Dans Diana, Annick Cojean, Sophie Couturier et Sandrine Revel signent une œuvre hybride, à la frontière du reportage, du portrait et de l’hommage. Entre le souvenir d’une rencontre rare et la tragédie d’une disparition, cette bande dessinée documentaire explore la vérité d’une femme qui, au-delà du mythe, voulait porter haut certains principes.
Cela fait partie des entretiens qui deviennent des rendez-vous avec l’Histoire. Annick Cojean obtient au printemps 1997 une interview de la princesse Diana, qui sera glissée dans une série de douze articles publiés dans le journal Le Monde. Connue pour son exigence et sa retenue, la journaliste ne cherche ni la confidence mondaine ni le frisson du scoop. Ce qu’elle veut comprendre, c’est la femme derrière l’icône, la conviction derrière le sourire.
Pourquoi Diana, adulée, traquée, parfois honnie, accepta-t-elle cette demande parmi des centaines d’autres ? Peut-être parce qu’elle y devine un regard différent : celui d’un journal austère mais respectueux, d’un interlocuteur français et réellement intéressé par ses idées, d’une plume curieuse de sens plus que de scandale. Quoi qu’il en soit, de cet échange naît un texte d’une rare portée, publié le 27 août 1997.
Quatre jours plus tard, la princesse de Galles s’éteint tragiquement à Paris, et ce portrait devient aussitôt son testament. L’article, relu à la lumière du drame, prend une autre valeur. Les mots de Diana, pleins d’élan, de lucidité, de tendresse, résonnent comme une prémonition. Elle y évoquait sa mission humanitaire, son combat contre les mines antipersonnel, son refus des faux-semblants, cette liberté nouvelle qui l’enivrait.
Annick Cojean se trouve happée malgré elle par le vertige médiatique. Elle se retrouva au centre d’un ouragan. La BD la montre assaillie par les questions, contrainte de se servir d’une chambre d’hôtel comme d’une press room. Son texte est disséqué, commenté, souvent déformé. On scrute la moindre inflexion, on traque dans ses lignes la clé d’un mystère. La journaliste, qui n’avait cherché qu’à donner voix à une femme, devient malgré elle la « dernière à avoir interviewé Lady Di ». Un titre qui sonne un peu comme un fardeau.
Dans ce tumulte, il lui faut pourtant reprendre souffle, revenir au cœur de ce qu’avait été cette rencontre : une heure suspendue dans le salon clair de Kensington Palace, entre rires, confidences et promesses de se revoir. C’est précisément de cette mémoire réinvestie qu’est née la bande dessinée Diana. Au fil des pages, le mythe se désarme. La princesse y redevient femme, mère, militante, parfois incertaine mais toujours ardente. Celle que la presse avait érigée en figure glamour, puis crucifiée pour ses audaces, apparaît ici dans sa vérité nue : déterminée à utiliser sa notoriété pour servir les causes qui la bouleversent.
Son engagement contre les mines antipersonnel, son empathie envers les malades du sida, sa tendresse pour les exclus témoignent pour elle. Diana n’a pas théorisé sa liberté : elle l’a vécue, corps et âme, jusqu’à s’y brûler.Cette liberté-là, les médias britanniques n’ont jamais su la lui pardonner. Ils l’ont piégée dans leurs flashs comme on retient dans une cage un oiseau trop vif. À mesure qu’elle s’émancipait du protocole, la chasse s’intensifiait. Avec le résultat que l’on sait…
Avec le recul, cet ouvrage apparaît comme une tentative de rendre justice à cette vérité engloutie sous la frénésie médiatique. Ni hagiographie ni enquête, il trace un chemin d’humanité et de vérité subjective à travers les reflets déformants de la gloire. C’est très intéressant sur le plan factuel, mais probablement un peu trop lisse et convenu dans sa dimension narrative. Mais peut-on vraiment, en l’espèce, reprocher aux auteurs d’avoir évité les fioritures pour se concentrer sur l’essentiel ?
Diana, Annick Cojean, Sophie Couturier et Sandrine Revel Steinkis, octobre 2025
Dans La Beauté cachée des cartes (éditions Autrement), Jean-Luc Arnaud, historien de la cartographie, fait voler en éclats l’usage froid du plan pour lui restituer une chaleur sensible, presque artistique. En isolant de minuscules fragments de cartes anciennes, il révèle leur part d’inconnu, de rêve, de qualité visuelle.
Et si une carte n’était pas un instrument, mais un poème endormi sous la poussière des atlas ? Si les lignes de contour, les trames, les couleurs et les typographies qui composent nos territoires recelaient, à l’insu même de leurs auteurs, un élan de beauté prêt à jaillir ? C’est cette hypothèse très originale que Jean-Luc Arnaud transforme en expérience plastique dans La Beauté cachée des cartes.
À rebours du cartographe rationnel qu’il demeure pourtant, l’auteur s’y fait flâneur. Il découpe, prélève, agrandit, surexpose ce qu’on n’aurait peut-être même pas remarqué. Les morceaux de cartes deviennent des paysages abstraits, des visages du monde sans nom ni boussole. D’un extrait cartographique naît un ballet de couleurs vives, presque expressionniste ; d’un plan de la région de Paris, une musculature de fer, filant comme une veine rouge dans la page ; d’une carte géologique du Groenland, une peinture moderne où le rose et le noir dialoguent en silence. Chaque fragment, une fois désarrimé de sa fonction initiale, devient un tableau à contempler.
La carte, vidée de son pouvoir de repérage, retrouve sa liberté d’invention. Elle n’est plus un outil, mais un organisme vivant : ses veines ferroviaires, ses nerfs fluviaux, ses membranes de papier respirent à nouveau. Le texte qui accompagne ces images, bref et limpide, agit comme un haïku – « Muscles d’acier fusant jusqu’aux bouts du monde / Longs voyages » – et prolonge le souffle visuel par un écho poétique.
Le livre, ainsi, se feuillette comme une galerie d’art singulière : un musée d’extraits détournés, un inventaire de songes cartographiques. Jean-LucArnaud n’explique rien, au-delà des légendes qui accompagnent ses « samples » ; il invite à voir. Et cette invitation vaut manifeste. Car elle interroge notre manière d’habiter le monde : en croyant le maîtriser par la mesure, nous en oublions l’émotion première, celle du tracé, du relief, de la couleur.
