu, car si on rit en lisant cette BD, on enregistre suffisamment d’informations catastrophiques pour que le rire devienne jaune.

Esclavage et conséquences

Réfugiés sur leur continent de plastique, les espèces menacées d’extinction mènent une véritable guerre contre les humains (ce qui nous rappelle une expression du président Macron, qui restera forcément dans les annales). Pourquoi cette guerre ? Tout simplement, parce que, au train où vont les choses, les animaux risquent purement et simplement de disparaître. Peut-être pas tous. Au moins tous ceux qui ne nous servent pas directement (citée, la proportion justifie l’inquiétude). Nous voici donc au cœur du problème, avec des animaux ravalés au rang d’asservis, pour remplacer les esclaves (l’abolition de l’esclavage fut un combat de longue haleine).

Les moyens de la guérilla

Le dessinateur dénonce ici tout ce qui lui tient à cœur dans les rapports actuels entre humains et animaux. Pour qu’on sente bien qu’il s’agit d’une fantaisie, il donne (dans la grande tradition de la BD animalière), un comportement quasi humain à ses animaux, leur accordant la parole et leur faisant élaborer une véritable tactique de guérilla contre les humains. Ainsi, le pangolin et la chauve-souris sont les héros du moment pour avoir véhiculé le virus Covid-19. Et un hérisson espionnant les humains utilise son téléphone portable pour annoncer, affolé, au président Dodo : « Je confirme, ils sont juste complètement cons ». Et ce, après avoir constaté que les humains sont en train de s’auto-intoxiquer en polluant leurs villes. Et puisqu’on parle d’espion, leur plus grand est de passage sur le continent : un certain Donald Trump, annoncé comme se « faisant passer pour un humain depuis des années, et qui chaque jour prépare leur destruction ». Très drôle, car vraiment bien vu (en même temps, avec son prénom de canard…). Ulysse Gry agrémente l’album de nombreuses références qui amusent : la poignée d’irréductibles qui résiste encore et toujours à l’extinction, l’évocation d’un lama crachant au visage d’un capitaine, Le radeau de la Méduse de Géricault, le détournement d’une affiche de propagande, George Clooney dans un clip publicitaire, etc. Et il tire à boulets rouges sur de nombreux comportements humains. Ainsi, les masques qui doivent nous protéger contre la pandémie de Covid-19 : on ne sait déjà plus quoi en faire, alors que le problème des déchets radio-actifs n’est toujours pas réglé… On pourra reprocher à cette BD de partir un peu dans tous les sens par moments et de se contenter sur l’essentiel d’une suite de sketchs inégaux. Mais…

Place au direct

Je m’interromps, car notre envoyé spécial en Australie me signale qu’une multitude de souris infeste toute une région, envahissant jusqu’aux maisons et menaçant de manger tout ce qui se trouvera sous leurs dents. Qu’attend-on pour employer les grands moyens afin de les exterminer ? Inattendue et imprévisible, la troisième guerre mondiale est là ! Mais… (petite voix) les souris ne constituent pas une espèce menacée. Décidément, on nage en plein délire !

La revanche des animaux menacés, Ulysse Gry
Presque Lune éditions, 23 avril 2021, 80 pages

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4

L’Ascension, de Larissa Shepitko : transcender l’horreur de la guerre

Primé à Berlin en 1977, L’Ascension, ultime film de la cinéaste soviétique Larissa Shepitko, fait partie des chefs d’œuvre du cinéma de l’URSS qui sont à redécouvrir de nos jours. Par la force de sa mise en scène, Larissa Shepitko transforme un film de guerre en une œuvre mystique marquante.

