Les Naufragés du Lavalette : légende marine

Avec ce quinzième opus de la série, Roberto Zaghi (dessin) illustre un nouveau scénario de Jean-Charles Kraehn, auteur historique de la série Tramp avec son compère Patrick Jusseaume (décédé en 2017, après l’épisode 11 – Avis de tempête). L’esprit reste donc le même pour poursuivre l’exploration de l’univers de la Marine marchande des années 50, même si cette fois l’inspiration s’avère moins originale que dans les meilleurs épisodes de la série. Mais l’enquête ici mise en scène réserve bien des surprises.

Le Pierrick part de Gibraltar pour traverser la Méditerranée et emprunter le canal de Suez afin de rejoindre Madagascar, ce qui nous ramène forcément à l’actualité du moment pour nous rappeler la position stratégique forte de cette percée que l’histoire attribue au Français Ferdinand de Lesseps (entre 1859 et 1869). Le scénario en profite pour situer la région historiquement parlant, précisant qu’au moment de l’action (les années 50) le canal et sa région sont sous domination anglaise. Ce qui amène à remarquer que l’album maintient de belle manière un de ses points forts en décrivant la vie des marins sur un cargo à cette époque, le vocabulaire y contribuant largement (les notes de bas de page, fournies, apportent un véritable plus). Ceci étant dit, il faut bien constater que l’intrigue elle-même se résume en bonne partie à un huis-clos particulier puisque situé en mer. Signalons quand même que les escales (en rade de Gibraltar, puis à Naples et surtout à Port-Saïd, entrée nord du détroit du canal de Suez) ont leur importance dans les événements. A Gibraltar, un marin est débarqué semble-t-il suite à une tentative d’empoisonnement (eau de javel versée dans sa bouteille d’eau minérale). A Naples, il ne s’agit que d’une escale technique qui permet de montrer le Vésuve. Mais à Port-Saïd, l’escale suffisamment longue permet à certains de descendre le soir pour prendre du bon temps. Et comme la tension à bord est montée d’un cran, l’assassinat de Mattias Lebur (retrouvé encore tiède en pleine rue, au petit matin, avec un pic à glace provenant du Pierrick planté dans le dos) qui survient aux environs de la moitié de l’album met les points sur les i : il s’agit bel et bien d’une affaire criminelle avec enquête.

Un personnage détestable

La première moitié de l’album a mis le personnage de Mattias Lebur en évidence. Il fait partie de ce qu’on appelle les pièces rapportées, soit les nouveaux membres de l’équipage, embauchés pour compenser les défections qui surviennent régulièrement pour des raisons diverses. Lebur se fait remarquer immédiatement pour son comportement provocateur en lien avec son physique très viril. Lebur ne supporte pas le jeune Lukaz l’efféminé qu’il malmène en le traitant de lopette. Mais Lebur n’a pas qu’une tête de turc et, avec un sans-gêne très personnel, il provoque tous ceux qu’il croise sur le Pierrick. Ainsi, il semble en savoir long sur le passé de celui qui se fait appeler La Plume. Celui-ci aurait survécu à un naufrage ayant viré au drame. Le titre et l’illustration de couverture y font référence en évoquant le célèbre tableau de Théodore Géricault Le Radeau de La Méduse (1818-1819). Il suggère même à L’Écrivain de l’interroger pour en savoir plus alors que La Plume se fait volontairement discret sur cette histoire traumatisante. L’Écrivain est à bord pour s’imprégner de l’ambiance car il ambitionne d’écrire un livre du style policier en mer. Bref, Lebur est celui dont une bonne partie de l’équipage lui casserait bien la figure !