La Beauté cachée des cartes s’inscrit dans une tradition de détournement poétique du savoir. Mais ici, point de concept : juste un regard, précis et bienveillant, posé sur ce que la science laisse échapper. Jean-Luc Arnaud redonne aux cartes leur part de mystère, de Tokyo à Paris, des phares de Finlande aux réseaux télégraphiques hongrois.
Ses 210 fragments rassemblés tiennent lieu de monde recomposé, affranchi des catégories du vrai et du faux. Un monde où chaque route devient trait d’encre, chaque montagne une forme géométrique, chaque mot un élan. Difficile, après ça, de ne pas laisser traîner l’œil sur toutes les autres cartes, à la recherche de quelque chose de poétique, qui ferait sens et/ou émotion une fois bouté hors de son contexte.
La Beauté cachée des cartes, Jean-Luc Arnaud Autrement, novembre 2025, 288 pages
Neuf ans après un premier opus déjà salué pour sa franchise, Cookie Kalkair remet le couvert. Son Pénis de table 2 (éditions Steinkis) s’invite à nouveau dans les zones d’ombre du désir – entre honte, tabou, maladresse et tendresse. Mais cette fois, la table s’est agrandie, plus diverse, plus consciente, moins complaisante aussi. Un ouvrage aussi cru que nécessaire, où six hommes discutent, se dévoilent et parfois se contredisent, pour mieux comprendre ce que veut dire aujourd’hui « avoir un pénis » dans un monde post-#MeToo.
Un mot d’abord sur le ton. Ni leçon de morale ni manifeste, mais une conversation directe, souvent drôle, qui ose regarder l’homme moderne droit dans les yeux – et même sous la ceinture. Cookie Kalkair met en vignettes de longues discussions entre six hommes très différents, réunis pour parler de ce qu’on tait le plus : le corps, le plaisir, la peur d’être jugé, les zones interdites.
Ce deuxième tome se pose comme un miroir tendu à la virilité. Le dispositif est simple, presque théâtral : une table, des voix, des récits. Et de ces dialogues jaillissent mille contradictions. La culture porno, les sextoys, le sexe anal, le travail du sexe, l’érotisme masculin : autant de chapitres qui cherchent à déconstruire le confort du regard masculin sur lui-même.
La diversité de ses intervenants est un autre atout précieux. Là où le premier volume faisait se rencontrer des hommes blancs, hétéros, souvent urbains, ce second réunit une mosaïque plus représentative : des corps et des parcours multiples, où se croisent travailleurs du sexe, personnes trans, croyants, athées, hétéros, bi ou gays. Effet direct : la discussion s’épaissit, s’enrichit, voire se frictionne.
On parle ici de plaisir anal sans détour (« plus serré »), de la gêne persistante que ces sujets provoquent, de la domination masculine dans la pornographie ou de la pauvreté de l’éducation sexuelle à l’ère du tout numérique. L’ouvrage s’appuie occasionnellement sur des données statistiques précises, comme celles sur la prostitution en France, où 85 % sont des femmes, 10 % des hommes et 5 % des personnes transgenres, la majorité issue de migrations précaires.
Et il y a aussi ce paradoxe, que Kalkair souligne sans insister : malgré la profusion d’images et de discours sur le sexe, la parole masculine reste pauvre. Les hommes parlent encore trop peu de leur corps, sinon à travers la performance ou la blague. Ce Pénis de table 2 vient alors combler un vide, en créant un espace où l’incertitude est permise.
Au fond, Pénis de table 2 ne parle pas tant du sexe que de ce qu’il révèle. Et il n’élude rien : les violences, la consommation d’images pornographiques, la déconnexion entre plaisir et affection, la place des femmes dans cette cartographie du désir masculin. Parmi les nombreux sujets abordés : le sexe en réalité virtuelle, les contenus pour adultes en ligne, les agressions sexuelles ou encore le regard des femmes sur l’anatomie masculine.
Dans ce dialogue à plusieurs voix, chacune porte une part du réel. Ce que Cookie Kalkair réussit, c’est une représentation plurielle de la masculinité contemporaine. Un livre utile, drôle, qui ose aller au bout de sa démarche.
Pénis de table 2, Cookie Kalkair Steinkis, octobre 2025, 176 pages
Entre l’odeur avenante du beurre chaud et la rigueur du geste parfait, La Vie en bleu nous plonge dans les coulisses de la gastronomie française. Sous la plume de Julien Moca et le trait de Cécile Barnéoud, l’itinéraire d’une jeune cheffe venue de Séoul se transforme en parcours initiatique, à la fois sensoriel, humain et culturel. Un one shot généreux, riche en émotions et en saveurs.
On pourrait croire que tout commence derrière un plan de travail immaculé, sous la blancheur intimidante d’une toque. Mais non : c’est le départ de Kim Jae-Kyung quittant Séoul et le restaurant familial pour Paris qui amorce véritablement le récit. Capitale d’une cuisine dont elle ne maîtrise ni les codes, ni la langue, la métropole a de prime abord quelque chose d’inconfortable. Et ce choc des cultures, Moca et Barnéoud le traitent sans clichés, avec cette justesse qui naît de la curiosité : celle d’un regard étranger découvrant les mystères du « bien manger à la française », et d’une école célèbre, le Cordon Bleu, où chaque geste semble pesé et soupesé par des décennies d’exigence.
Très vite, le lecteur comprend que La Vie en bleu n’est pas seulement une histoire de recettes. C’est avant tout une quête de soi, un apprentissage du doute et du dépassement. Jae-Kyung, d’abord maladroite, épuisée, submergée par les reproches de ses chefs, apprend la patience, la précision, la beauté du détail. Ses erreurs deviennent des leçons, ses doutes un carburant. La bande dessinée suit ce rythme intérieur, devenu matière romanesque.
Le dessin de Cécile Barnéoud capte à merveille les textures. Ses planches sont presque olfactives : on y sent la chaleur d’une cuisine en plein service, la fatigue du soir, l’émerveillement des marchés où Jae-Kyung voudrait tout goûter, tout acheter. Mais La Vie en bleu est aussi une ode à la pédagogie. Les chefs, parfois durs, jamais injustes, incarnent cette forme de bienveillance exigeante qui forge les vocations. Autour d’eux, un groupe cosmopolite d’élèves rappelle que la gastronomie française est un creuset vivant. Dans ce brassage, Julien Moca semble glisser une énième idée discrète mais précieuse : apprendre à cuisiner, c’est aussi apprendre à écouter, à traduire, à s’ouvrir aux autres.
