Taxi ! Anecdotes contemporaines révélatrices

La jeune (28 ans) dessinatrice néerlandaise Aimée De Jongh, qui a connu le succès avec Jours de sable (2021), propose avec cette compilation de « récits depuis la banquette arrière » une vision personnelle du monde, grâce à son expérience de personne ayant emprunté de nombreux taxis aux quatre coins de la planète.

Son succès a valu à la dessinatrice de nombreuses invitations à droite et à gauche pour présenter ses œuvres. Lors de ses voyages, elle a utilisé les services de taxis pour ses déplacements dans les villes où elle allait, en particulier pour rejoindre des hôtels et des aéroports. Dans cette BD autobiographique, elle entremêle ses souvenirs de quatre trajets en taxi dans des grandes villes (Los Angeles, Paris, Jakarta et Washington), pour dresser un rapide état des lieux des relations humaines du moment.

Vie d’une dessinatrice BD

Aimée De Jongh (qui utilise l’expression autrice de BD) passe de longues périodes privée de tout contact avec ses semblables. Alors, quand elle emprunte un taxi, elle trouve naturel d’engager la conversation. Et… elle va de déception en déception avec des chauffeurs plus ou moins blasés (à force de véhiculer des personnes aux comportements très prévisibles et rarement agréables). Ainsi, Aimée passe régulièrement d’un enthousiasme qui se lit sur son visage à une déception en forme d’agacement qui peut virer à la bouderie.

Mondialisation des comportements

Même si ce serait exagéré d’affirmer que d’une grande ville à une autre sur la planète, on observe systématiquement les mêmes comportements et réactions, il faut bien dire que ce que montre la dessinatrice ressemble beaucoup à de simples variations. Les encombrements amènent les mêmes réactions agressives et Paris y reçoit haut la main la palme d’or. Bien entendu, entre individus ne se connaissant absolument pas et qui se côtoient pendant une durée relativement courte, les conversations personnelles se révèlent d’une grande rareté. L’époque n’est pas aux confidences dans ce genre de situation. Alors, quand la dessinatrice annonce sa nationalité, la réaction classique de son interlocuteur (pas de femme chauffeur de taxi ici) est de citer Johan Cruyff. Comme quoi le football est bien une sorte de référence culturelle internationale, ce qu’une jeune femme n’ayant jamais connu le célèbre footballeur en activité a bien du mal à exploiter pour lancer la conversation. L’autre gêne à laquelle elle doit faire face, c’est quand à Jakarta, le chauffeur lui rappelle que les Pays-Bas ont longtemps exercé une domination sur le pays (Indonésie) où elle-même a ses origines.

Perspectives du métier de chauffeur de taxi

Le plus marquant sans doute dans l’histoire restera probablement son observation de l’Uberisation à laquelle le métier de chauffeur de taxi fait face depuis quelque temps. Cette émergence met en lumière le comportement « naturel » d’une grande majorité d’usagers, à savoir le choix d’un moyen de transport uniquement en fonction du prix. À ce tarif-là, les chauffeurs de taxi classiques ne peuvent qu’être amenés à disparaître. Cette issue n’aurait rien d’anodin. Ce serait ni plus ni moins qu’un signe de soumission sans limite à la loi de la concurrence et la porte ouverte à des conditions de travail toujours plus déshumanisantes. Aimée De Jongh a le mérite de le faire sentir et comprendre. De là à penser que sa façon de faire aura suffisamment de force par rapport aux lois du capitalisme, il y a un gouffre.

Le tour du monde sans le connaître

Cet album qui se lit relativement vite a donc le mérite de faire un état des lieux de comportements typiques de notre époque, grâce à son expérience de dessinatrice voyageuse. Elle se montre habile scénariste pour faire de cette BD plus profonde qu’il n’y paraît au premier abord, une histoire unique faisant intervenir ses souvenirs de quatre trajets en taxi dans quatre grandes villes distinctes. Elle a aussi le mérite de dépasser sa condition de privilégiée voyageant suite à un succès, puisqu’elle n’hésite pas à montrer ses échecs lors de différentes tentatives d’échanges. Elle montre bien également combien les échanges possibles dans ce type de situations ne vont pas bien loin et peuvent même amener à des situations gênantes. Enfin, elle montre les vicissitudes du métier de chauffeur de taxi, où le soi-disant avantage de la liberté est franchement limité dans un monde dominé par le pragmatisme et des préoccupations souvent bien futiles.

