Retour à Reims (Fragments) de Jean-Gabriel Périot : itinéraire d’un transfuge de classe

Déjà présenté à la Quinzaine des Réalisateurs, Retour à Reims (Fragments), quatrième long-métrage de Jean-Gabriel Périot, est l’adaptation documentaire de l’essai autobiographique éponyme du philosophe et sociologue Didier Eribon. Le réalisateur engagé de Nos défaites (2019) et Une jeunesse allemande (2015) y retrace, à l’aide d’un foisonnant montage d’archives et de la tessiture intime de la voix d’Adèle Haenel, la douloureuse histoire de la classe ouvrière, de son héritage politique, pour questionner dans un même geste leur représentation et comprendre la société française d’aujourd’hui.

Remarquable exercice de montage entièrement au service d’une compréhension du monde et des rouages cachés de l’organisation sociale, Retour à Reims (Fragments) fait dialoguer le texte de Didier Eribon paru chez Fayard en 2009 avec des images d’archives afin de brosser, à travers la trajectoire disloquée des parents de l’auteur, le portrait à la fois sensible et puissant du monde ouvrier. Celui des « dominés », ces gens qui, animés par le besoin d’affirmer leur existence, par la nécessité de revendiquer leurs droits, croient au bonheur par morceaux, attendent un changement qui jamais ne vient et, par-dessus tout, rêvent de lumière et de liberté. 

Empruntant à la tradition littéraire du récit de retour, mêlant les histoires collectives et intimes comme le réel et la fiction, Jean-Gabriel Périot superpose ici les « fragments » et les considérations éclatés d’Eribon à son propre vécu. La structure kaléidoscopique du film lui permet ainsi d’aborder de nombreuses thématiques aux résonances éminemment actuelles telles que l’aliénation physique et mentale, le rejet d’un système capitaliste qui exploite l’être humain sans vergogne, les frontières et hontes sociales, les inégalités, les mouvements et transitions politiques, la pulsion raciste qui exclut, culpabilise l’étranger mais aussi le sentiment d’appartenance à une famille, un groupe, une classe et enfin la rupture brutale avec son milieu d’origine.

Dans ce passionnant geste d’assemblage cinématographique et d’entrecroisement narratif, le réalisateur convoque avec pertinence des extraits de la Mémoire filmique et cite notamment Chronique d’un été (1961) de Jean Rouch et Edgar Morin ou encore Le Joli Mai (1963) de Chris Marker. Sans jamais sombrer dans l’emphase inutile, il refabrique une certaine effervescence de l’époque du baby-boom pour aboutir à un constat somme toute pessimiste, celui de la déconcertante régression de notre situation contemporaine.

Découpé en deux mouvements, Retour à Reims s’intéresse plus particulièrement à la place des femmes dans le monde ouvrier depuis la fin de la Seconde Guerre, et à leur quête d’émancipation. Il décrit leurs conditions de vie et de travail précaires, raconte leur « destin inéluctable » (les tondues, le bal des quartiers populaires, les métiers du poisson, les femmes de ménage ou encore la violence de l’avortement clandestin…) face aux privilégiés, à la bourgeoisie individualiste et au carcan du patriarcat. Sur leurs visages, on lit tour à tour la résignation, la colère, le désespoir même.

Enfin, Jean-Gabriel Périot choisit ici de gommer les aspects plus personnels et autobiographiques du texte, notamment la question de l’homosexualité dans les classes sociales défavorisées, pour se concentrer, dans le second volet, sur la portée politique de l’essai. Le documentaire analyse donc le basculement électoral de la classe ouvrière (de la gauche communiste à l’extrême-droite) après l’élection salvatrice de François Mitterand en 1981, la percée des idées rétrogrades du Front national incarnées par Jean-Marie Le Pen, l’invisibilisation des travailleurs par les représentants socialistes et, en signe d’espoir pour les luttes futures, ajoute un épilogue dédié à la récente révolte des gilets jaunes. Du récit intime à l’histoire collective, ce voyage dans le passé trouve un écho en chacun de nous.

Sévan Lesaffre

Retour à Reims (Fragments) – Extrait

Synopsis : À travers le remarquable récit de Didier Eribon interprété par Adèle Haenel, Retour à Reims (Fragments) raconte en archives une histoire intime et politique du monde ouvrier français du début des années 1950 à aujourd’hui.

Retour à Reims (Fragments) – Fiche technique

Réalisation : Jean-Gabriel Périot, avec la voix de Adèle Haenel
Scénario : Jean-Gabriel Périot d’après l’œuvre de Didier Eribon
Production : Marie Ange Luciani
Photographie : Julia Mingo
Montage : Jean-Gabriel Périot
Musique : Michel Cloup
Distributeur : Jour2fête
Durée : 1h23
Genre : Documentaire
Sortie : 30 mars 2022

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.
Sévan Lesaffre
Sévan Lesaffrehttps://www.lemagducine.fr/
Titulaire d’un Master 2 en Histoire, esthétique et théorie du cinéma, auteur d’un ouvrage qui concerne l’analyse du corps filmique de Judy Garland, jeune membre du jury du Festival International du Film d'Amiens 2017 présidé par Alexandra Stewart, critique et rédacteur pour CineChronicle.com pendant deux ans, je couvre le festival du film francophone d’Albi « Les Œillades » depuis 2018 et le FIFAM en 2022.

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.