Et quand la jeune Jae-Kyung, à la fin, entrevoit Londres comme nouvel horizon, ce n’est plus une fuite mais un envol. Elle n’est pas seulement l’élève appliquée d’une école prestigieuse : elle cherche à embrasser la cuisine par tous ses reliefs, y compris marketing. Avec La Vie en bleu, Julien Moca et Cécile Barnéoud signent ainsi une œuvre fine et inspirante, à mi-chemin entre le roman graphique et le carnet de voyage.
Un cahier documentaire vient par ailleurs prolonger la lecture. On y découvre l’histoire du Cordon Bleu, fondé en 1895, ses traditions, ses rituels, sa modernité. Ce supplément prolonge le récit et l’ancre dans une réalité tangible.
La Vie en bleu, Julien Moca et Cécile Barnéoud Glénat, 5 novembre 2025, 96 pages
Sous la neige, la bête.Février 1999, péninsule de Kola. Un corps gît dans le froid, presque mort, pas tout à fait humain. Il s’appellera Gary, parce qu’il faut bien un nom pour désigner l’indésignable. Il guérit trop vite, se régénère trop bien et s’échappe trop brutalement pour être seulement un miraculé. Plus tard, on le retrouve à Moscou, poursuivi, cerné, traqué comme un animal rare dont la science veut percer le secret. Pour fuir, il s’enferme dans un cercueil et file vers Berlin – la résurrection comme dernier refuge ?
Avec Bestial : Saramza 61, Éric Corbeyran rejoue les codes du thriller fantastique sans chercher à les contourner : un homme issu d’expériences douteuses, une fuite haletante, des poursuivants acharnés, et ce doute persistant – monstre ou victime ? L’ombre de X-Files, de Wolfen ou de Dog Soldiers rôde à chaque page. Mais ce qui sauve l’ensemble de la routine, c’est le sens du rythme et du cadre. En vieux renard du scénario, l’auteur va droit à l’os. Pas de circonvolutions, pas de bavardage : un prologue glacial, un présent nerveux et une tension qui ne décroît jamais. Il écrit comme on filme, caméra à l’épaule, regard au plus près de l’horreur.
Gary, mi-homme mi-bête, est une figure tragique, un fauve hanté par son propre métabolisme. Là où d’autres auraient brodé une mythologie, on s’en tient pour l’instant à la chair et au sang : l’horreur n’est pas métaphysique, mais biologique. Luca Malisan met ce bestiaire en images avec talent. Les planches, traversées d’un faisceau de néons et de contre-jours, ont quelque chose de l’esthétique post-soviétique : la froideur métallique, la menace latente, le muscle sous la peau.
Rien de révolutionnaire, certes – et Corbeyran ne prétend probablement pas l’inverse. Bestial assume son classicisme, celui des séries B soignées, efficaces, où l’on tourne les pages comme on enchaîne les épisodes d’une bonne anthologie télévisée. Ce qui tient l’ensemble relève de la narration pure. Le lecteur devient lui aussi un chasseur : il veut savoir, il veut voir, il sait qu’il y a un mystère à percer et des personnages en danger. Au final, Saramza 61 constitue un premier acte musclé, taillé pour ceux qui aiment le frisson sans un contexte trop dense qui viendrait l’empeser.
Bestial : Saramza 61, Éric Corbeyran et Luca Malisan Kamiti, octobre 2025, 56 pages
La 29ème édition du festival Les Œillades se déroulera du 18 au 23 novembre et mettra à l’honneur la thématique « Arts et cinéma ». Au programme : 31 avant-premières prestigieuses réparties dans les trois salles albigeoises Arcé, Lapérouse et Cordeliers, dont 12 longs-métrages en compétition pour le Prix du Public, 16 séances « Reprises » pour redécouvrir les œuvres qui ont marqué l’année 2025, mais aussi la traditionnelle compétition de courts-métrages, une carte blanche au distributeur Jour2Fête, et une masterclass autour de la musique de film dirigée par le compositeur Michel Petrossian. Cette année, le festival inaugurera sa première nuit du cinéma, conçue autour de trois longs-métrages issus de la sélection.
À Albi, le festival « Les Œillades » célèbre les arts au cinéma
Affiche Les Œillades 2025
Comme chaque année depuis 28 ans, entourés des bénévoles de l’association Ciné Forum, Monique et Claude Martin offrent aux cinéphiles du Tarn de multiples projections et rencontres avec des invités prestigieux, des avant-premières en présence des équipes des films, des séances dédiées au jeune public et des débats enrichissants. Un rendez-vous incontournable pour fêter ensemble le cinéma francophone dans toute sa diversité.
Avec pour fil rouge la thématique « Arts et Cinéma », cette 29e édition du festival du filmd’Albi s’annonce riche en découvertes. Sept films mettront en lumière la musique, la danse, le théâtre, l’architecture et la littérature ; autant de disciplines pour penser le monde de manière plurielle, revendiquer nos valeurs culturelles et répondre collectivement aux maux de notre époque. En effet, la lutte contre tous les racismes, les difficultés liées à l’intégration ou encore les violences faites aux femmes sont plus que jamais au cœur d’une programmation à la fois éclectique, exigeante et paritaire, qui promet de belles surprises.
En ouverture du festival, Tom Volf, auteur du remarqué Maria by Callas sorti en 2017, viendra présenter son documentaire inédit sur Véronique Sanson, une légende vivante de la chanson française. Déjà sélectionné à la Quinzaine des Cinéastes 2025, L’Engloutie, premier long-métrage de fiction de la jeune réalisatrice Louise Hémon porté par Galatéa Bellugi, sera également projeté.
Conçue autour de trois longs-métrages issus de la thématique, une nuit du cinéma aura lieu pour la première fois aux Œillades le vendredi 21 novembre.
Le festival rendra hommage à l’actrice belge Émilie Dequenne, disparue en mars dernier, avec la séance patrimoine de Rosetta des frères Dardenne, film qui l’avait révélée et valu le Prix d’interprétation au Festival de Cannes 1999.
Enfin, le Prix du film vert sera remis pour la troisième année consécutive.
Les films en compétition
Les Œillades offrent un large panorama des films francophones qui seront à l’affiche début 2026. Cette année, trente-et-un longs-métrages ont été sélectionnés ; douze d’entre eux concourent pour le prix du public.
