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« Sangoma » : les séquelles de l’apartheid

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Après Zulu, le scénariste Caryl Férey se replonge dans une Afrique du Sud meurtrie par l’apartheid. Sangoma : Les Damnés de Cape Town narre une enquête policière sur fond de crise politique au sujet du partage des terres agricoles.

L’Afrique du Sud ségrégationniste fait officiellement partie du passé. Pourtant, dans les faits, les propriétaires blancs continuent de bénéficier de la main-d’œuvre corvéable des ouvriers noirs. Et quand ces derniers revendiquent de meilleures conditions de travail ou des salaires plus élevés, on porte le statu quo au crédit de la sécheresse, ou on les renvoie sans sommation à leur statut de subalternes. L’exploitation agricole de Kobus Pienaar ne fait pas exception à la règle : la fronde y est menée par Nelson, dont l’antagonisme avec Éva Pienaar est subtilement établi dès l’enfance, par un implacable jeu de regard. Au Parlement, c’est un projet de réforme agraire qui met le feu aux poudres. Les Afrikaners et leurs représentants craignent de voir leurs propriétés spoliées et, in fine, que l’Afrique du Sud, déjà économiquement supplantée par le Nigéria, ne se mue en un second Zimbabwe. « Personne ne veut faire un pas vers l’autre, comme si les positions s’étaient figées du temps de l’apartheid. »

C’est dans ce contexte habilement mis en place par Caryl Férey que vient se greffer une enquête policière portant sur le meurtre d’un jeune ouvrier agricole noir, Sam. Parallèlement, à quelques encablures de là, le bébé de la jeune Nkosazana est enlevé. Le lieutenant Shane Shepperd est dépêché sur place. Il occupe une position centrale dans le récit, puisque s’articulent autour de lui les différents protagonistes des deux affaires, mais aussi Amy, sa maîtresse, la fille d’un puissant homme politique, qu’il voit dans la luxueuse villa de Van Der Wiese, avec qui elle est en couple, et qui a la particularité d’être l’adversaire idéologique de son père. L’introduction de Shane Shepperd n’a pas lieu sans humour : il doit fuir en urgence la résidence de VDW sous peine de voir sa relation adultère avec Amy éventée, ce qui semble beaucoup l’amuser. Cette dernière est pétrie de contradictions, puisqu’elle s’indigne des politiques de discrimination positive mais ne voit aucun mal à coucher avec son propre patron, lequel se double en plus d’un politicien ségrégationniste.

Sangoma : Les Damnés de Cape Town décrit parfaitement, et sans jamais ankyloser son récit, les rapports tendus entre Afrikaners et Noirs sud-africains. Caryl Férey et le dessinateur Corentin Rouge (dont le travail est irréprochable et le sens de l’image, confondant) vont même plus loin en mettant en scène les manipulations politiques rendues possibles par le recours à des miliciens armés. Ils caractérisent Éva Pienaar comme une personnalité obstinée et fière de ses racines. Elle se voit en effet comme issue d’une famille de « descendants de pionniers ». Dans cette Afrique du Sud post-apartheid, les Noirs font valoir leurs droits originels sur les terres, tandis que les Blancs mettent l’accent sur une méritocratie liée à leurs investissements et travaux passés. Les faits de terrorisme, les accusations de génocide, pilotés à distance, rendront l’atmosphère politico-raciale encore plus irrespirable.

La densité de l’album est encore renforcée par les passages dans le township de Mitchell’s Plain et les intrigues sur les guérisseurs sangoma, des tradipraticiens qui s’opposent à la médecine occidentale. Sangoma : Les Damnés de Cape Town recèle aussi un secret familial symptomatique des liens entre communautés dont le récit abonde. Mieux, ce one-shot ne se cantonne à l’effeuillage d’un pays malade de ses ségrégations, il fait preuve d’humour, d’action ou de violence, sans faute de goût ni de rythme, et en liant adroitement les protagonistes les uns aux autres. Malin et haletant.

Sangoma : Les Damnés de Cape Town, Caryl Férey et Corentin Rouge
Glénat, novembre 2021, 152 pages

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« Nautilus » : un second tome sous forme d’aventures sous-marines

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Second tome d’un triptyque, « Mobilis in Mobile » s’inscrit, comme son prédécesseur « Le Théâtre des ombres », à la croisée de Rudyard Kipling (Kim) et Jules Verne (Vingt Mille Lieues sous les mers). Kimball O’Hara, suspecté d’animosité anti-coloniale, doit se dédouaner de toute responsabilité à la suite d’un attentat ayant ravagé le port de Bombay. Et pour ce faire, il n’a d’autre choix que faire évader le capitaine Némo, détenu dans une prison sibérienne, et lui emprunter le célèbre Nautilus, considéré comme le sous-marin le plus performant jamais conçu. Car pour s’innocenter, « Kim » doit à tout prix récupérer des documents prisonniers des coffres d’une épave coulée au fond des mers.

Déjà tiraillé entre deux identités inconciliables dans « Le Théâtre des ombres », Kimball O’Hara endosse le pseudonyme de Jean Paillole dans « Mobilis in Mobile ». Usurper le titre de capitaine français est pour lui un moyen commode de mettre la main sur un « monstre des mers qui avait hanté les cauchemars de tant de marins », « une merveille d’ingénierie et d’architecture ». On le découvre ainsi au début du récit de ce second tome de Nautilus en compagnie du capitaine Némo, tous deux bientôt flanqués d’un équipage composé d’indépendantistes. Leur objectif ? Se rendre sur les lieux du naufrage du HMS Northampton, pour récupérer des documents secrets permettant d’innocenter « Kim » – et que ce dernier fait passer aux yeux du vieux capitaine pour des instruments au service de la paix, à même d’éviter une escalade militaire entre Britanniques et Russes.

L’immersion dans le Nautilus occupe sans surprise une place de choix dans « Mobilis in Mobile ». Gigantesque, à la pointe de la technologie, doté d’un système d’écholocalisation, d’un sonar permettant de manipuler les baleines et d’une alimentation à l’aide d’une pile au sodium, le submersible est à la fois majestueux, sophistiqué, agile et puissant. Le lecteur découvre en même temps que « Kim » les secrets du mythique vaisseau. Mais un autre point va s’inscrire au cœur de l’intrigue, et pas seulement en pointillé : Némo apparaît belliqueux, désireux de tester les capacités de son sous-marin, voire de faire voler en éclats le monde civilisé. « Kim » et Jaya vont en faire les frais, finissant en otages. Au milieu de ces considérations, et en juxtaposition des enjeux identitaires déjà exprimés lors du premier épisode (« Toute l’expérience acquise ne balaye pas ce qui est inné en moi », avancera O’Hara), c’est un récit d’aventures mené tambour battant qui prend place.