Larissa Shepitko fait partie des cinéastes soviétiques injustement oubliées actuellement. Élève d’Aleksandr Dovjenko (le réalisateur de La Terre) au VGIK (l’école de cinéma moscovite), elle développera, dans les années 60 et 70, un cinéma personnel qui sera souvent confronté à la censure. Shepitko tournera en tout 6 long- métrages, incluant son film de fin d’études Chaleur torride. Les Ailes (1966), La Patrie de l’électricité (1967) et Toi et moi (1971) seront censurés par le régime brejnevien.
L’Ascension est le dernier film entièrement tourné par Larissa Shepitko. Il faillit, lui aussi, être censuré, mais le dirigeant du Parti Communiste de Biélorussie, où le film a été tourné, défendit le long-métrage auprès du Secrétaire Général du Parti. Le film fut sauvé, il fut même présenté au Festival de Berlin de 1977, où il reçut l’Ours d’or. Ensuite, Shepitko commença à travailler sur un nouveau projet, Les Adieux à Matiora, mais elle mourut prématurément, en 1979, d’un accident de voiture et c’est son mari, Elem Klimov (futur réalisateur de Requiem pour un massacre), qui acheva le film.

L’Ascension se présente comme un film de guerre sur la Grande Guerre Patriotique, un des genres les plus populaires du cinéma soviétique des années 70 (et toujours un des genres préférés du cinéma russe contemporain). Seulement, nous sommes loin des productions à la gloire de l’Armée Rouge. Ici, il n’y a pas de reconstitution onéreuse de grands combats, pas de tanks, pas de multitude de figurants.
Dans L’Ascension, la guerre est surtout prise dans ses enjeux moraux. Le conflit est principalement intérieur. Et deux personnages suffisent à en montrer les enjeux.
Dans une Biélorussie figée par l’hiver, une troupe de partisans essaie d’échapper à des troupes du Reich. Deux des combattants soviétiques, Rybak et Sotnikov, sont envoyés chercher de la nourriture. Ils arrivent dans une ferme dont le chef a collaboré avec les troupes allemandes (avait-il le choix ?). Ils y prennent un mouton mais, sur le chemin du retour, ils sont capturés par les soldats du Reich. Sotnikov est blessé.
Contrairement aux films officiels, Shepitko filme des personnages qui ne sont pas guidés par leurs idéaux politiques. Aucun d’eux, à aucun moment, ne dit agir pour le bien de la grande patrie soviétique. C’est le sacrifice, le don de soi, qui sert souvent de repère moral pour les personnages. Dans ce contexte de guerre, alors que les privations sont intenses (on se nourrit de quelques graines), donner le peu que l’on a peut vite prendre des allures de sacrifice. Shepitko va s’intéresser grandement à ce qui, au début, ressemble à des petits gestes. Certains donnent aux enfants leur ration de nourriture. Rybak, sur le chemin vers la ferme, explique qu’il a été sauvé par une famille qui l’avait caché, au péril de sa vie.
La guerre est donc, avant tout, le contexte de choix moraux dont le sacrifice de soi est le plus extrême. C’est ainsi que, arrêté et torturé par les Allemands et leurs collaborateurs, Sotnikov ne dira rien alors que Rybak lâchera des noms. Le débat qui suit est essentiel. D’un côté, Rybak affirme qu’il veut simplement vivre, ne pas mourir ; de l’autre, Sotnikov a un idéal plus élevé : il ne sert à rien de continuer à vivre si c’est en trahissant ses idéaux. Vivre en n’étant pas fidèle à soi-même, c’est ne pas se survivre. C’est, finalement, être mort.
La réalisation de Shepitko va alors opérer, progressivement, un glissement formidable. Cherchant à prendre sur lui la faute des autres, à se désigner comme traître pour enlever la faute de son compagnon, Sotnikov devient une figure christique qui cherche à donner sa vie pour sauver les personnages qui sont autour de lui. Cette comparaison est encore renforcée par la présence à ses côtés de Rybak, qui lui assume le rôle de Judas. Suivront un chemin de croix, puis une splendide scène de pendaison qui justifiera le titre du film.