Parmi les films en compétition, figurent : À Pied d’Œuvre réalisé par Valérie Donzelli, avec Bastien Bouillon dans le rôle d’un photographe à succès qui découvre la pauvreté après avoir tout abandonné pour se consacrer à l’écriture ; Les enfants vont bien, drame deNathan Ambrosioni mettant en scène deux sœurs dépassées par les événements campées par Camille Cottin et Juliette Armanet ; On vous croit, film coup de poing sur les violences intrafamiliales signé Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys, mais aussi Qui brille au combat, premier long métrage de l’actrice Joséphine Japy, dans lequel Sarah Pachoud interprète une jeune fille atteinte d’un handicap lourd au diagnostic incertain.
Le public albigeois découvrira également La Femme de, second long-métrage de David Roux porté par Mélanie Thierry, puis Amour Apocalypse, comédie romantique et loufoque sur fond de crise climatique réalisée par Anne Émond.
Le festival s’accorde au féminin et fait, comme toujours, la part belle au cinéma québécois (Bachir Bensaddek retrace le parcours d’une femme hantée par un destin qu’elle a tenté de fuir dans La femme cachée), suisse (avec À bras-le-corps, Marie-Elsa Sgualdo raconte la trajectoire intime d’une jeune fille de quinze ans, qui tombe enceinte à la suite d’un viol et entame un coûteux chemin vers la liberté) et africain (Chloé Aïcha Boro met en scène une jeune ivoirienne cherchant à réparer le destin brisé de sa grand-mère dans Les Invertueuses).
https://www.youtube.com/watch?v=L0N0SVTQ-6Q
Le documentaire Nous l’orchestre signé Philippe Béziat viendra clôturer la compétition.
Autres avant-premières attendues : la suite de Mektoub My Love d’Abdellatif Kechiche, qui marque le grand retour du cinéaste franco-tunisien sept ans après la sortie du premier volet polémique ; La Condition de Jérôme Bonnell, adaptation du roman « Amours » de Léonor de Récondo avec dans les rôles principaux Swann Arlaud, Galatéa Bellugi, Louise Chevillotte et Emmanuelle Devos, mais aussi Sauvons les meubles réalisé par la chef décoratrice Catherine Cosme, qui suit les retrouvailles familiales dramatiques de Vimala Pons et Yoann Zimmer, et Animal Totem, nouvelle comédie absurde signée Benoît Delépine.
Le public albigeois découvrira ensuite La Danse des renards de Valéry Carnoy, drame à la fois tendre et amer centré sur un jeune boxeur scolarisé en internat sportif, sauvé in extremis d’un accident mortel par son meilleur ami, puis Laurent dans le vent qui raconte l’errance d’un jeune homme sans travail ni logement interprété par Baptiste Perusat et L’Œuvre invisible, essai documentaire dans lequel Jean Rochefort revient sur sa collaboration inachevée avec son ami Alexandre Trannoy, surnommé le « cinéaste fantôme ».
Les festivaliers pourront également découvrir Grand Ciel de Akihiro Hata, réunissant Damien Bonnard et Samir Guesmi, Ma Frèrede Lise Akoka et Romane Gueret, marquant les premiers pas au cinéma de la chanteuse Amel Bent, mais aussi Le Chant des forêts, documentaire animalier de Vincent Munier tourné dans les Vosges ou encore Planètes, film d’animation hypnotique réalisé par Momoko Seto.
Les projections seront suivies de débats en compagnie des réalisateurs, acteurs et producteurs.
Les séances reprises
La section « reprises » donnera l’occasion de revoir ou de rattraper une sélection de fictions, documentaires et films d’animation déjà sortis en salles. Nous retrouverons notamment L’Étranger de François Ozon, Nouvelle Vague de Richard Linklater, Enzo de Laurent Cantet et Robin Campillo, Nino de Pauline Loquès, L’Intérêt d’Adam de Laura Wandel, IndesGalantesde Philippe Béziat ou encore Amélie et la métaphysique des tubes de Maylis Vallade et Liane-Cho Han.
La compétition courts-métrages
Cette année, sept courts-métrages ont été sélectionnés par l’équipe des Œillades et deux prix seront attribués à l’issue de la séance :
• Au goût du jour de Camille Britte
• D.S. Al Coda, film collectif
• Été 96 de Mathilde Bédouet
• I’m glad you’re dead now de Tawfeek Barhom
• Jour de vent, film collectif
• Les petits monstres de Pablo Léridon
• Sous ma fenêtre, la boue de Violette Delvoye
Masterclasses avec Michel Petrossian et André Labbouz
Pour cette édition 2025, le festival reçoit le compositeur franco-arménien Michel Petrossian qui animera une masterlass sur « la musique au cinéma » le vendredi 21 novembre dans la salle Athanor. Connu pour avoir collaboré à trois reprises avec Robert Guédiguian (Gloria Mundi, Et la fête continue !, La Pie voleuse), il a récemment signé la bande originale du feel-good movieEn Fanfare d’Emmanuel Courcol. L’occasion de revenir sur ces travaux qui lui permettent d’explorer une autre facette de la composition, entre musique orchestrale et interaction avec le récit cinématographique.
Artisan du patrimoine cinématographique et chargé des restaurations des films de la maison Gaumont depuis 2009, André Labbouz donnera lui aussi une masterclass exceptionnelle le mercredi 19 novembre, en partenariat avec le musée Toulouse-Lautrec. Intitulée « Technique de restaurations de films : dix ans de restauration numérique », son intervention reviendra sur toutes les étapes d’un travail particulièrement minutieux : étalonnage, restauration, vérification et enfin création du master.
Les projets avec les scolaires
Depuis 2012, le festival mène des actions diverses envers les élèves des écoles primaires, collèges et lycées du Tarn. Les jeunes des établissements Edouard Herriot d’Albi et Salvan de Saliès réaliseront un court-métrage. Les élèves des collèges Balzac d’Albi, Saut de Sabo de Saint-Juéry et Alain Fournier d’Alban travailleront sur La Danse des renards au sein du projet « Un Film, Un Auteur ».
Encadré par Alice Vincens, professeure d’esthétique du cinéma, un stage d’analyse filmique autour du classique du genre fantastique La Féline (1942) de Jacques Tourneur sera proposé aux élèves du lycée Jean Vigo de Millau.
Cette année encore, les étudiants de L3 Lettres Modernes de l’INU Champollion effectueront un suivi journalistique du festival avec la rédaction du quotidien « L’Œilleton ».
« Les Œillades » du 18 au 23 novembre dans les trois cinémas albigeois : salle Arcé, Les Cordeliers et Lapérouse. Le programme complet est à retrouver ici.