Pour le servir, Guénaël Grabowski met les petits plats dans les grands. Le format de l’album et la taille des vignettes mettent en effet en valeur le somptueux travail graphique du dessinateur français, qui n’hésite pas à recourir aux pleines pages, voire aux doubles pages (p. 25, pp. 48-49). Lecture haletante – et rapide –, « Mobilis in Mobile » fait mouche tant dans sa représentation du Nautilus que dans les tableaux, plus rares, qu’il dresse d’une nature indienne exotique et sauvage. Quant à Némo, « Kim » et leur équipage, ils devront faire face à un saboteur, aux vaisseaux britanniques et aux nombreux et inattendus ersatz russes du Nautilus. De quoi garder le lecteur en haleine avant un dernier tome sur lequel se projette déjà cette promesse, énoncée par le capitaine Némo : « Où nous allons, il n’y a ni autorité ni justice. »

Nautilus : Mobilis in Mobile, Mathieu Mariolle et Guénaël Grabowski
Glénat, octobre 2021, 64 pages

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Taxi ! Anecdotes contemporaines révélatrices

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La jeune (28 ans) dessinatrice néerlandaise Aimée De Jongh, qui a connu le succès avec Jours de sable (2021), propose avec cette compilation de « récits depuis la banquette arrière » une vision personnelle du monde, grâce à son expérience de personne ayant emprunté de nombreux taxis aux quatre coins de la planète.

Son succès a valu à la dessinatrice de nombreuses invitations à droite et à gauche pour présenter ses œuvres. Lors de ses voyages, elle a utilisé les services de taxis pour ses déplacements dans les villes où elle allait, en particulier pour rejoindre des hôtels et des aéroports. Dans cette BD autobiographique, elle entremêle ses souvenirs de quatre trajets en taxi dans des grandes villes (Los Angeles, Paris, Jakarta et Washington), pour dresser un rapide état des lieux des relations humaines du moment.

Vie d’une dessinatrice BD

Aimée De Jongh (qui utilise l’expression autrice de BD) passe de longues périodes privée de tout contact avec ses semblables. Alors, quand elle emprunte un taxi, elle trouve naturel d’engager la conversation. Et… elle va de déception en déception avec des chauffeurs plus ou moins blasés (à force de véhiculer des personnes aux comportements très prévisibles et rarement agréables). Ainsi, Aimée passe régulièrement d’un enthousiasme qui se lit sur son visage à une déception en forme d’agacement qui peut virer à la bouderie.

Mondialisation des comportements

Même si ce serait exagéré d’affirmer que d’une grande ville à une autre sur la planète, on observe systématiquement les mêmes comportements et réactions, il faut bien dire que ce que montre la dessinatrice ressemble beaucoup à de simples variations. Les encombrements amènent les mêmes réactions agressives et Paris y reçoit haut la main la palme d’or. Bien entendu, entre individus ne se connaissant absolument pas et qui se côtoient pendant une durée relativement courte, les conversations personnelles se révèlent d’une grande rareté. L’époque n’est pas aux confidences dans ce genre de situation. Alors, quand la dessinatrice annonce sa nationalité, la réaction classique de son interlocuteur (pas de femme chauffeur de taxi ici) est de citer Johan Cruyff. Comme quoi le football est bien une sorte de référence culturelle internationale, ce qu’une jeune femme n’ayant jamais connu le célèbre footballeur en activité a bien du mal à exploiter pour lancer la conversation. L’autre gêne à laquelle elle doit faire face, c’est quand à Jakarta, le chauffeur lui rappelle que les Pays-Bas ont longtemps exercé une domination sur le pays (Indonésie) où elle-même a ses origines.

Perspectives du métier de chauffeur de taxi

Le plus marquant sans doute dans l’histoire restera probablement son observation de l’Uberisation à laquelle le métier de chauffeur de taxi fait face depuis quelque temps. Cette émergence met en lumière le comportement « naturel » d’une grande majorité d’usagers, à savoir le choix d’un moyen de transport uniquement en fonction du prix. À ce tarif-là, les chauffeurs de taxi classiques ne peuvent qu’être amenés à disparaître. Cette issue n’aurait rien d’anodin. Ce serait ni plus ni moins qu’un signe de soumission sans limite à la loi de la concurrence et la porte ouverte à des conditions de travail toujours plus déshumanisantes. Aimée De Jongh a le mérite de le faire sentir et comprendre. De là à penser que sa façon de faire aura suffisamment de force par rapport aux lois du capitalisme, il y a un gouffre.

Le tour du monde sans le connaître

Cet album qui se lit relativement vite a donc le mérite de faire un état des lieux de comportements typiques de notre époque, grâce à son expérience de dessinatrice voyageuse. Elle se montre habile scénariste pour faire de cette BD plus profonde qu’il n’y paraît au premier abord, une histoire unique faisant intervenir ses souvenirs de quatre trajets en taxi dans quatre grandes villes distinctes. Elle a aussi le mérite de dépasser sa condition de privilégiée voyageant suite à un succès, puisqu’elle n’hésite pas à montrer ses échecs lors de différentes tentatives d’échanges. Elle montre bien également combien les échanges possibles dans ce type de situations ne vont pas bien loin et peuvent même amener à des situations gênantes. Enfin, elle montre les vicissitudes du métier de chauffeur de taxi, où le soi-disant avantage de la liberté est franchement limité dans un monde dominé par le pragmatisme et des préoccupations souvent bien futiles.

À la découverte des autres

Relativement réaliste, son dessin en noir et blanc retranscrit bien les états d’âmes des personnages, ainsi que les détails qu’elle observe dans les différentes villes où elle a atterri. Sans rechercher le détail chirurgical, elle fait en sorte qu’on ressente bien l’atmosphère de chaque ville, tout en s’arrangeant pour qu’on réalise aussi que ces visites depuis la banquette arrière d’un taxi restent forcément du domaine de l’anecdotique, du raccourci (d’ailleurs, ceux tentés par un de ces chauffeurs tournent régulièrement au fiasco). La conclusion est donc que notre époque se contente souvent de lieux communs. Pour aller à la rencontre des gens et découvrir vraiment les caractéristiques propres à leurs pays ou régions, il faut y consacrer du temps. La question serait donc de savoir si on a encore ce temps et même de savoir si on a encore l’envie de le prendre.

Taxi ! : Récits depuis la banquette arrière, Aimée de Jongh
La Boîte à bulles, septembre 2021, 96 pages

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Les bonheurs de l’art, de Saverio Tomasella : un ouvrage aux croisements de la pensée positive, la philosophie et l’art.

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En septembre est paru aux éditions Eyrolles le nouvel ouvrage du philosophe Saverio Tomasella. Mêlant réflexions sur la vie et sur l’art, mais aussi Histoire de l’art et philosophie, Les Bonheurs de l’art est une livre original et complet.
Comme son sous-titre l’indique, 18 oeuvres majeures pour changer son regard sur la vie et être heureux, l’ouvrage s’appuie sur une vingtaine de peintures, sculptures, dessins ou tapisseries pour amener une réflexion sur différents éléments de la vie quotidienne. Saverio Tomasella nous délivre ainsi souvenirs, conseils, apprentissages à mettre en pratique dans notre existence, en se référant aux émotions et idées qui peuvent émaner des oeuvres d’art.