Mais ce chemin vers l’ascension, suivi par Sotnikov, n’est pas le chemin emprunté par les autres. Dans ce film, Shepitko décrit chaque personnage séparément. Par des plans fixes aussi superbes que terribles, elle scrute le regard de ses personnages. On y lit les peurs, les incertitudes.
L’Ascension est un film très corporel. La caméra insiste sur les corps de ses personnages, en particulier le corps blessé, malade, de Sotnikov. Dans cette œuvre mystique, l’esprit et le corps ne sont pas séparés.
La mise en scène de Shepitko est très expressive. Les sentiments des personnages s’impriment sur l’écran. Le décor, figé dans le gel, reflète volontiers la terreur finale d’un Rybak harcelé par sa conscience.
Ce qu’il faut noter, c’est que jamais Shepitko ne condamne qui que ce soit. Ainsi, il ne faut pas oublier que Rybak, le traître, passe les deux premiers tiers du film à tenter de sauver Sotnikov. La cinéaste analyse les réactions de personnages placés dans une situation extrême, elle montre ce qu’est, pour elle, l’héroïsme, mais sans pour autant rejeter la faute sur les autres (à part peut-être Portnov, l’ancien chef de chœur qui dirige les interrogatoires et n’hésite pas à torturer une de ses anciennes élèves ; le personnage, glacial, est interprété à merveille par Anatoli Solonitsyne, celui qui fut Andreï Roublev pour Tarkovski).
Larissa Shepitko fait un film esthétiquement travaillé. Son noir et blanc est très contrasté, jetant d’un coup les personnage de l’ombre à la lumière. Ce choix est, bien entendu, symbolique d’un film sur l’ombre et la lumière. Certains plans font penser à des tableaux ; Sotnikov, vers la fin, semble sorti tout droit d’une icône.
L’Ascension est donc un film où la réalisation transforme littéralement une sordide histoire de délation en un récit où l’héroïsme transcende un individu ordinaire. Tout cela par la force d’une mise en scène lyrique et mystique parfaitement maîtrisée. Un film à redécouvrir.

L’Ascension : fiche technique
Titre original : Восхождение, Voskhozhdenie
Réalisation : Larissa Shepitko
Scénario : Larissa Shepitko, Youri Klepikov
Interprètes : Boris Plotnikov (Sotnikov), Vladimir Glostioukhin (Rybak), Anatoli Solonitsyne (Portnov)
Musique : Alfred Schnittke
Photographie : Vladimir Tchoukhnov, Pavel Lebechev
Montage : Valeria Belova
Société de production et de distribution : MosFilm
Date de sortie en France : novembre 1977
Genre : guerre, drame
Durée : 110 minutes
URSS – 1977

Night in Paradise de Park Hoon-Jung : l’étincelle de la vengeance

Night in Paradise n’est pas un film qui se complait dans la nuance. Radical dans sa prise de position, balayant toute trace de subtilité, le film tire son épingle du jeu en jonglant entre le drame et le film de gangster.

Entre des scènes de bagarres et de tueries à la violence sèche spectaculaire, sanglante et sans compromis, notamment dans son introduction et dans son climax final,  Night in Paradise va parfois littéralement changer d’atmosphère pour laisser libre cours à sa contemplation dramatique et à la mise en scène de moments du quotidien. Après avoir vengé la mort de sa soeur et de sa nièce, un gangster (Tae-Gu) se met en retrait durant une semaine sur l’ile de Jeju, et y rencontre une femme (Jae-Yeon) à qui il ne reste que quelques semaines à vivre. Mais ce qu’il ne sait pas, c’est que sa tête va bientôt être mise à prix par des personnes qu’il ne soupçonnait pas.

De prime abord, Night in Paradise comprend tous les codes du film de gangster, avec cet univers bien particulier, visible par exemple dans New World (Park Hoon-Jung) ou A Bittersweet Life (Kim Jee-Woon) : des hommes en costumes cravates, décor sombre, un mutisme sourd, de grands banquets aux moeurs solennelles, des morts, un code d’honneur bafoué, de la manipulation et une violence vengeresse remarquée. La recette n’est pas révolutionnaire, mais a le mérite d’exister, et d’être filmée avec soin. La première secousse sanguinolente qui se déroule dans un sauna est graphiquement et esthétiquement extrêmement frappante, et démontre toutes les qualités graphiques du film.