Dans ce que l’on pourrait nommer un très beau geste artistique, Joséphine Japy réalise son premier film en prenant Mélanie Laurent comme actrice principale. Cette dernière l’avait en effet choisie à l’époque pour l’un de ses premiers films, le sublime Respire. L’association de ces deux talents doit porter bonheur au cinéma tant Qui brille au combat est un premier film sensationnel. En choisissant de filmer un sujet qui lui tient à cœur, le handicap mental dû à une maladie génétique rare, la jeune cinéaste frappe fort, et juste. On est face à un océan de délicatesse et de justesse. Voilà donc tout simplement un grand film porté par des actrices magnifiques qui révèle une nouvelle cinéaste.
Synopsis : Qui Brille au Combat est le sens étymologique du prénom Bertille, la plus jeune des deux sœurs de la famille Roussier, atteinte d’un handicap lourd, au diagnostic incertain. La famille vit dans un équilibre fragile autour de cet enfant qui accapare les efforts et pensées de chacun, et qui pourrait perdre la vie à tout moment. Chacun se construit, vit comme il peut avec les exigences de ce rythme et les incertitudes qui l’accompagnent. Les parents, Madeleine et Gilles, la sœur aînée, Marion. Quel quotidien et quels avenirs pour une mère, un père, un couple, une adolescente que la responsabilité de sa cadette a rendue trop vite adulte ? Lorsqu’un nouveau diagnostic est posé, les cartes sont rebattues et un nouvel horizon se dessine…
Il y a dix ans, Mélanie Laurent réalisait son second long-métrage, le très beau et puissant Respire, et elle faisait découvrir deux jeunes actrices, Lou de Laâge et Joséphine Japy. C’était l’un des premiers films de cette dernière et elle y était vraiment excellente. Une décennie plus tard, l’actrice qui a fait son petit bonhomme de chemin sans rentrer dans le star system hexagonal décide elle aussi de passer derrière la caméra comme le font désormais de plus en plus de comédiens. Et dans un beau geste de cinéma, elle enrôle Mélanie Laurent. Et elle choisit de ne pas se mettre en scène, préférant se consacrer totalement à la réalisation de cette petite pépite qu’est Qui brille au combat.
Ce titre vient du nom donné au personnage de cette jeune handicapée mentale qui est au cœur du film. Elle est atteinte d’une maladie génétique rare et incurable. Et elle s’appelle Bertille, dont le sens étymologique veut donc dire « qui brille au combat ». C’est beau. Et tout l’histoire de ce premier long-métrage, dont le sujet importe beaucoup à la cinéaste par son vécu, va tourner autour de cette jeune fille. Sa mère (jouée par Mélanie Laurent), sa sœur (jouée par Angelina Woreth) et son père (joué par l’acteur québécois Pierre-Yves Cardinal), dans un geste d’amour familial, sont à ses côtés, coûte que coûte. Sans le vouloir et par sa condition, cette jeune fille qui ne peut vivre seule va donc être l’épicentre de sa famille et du film.
Ce premier essai s’apparente à un petit miracle. De ces premières œuvres qu’on n’oublie pas. Il y a une délicatesse et une justesse dans la manière de filmer cette famille et le handicap qui confine au sublime. On est parfois même proche de la poésie sans pour autant fuir le réalisme d’une telle situation. On comprend l’abnégation et la résilience nécessaires aux membres de cette famille qui donnent tout leur amour malgré les complications inhérentes à vivre avec une enfant comme Bertille. D’autant plus que c’est une maladie rare et imprévisible. On sent l’inquiétude au quotidien, l’urgence de certaines situations et le ras-le-bol, parfois aussi. Mais il n’y a pas une once de jugement, juste de la douceur et de l’émotion. Beaucoup d’émotions.
Que ce soit dans la recherche de réponses à sa maladie, dans les doutes d’un père proche de l’abandon, dans les rapports avec les autres pas toujours à même de comprendre ce que vivent les membres de cette famille et surtout dans la manière de composer sa propre vie avec une sœur/fille comme Bertille, le long-métrage balaie le spectre d’un quotidien aux côtés d’une enfant malade. Qui brille au combat a la bonne idée de nous laisser entendre le point de vue des trois autres membres de la famille à parts égales. Cela donne une boussole narrative et émotionnelle à trois directions qui enrichit le film et le nourrit de divers sentiments et ressentis propres à chacun. Et la mise en scène d’une incroyable maîtrise pour un premier film nous immerge complètement dans ce beau portrait de famille. Entre plans merveilleux proches de l’onirisme et un réalisme parfois cru, chaque séquence frappe juste et touche fort. Lors de séquences souvent bouleversantes, on a souvent le cœur serré et la larme à l’œil.
On est (très) loin du réalisme social que l’on peut souvent voir au cinéma sur le handicap mental. Japy a tissé un drame familial simple mais vraiment puissant. Et elle s’est entourée d’un casting parfait qui fait pour beaucoup dans cette réussite. Mélanie Laurent nous rappelle à quel point elle est bonne actrice, d’une vérité rare dans son jeu quand elle se met dans ce type de rôle. Pierre-Yves Cardinal, pour son premier grand rôle en français, impressionne également. Mais c’est la jeune Angelina Woreth qui fait figure de révélation. Vue dans le tout aussi beau Leurs enfants après eux, elle campe une sœur aimante qui a besoin de prendre l’air. C’est d’ailleurs sa relation avec un homme mûr proche du pervers narcissique qui est la seule petite fausse note du film. Ce trait de caractère semble appartenir à un autre film et n’a pas d’utilité pour le sujet central. Si ce n’est cela, Qui brille au combat est une perle, une pépite à ne pas louper.
Bande-annonce : Qui brille au combat
Fiche technique : Qui brille au combat
Réalisatrice : Joséphine Japy Scénario : Joséphine Japy et Olivier Torres Acteurs principaux : Mélanie Laurent, Pierre-Yves Cardinal, Sarah Pachoud, Angelina Woreth, Félix Kysyl, … Image : Romain Carcanade Musique : Mattia Luchini, Odezenne Décors : Laure Satgé Montage : Nicolas Desmaison Production : Antoine et Martin Playoust (Cowboys Films) Distribution France : Apollo Films Pays de production : France Genre : Drame Durée : 100 minutes Sortie : 31 décembre 025 Sélection : Festival de Cannes 2025 – Séances spéciales
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Avec Le Message, Ta-Nehisi Coates poursuit son œuvre de dévoilement du réel. Voyageur malgré lui, le penseur américain arpente Dakar, la Caroline du Sud et la Cisjordanie, traçant un fil invisible entre les héritages de la violence raciale, les fractures du monde contemporain et la responsabilité du témoin. Ce livre, à la fois intime et politique, prolonge la quête d’un écrivain obsédé par la vérité : celle que l’on tait, celle que l’écriture force à voir.