Au programme : détente et relaxation…

Le premier but du livre est de nous apprendre à nous détendre, à nous relaxer, mais aussi à ralentir pour être capable de mener une existence plus heureuse. Les oeuvres, avant d’être des pièces d’art, sont avant tout des vecteurs d’émotions, et surtout, des captations de moments figés. Saverio Tomasella s’en sert comme supports à l’appréciation, à la source de tout bonheur.
Prendre le temps d’apprécier l’hiver, la soirée, le jeu, le rêve, etc. L’auteur nous invite à faire une pause, et quoi de mieux que d’imiter l’arrêt sur image, la pause dans l’instant qui émane de toute oeuvre d’art ?
Parce qu’il porte le mot « bonheur » dans son titre, c’est sans surprise que ce livre est profondément positif, optimiste, sa lecture comme un cadeau que l’on se fait à soi-même.

… mais aussi histoire de l’art et philosophie… 

Toutefois, au-delà d’un simple livre de pensée positive ou de méditation, Les Bonheurs de l’art nous parle aussi, sans surprise des oeuvres en elles-mêmes, mais aussi d’histoire de l’art. Le contenu est riche et intéressant.
Sans se contenter de la surface, des oeuvres vues et revues, Saverio Tomasella choisit des pièces moins convenues. Si le Douanier Rousseau, Vermeer, Degas, van Gogh, Munch, Chagall et Monet sont au programme, l’écrivain met aussi en avant nombre de femmes artistes comme Camille Claudel, Berthe Morisot et Sophie Taeuber-Arp, ainsi que la moins connue Séraphine de Senlis. Il s’appuie aussi sur le travail d’Odilon Redon, de Leon Schulman Gaspard et d’Antoine Watteau, entre autres. La sélection est donc très hétéroclite. Les analyses sont fouillées et, selon les oeuvres, s’attardent davantage sur la philosophie, la vie quotidienne ou l’oeuvre d’un artiste.
Ainsi, dans son ouvrage, Saverio Tomasella nous parle autant de clés pour améliorer notre quotidien, qu’il nous instruit sur la vie de Berthe Morisot, dans l’ombre des impressionnistes de sexe masculin, ou sur la pensée du philosophe de l’art, Jacques Derriulat, par exemple.

… pour un ouvrage très positif 

Le résultat ? Un livre pluriel, très singulier, qui se lit d’un jour à l’autre, se feuillette selon l’envie ou dont l’un de ses chapitres se consulte de manière précise. En plus d’être formellement agréable, avec de belles reproductions d’oeuvres et une construction organisée, Les Bonheurs de l’art est aussi marqué par un texte d’une grande bienveillance, derrière laquelle se dévoile çà et là la personnalité de son auteur. Celui-ci n’hésite d’ailleurs pas à recourir à ses propres souvenirs pour guider sa pensée, aider cette transmission d’une pause prise avec l’oeuvre, et menant au bonheur.
Saverio Tomasella signe un livre aux croisements de la pensée positive, de la philosophie, de l’analyse d’oeuvres et de l’histoire de l’art. Un ouvrage unique en son genre et complet, comme une nouvelle pratique d’art-thérapie axée non pas sur ses propres créations, mais sur ce que les oeuvres d’art peuvent nous apprendre. 

Les Bonheurs de l’art, Saverio Tomasella
Editions Eyrolles,  septembre 2021, 168 pages

Un peuple d’Emmanuel Gras : journal de bord des Gilets Jaunes

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Après les récents Un Pays qui se tient sage de David Dufresne et J’veux du Soleil de François Ruffin, deux documentaires sur l’urgence du débat et de la réflexion citoyenne, c’est au tour d’Emmanuel Gras (300 hommes, Makala) de pointer sa caméra sur un groupe de Gilets jaunes de Chartres dans Un Peuple, portrait d’une France en détresse qui proteste contre le mépris de ses dirigeants.

Plongée passionnante dans les coulisses du mouvement protéiforme des Gilets jaunes à Chartres, ses acteurs, ses réunions, ses brainstormings, Un Peuple recueille les témoignages lucides et poignants de Benoît, Agnès, Nathalie et Allan, ces corps engagés, « ordinaires », qui investissent les péages et ronds-points par tous les temps, pour revendiquer avec pugnacité et détermination leur étiquette et leur visibilité.

Dans ce documentaire à la fois sensible et sincère, Emmanuel Gras (300 hommes, Makala) va à la rencontre d’une pluralité de visages tous plus attachants les uns que les autres, se tient au plus près d’eux, n’hésitant pas à montrer leurs failles, leurs désaccords, leurs contradictions parfois. Il donne la parole à ceux qui souffrent (mères de famille, anciens sans abris, jeunes sans emploi, retraités, chômeurs en quête de solidarité sociale) qui militent, incarnent ou soutiennent discrètement le combat citoyen face à ceux qui, au contraire, ignorent et méprisent ces « agitateurs désabusés venus renverser le gouvernement Macron ».

Un climax se construit alors que les Gilets jaunes de plus en plus nombreux témoignent leur colère : Un Peuple recontextualise d’abord les prémices de la contestation populaire (l’augmentation du prix du carburant), étudie ses mécanismes paradoxaux pour ensuite rendre compte du désordre qu’elle engendre lorsqu’elle se déplace (de la province grisâtre vers un Paris embrumé), se disperse (sur les réseaux sociaux) et que ses organisateurs finissent par en perdre le contrôle. On entend bien sûr les leitmotiv et slogans scandés partout depuis octobre 2018 (« mondialisation, système, capitalisme, pouvoir d’achat, extrêmes… »), mais retentissent surtout ici les voix singulières, les pleurs passagers, les grandes précarités, les cris de détresse des blessés qui peuplent les cortèges de ces manifestations XXL.

© Les films Velvet

En effet, le film ne donne pas seulement à voir la préparation, l’effervescence, l’ampleur des mobilisations Gilets Jaunes mais illustre également toute l’étendue de la protestation urbaine et des fractures françaises par le biais d’images brutes et dévastatrices captées par Emmanuel Gras sur le terrain. Demeure ainsi un pertinent regard sociologique porté sur les dérives malheureuses d’une révolte chaotique et déstructurée, symboles d’une radicalisation et d’une répression croissantes qui, à l’ère de l’information numérique, marquent profondément notre société démocratique en crise – comme les Champs-Élysées transformés en un immense champ de bataille, le Fouquet’s en flammes ou encore l’explosion des vitrines du Disney Store, œuvre des Black Blocks et autres casseurs enragés discréditant cette lutte urgente pour retrouver une forme de dignité.

À la violence qui fait rage dehors dans les avenues de la capitale, se heurte l’existence paisible et l’oisiveté d’un chat confortablement installé sur son divan, à l’abri des considérations politiques qui, à défaut de les unir, finissent hélas par diviser les hommes.

