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« La Beauté cachée des cartes » : la poétique du monde déplié

Jonathan Fanara Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées et des actualités DVD/bluray

Dans La Beauté cachée des cartes (éditions Autrement), Jean-Luc Arnaud, historien de la cartographie, fait voler en éclats l’usage froid du plan pour lui restituer une chaleur sensible, presque artistique. En isolant de minuscules fragments de cartes anciennes, il révèle leur part d’inconnu, de rêve, de qualité visuelle. 

Et si une carte n’était pas un instrument, mais un poème endormi sous la poussière des atlas ? Si les lignes de contour, les trames, les couleurs et les typographies qui composent nos territoires recelaient, à l’insu même de leurs auteurs, un élan de beauté prêt à jaillir ? C’est cette hypothèse très originale que Jean-Luc Arnaud transforme en expérience plastique dans La Beauté cachée des cartes.

À rebours du cartographe rationnel qu’il demeure pourtant, l’auteur s’y fait flâneur. Il découpe, prélève, agrandit, surexpose ce qu’on n’aurait peut-être même pas remarqué. Les morceaux de cartes deviennent des paysages abstraits, des visages du monde sans nom ni boussole. D’un extrait cartographique naît un ballet de couleurs vives, presque expressionniste ; d’un plan de la région de Paris, une musculature de fer, filant comme une veine rouge dans la page ; d’une carte géologique du Groenland, une peinture moderne où le rose et le noir dialoguent en silence. Chaque fragment, une fois désarrimé de sa fonction initiale, devient un tableau à contempler.

La carte, vidée de son pouvoir de repérage, retrouve sa liberté d’invention. Elle n’est plus un outil, mais un organisme vivant : ses veines ferroviaires, ses nerfs fluviaux, ses membranes de papier respirent à nouveau. Le texte qui accompagne ces images, bref et limpide, agit comme un haïku – « Muscles d’acier fusant jusqu’aux bouts du monde / Longs voyages » – et prolonge le souffle visuel par un écho poétique.

Le livre, ainsi, se feuillette comme une galerie d’art singulière : un musée d’extraits détournés, un inventaire de songes cartographiques. Jean-Luc Arnaud n’explique rien, au-delà des légendes qui accompagnent ses « samples » ; il invite à voir. Et cette invitation vaut manifeste. Car elle interroge notre manière d’habiter le monde : en croyant le maîtriser par la mesure, nous en oublions l’émotion première, celle du tracé, du relief, de la couleur.

La Beauté cachée des cartes s’inscrit dans une tradition de détournement poétique du savoir. Mais ici, point de concept : juste un regard, précis et bienveillant, posé sur ce que la science laisse échapper. Jean-Luc Arnaud redonne aux cartes leur part de mystère, de Tokyo à Paris, des phares de Finlande aux réseaux télégraphiques hongrois.  

Ses 210 fragments rassemblés tiennent lieu de monde recomposé, affranchi des catégories du vrai et du faux. Un monde où chaque route devient trait d’encre, chaque montagne une forme géométrique, chaque mot un élan. Difficile, après ça, de ne pas laisser traîner l’œil sur toutes les autres cartes, à la recherche de quelque chose de poétique, qui ferait sens et/ou émotion une fois bouté hors de son contexte.

La Beauté cachée des cartes, Jean-Luc Arnaud
Autrement, novembre 2025, 288 pages

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