L’Ascension, de Larissa Shepitko : transcender l’horreur de la guerre

Primé à Berlin en 1977, L’Ascension, ultime film de la cinéaste soviétique Larissa Shepitko, fait partie des chefs d’œuvre du cinéma de l’URSS qui sont à redécouvrir de nos jours. Par la force de sa mise en scène, Larissa Shepitko transforme un film de guerre en une œuvre mystique marquante.

Larissa Shepitko fait partie des cinéastes soviétiques injustement oubliées actuellement. Élève d’Aleksandr Dovjenko (le réalisateur de La Terre) au VGIK (l’école de cinéma moscovite), elle développera, dans les années 60 et 70, un cinéma personnel qui sera souvent confronté à la censure. Shepitko tournera en tout 6 long- métrages, incluant son film de fin d’études Chaleur torride. Les Ailes (1966), La Patrie de l’électricité (1967) et Toi et moi (1971) seront censurés par le régime brejnevien.
L’Ascension est le dernier film entièrement tourné par Larissa Shepitko. Il faillit, lui aussi, être censuré, mais le dirigeant du Parti Communiste de Biélorussie, où le film a été tourné, défendit le long-métrage auprès du Secrétaire Général du Parti. Le film fut sauvé, il fut même présenté au Festival de Berlin de 1977, où il reçut l’Ours d’or. Ensuite, Shepitko commença à travailler sur un nouveau projet, Les Adieux à Matiora, mais elle mourut prématurément, en 1979, d’un accident de voiture et c’est son mari, Elem Klimov (futur réalisateur de Requiem pour un massacre), qui acheva le film.

L’Ascension se présente comme un film de guerre sur la Grande Guerre Patriotique, un des genres les plus populaires du cinéma soviétique des années 70 (et toujours un des genres préférés du cinéma russe contemporain). Seulement, nous sommes loin des productions à la gloire de l’Armée Rouge. Ici, il n’y a pas de reconstitution onéreuse de grands combats, pas de tanks, pas de multitude de figurants.
Dans L’Ascension, la guerre est surtout prise dans ses enjeux moraux. Le conflit est principalement intérieur. Et deux personnages suffisent à en montrer les enjeux.
Dans une Biélorussie figée par l’hiver, une troupe de partisans essaie d’échapper à des troupes du Reich. Deux des combattants soviétiques, Rybak et Sotnikov, sont envoyés chercher de la nourriture. Ils arrivent dans une ferme dont le chef a collaboré avec les troupes allemandes (avait-il le choix ?). Ils y prennent un mouton mais, sur le chemin du retour, ils sont capturés par les soldats du Reich. Sotnikov est blessé.
Contrairement aux films officiels, Shepitko filme des personnages qui ne sont pas guidés par leurs idéaux politiques. Aucun d’eux, à aucun moment, ne dit agir pour le bien de la grande patrie soviétique. C’est le sacrifice, le don de soi, qui sert souvent de repère moral pour les personnages. Dans ce contexte de guerre, alors que les privations sont intenses (on se nourrit de quelques graines), donner le peu que l’on a peut vite prendre des allures de sacrifice. Shepitko va s’intéresser grandement à ce qui, au début, ressemble à des petits gestes. Certains donnent aux enfants leur ration de nourriture. Rybak, sur le chemin vers la ferme, explique qu’il a été sauvé par une famille qui l’avait caché, au péril de sa vie.
La guerre est donc, avant tout, le contexte de choix moraux dont le sacrifice de soi est le plus extrême. C’est ainsi que, arrêté et torturé par les Allemands et leurs collaborateurs, Sotnikov ne dira rien alors que Rybak lâchera des noms. Le débat qui suit est essentiel. D’un côté, Rybak affirme qu’il veut simplement vivre, ne pas mourir ; de l’autre, Sotnikov a un idéal plus élevé : il ne sert à rien de continuer à vivre si c’est en trahissant ses idéaux. Vivre en n’étant pas fidèle à soi-même, c’est ne pas se survivre. C’est, finalement, être mort.
La réalisation de Shepitko va alors opérer, progressivement, un glissement formidable. Cherchant à prendre sur lui la faute des autres, à se désigner comme traître pour enlever la faute de son compagnon, Sotnikov devient une figure christique qui cherche à donner sa vie pour sauver les personnages qui sont autour de lui. Cette comparaison est encore renforcée par la présence à ses côtés de Rybak, qui lui assume le rôle de Judas. Suivront un chemin de croix, puis une splendide scène de pendaison qui justifiera le titre du film.

Mais ce chemin vers l’ascension, suivi par Sotnikov, n’est pas le chemin emprunté par les autres. Dans ce film, Shepitko décrit chaque personnage séparément. Par des plans fixes aussi superbes que terribles, elle scrute le regard de ses personnages. On y lit les peurs, les incertitudes.
L’Ascension est un film très corporel. La caméra insiste sur les corps de ses personnages, en particulier le corps blessé, malade, de Sotnikov. Dans cette œuvre mystique, l’esprit et le corps ne sont pas séparés.
La mise en scène de Shepitko est très expressive. Les sentiments des personnages s’impriment sur l’écran. Le décor, figé dans le gel, reflète volontiers la terreur finale d’un Rybak harcelé par sa conscience.
Ce qu’il faut noter, c’est que jamais Shepitko ne condamne qui que ce soit. Ainsi, il ne faut pas oublier que Rybak, le traître, passe les deux premiers tiers du film à tenter de sauver Sotnikov. La cinéaste analyse les réactions de personnages placés dans une situation extrême, elle montre ce qu’est, pour elle, l’héroïsme, mais sans pour autant rejeter la faute sur les autres (à part peut-être Portnov, l’ancien chef de chœur qui dirige les interrogatoires et n’hésite pas à torturer une de ses anciennes élèves ; le personnage, glacial, est interprété à merveille par Anatoli Solonitsyne, celui qui fut Andreï Roublev pour Tarkovski).
Larissa Shepitko fait un film esthétiquement travaillé. Son noir et blanc est très contrasté, jetant d’un coup les personnage de l’ombre à la lumière. Ce choix est, bien entendu, symbolique d’un film sur l’ombre et la lumière. Certains plans font penser à des tableaux ; Sotnikov, vers la fin, semble sorti tout droit d’une icône.
L’Ascension est donc un film où la réalisation transforme littéralement une sordide histoire de délation en un récit où l’héroïsme transcende un individu ordinaire. Tout cela par la force d’une mise en scène lyrique et mystique parfaitement maîtrisée. Un film à redécouvrir.

L’Ascension : fiche technique
Titre original : Восхождение, Voskhozhdenie
Réalisation : Larissa Shepitko
Scénario : Larissa Shepitko, Youri Klepikov
Interprètes : Boris Plotnikov (Sotnikov), Vladimir Glostioukhin (Rybak), Anatoli Solonitsyne (Portnov)
Musique : Alfred Schnittke
Photographie : Vladimir Tchoukhnov, Pavel Lebechev
Montage : Valeria Belova
Société de production et de distribution : MosFilm
Date de sortie en France : novembre 1977
Genre : guerre, drame
Durée : 110 minutes
URSS – 1977

Festival

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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