Sévan Lesaffre

Un Peuple – Bande-annonce

Synopsis : En octobre 2018, le gouvernement Macron décrète l’augmentation d’une taxe sur le prix du gasoil. Considérée comme discriminante et injuste, la mesure soulève une vague de protestations dans toute la France. Sur un rond-point, près de Chartres, en Eure-et-Loir, Emmanuel Gras filme alors un groupe d’hommes et de femmes qui, en dehors de toute organisation politique ou associative, manifeste contre le pouvoir. Benoît, Agnès, Allan enfilent un gilet jaune et, pour la première fois, expriment leur colère.

Un Peuple – Fiche technique

Réalisation : Emmanuel Gras
Distribution : KMBO
Durée : 1h45
Genre : Documentaire
Sortie : 23 février 2022

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Retour à Reims (Fragments) de Jean-Gabriel Périot : itinéraire d’un transfuge de classe

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Déjà présenté à la Quinzaine des Réalisateurs, Retour à Reims (Fragments), quatrième long-métrage de Jean-Gabriel Périot, est l’adaptation documentaire de l’essai autobiographique éponyme du philosophe et sociologue Didier Eribon. Le réalisateur engagé de Nos défaites (2019) et Une jeunesse allemande (2015) y retrace, à l’aide d’un foisonnant montage d’archives et de la tessiture intime de la voix d’Adèle Haenel, la douloureuse histoire de la classe ouvrière, de son héritage politique, pour questionner dans un même geste leur représentation et comprendre la société française d’aujourd’hui.

Remarquable exercice de montage entièrement au service d’une compréhension du monde et des rouages cachés de l’organisation sociale, Retour à Reims (Fragments) fait dialoguer le texte de Didier Eribon paru chez Fayard en 2009 avec des images d’archives afin de brosser, à travers la trajectoire disloquée des parents de l’auteur, le portrait à la fois sensible et puissant du monde ouvrier. Celui des « dominés », ces gens qui, animés par le besoin d’affirmer leur existence, par la nécessité de revendiquer leurs droits, croient au bonheur par morceaux, attendent un changement qui jamais ne vient et, par-dessus tout, rêvent de lumière et de liberté. 

Empruntant à la tradition littéraire du récit de retour, mêlant les histoires collectives et intimes comme le réel et la fiction, Jean-Gabriel Périot superpose ici les « fragments » et les considérations éclatés d’Eribon à son propre vécu. La structure kaléidoscopique du film lui permet ainsi d’aborder de nombreuses thématiques aux résonances éminemment actuelles telles que l’aliénation physique et mentale, le rejet d’un système capitaliste qui exploite l’être humain sans vergogne, les frontières et hontes sociales, les inégalités, les mouvements et transitions politiques, la pulsion raciste qui exclut, culpabilise l’étranger mais aussi le sentiment d’appartenance à une famille, un groupe, une classe et enfin la rupture brutale avec son milieu d’origine.

Dans ce passionnant geste d’assemblage cinématographique et d’entrecroisement narratif, le réalisateur convoque avec pertinence des extraits de la Mémoire filmique et cite notamment Chronique d’un été (1961) de Jean Rouch et Edgar Morin ou encore Le Joli Mai (1963) de Chris Marker. Sans jamais sombrer dans l’emphase inutile, il refabrique une certaine effervescence de l’époque du baby-boom pour aboutir à un constat somme toute pessimiste, celui de la déconcertante régression de notre situation contemporaine.

Découpé en deux mouvements, Retour à Reims s’intéresse plus particulièrement à la place des femmes dans le monde ouvrier depuis la fin de la Seconde Guerre, et à leur quête d’émancipation. Il décrit leurs conditions de vie et de travail précaires, raconte leur « destin inéluctable » (les tondues, le bal des quartiers populaires, les métiers du poisson, les femmes de ménage ou encore la violence de l’avortement clandestin…) face aux privilégiés, à la bourgeoisie individualiste et au carcan du patriarcat. Sur leurs visages, on lit tour à tour la résignation, la colère, le désespoir même.

Enfin, Jean-Gabriel Périot choisit ici de gommer les aspects plus personnels et autobiographiques du texte, notamment la question de l’homosexualité dans les classes sociales défavorisées, pour se concentrer, dans le second volet, sur la portée politique de l’essai. Le documentaire analyse donc le basculement électoral de la classe ouvrière (de la gauche communiste à l’extrême-droite) après l’élection salvatrice de François Mitterand en 1981, la percée des idées rétrogrades du Front national incarnées par Jean-Marie Le Pen, l’invisibilisation des travailleurs par les représentants socialistes et, en signe d’espoir pour les luttes futures, ajoute un épilogue dédié à la récente révolte des gilets jaunes. Du récit intime à l’histoire collective, ce voyage dans le passé trouve un écho en chacun de nous.

Sévan Lesaffre

Retour à Reims (Fragments) – Extrait

Synopsis : À travers le remarquable récit de Didier Eribon interprété par Adèle Haenel, Retour à Reims (Fragments) raconte en archives une histoire intime et politique du monde ouvrier français du début des années 1950 à aujourd’hui.

Retour à Reims (Fragments) – Fiche technique

Réalisation : Jean-Gabriel Périot, avec la voix de Adèle Haenel
Scénario : Jean-Gabriel Périot d’après l’œuvre de Didier Eribon
Production : Marie Ange Luciani
Photographie : Julia Mingo
Montage : Jean-Gabriel Périot
Musique : Michel Cloup
Distributeur : Jour2fête
Durée : 1h23
Genre : Documentaire
Sortie : 30 mars 2022

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3.5

Les must have de la mode hivernale pour elle

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Les journées ont raccourci, la jauge du thermomètre a dégringolé, comme la neige sur les sommets. De nombreux vêtements ont été relégués en fond de placard, en arrière-cour d’armoire, et d’autres sont en train de les remplacer. Mais faire du nouveau avec de l’ancien, ce n’est pas toujours notre tasse de thé. Au coin du feu ou en soirée, à la mer ou à la montagne, en ville comme à la campagne, on souhaite donner à cet hiver un caractère neuf en termes de style.

Avec quoi associer votre tenue ? Des bottines tendance, des boots ou des bottes sont une bonne solution : chaudes et décontractées, elles restent féminines et élégantes. Avec le code promo courir Black Friday de BravoPromo, profitez de réductions exceptionnelles sur de nombreux modèles de chaussures.

Après tout, ce sera le seul hiver 2021/2022 de l’histoire, alors marquons le coup ! Mais alors, quelles sont les tendances féminines de cet hiver ?

Commençons par les bases : dans quels pulls passer l’hiver ?

Le pull sans manches

Un style revient fort et s’invite en tête de liste : le pull sans manches. S’il a des airs de première de la classe, libre à celles qui le porteront de l’associer à un jean ou à un pantalon plus décontracté qui constituera un parfait complément.

 Le pull torsadé en laine

La deuxième tendance très claire est incarnée par le pull torsadé en laine. Là, nous partons sur des coupes et des modèles potentiellement vintage, alors pourquoi ne pas jouer cette carte à fond avec des couleurs : rose, vert, violet. Ça ne fait jamais de mal d’apporter un peu de couleur à l’hiver !