Ta-Nehisi Coates n’écrit jamais depuis le confort de la certitude. Chez lui, penser, c’est se défaire. Dans Le Message, il se met une nouvelle fois en route, non pour enseigner mais pour apprendre – ou plutôt désapprendre ce que les récits dominants ont fait de nos regards. C’est un livre d’adresse : il parle à ses étudiants, mais surtout à cette jeunesse noire qu’il incite à refuser les mythologies offertes, à écrire pour mieux s’emparer du monde et le comprendre.
Ta-Nehisi Coatesdébarque à Dakar avec le vertige de celui qui retrouve sans reconnaître. Sur l’île de Gorée, face à la “porte du non-retour”, il mesure le gouffre entre mémoire et symbole : peu importe que l’histoire y soit partielle, l’émotion, elle, est entière. Il décrit ce moment sans emphase : un homme face à la mer, regardant vers l’Ouest, vers l’Amérique, et se découvrant fragment d’un exil plus vaste que lui. Ce premier voyage agit comme un miroir : l’Afrique est un espace où la question de la filiation redevient brûlante, où le passé n’est plus tant un fardeau qu’un champ à défricher.
De là, l’homme retourne aux États-Unis, dans cette autre géographie du combat : une salle de conseil scolaire de Caroline du Sud, où Between the World and Me est menacé d’interdiction. Il s’attend à des hostilités frontales, découvre au contraire une coalition inattendue : des enseignants blancs, des étudiants, des parents défendant la présence du livre dans les programmes. L’auteur y voit l’illustration d’une vérité essentielle : l’histoire, lorsqu’elle dérange, redevient éminemment politique. La censure, ici, relève d’une peur : celle de l’imagination noire, celle d’une parole qui refuse le récit national aseptisé.
Puis vient la troisième étape, probablement la plus polémique : la Palestine. Coates traverse Jérusalem, Hébron, Ramallah. Il découvre la topographie de la séparation : murs, check-points, routes interdites, citernes d’eau illégales sur les toits palestiniens pendant que des piscines poussent ailleurs. La réalité qu’il décrit n’est pas neuve, mais elle acquiert sous sa plume une gravité particulière. L’auteur ne s’y trompe pas : il reconnaît ici les logiques d’oppression déjà connues. Une terre convoitée par deux peuples, dont l’un, victime de l’histoire, semble avoir pris sa revanche sur l’autre, pourtant innocent.
Cette dernière partie prolonge le même questionnement : comment raconter le monde sans hiérarchie de douleur, sans appropriation du tragique d’autrui ? Ta-Nehisi Coates ne cherche pas à s’ériger en porte-parole : il insiste au contraire sur la nécessité de laisser les journalistes palestiniens parler pour eux-mêmes. Mais il refuse le confort de l’indifférence. Dans la lignée de James Baldwin, de W.E.B. Du Bois, il écrit à hauteur d’homme, avec cette combinaison rare de précision documentaire et de ferveur morale.
Sous ses airs de carnet de route, le recueil forme en réalité une cartographie morale du XXIᵉ siècle : du traumatisme racial américain aux résistances globales, de l’Afrique symbolique à la Palestine assiégée. Ainsi, Le Message n’est pas seulement une lettre à des étudiants : c’est une lettre adressée à tous ceux qui refusent le confort de l’ignorance. On peut y voir un plaidoyer pour une écriture qui éclaire sans dominer, qui relie sans confondre, qui fait de chaque phrase une voie d’accès vers plus de lucidité.
Le Message, Ta-Nehisi Coates Autrement, octobre 2025, 256 pages
En transposant l’univers de Spawn dans un futur post-industriel où l’humain s’effrite sous le poids de la machine, Rat City d’Erica Schultz et Zé Carlos (éditions Delcourt) revisite le mythe infernal sous l’angle du transhumanisme. Un récit dense et crépusculaire, d’une intensité visuelle rare, où chaque étincelle de néon révèle une part de damnation.
Il faut imaginer un monde en ruines, 2107, quelque part entre le cauchemar cyberpunk et la guerre éternelle. Là, au cœur d’une mégalopole saturée de lumières toxiques, vit Peter Cairn, un ancien soldat amputé, survivant d’un siècle de conflits et de mensonges. Son corps est un champ de bataille : deux prothèses commandées par des nanites, fragments de technologie révolutionnaires. Jusqu’au jour où, par un accident cosmique, l’explosion nécroplasmatique du premier Spawn (Al Simmons, le martyr originel) vient contaminer ses circuits. Le métal s’ouvre à l’occulte. La science, à la damnation.
Il faut bien comprendre qu’Erica Schultz ne se contente pas d’écrire une variation futuriste, puisqu’elle déplace la tragédie de Spawn dans une société où la déshumanisation ne passe plus par les pactes démoniaques, mais par les protocoles industriels. Peter Cairn devient un Deviant, un être hybride, fusion improbable de nanotechnologie et d’énergie infernale, traqué par ceux-là mêmes qui l’ont fabriqué. Ce n’est plus le diable qui réclame son dû, mais la corporation PTS, incarnation froide et déshumanisante du contrôle biotechnologique.
À mesure que ses pouvoirs émergent (guérison accélérée, pulsions destructrices, manipulation technologique), Peter s’enfonce dans une lutte double : contre l’État-machine, mais aussi contre l’altération de sa propre nature. Il n’est ni ange, ni démon, ni homme : seulement un vestige de ce qu’il fut jadis, debout sur des jambes qui ne lui appartiennent plus, menant un combat dont il ne saisit pas tout à fait les tenants et aboutissants – il apprend en même temps que le lecteur.
Zé Carlos offre à cette désolation une puissance visuelle quasi hypnotique. Son trait, anguleux et fiévreux, sculpte une architecture à la fois monumentale et claustrophobe. On pense à Blade Runner, certes, mais avec une violence viscérale, plus organique : les néons ne sont pas des décorations ; ils brûlent comme des cicatrices. Chaque planche semble respirer au rythme de Peter ; c’est brusque, heurté, presque douloureux. Les couleurs prolongent cette sensation : vert acide, bleu cobalt, rouge d’alerte…
Chemin faisant, le roman graphique s’éloigne du simple récit de survie pour devenir une fable politique. Peter fédère. Quinlan, hacker infectée par les nanites, et d’autres deviennent les pivots d’une résistance. La science qui asservit pourrait, détournée, libérer. C’est là l’idée la plus stimulante du récit : faire de la mutation un acte de révolte, de la contamination une renaissance. Le Deviant n’est plus un monstre, mais une hypothèse de futur.