Mais entre cette introduction et le climax final, il y a donc un film qui continue sa route et qui dévie un peu de son origine première. Night in Paradise délaisse un tant soit peu l’univers des mafieux, même si ce dernier reste à l’écran, et trace sa route dans les affres du drame, voire du road movie mélo. Se cachant dans une maison sur l’ile de Jeju, Tae-Gu fait la connaissance de Jae-Yeon et de son oncle. Jeune et mystérieuse, taciturne, habile avec une arme à feu, elle dissimule en elle une violence qui ne va pas dépareiller avec le contexte environnant. Certes, pendant ce milieu du film où le tempo baisse, où les deux personnages apprennent à cohabiter, à faire face dans un moment difficile, à rester en vie malgré l’envie de fuite, Night in Paradise perd en intensité et en véracité, parfois provoquée par l’omniprésence de violons mielleux et superficiels.

Alors certes, Park Hoon-Jung ne détient pas le même talent pour créer ce genre de moments suspendus comme peut les écrire Lee Chang-Dong (Burning) ou faire naitre une mélancolie dévastatrice comme peut la faire éclore Takeshi Kitano (Hana-Bi), mais le cinéaste arrive pourtant à sublimer les décors extérieurs pour donner un vrai souffle à cette « expédition » aux allures de western et les deux acteurs donnent un minimum de poésie à cette rencontre fortuite, qui ressemble plus à une marche funèbre à deux, plutôt qu’à un coup de foudre amoureux. Et en ce sens, Jeon Yeo-Bin est le réel atout de Night in Paradise : avec son regard dans le vague, son air désabusé, elle amène un aspect mortifère et viscéral à une oeuvre qui n’en demandait pas tant, à l’image de la tuerie finale (puis du plan final), où son « reflet » suicidaire prend le pas dans une violence sans pareille. Night in Paradise est un film hybride qui tente, explore, à défaut de tout réussir, et contient son lot de moments de grâce épidermique pour faire accrocher au projet. 

Bande Annonce – Night in Paradise

Synopsis : Alors qu’il se cache sur l’île de Jeju après une violente tragédie, un truand dont la vie est mise à prix se lie d’amitié avec une femme en proie à ses propres démons.

Fiche Technique – Night in Paradise

Réalisateur : Park Hoon-Jung
Scénario : Park Hoon-Jung
Casting: Tae-goo Eom, Jeon Yeo-bin, Cha Seung-Won…
Sociétés de distribution : Netflix
Durée : 2h12
Genre: Drame/Gangster
Date de sortie :  9 avril 2021

 

Betty de Claude Chabrol : ses retrouvailles avec Simenon

Betty ,  le quarante-cinquième film de Claude Chabrol, est un film réussi : juste, sans aucun artifice, il se nourrit de l’étude de caractère des deux protagonistes, deux femmes qui sont liées l’une à l’autre presque malgré elles. Un film sans vraiment d’intrigue qui nous touche pourtant profondément.

Le Plaisir 

 Dans l’immense catalogue de l’œuvre de Claude Chabrol, Betty (1992) est un  film qui suit de près Madame Bovary (1991), et on pourrait être amené à penser que ce n’est pas le fruit du hasard. Tous deux adaptations d’une œuvre littéraire, ils se font d’une certaine manière un écho réciproque au travers des personnages de Betty et d’Emma, des femmes intrinsèquement malheureuses au sein de la grande bourgeoisie qu’elles ont choisi d’épouser en même temps qu’elles ont choisi leurs époux respectifs. Car tout au long des nombreuses décennies que compte sa carrière, Chabrol ne va jamais perdre de vue l’analyse féroce qu’il fait en filigrane de ce milieu.

Un soir de pluie, Betty (interprétée par une Marie Trintignant qui eut sans doute ici le meilleur rôle de sa carrière brutalement brisée), passablement ivre, suit un inconnu vers Le Trou,  un autre endroit où boire à foison. L’homme, en réalité un drogué habitué du Trou, disparaît dans les arrière-cuisines, et la laisse continuer à s’enivrer seule jusqu’à l’évanouissement. Laure (immuable Stéphane Audran), l’amante du patron, l’emmène alors avec elle à l’hôtel où elle réside, un autre établissement du patron.