Au niveau des motifs, les rayures sont à l’honneur. Mais pas n’importe lesquelles. On évitera les rayures fines et petites, et on privilégiera les modèles à grosses rayures particulièrement graphiques.

Le pull à col polo

Pour allier plusieurs styles, optez pour le pull à col polo. Là aussi, le vintage prend ses aises ! Un pull à col polo peut être complété par des torsades, des coupes cropped, des rayures, etc. En synthèse, ce type de col vous ouvre de nombreux horizons.

Le pull camionneur

On ne peut clore ce paragraphe sur les pulls sans parler du pull camionneur. Son style moderne et vintage, son col si caractéristique, son allure habillée et négligée à la fois font le charme de ce vêtement qui ne cessera sans doute jamais de revenir à la mode.

L’été est fini ? Restez en robe !

La robe évoque la légèreté, le confort, le soleil et la liberté. À la vue des modèles automne et hiver, elle est à n’en pas douter une solution tout aussi valable pour les mois les plus frais de l’année. Synonyme de charme, d’élégance et de féminité, la robe vous fera paraître l’hiver trop court. Reste à savoir quel modèle adopter.

Rester dans le classique est une option tout à fait séduisante : opter pour une robe noire, c’est la garantie d’être élégante, sobre mais avec du caractère. Pour être le plus féminine possible, les robes courtes restent une option de choix, accompagnées de collants chauds. Cela peut vous donner un look décontracté et polyvalent, adaptable à toute sorte de situations et de contextes.

La robe chemise est aussi une option qui revient fort. Une forme qui enveloppe la poitrine et la taille, elle est en mesure de mettre en valeur toutes les morphologies. À essayer donc !

Pour ce qui est des motifs, les pois reviennent en force. Ils égaient forcément les vêtements sur lesquels ils sont apposés. Ils feront leur effet sur les robes courtes comme sur les robes longues. Les fleurs sont aussi à l’honneur, comme un rappel de l’été au cœur de l’hiver. Elles donnent vie à vos tenues et transmettent irrémédiablement joie et gaieté.

Côté teintes, l’hiver 2021/2022 est celui des couleurs vives : vert bouteille, rouilles et bleus marines. N’hésitez plus !

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« De Ira » : révolution(s)

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Avec De Ira, Stéphane Hirlemann opère une légère extension : les crises sociales d’aujourd’hui deviennent les cataclysmes de demain. En adoptant le point de vue d’une adolescente conscientisée et rebelle, il décrypte avec une poésie noire la colère sourde qui anime en profondeur les sociétés occidentales.

La couverture de De Ira semble annoncer un avenir apocalyptique. Mais cette fois, ce ne sont ni les zombies, ni une menace extraterrestre, ni même une quelconque catastrophe naturelle qui en seraient la cause. Stéphane Hirlemann préfère s’inscrire dans un avenir proche où le dénuement, les inégalités sociales, les pénuries et les violences policières ont poussé la jeunesse dans ses derniers retranchements. Dans un noir et blanc crépusculaire et avec des dessins manifestement inspirés du manga, le scénariste et dessinateur français portraiture une société sans solution face aux grands enjeux de son temps : les camps de réfugiés sont des prisons à ciel ouvert où on manque de tout, et notamment d’espoir ; les bourses d’études semblent assujetties au bon vouloir d’entreprises partenaires ; les revendications sociales sont accueillies non pas avec une volonté de dialogue, mais de répression…

Dans ce contexte, Caro va peu à peu perdre pied. En rupture avec un environnement familial petit-bourgeois, elle se sent proche des réfugiés – auxquels elle apporte ponctuellement son assistance – et demeure sensible à la cause des plus vulnérables. La dureté du monde va se matérialiser en elle par des visions : métaphoriquement, les masques qu’elle ne cesse d’apercevoir viennent porter du crédit à la dualité, la duplicité, l’assignation sociale et/ou identitaire… Ils entrent aussi en résonance avec les enseignements de son père, professeur d’université toujours en poste malgré des accusations graves d’attouchements sexuels envers des étudiants. De Ira se transforme peu à peu en une sorte de Mad Max réaliste et social, où la colère se manifesterait par une explosion des normes admises et la contestation de toute autorité. On y crie son désarroi dans les amphithéâtres, dans la rue, au zoo, etc.

Au cours du récit, Caro va faire la rencontre d’Élisée, un vieux monsieur au regard acéré. Celui-ci lui annonce que « nous avons confondu paix et marchés, consommation et liberté ». C’est précisément le message que semble véhiculer l’album : on n’obtient la paix qu’au prix de la cohésion sociale, la liberté qu’en œuvrant contre les iniquités. Crépusculaire mais poétique, De Ira répondra par une vue programmatique : un avion échoué, dépecé, transformé en outil de propagande sur lequel on peint, comme une invitation : « Embrassez le chaos. » Stéphane Hirlemann fait d’ailleurs dire à ses personnages qu’« on patauge dans l’horreur de leur modèle » et que « le vrai No Future, c’est les gestionnaires d’actifs, pas les punks ». Martelée, cette dénonciation des sociétés consuméristes, inégalitaires et égocentrées s’accompagne pour Caro de toute une série d’affects : vis-à-vis des populations les plus fragiles, de son compagnon réfugié Tayeb, de sa famille en phase avec le système, de ses amis protestataires…

Parfois empesé par des sophistications un peu superflues, De Ira s’amuse aussi à multiplier les clins d’œil : Jurassic Park, Batman, Je suis une légende… L’utilisation des ours par Stéphane Hirlemann invite également à la réflexion : symbole de Berlin (où l’auteur réside désormais) mais aussi du renouveau du printemps (celui des peuples en l’occurence ?), il peut se prévaloir de plusieurs niveaux de lecture. Ceci est symptomatique d’un récit dont le message est édifiant, mais les signaux, polysémiques.

De Ira, Stéphane Hirlemann
Delcourt, octobre 2021, 144 pages

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3.5

« La Fiancée » : une jeune militante communiste sous l’Occupation

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Gwenaëlle Abolivier et Eddy Vaccaro mettent en images la vie d’Odette Nilès, militante communiste internée dans le camp de Choisel au début des années 1940, lorsque la France était sous occupation allemande. Il y a fait la rencontre de Guy Môquet, fils d’un cheminot et député communiste. Les deux adolescents, âgés de 17 ans à peine, y ont vécu une histoire d’amour naissante, mais soudainement avortée…

La narratrice de La Fiancée n’est autre qu’Odette Nilès elle-même. Quatre-vingt ans après les faits, elle raconte son enfance à Drancy dans une famille communiste, mais surtout son internement dans le camp de Choisel, où elle fit la rencontre de Guy Môquet – dont une célèbre missive fut au cœur des attentions durant le mandat présidentiel de Nicolas Sarkozy. Arrêtée pour avoir pris part à une manifestation stoppée avant même d’avoir lieu, cette jeune militante de dix-sept ans fut emprisonnée, puis conduite à Châteaubriant, où elle partagea une baraque sale et rudimentaire avec d’autres prisonnières politiques. Mêlant douceur et rudesse, les aquarelles d’Eddy Vaccaro entrent en résonance avec les expériences alors vécues par Odette Nilès : une vie en communauté, l’éveil à l’amour et au désir, une émulation intellectuelle (les cours auto-organisés et dispensés dans le camp), mais aussi une étroite surveillance, des conditions de vie déplorables et la violence subie au quotidien.