Au fil des douze premiers chapitres, Rat City construit un mythe de substitution : celui d’un enfer qui n’est plus souterrain, mais industriel. La damnation s’écrit en langage de code, les pactes se signent dans des serveurs. Pourtant, quelque chose de profondément humain persiste : la culpabilité, la rédemption, la tentation de tout brûler pour se sentir vivant.
Rat City, Erica Schultz et Zé Carlos Delcourt, octobre 2025, 288 pages
Avec L’Enfance des chefs, Marilyne Letertre et Franckie Alarcon signent une bande dessinée pleine de tendresse, où les grands noms de la gastronomie française retrouvent le chemin de leur enfance. L’ouvrage, publié chez Delcourt dans la collection « Encrages », fait un lien entre le souvenir et l’art de nourrir – au sens plein du terme.
L’Enfance des chefs nous convie à remonter le fil d’une dizaine de destins culinaires – de Pierre Hermé à Mory Sacko, d’Anne-Sophie Pic à Kelly Rangama – pour y déceler ce moment d’enfance où le goût s’éveille, où la main apprend, sans le savoir, à sentir puis façonner le monde. Sous le trait doux et précis de Franckie Alarcon et la plume de Marilyne Letertre, ces récits biographiques prennent des allures d’albums de famille qu’on aurait laissés sur un coin de la table d’une cuisine.
La structure de l’ouvrage a quelque chose d’évident : chaque portrait s’ouvre sur des souvenirs, une lumière d’enfance, un lieu de transmission, puis s’achève sur une recette, simple ou emblématique, qui condense l’essence du chef. Ainsi, les éperlans sauce gribiche de Christopher Coutanceau sentent l’iode et la mer charentaise, tout comme le gâteau de crêpes de Manon Fleury parle de patience, de couches et d’équilibre. L’art culinaire prend son socle dans l’enfance, et la recette se fait geste domestique.
L’album est traversé d’émotions, dont celle, constante, du temps retrouvé. Les pages sur Pierre Hermé restituent la chaleur d’une boulangerie alsacienne où la farine vole comme de la neige. Celles sur Thierry Marx dessinent une vocation plus tardive, née dans l’effort et la rigueur, presque ascétique, d’un homme qui a œuvré au service des populations marginalisées. Chacun de ces récits révèle une autre manière de grandir, dans les effluves de la pâte, au contact du feu ou des marchés alimentaires, comme si la cuisine avait toujours été une école du monde.
Les dessins d’Alarcon, en bichromie subtile, oscillent entre le rose de la tendresse et le gris-brun de la nostalgie. Pas d’esbroufe, pas d’effets graphiques : tout est affaire de regard. Chaque chef y apparaît d’abord enfant, vulnérable, avant de s’affirmer à l’âge adulte, sans vraie rupture, sinon celle d’un cheminement. Ce passage de la fillette émerveillée à la cheffe engagée, du garçon rêveur au maître du geste, incarne le cœur même du livre : le goût comme fil de vie.
On peut également noter la diversité des racines et des horizons. Nina Métayer, issue d’une famille alsacienne et russo-polonaise, se souvient d’abord du bruit d’une bombe de chantilly industrielle avant d’inventer ses propres douceurs raffinées. Céline Pham, elle, explore la pudeur et la délicatesse vietnamiennes, où la cuisine s’apparente à un langage pour dire ce qu’on ne dit pas. Kelly Rangama fait entrer la lumière et les parfums de La Réunion dans les assiettes parisiennes, tandis que Mory Sackofait dialoguer l’Afrique, le Japon et la France dans une harmonie moderne et ouverte. Quant à Anne-Sophie Pic, elle incarne peut-être la transmission au sens le plus pur : celle d’une filiation d’hommes, prolongée par une femme qui en révèle la grâce cachée.
L’Enfance des chefs dit aussi beaucoup du présent : l’importance de la transmission, du territoire, de l’éthique. Ces chefs apparaissent avant tout comme des passeurs, des artisans du goût mais aussi du lien. Ils cuisinent parfois pour « réparer », pour prolonger, pour rendre à celles et ceux qui ont mis la main avant eux dans la pâte. En refermant cet album, on a faim, oui, mais d’autre chose : d’odeurs d’enfance, de gestes justes, d’une certaine lenteur retrouvée.
L’Enfance des chefs, Marilyne Letertre et Franckie Alarcon Delcourt, octobre 2025, 120 pages
Davy Mourier signe avec La Petite Mort – La Boutique des erreurs un album d’une lucidité mordante. Sous ses dehors d’humour macabre et de gags pop, c’est toute la mécanique contemporaine du lynchage médiatique, du consumérisme et de la bêtise virale qu’il dissèque. La Mort, devenue influenceuse malgré elle, y découvre que la notoriété n’a rien d’un repos éternel.
Davy Mourier envoie cette fois sa créature fétiche se heurter à l’un des monstres les plus dévorants de notre époque : le capitalisme médiatique. Dans « La Petite Boutique des erreurs », la Mort a désormais son fan-club, ses interviews, ses couvertures de magazines – et bien sûr ses haters. Car la célébrité, chez Mourier, a l’odeur d’un bouquet de fleurs fanées.
Tout commence par une reconnaissance soudaine : la Petite Mort, ado mal dans sa faux, attire les regards au collège. On lui demande des selfies, des dédicaces, des likes posthumes. Mais un mot de travers, un montage malveillant, et voilà notre faucheuse accusée de tous les maux : misandrie, wokisme, mollesse idéologique. Davy Mourier joue avec un sens du grotesque ravageur sur les miroirs médiatiques : on croise, sous des noms à peine déguisés, des figures télévisuelles prêtes à tout pour faire de l’audience – Pascal Praud et CNews prennent ici des allures de croque-morts de la pensée. « Vous ne préférez pas faucher des Arabes ? » demande-t-on à la Mort, avec ce cynisme poisseux que l’auteur transforme en gag de cimetière.
La Petite Mort, c’est un parodoxe, cet enfant qui préfère les fleurs à la fauche, la vie à la tâche funèbre imposée. Son institutrice, probablement persuadée de bien faire, l’invite à un exposé sur la mort, car quand même, c’est son truc, non ? Comme si l’identité devait toujours se plier à l’image qu’on projette sur elle. Mine de rien, Davy Mourier montre ici, sous couvert de comédie, une société qui ne tolère pas la nuance, qui exige que chacun rentre dans son cercueil symbolique.