Le film se poursuit alors dans de savants flash-backs qui s’enchâssent plus ou moins, qui permettent à Laure et au spectateur de comprendre la trajectoire qui a mené sa protégée jusque-là. La linéarité temporelle est loin d’être respectée, et c’est un montage qui a tout son intérêt pour garder l’attention du spectateur dans un film où l’intrigue ne sort pas de deux lieux, Le Trou et l’hôtel Trianon. Même si le personnage principal est celui de Betty, celui de Laure est également primordial. Habitant deux chambres d’hôtel qui communiquent par une porte intérieure, les deux femmes sont de même comme les deux éléments d’un vase communicant : les malheurs de Betty, qu’on finit par appréhender dans leur globalité, sont comme aspirées par Laure, et l ‘énergie de Laure, une femme forte, la veuve d’un notable lyonnais influent et la maîtresse d’un homme jeune, prospère et vigoureux, se transmet à son tour à la jeune femme.

Betty est un électron libre qu’aucun carcan ne peut contenir. Alors qu’Emma Bovary se consume d’abord en rêveries romantiques pour s’échapper du milieu bourgeois et ennuyeux de Charles, certes pour mieux sauter dans l’infidélité, Betty, quant à elle, a toujours été attirée par l’amour physique, avant et pendant son mariage. Ses traumatismes d’enfance n’y sont pas pour rien. La cruauté de son milieu bourgeois rigide et surfait (absence de contact avec des enfants confiés à la nurse, hégémonie de « la générale », une belle-mère omniprésente, etc.) n’aide en rien à ce qu’elle trouve un sens plus vrai, plus profond  à une vie malmenée depuis l’enfance, et ne fait qu’accentuer son errance.

Betty est un film qui résume le mieux tout ce qu’il y a de plus chabrolien : l’étude de caractère. Mais plus encore que ses autres films, cette étude ne s’assoit sur aucune intrigue sous-jacente. Pas de serial killer, ni de criminel sanguinaire pris d’un coup de folie. Ici, l’intime des deux personnages se suffit à lui-même pour faire avancer le film (ou le faire reculer dans le temps d’ailleurs, dans les scènes de flash-backs). Le passé et le présent de Betty, de Laure, et de Betty et Laure suffit amplement au cinéaste pour nourrir son œuvre. Bien que ne connaissant pas le livre de Simenon dont est adapté ce film, on peut tout à fait imaginer que Chabrol s’est aligné à ce dernier dans son envie d’épure. Même la description de la bourgeoisie lyonnaise semble se faire plutôt en creux que de manière frontale. On en voit davantage les effets sur Betty que les manifestations ; le peu qu’il montre est largement suffisant pour comprendre, même s’il s’apparente un peu au cliché.

Betty est un très bon cru de Chabrol, qui a toute sa place dans cette rétrospective, synthétisant tout ce qui fait le sel de son cinéma, et profitant de toute la maturité d’un cinéaste après près de cinquante films, même si ces derniers n’ont pas tous trouvé le succès commercial ou critique.

 

Betty– Bande annonce

 

 

Betty – Fiche technique

Réalisateur : Claude Chabrol
Scénario : Claude Chabrol, adaptation de G. Simenon
Interprétation : Marie Trintignant (Betty Etamble), Stéphane Audran (Laure), Jean-François Garreaud (Mario), Yves Lambrecht (Guy Etamble), Christiane Minazzoli (Madame Etamble), Pierre Vernier (Le médecin), Nathalie Kousnetzoff (Odile), Pierre Martot (Frédéric), Thomas Chabrol (Schwartz), Yves Verhoeven (Philippe)
Photographie : Bernard Zitzermann
Montage : Monique Fardoulis
Musique : Matthieu Chabrol
Producteurs: Marin Karmitz
Maisons de production : MK2 Production
Distribution (France) : MK2 Diffusion
Récompenses : Meilleure actrice, Festival de Taormina : Marie Trintignant
Durée : 103 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  19 Février 1992
France – 1992

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Concrete cowboy : le western au secours du drame social

Depuis le 2 avril, Netflix nous propose de voir Concrete cowboy, un drame social construit sur un système de références renvoyant au western, et interprété, entre autres, par Idris Elba. Un film un peu déséquilibré, qui fait des propositions intéressantes mais, hélas, ne sort pas des sentiers battus.