Adoptant le point de vue d’une adolescente en rupture avec l’innocence juvénile, La Fiancée vaut autant pour la romance qui y est énoncée que pour les réalités politiques qui l’encadrent. Ainsi, Odette Nilès et Guy Môquet se sont attachés l’un à l’autre alors même qu’ils étaient séparés par les murs du camp de Choisel, soumis au regard indiscret des officiers français et allemands, victimes de privations, vexations et violences en tout genre. Gwenaëlle Abolivier et Eddy Vaccaro accordent un soin particulier à la vie à l’intérieur du camp, à ses moments de communion, mais aussi, naturellement, à la détresse parfois immense qui la sous-tendait. Cette dernière est portée à incandescence au moment où vingt-sept camarades sont exécutés en représailles à des événements séditieux s’étant déroulés en ville. Alors que leur histoire venait à peine de s’amorcer, voilà Odette Nilès et Guy Môquet déjà irrémédiablement séparés par la tragédie de l’Occupation…

La Fiancée prend pour cadre la France occupée et portraiture un pays divisé, où collaborateurs et résistants parlent la même langue mais demeurent incapables de se comprendre. Sous le régime du maréchal Pétain, les condamnations sont politiques, expéditives et extra-judiciaires. Elles frappent tant l’acte que l’intention, adultes comme adolescents, de manière abjecte et indifférenciée. De cette période trouble où sa liberté fut mise entre parenthèses, Odette Nilès semble retenir deux choses : une répression arbitraire et un compagnonnage réconfortant. Son récit, ingénieusement restitué par la scénariste Gwenaëlle Abolivier, n’occulte aucune de ces dimensions. À cet égard, la communauté du camp de Choisel agissait comme une soupape. Mais l’album présente une autre facette tout aussi passionnante : il s’intéresse à l’enfermement d’une jeune femme qui n’apprend les « choses de la vie » (drogue, lesbianisme, prostitution, désir amoureux, etc.) qu’au moment de sa détention, redoublant ainsi le processus de maturation en cours.

La Fiancée, Gwenaëlle Abolivier et Eddy Vaccaro
Soleil, octobre 2021, 96 pages

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3.5

« Kosmos » : vers le mensonge, et au-delà

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Dans Kosmos, Pat Perna et Fabien Bedouel imaginent un récit contre-factuel faisant des Soviétiques les premiers cosmonautes à poser le pied sur la lune. Ce faisant, les auteurs font écho aux fake news qui circulent abondamment sur les réseaux sociaux.

De Stanley Kubrick à Alfonso Cuarón en passant par George Lucas, James Gray ou Christopher Nolan, de nombreux cinéastes ont pris l’espace pour cadre, esthétisant les étoiles et y fondant, souvent, ce qui fait l’essence de l’homme. Avec Kosmos, le scénariste Pat Perna et le dessinateur Fabien Bedouel leur emboîtent le pas : non seulement l’au-delà spatial constitue le théâtre très bédégénique du récit, mais ce dernier prend appui sur la concurrence géopolitique que se livrent deux superpuissances à l’orée des années 1970, les États-Unis et l’Union soviétique.

Dans une longue introduction entièrement muette, Neil Armstrong procède au premier alunissage de l’histoire de l’humanité. Il s’avance sur une terre encore inexplorée, démontrant de ce fait la suprématie des États-Unis sur les autres puissances spatiales. Mais ce qu’il s’apprête à découvrir va tout chambouler : un drapeau soviétique trône non loin de sa navette, tandis que le corps sans vie d’une cosmonaute russe git à quelques encablures de là. Pat Perna et Fabien Bedouel s’adonnent ainsi à un récit contre-factuel, qu’une citation de Joan Fontcuberta vient éclairer d’une lumière profuse : à l’ère des fake news, il est aisé de tordre les faits et de marteler un récit alternatif jusqu’à lui donner l’apparence d’une vérité.

Graphiquement, Kosmos pourrait diviser. Certains verront dans ses abondants aplats noirs figurant l’espace une épure mettant en exergue les représentations plus sophistiquées des fusées spatiales ou de la surface lunaire. D’autres pourraient en regretter le caractère simplifié, voire schématique. Il est pourtant difficile de contester l’iconicité des dessins de Fabien Bedouel, qui n’hésite pas à jouer avec les échelles de plan, le cadre ou les reflets – le drapeau soviétique apparaît ainsi réfléchi sur la visière de Neil Armstrong. Même en noir et blanc, l’espace apparaît finalement aussi propice au neuvième qu’au septième art. Hypnotique et intrinsèquement spectaculaire.

Si les quelque 200 pages de Kosmos se lisent promptement, notamment en raison des nombreuses pages dénuées de dialogues, l’album n’en est pas pour autant expurgé d’enjeux. Pat Perna s’appuie sur le programme COSMOS pour raconter les faux-semblants de la politique soviétique et la guerre spatiale que l’URSS et les États-Unis se livraient à distance au moment de la guerre froide. Prenant par moments l’aspect d’un faux documentaire, emmêlant le réel et le fictif, Kosmos balade le spectateur des cosmodromes aux modules d’alunissage, des centres de contrôle à la « lasagne dialectique » des faits alternatifs, le tout en racontant étape par étape une mission spatiale périlleuse, caractérisée par la perte d’un cosmonaute, la magnificence d’un panorama inédit et les sacrifices nécessaires à la propagande nationale.

Kosmos, Pat Perna et Fabien Bedouel
Delcourt, octobre 2021, 212 pages

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3.5

La trilogie Musashi sort le sabre en Blu-ray chez Carlotta Films

Aventure, romance et philosophie du samouraï : retour sur la trilogie épique Musashi et son édition Blu-ray signée Carlotta Films.

Synopsis : Takezo (Toshiro Mifune), un jeune homme fruste rejeté par les siens, devient le protégé d’un moine qui, pour le sauver d’une mort certaine et l’aider à explorer son potentiel, le formera de force à la voie des samouraïs, l’obligeant aussi à oublier l’amour de sa vie. Transfiguré, Takezo est rebaptisé Musashi Miyamoto et deviendra le grand samouraï philosophe connu et reconnu par tous.

Musashi : légende et cinéma

Hiroshi Inagaki fut l’un des cinéastes les plus importants dans le genre du jidaigeki (drame historique japonais). La trilogie Musashi, dont les films sont sortis entre 1954 et 1956, constituent parmi les plus belles fresques historico-mythologiques du cinéma. De la vérité d’un homme à la construction de sa légende, il y a toujours un récit. Raconté autour d’un feu, gravé dans le roc, dessiné sur une feuille abandonnée dans la rue, ou encore capté cinématographiquement.