L’album s’amuse aussi des codes de la consommation et des illusions interactives : fausses publicités, références absurdes à la pop culture – du Mortnite au Radium Cola. Ces encarts publicitaires, pastiches des promesses creuses du marketing, jalonnent le récit comme autant de petites tombes ironiques dans le cimetière du bon goût.
La réussite du projet tient précisément dans cet équilibre fragile entre la férocité de la critique et l’attendrissement que suscite la Petite Mort. Davy Mourier radiographie à sa façon le monde moderne, des mirages médiatiques au consumérisme à tout crin (commander un produit dérivé fabriqué en Chine pour rompre l’ennui, le regarder quelques secondes, passer à autre chose, s’ennuyer à nouveau…).
Accessible à ceux qui découvrent l’univers, « La Boutique des erreurs » fonctionne aussi comme un miroir contemporain des peurs adolescentes : être mal vu, mal compris. Mourier y joue avec l’idée de double lecture jusque dans la structure du livre, qu’on peut retourner pour découvrir une version alternative de l’histoire. Un geste d’auteur à la fois ludique et symbolique : le monde à l’envers, voilà bien le terrain de jeu idéal pour une faucheuse qui cherche à faire éclore autre chose que des cadavres.
Petite mort : La Boutique des erreurs, Davy Mourier Delcourt, octobre 2025, 96 pages
Le titre désigne une variété de champignons qui, contrairement à ce que son appellation laisse entendre, sont comestibles. Mais le titre fait également allusion à une situation qu’on pourrait décrire comme le moment où la mort s’approche tellement qu’on l’entend aussi fort que des trompettes résonnant (de façon menaçante) dans une oreille.
L’album nous présente une situation relativement simple, avec un jeune garçon prénommé Antoine, amené par son père de nuit, chez ses grands-parents. On comprend que le père sort d’une violente dispute avec la mère et qu’il ne peut pas assumer seul la charge de son jeune fils qu’il laisse donc à ses propres parents. Ceux-ci vivent à la campagne dans une maison où le gamin n’a jamais été à l’aise. On comprend vite pourquoi, car Antoine redoute son grand-père qui se montre peu, ne parle pas trop mais n’hésite pas, à la première occasion, à se montrer franchement sarcastique vis-à-vis de lui. Surtout, ce grand-père déteste qu’on marche sur ses plates-bandes. En chasseur expérimenté, il défend son territoire comme le font les animaux. Antoine s’occupe comme il peut, entre sa grand-mère qui le protège à sa façon et son grand-père qui se gausse de ses peurs d’enfant. Jusqu’au jour où la grand-mère sort pour quelques courses et recommande à son petit-fils d’aller retrouver son grand-père dans la forêt où il est à la recherche de trompettes de la mort pour une prochaine recette. Ces champignons s’avèrent difficiles à trouver, mais Antoine ne se décourage pas. C’est en chutant à leur recherche qu’il se trouve confronté à un imprévu qui nous emmène du côté du fantastique.
L’homme, un animal parmi d’autres ?
Simon Bournel-Bosson (dessinateur-scénariste) se montre suffisamment inspiré pour nous entrainer dans une série de situations improbables qui donnent à réfléchir. On comprend qu’il nous incite à réfléchir à notre positionnement vis-à-vis de la nature de manière générale, ou du vivant si vous préférez. Quelle différence fondamentale entre un jeune garçon et un jeune cerf ? La vie de l’un vaut-elle plus que celle de l’autre ? Leurs façons d’être au monde sont-elles fondamentalement différentes ? Pour répondre à ces questions, il faudrait pouvoir se mettre dans la peau de l’autre pour éprouver tout ce qu’il éprouve. On peut se rappeler vaguement ce qu’on pensait lors de notre enfance. Mais on ne peut qu’imaginer ce que ressent un jeune cerf. Et même si on peut l’observer vivre, on ne peut pas savoir comment cela se passe dans sa tête. Donc, cette BD fait son possible pour nous donner des pistes, même si cela reste un peu trop vague.
Le traitement esthétique
Il saute aux yeux ! Le dessin est d’un style léché, incontestablement séduisant. Le dessinateur ne se gêne pas pour le mettre en valeur avec quelques beaux dessins de grande taille. De manière générale sa BD n’est pas trop bavarde, ce qui fait que, contrairement à la première impression qu’on peut avoir, elle se lit relativement rapidement. Son épaisseur est due à la qualité du papier utilisé, qui permet une qualité d’impression supérieure. Cela nous amène au choix marquant des couleurs, avec des teintes vives qui sautent aux yeux, jusque dans leur agressivité. Mais, pour une BD centrée sur la nature, que penser d’un tel choix ? La nature est séduisante… naturellement. Le travail sur les couleurs choisi ici par l’auteur lui donne un aspect artificiel à mon avis préjudiciable. Bien entendu, cela nous rappelle néanmoins que nous sommes face à une BD donc une œuvre d’art et non face à la nature elle-même. A vrai dire, ces couleurs que je qualifierais bien de psychédéliques auraient pu souligner judicieusement la rupture qu’on observe à peu près au premier tiers de l’album. La différence de palette graphique aurait été justifiée par un nouvel angle de vue de l’élément naturel. Or, il n’en est rien.
Conclusion
Reste la chute qui participe d’une certaine logique dans la narration, en bouclant la boucle. On remarque au passage que le champignon incriminé n’est même pas absorbé. C’est son simple contact qui est en cause, à la limite même peut-être l’état d’esprit du personnage qui l’approche. D’ailleurs, visiblement, ce champignon n’est pas une trompette de la mort. Son anneau l’apparente plutôt à la famille des amanites. L’avantage, c’est qu’on peut l’imaginer en champignon aux effets hallucinogènes. Cet album est donc de ceux qui retiennent l’attention par un choix esthétique fort qui peut aussi bien provoquer l’admiration que le rejet. Il s’accompagne d’une volonté de surprendre par une rupture qui permet de modifier radicalement le point de vue sur la nature. Si cela peut motiver certains questionnements, le scénario se contente cependant de fournir des pistes de réflexion sans les approfondir, de même qu’il n’approfondit pas l’épaisseur psychologique de ses personnages.
Les Trompettes de la Mort – Simon Bournel-Bosson L’Agrume : sorti le 13 octobre 2022