Retournement de situation

Alors évidemment, une fois Lebur mort, les événements sont à considérer sous un nouvel angle. C’est ainsi que l’album préserve le suspense de manière intéressante, même si Lebur faisait un coupable un peu trop évident. La deuxième partie de l’album enchaine donc les retournements de situation et les révélations. Au final, cet album qui démarrait plutôt doucement est à ranger parmi les réussites de la série, bien qu’il manque un peu d’originalité et de souffle. Pour le dessin également, le début donnait un peu l’impression de manquer de personnalité, alors qu’au final l’impression est tout à fait satisfaisante. Surtout, les auteurs parviennent une nouvelle fois à créer une œuvre qui nous immerge avec crédibilité dans l’ambiance de ce cargo où les imprévus permettent de bien faire sentir les relations qui existent entre les différents personnages, ceux-ci étant relativement nombreux. Les physiques et les caractères de chacun diffèrent grandement, de même que leur vécu. Cela permet aux auteurs de mêler la vie personnelle à ce qui se passe sur le cargo dans son fonctionnement, mais également dans l’ambiance de suspicion qui s’installe jusqu’à devenir franchement pesante. Le travail de Roberto Zaghi rend compte de tout cela, avec des dessins de toutes tailles qui dénotent une réelle maîtrise de l’art de la narration au travers du neuvième art. Pour conclure, le travail sur les couleurs signé Patricia Jambers est à la hauteur, pour les scènes diurnes comme pour les scènes nocturnes, en intérieur comme en extérieur.

Les Naufragés du Lavalette (Tramp 15) – Jean-Charles Kraehn (scénario), Roberto Zaghi (dessin) et Patricia Jambers (couleurs)
Dargaud : sorti le 18 septembre 2026
Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Newsletter

À ne pas manquer

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.

Englouti : le ventre de la mer

Avalé par un cachalot avec une heure d’oxygène, Austin Abrams livre un survival viscéral et bluffant, entre huis clos organique et décors palpitants. Dommage que des flashbacks trop bavards et un final lourdingue lui coupent le souffle, là où le film aurait pu rester en apnée jusqu’au bout.

Ni vue, ni connue : une figurante (trop) douée

Après l’échec relatif des "Cyclades", Marc Fitoussi retrouve une inspiration remarquable avec "Ni vue, ni connue", une comédie à la fois drôle, caustique et sensible. En confiant à Isabelle Huppert le rôle d’une figurante obstinée rêvant de décrocher enfin un véritable rôle, le réalisateur signe un contre-emploi aussi audacieux que pertinent. À travers le parcours semé d’humiliations de Corinne Maclou, le film explore avec finesse l’invisibilité de ceux qui peuplent les marges du spectacle. Entourée de comédiens et réalisateurs jouant leur propre rôle, la figurante tente inlassablement de se faire une place dans un univers dominé par les rapports de pouvoir et les réseaux. Si le scénario se montre parfois prévisible, ce défaut est largement compensé par la qualité des dialogues, l’acuité du regard porté sur le milieu artistique et l’autodérision permanente d’Isabelle Huppert. Marc Fitoussi brosse ainsi un portrait aussi drôle que cruel de la condition de figurant, sans jamais perdre de vue l’humanité de son personnage. Une excellente comédie qui conjugue intelligence, émotion et mordant.

Reefer Madness : C’est de la bonne !

Du jazz, des joints, des meurtres et des bigots en roue libre : Reefer Madness transforme la propagande antidrogue en comédie musicale complètement perchée. La prohibition n’a jamais été aussi funky !

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.

« Le Fantôme de l’opéra » : horreur en musique

Tyler Boss et Martin Simmonds reprennent le mythe du Fantôme dans un récit d’enquête où le prestige du spectacle autorise toutes les outrances. Paru chez Urban Comics, ce volume de la collection Universal Monsters doit autant à son atmosphère graphique qu’à sa manière de faire du théâtre un lieu de désir, de peur et de faux-semblants.

« Le Parfum des feuilles de thé » : reprendre racine

Dans "Le Parfum des feuilles de thé" (Robert Laffont), Camille Monceaux et Virginie Blancher suivent Akane et Mayumi, deux jeunes femmes qui quittent Tokyo pour reprendre une plantation familiale. Au rythme des récoltes, leur installation devient une histoire de transmission et de choix de vie, non sans doutes.

« MOBS » : les monstres ont le sens de la chute

Frigiel, Pirate Sourcil et Waltch remettent le couvert et s’amusent des petits travers des créatures du jeu Minecraft. Au programme : une galerie de saynètes où les choses tournent de travers et les gags tombent à point nommé.