Musashi est une figure dont la légende, à l’instar de héros et bandits de l’ouest sauvage américain, a dépassé la vérité historique. Kenji Mizoguchi, Hiroshi Inagaki, Tomu Ushida… Nombreux sont les cinéastes à s’être accaparé ce mythe pour mieux affirmer leur conscience de l’héritage cinématographique japonais et plus largement, de la mythologie japonaise et de ses éléments fédérateurs. Adapté du dyptique romanesque d’Eiji Yoshikawa lui-même inspiré par le récit devenu légende du samouraï philosophe, la trilogie d’Inagaki prend le parti de voir se construire à l’image la transfiguration de cet homme rejeté par les autres et donc sanguin face à l’injustice qui l’entoure.

Le premier volet possède l’un des plus cruelles ellipses de l’histoire du cinéma : Takezo, attendu par la femme qu’il l’aime, est emprisonné par le moine. En faisant cela, le moine le sauve d’une mort certaine. On retrouve Takezo quelques années plus tard en guerrier sage, renommé Musashi Miyamoto. Alors qu’il doit amorcer un voyage qui l’amènera à progresser dans la voie du samouraï, Musashi revoie celle qu’il aimait. Des excuses, et très vite, elle décide de le suivre dans son voyage, en lui promettant de ne pas interférer dans son apprentissage. Musashi, devant se tourner vers, part alors sans elle, en lui demandant pardon. Takezo n’est plus, Musashi est bel et bien né.

Si l’on peut regretter une musique un peu trop illustrative et romanesque dans des scènes de combats manquant de panache en termes de découpage et de chorégraphie – notamment dans les combats à plusieurs lames –,  la trilogie Musashi constitue l’un des fleurons du genre avec ce récit de légende richement mis en image par Inagaki et son équipe. En effet, le sens esthétique du film, manquant parfois d’efficacité, confine souvent au sublime légendaire de par son attachement esthétique pertinent à l’ukiyo-e, l’estampe narrative japonaise de l’ère Edo. Justement, la pertinence narrative du long métrage se confirme avec le choix de Toshiro Mifune dans le rôle-titre. Effectivement, qui de mieux placée qu’une légende pour en incarner une autre ?

La trilogie Musashi en HD

Nommée Trilogie Samouraï à l’occasion de sa sortie DVD en 2006, la fresque consacrée au samouraï philosophe Musashi Miyamoto par Hiroshi Inagaki fait son comeback cette fois-ci en Blu-ray, sous la houlette de Carlotta Films, dans une édition sobrement nommée Musashi.

Les masters HD présentés par l’éditeur écrasent sans discussion les rendus DVD aujourd’hui franchement grossiers. Le célèbre samouraï nous revient avec un rendu vidéo satisfaisant mais perfectible. On pouvait attendre davantage de précision sur les plans larges et, même si le grain – et donc le caractère organique du film – est bel et bien visible, une forme de douceur est remarquable sur les trois films, à l’exception des gros plans. On peut aussi noter une tendance au magenta/rosé ainsi qu’un manque de contraste colorimétrique. Cela vient-il des copies à faible contraste scannées ou cela tient-il d’un choix esthétique du cinéaste ? Le rendu visuel est globalement solide et donc, répétons-le, très satisfaisant, malgré le caractère relativement daté de ces masters HD créés en 2012.

Du côté du son, le rendu est correct même s’il tend à être saturé, criard. Le spectre sonore est dominé par les aigus et manque de graves. Pour le coup, cette piste mono DTS-HD nous semble techniquement assez datée.

Carlotta a complété l’expérience des films – contenus sur deux Blu-ray BD-50 – avec quelques bonus bienvenus. Deux compléments maison – proposés en HD – reviennent sur la trilogie en évoquant comment elle va s’inscrire – elle comme son héros – dans l’âge d’or du cinéma japonais ainsi que sur son influence sur la construction des grands récits mythologiques au cinéma. Ces deux modules sont menés respectivement par Pascal-Alex Vincent, cinéaste et enseignant à la Sorbonne, et par Fabien Mauro, essayiste et auteur de Kaiju, envahisseurs et apocalypse : l’âge d’or de la science-fiction japonaise.  On trouve enfin un entretien (upscalé en HD) avec le fils du cinéaste, Yozo Inagaki, ainsi que les bandes-annonces originales des films.

La trilogie Musashi est ainsi de retour dans une édition Blu-ray loin d’être définitive mais tout de même bien soignée par Carlotta Films.

Bande-annonce – MUSASHI, une trilogie de Hiroshi Inagaki

CARACTERISTIQUES TECHNIQUES

2 BD50 – MASTERS HAUTE DEFINITION – 1080/23.98p – Encodage AVC – Version Originale DTS-HD Master Audio 1.0 – Sous-titres français – Format 1.33 respecté – Couleurs – Japon – 1954-1956 – Durée totale des films : 302 mn.

SUPPLEMENTS

° La Trilogie Musashi ou l’âge d’or du cinéma japonais (22 mn – 1080p)

° Inagaki par Inagaki (28 mn – 1080i)

° Le construction d’un mythe (24 mn – 1080p)

Sortie le 13 octobre 2021 – prix public indicatif : 40,00 euros.

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La coupure : ruptures qui lacèrent, gestes qui se brisent, images qui saignent

Il suffit qu’un plan se coupe trop tôt ou qu’une image se fige pour que la continuité cesse d’être une évidence et révèle sa fragilité, comme si le flux n’avait tenu que par habitude. Au cinéma, le montage abrupt lacère le temps et empêche le regard de s’installer ; dans le numérique, le glitch fracture l’image lisse et expose la structure codée qui la soutenait en silence. Dans les deux cas, la coupure n’est pas une erreur mais un geste actif qui interrompt le spectacle continu, transforme la fluidité en surface sous tension et laisse surgir un réel que le lissage cherchait à contenir.

La coupure n’est pas un accident visuel ou un simple outil de montage : elle est le geste fondamental de l’image contemporaine, la faille qui refuse la continuité lisse, la fracture qui perce le flux pour y introduire du réel brut. Elle traverse le cinéma, les séries, la peinture, la photographie, les clips, les interfaces numériques – non comme ornement, mais comme symptôme : dans un monde saturé d’images continues, fluides, optimisées, la coupure réintroduit la tension, le choc, l’espace du possible qui se refuse à être comblé. Deleuze y verrait la ligne de fuite par excellence : la coupure n’est pas négation, elle est production affirmative, elle coupe pour faire advenir du nouveau, pour faire dérailler les chaînes causales. Bataille, dans son économie générale, y lirait la déchirure comme excès : la coupure n’économise pas, elle gaspille, elle déchire la surface pour laisser suinter ce qui était refoulé. Barthes, avec son punctum, la nommerait blessure : la coupure est ce détail qui perce le regard, qui frappe sans raison, qui fait saigner l’image au point où elle n’est plus regardée mais ressentie. Agamben ajouterait que la coupure est geste politique : elle interrompt le spectacle continu, elle expose la discontinuité, elle refuse la narrativité totale qui veut tout lisser. La coupure n’est pas absence ; elle est présence violente, elle est ce qui résiste au flux, ce qui brise pour révéler.