Premier long métrage de Ricky Staub, Concrete Cowboy est typiquement le genre de film que l’on aimerait apprécier plus, mais dont la qualité reste limitée. Comme Chloé Zhao l’a démontré récemment, le mélange de drame social et d’un western adapté au monde contemporain peut donner de très beaux films, à la fois émouvants et révélateurs sur la société états-unienne actuelle.
Le film débute à Detroit, ville symbole, depuis quelques années, du fin fond du désespoir social aux États-Unis. Sobrement, quelques messages laissés sur un répondeur défilent pendant le générique, nous apprenant que le jeune Cole va sans doute être viré du lycée, une fois de plus, pour cause de violence. Une façon de nous plonger tout de suite en plein cœur de l’action, sans perdre de temps en préambules lourdeaux. En règle générale, le rythme du film restera certes lent, mais jamais ennuyeux. Ricky Staub parvient à aller à l’essentiel sans se perdre en route.
Cole, quant à lui, a tout du personnage typique du drame social : un jeune paumé dans un milieu (géographique et social) sans avenir. Et une mère dépassée, n’ayant pas d’autre solution que de confier son ado de fils à un père dont on devine qu’il n’a pas été très présent pour l’éducation de sa progéniture.
Arrivent alors des images qui, à elles seules, suffisent à donner la mesure du désespoir de Cole, débarqué, en pleine nuit, dans un quartier sensible d’une ville qu’il ne connaît pas, errant de lieu en lieu avec ses bagages encombrants. Le sentiment d’abandon se ressent alors dans chaque plan.
Le récit reste, hélas, globalement très convenu. Le père, sévère mais juste. La découverte de la valeur du travail. L’intégration dans une communauté. Le tiraillement entre les décisions justes et raisonnables (travailler auprès des cowboys) ou les actes déraisonnables et dangereux (glander toute la nuit avec le cousin Smush, apprenti trafiquant qui navigue dans des eaux très troubles).
Autres lieux communs : le quartier est le lieu où s’exercent différentes formes de violence. Violence physique du conflit entre gangs. Violence sociale quand les autorités de la villes cèdent à la gentrification, et cherchent à récupérer ces quartiers que leur politique urbaine a ignorés pendant si longtemps, le tout pour loger les nouvelles générations de hipsters.
Il est cependant intéressant de constater que, même si le film ne sort pas des sentiers très balisés du genre, cela n’empêche pas Concrete cowboy d’être une œuvre qui se regarde avec plaisir, sans le moindre temps mort. Ricky Staub façonne une réelle empathie avec ses personnages. Les sentiments qui se dégagent du film sont vraiment touchants. Et le spectateur se laisse porter par ce récit, certes prévisible, mais bien rythmé et interprété.