À la découverte des autres

Relativement réaliste, son dessin en noir et blanc retranscrit bien les états d’âmes des personnages, ainsi que les détails qu’elle observe dans les différentes villes où elle a atterri. Sans rechercher le détail chirurgical, elle fait en sorte qu’on ressente bien l’atmosphère de chaque ville, tout en s’arrangeant pour qu’on réalise aussi que ces visites depuis la banquette arrière d’un taxi restent forcément du domaine de l’anecdotique, du raccourci (d’ailleurs, ceux tentés par un de ces chauffeurs tournent régulièrement au fiasco). La conclusion est donc que notre époque se contente souvent de lieux communs. Pour aller à la rencontre des gens et découvrir vraiment les caractéristiques propres à leurs pays ou régions, il faut y consacrer du temps. La question serait donc de savoir si on a encore ce temps et même de savoir si on a encore l’envie de le prendre.

Taxi ! : Récits depuis la banquette arrière, Aimée de Jongh
La Boîte à bulles, septembre 2021, 96 pages

Note des lecteurs0 Note
3

Festival

Deauville 2026 : The Man I Love, la fureur de vivre

Dans "The Man I Love", Ira Sachs met en scène Rami Malek dans le rôle d'un acteur confronté à la mort. Entre répétitions, danses, chants et désirs sexuels, il compose une ode à la vie exaltant le plaisir de chaque instant. Un drame queer qui manque malheureusement de consistance et d'émotion pour pleinement s'affirmer.

Deauville 2026 : Mouse, la souricière du chagrin

Présenté en compétition au Festival de Deauville après avoir reçu un très bon accueil à la Berlinale, "Mouse" déploie un récit de deuil adolescent sensible et délicat porté par un somptueux duo d’actrices. En filmant l’intime avec autant de tendresse que de naturalisme, Kelly O’Sullivan et Alex Thompson s’imposent comme des cinéastes incontournables du cinéma indépendant américain.

Deauville 2026 : I’ll Be Gone in June, le crépuscule d’un monde

Comment les Européens perçoivent-ils l'Amérique ? Et comment ce pays, ancienne terre d'immigration, accueille-t-il les étrangers dans un contexte troublé ? Ce sont les questions que posent, en creux, le premier long-métrage de Katharina Rivilis. Avec "I'll Be Gone in June", la cinéaste allemande signe un récit d'apprentissage à la fois âpre et lumineux, tourné dans le désert du Nouveau-Mexique, sur fond de traumatisme post-11 septembre. Une œuvre très personnelle qui touche par sa sensibilité.

L’Étrange Festival 2026 : Blaise, quand la politesse tourne à l’émeute

"Blaise" suit une famille obsédée par son image, prête à tout pour ne déplaire à personne, jusqu'à s'embourber dans une spirale de quiproquos de plus en plus absurdes. Porté par une animation en photomontage numérique inédite, le film transforme la politesse ordinaire en mécanique comique redoutable.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.

Les oranges amères, une image bien choisie

« A l’origine, nous étions des êtres doubles : chaque humain était constitué de deux personnes, unies en un seul corps gigantesque. Notre force et nos capacités étaient d’autant plus grandes et notre pouvoir était tel que nous cherchâmes à rivaliser avec les dieux… »

La femme au portrait, meurtre sur le tournage du film

« VOUS AVEZ BIEN CONSCIENCE QU’ON NE PEUT RIEN TOURNER SANS CE SATANE TABLEAU ? »

« Y a pas de mal à se faire du bien » : sexe en rayon

Un sex-shop, une vendeuse qui en a vu d’autres et Hugo, collègue aussi candide qu’intarissable : il n’en faut guère davantage pour transformer godes, porno, fantasmes et petites misères sexuelles en machine à gags. Sans prétendre révolutionner la gaudriole, cette BD trouve son meilleur carburant dans le télescopage entre la banalité du commerce et ce que ses produits ont de délicieusement embarrassant.