« La Fiancée » : une jeune militante communiste sous l’Occupation

Gwenaëlle Abolivier et Eddy Vaccaro mettent en images la vie d’Odette Nilès, militante communiste internée dans le camp de Choisel au début des années 1940, lorsque la France était sous occupation allemande. Il y a fait la rencontre de Guy Môquet, fils d’un cheminot et député communiste. Les deux adolescents, âgés de 17 ans à peine, y ont vécu une histoire d’amour naissante, mais soudainement avortée…

La narratrice de La Fiancée n’est autre qu’Odette Nilès elle-même. Quatre-vingt ans après les faits, elle raconte son enfance à Drancy dans une famille communiste, mais surtout son internement dans le camp de Choisel, où elle fit la rencontre de Guy Môquet – dont une célèbre missive fut au cœur des attentions durant le mandat présidentiel de Nicolas Sarkozy. Arrêtée pour avoir pris part à une manifestation stoppée avant même d’avoir lieu, cette jeune militante de dix-sept ans fut emprisonnée, puis conduite à Châteaubriant, où elle partagea une baraque sale et rudimentaire avec d’autres prisonnières politiques. Mêlant douceur et rudesse, les aquarelles d’Eddy Vaccaro entrent en résonance avec les expériences alors vécues par Odette Nilès : une vie en communauté, l’éveil à l’amour et au désir, une émulation intellectuelle (les cours auto-organisés et dispensés dans le camp), mais aussi une étroite surveillance, des conditions de vie déplorables et la violence subie au quotidien.

Adoptant le point de vue d’une adolescente en rupture avec l’innocence juvénile, La Fiancée vaut autant pour la romance qui y est énoncée que pour les réalités politiques qui l’encadrent. Ainsi, Odette Nilès et Guy Môquet se sont attachés l’un à l’autre alors même qu’ils étaient séparés par les murs du camp de Choisel, soumis au regard indiscret des officiers français et allemands, victimes de privations, vexations et violences en tout genre. Gwenaëlle Abolivier et Eddy Vaccaro accordent un soin particulier à la vie à l’intérieur du camp, à ses moments de communion, mais aussi, naturellement, à la détresse parfois immense qui la sous-tendait. Cette dernière est portée à incandescence au moment où vingt-sept camarades sont exécutés en représailles à des événements séditieux s’étant déroulés en ville. Alors que leur histoire venait à peine de s’amorcer, voilà Odette Nilès et Guy Môquet déjà irrémédiablement séparés par la tragédie de l’Occupation…

La Fiancée prend pour cadre la France occupée et portraiture un pays divisé, où collaborateurs et résistants parlent la même langue mais demeurent incapables de se comprendre. Sous le régime du maréchal Pétain, les condamnations sont politiques, expéditives et extra-judiciaires. Elles frappent tant l’acte que l’intention, adultes comme adolescents, de manière abjecte et indifférenciée. De cette période trouble où sa liberté fut mise entre parenthèses, Odette Nilès semble retenir deux choses : une répression arbitraire et un compagnonnage réconfortant. Son récit, ingénieusement restitué par la scénariste Gwenaëlle Abolivier, n’occulte aucune de ces dimensions. À cet égard, la communauté du camp de Choisel agissait comme une soupape. Mais l’album présente une autre facette tout aussi passionnante : il s’intéresse à l’enfermement d’une jeune femme qui n’apprend les « choses de la vie » (drogue, lesbianisme, prostitution, désir amoureux, etc.) qu’au moment de sa détention, redoublant ainsi le processus de maturation en cours.

La Fiancée, Gwenaëlle Abolivier et Eddy Vaccaro
Soleil, octobre 2021, 96 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Agnès la Chevaleresse » : la fantasy à la langue bien pendue

Avec "Agnès la Chevaleresse", Damien Geffroy se délecte des mythes de l’heroic fantasy. Pièce après pièce, avec une jubilation fortement communicative, il imagine un récit entre satire des histoires chevaleresques, héroïne obstinée et vieux mentor plus porté sur la chopine que sur l’honneur. L’auteur livre aux éditions Fluide Glacial une aventure légère, drôle et souvent irrésistible.

« La Vie extraordinaire d’Arizona Joe » : l’Amérique au carrefour des fortunes

À l'heure où Wall Street commence à façonner le monde moderne, un adolescent en fuite croise la route d'un vagabond qui lui apprend à regarder l'Amérique autrement. Avec "Baby Boxer Banker", premier volet de La Vie extraordinaire d'Arizona Joe, Stéphane Piatzszek et Fabrice Meddour signent un récit d'initiation où l'aventure se mêle à la filiation, la liberté et les promesses contradictoires du rêve américain.

« Bêtes comme nous » : quand les animaux deviennent humains

Un escargot super-héros qui met deux semaines à sauver New York, des moutons grégaires militants ou encore une araignée dépressive parce que son costume de super-héros ne trompe personne : avec Bêtes comme nous, MO/CDM bâtit un bestiaire dont les pièges, souvent, relèvent des caractéristiques biologiques des protagonistes. Une idée simple, parfois exploitée jusqu’à l’usure, mais qui donne naissance à un recueil de gags souvent réjouissants.