La belle idée, c’est donc d’intégrer dans ce drame social… des chevaux ! Harp, le père de Cole, est un cowboy. Rien que cela peut surprendre : l’image du cowboy, que l’on attache aux grands espaces, à Monument Valley et aux troupeaux infinis, est ici plongée, dépaysée, dans un quartier délabré d’une des villes les plus à l’Est du pays.
Cependant, cela n’empêche pas Ricky Staub de jouer subtilement avec les codes du genre : solidarité des cowboys, histoires racontées autour du feu de camp, et surtout cet éternel conflit entre les cowboys marginaux et les sédentaires qui ne veulent pas de leur intrusion sur leurs terres. Parce que Concrete cowboy parvient à actualiser habilement cet éternel conflit à l’origine de bien des westerns, entre ceux qui n’ont que leurs chevaux et les “propriétaires” de la ville, souvent assistés par les autorités.
Mais l’Amérique urbaine du XXIème siècle n’est plus le monde en construction du XIXème. L’Amérique n’est plus la terre des cowboys. Ils sont menacés de partout. Les plus lucides ont déserté les cowboys pour entrer dans la police. Cependant, l’univers western conserve la puissance de son imaginaire. Les chevaux constituent toujours un rêve d’ailleurs, un rêve de vie plus simple. Même Smush, qui semble parfaitement adapté à cet univers urbain, rêve d’un ranch où il pourrait s’occuper de chevaux. Le milieu du western reste le monde de la liberté, l’antithèse de l’univers du déterminisme social. Ce qui se joue là est donc une libération, un affranchissement par rapport à l’enfermement où se trouve Cole (et les autres).

Mais le film ne se contente pas d’employer les chevaux comme de simples références à l’univers du western. Ils ont d’autres rôles à jouer.
D’abord ils constituent une sorte de rituel de passage à l’âge adulte pour Cole, qui apprend à se responsabiliser en s’occupant d’eux. De plus, ils lui montrent une voie dans laquelle il pourrait s’engouffrer, une voie plus “saine” que celle des glandouilles avec les dealers du coin.
Ricky Staub instaure même une assimilation entre les chevaux et les humains. Un des chevaux s’appelle Little, en souvenir du petit frère de Paris, mort brutalement. Nessie, quant à elle, fait un parallèle entre les chevaux et les esclaves du XIXème siècle :

“Nous, les noirs, on disait qu’un cheval n’est pas fait pour être dominé, mais pour être libre”.

C’est cette question de la liberté qui, finalement, occupe le centre du film.
Concrete cowboy en fait un film certes sans grandes surprises, mais qui se laisse voir d’une façon agréable.

Concrete cowboy : bande annonce

Concrete cowboy : fiche technique.

Réalisation : Ricky Staub
Scénario : Ricky Staub, Dan Walser
Interprètes : Idris Elba (Harp), Caleb McLaughlin (Cole), Jharrel Jerome (Smush), Lorraine Toussaint (Nessie)
Montage : Luke Ciarrocchi
Photographie : Minka Farthing-Kohl
Musique : Kevin Matley
Production : Tucker Tooley, Lee Daniels, Idris Elba, Dan Walser
Sociétés de production : Waxylu Films, Neighborhood Film Co., Green Door Pictures
Société de distribution : Netflix
Durée : 111 minutes
Genre : drame, western
Date de sortie : 2 avril 2021
Etats-Unis – 2021

Une Bible et un fusil, avec John Wayne et Katharine Hepburn, en DVD

Sorti 6 ans après Cent dollars pour un shérif (True Grit), John Wayne reprend son rôle de Rooster Cogburn et se trouve confronté à Katharine Hepburn dans Une Bible et un fusil, de Stuart Millar, que l’on peut retrouver en DVD chez Sidonis Calysta.

En 1969, Rooster Cogburn a été le personnage principal du western de Henry Hathaway sorti en France sous le titre 100 dollars pour un shérif, d’après le roman de Charles Portis ; 40 ans plus tard sortira le remake True Grit, réalisé par les frères Coen. Mais entre les deux est également sorti un autre film, réalisé par Stuart Millar : Une Bible et un fusil.
Comme dans le film de Hathaway, le shérif borgne est, pour la seconde fois, interprété par John Wayne. Un John Wayne qui n’hésite pas à cabotiner pour dessiner un personnage haut en couleur de vieux célibataire à la gâchette facile et fortement porté sur la boisson.
Un homme qui ne représente plus l’image que la justice veut donner d’elle-même. Voilà pourquoi, dès le début du film, Rooster Cogburn est, purement et simplement, “remercié”. Pour sa défense, le marshal affirme que, sur les 64 personnes sur lesquelles il a tiré ces dernières années, seules 60 en sont mortes… Argument qui, on ne sait pourquoi, n’a pas l’air de convaincre le juge…
C’est pourtant ce même juge (interprété, lui aussi, par un vétéran du cinéma hollywoodien, John McIntire) qui reviendra chercher Cogburn pour lui confier une nouvelle mission. Un convoi militaire a été attaqué et un chargement de nitroglycérine a été dérobé. Le suspect du crime est un certain Hawk qui, avec sa bande, va sans doute se diriger vers une banque.
Sur son chemin, Rooster Cogburn va rencontrer une religieuse, Eula Goodnight, qui avait fondé une communauté évangélique auprès d’une tribu indienne, et dont le père a été assassiné par Hawk. Elle s’impose dans ce trajet la poursuite du criminel.