1. La coupure au cinéma : montage qui casse, rupture qui tend, choc qui perce

Le cinéma fait de la coupure son arme principale : un montage abrupt ne raconte pas, il frappe, il fracture le temps et l’espace pour y loger du réel insoutenable. Dans Psycho d’Hitchcock, la scène de la douche n’est pas violence narrative ; elle est violence perceptive pure : une série de coupures rapides qui fragmentent le geste, le corps, le cri – chaque plan est une lame qui coupe le flux, qui empêche le regard de s’installer, qui force le spectateur à ressentir la discontinuité comme agression physique. La coupure devient choc : elle interrompt le mouvement pour le rendre insupportable, elle coupe le corps en morceaux visuels qui ne se recomposent jamais tout à fait. Dans Euphoria, les ruptures visuelles – changements brutaux de lumière, transitions saccadées, plans interrompus – matérialisent les fractures intérieures : une scène d’extase bascule soudain dans un noir absolu, un geste se fige pour laisser place à un silence qui hurle, une émotion monte et se coupe net comme une crise qui s’épuise. La coupure n’est plus outil narratif ; elle est la forme même de la subjectivité fracturée, du trauma qui refuse la continuité. Chez Lynch, dans Mulholland Drive, les coupures sont ontologiques : un plan suit un autre sans lien, un personnage disparaît dans le noir d’un cadre, un rêve se coupe pour laisser place à un autre – la coupure devient faille dans le réel, où le sujet se perd dans ses propres doubles. La coupure cinématographique n’assemble pas ; elle désassemble, elle déchire pour exposer ce qui ne devrait pas être vu.

2. La coupure dans les séries : ellipses qui manquent, interruptions qui déplacent, discontinuités qui hantent

Les séries font de la coupure un rythme vital : une ellipse ne saute pas simplement du temps, elle crée un manque qui hante le récit, un vide qui parle plus fort que les images. Dans Mr. Robot, les ruptures de montage, les cadrages décentrés, les sauts abrupts matérialisent la dissociation mentale : un plan se coupe sur un regard vide, une scène s’interrompt pour reprendre ailleurs, le personnage principal est littéralement coupé de lui-même – la coupure devient forme psychologique, faille dans la conscience où le sujet se fracture en temps réel. Dans Atlanta, les interruptions narratives, les épisodes autonomes, les ruptures de ton glissent la réalité dans l’absurde ou l’hallucinatoire : une histoire se coupe net pour laisser place à un clip rap qui n’a rien à voir, un personnage disparaît dans un noir qui n’explique rien – la coupure est déplacement, elle refuse la linéarité pour ouvrir des zones d’incertitude où le réel se fissure. Dans The OA, les ellipses temporelles et les sauts dimensionnels coupent le fil narratif pour le faire réapparaître ailleurs, transformé : la coupure n’est pas perte, elle est passage, elle est ce qui permet au récit de se dédoubler, de se réincarner dans un autre corps, une autre vie. La coupure sérielle n’est pas économie de temps ; elle est production de manque, elle laisse des trous dans lesquels le spectateur tombe, et dans ces trous réside la vérité du récit.

3. La coupure dans les arts visuels : lignes nettes, fissures radicales, surfaces fendues

Dans la peinture et la photographie, la coupure est geste matériel : une ligne qui fend la toile, une fissure qui ouvre l’espace, un contraste brutal qui coupe la surface en deux mondes irréconciliables. Lucio Fontana ne peint pas ; il lacère : ses toiles fendues transforment la surface plane en ouverture, en blessure physique qui laisse passer la lumière et le vide derrière l’image – la coupure devient geste radical, elle déchire la représentation pour révéler l’infini derrière le fini. Chez Francis Bacon, les figures se coupent elles-mêmes : corps tordus, visages fragmentés par des lignes qui les traversent comme des lames, surfaces qui se déchirent pour exposer la chair brute – la coupure est violence picturale, elle coupe pour faire saigner la peinture. Dans la photographie contemporaine, les diptyques, collages, superpositions utilisent la coupure pour créer des tensions irrésolues : deux images juxtaposées sans transition, une surface fendue par une ombre nette, un corps coupé en deux par le cadre – la coupure n’unit pas ; elle oppose, elle fracture pour que le regard ne puisse jamais se reposer. Barbara Kruger coupe les mots et les images : slogans barrés, visages barrés par des lignes rouges – la coupure est politique, elle interrompt le flux visuel pour y injecter du doute, de la résistance. La coupure visuelle n’est pas destruction ; elle est création par soustraction : elle enlève pour révéler ce que la continuité cachait.

4. La coupure numérique : glitch qui expose, fragmentation qui révèle, rupture du flux continu

Dans l’image numérique, la coupure apparaît comme glitch : pixel mort, artefact, fragmentation soudaine qui brise le flux parfait. Le glitch n’est pas bug ; il est geste esthétique : il expose la matérialité cachée de l’image, la structure codée qui devrait rester invisible. Dans le glitch art, la coupure devient visible : un écran qui se déchire en bandes colorées, un visage qui se pixelise et se recompose mal, une vidéo qui freeze sur une frame corrompue – la coupure révèle le code, le hardware, le réseau qui sous-tend le visible. Les interfaces fissurées, les écrans cassés, les images fragmentées deviennent formes esthétiques : un smartphone brisé produit des reflets multiples et déformés, une page web qui glitch coupe le texte en morceaux illisibles – la coupure numérique n’est pas accident ; elle est symptôme de la fragilité du flux continu. Elle interrompt la fluidité algorithmique pour rappeler que toute image est faite de ruptures potentielles, que le lissage parfait est une illusion fragile. La coupure numérique n’est pas fin du flux ; elle est son envers, elle est ce qui perce le lisse pour laisser entrevoir le chaos dessous.

La coupure comme forme culturelle contemporaine

La coupure n’est pas un simple accident visuel : elle est la forme culturelle qui résiste au lissage total, au flux continu, à l’image parfaite. Dans un monde saturé d’images fluides, optimisées, sans couture, la coupure réintroduit la tension, la fracture, l’espace du possible qui refuse d’être comblé. Elle lacère le regard, interrompt le geste, fend la surface pour laisser saigner ce qui était caché. Elle n’assemble pas ; elle désassemble, elle expose, elle blesse pour révéler. Nous vivons dans un régime où tout veut être continu, où tout veut être lisse – la coupure est la résistance : elle coupe pour que quelque chose advienne, elle fracture pour que le réel respire à travers les fissures. La coupure n’est pas fin ; elle est commencement : elle ouvre, elle perce, elle fait saigner l’image jusqu’à ce qu’elle devienne vivante.