Une Bible et un fusil est un des très rares films réalisés par Stuart Millar, qui avait plutôt fait ses preuves dans la production (il fut le producteur du Prisonnier d’Alcatraz, de John Frankenheimer, de Que le meilleur l’emporte, de Franklin J. Schaffner, et surtout de Little Big Man, d’Arthur Penn). Il signe ici une réalisation classique, sans véritable génie mais en solide artisan.
Le film tient principalement à l’alternance savamment dosée entre scènes d’action et scènes humoristiques.
En effet, le duo John Wayne/Katharine Hepburn fonctionne à merveille, et constitue l’intérêt majeur du film. Les deux acteurs cabotinent joyeusement, font les “vieilles canailles” et misent tout sur le “duo contrasté mais complémentaire” (un peu comme dans un buddy movie).
Le côté “film d’action” est réussi également. Au lieu de ménager un grand affrontement final, Stuart Millar nous propose plutôt des combats parsemés tout au long du film et qui permettent d’échapper à l’ennui. De surcroît, le “méchant”, Hawk, apparaît toujours plus impitoyable et insupportable au fil du film.
De plus, comme il se doit, le western est tourné dans de superbes décors et le cadre lui-même change régulièrement, évitant ainsi les effets de stagnation.
En bref, Une Bible et un fusil est calibré pour être un très bon divertissement.
En plus, il faut bien dire que les ultimes films de John Wayne ont une saveur particulière. Une Bible et un fusil est l’antépénultième film du Duke : après celui-ci, il ne tournera plus que Brannigan et Le Dernier des géants. Or, ces derniers films (c’est le cas aussi du film précédent, Un silencieux au bout du canon) insistent beaucoup sur l’image du vieil homme incompatible avec le nouveau monde. Avec sa capacité à tirer avant de poser des questions et son attirance immodérée pour l’alcool, Rooster Cogburn est un homme de l’ancien monde, un de ces personnages que le nouveau monde ne veut plus voir (mais dont il a encore besoin, quoi qu’il en dise).

Le DVD
Le film est présenté dans une belle copie, qui sait rendre hommage aux superbes décors naturels de l’Oregon où le film a été tourné.
Côté compléments, nous avons d’abord une présentation du film par Jean-François Giré, que les amateurs des “westerns de légendes” chez Sidonis Calysta connaissent parfaitement. Clair, concis et instructif, il nous présente la carrière de Stuart Millar, il nous précise que Une Bible et un fusil n’est pas à proprement parler une suite de 100 dollars pour un shérif mais simplement une autre aventure avec le même personnage. Enfin, Jean-François Giré fait l’apologie du titre français et le resitue dans le contexte social états-unien.
Mais le complément qui nous a le plus ému est, sans conteste, la rarissime interview donnée par Katharine Hepburn à Clive James pour la BBC en 1985. Rarissime parce que l’actrice, très discrète sur sa vie privée, parle ici de sa famille, de sa carrière, de sa vie (tout en restant toujours pudique). Un très beau moment de télévision.

Caractéristiques du DVD
Version Française
Version Originale
Sous-titres Français
Couleurs
Format 16/9 2.39
Durée du film : 103 minutes

Compléments de programme
Présentation du film par Jean-François Giré (15 minutes)
Clive James rencontre Katharine Hepburn (49 minutes).

Une Bible et un fusil : bande annonce