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Contes cruels de la jeunesse (1960) de Nagisa Ōshima : éclosion d’un artiste radical

Premier volet d’une trilogie consacrée à la jeunesse, Contes cruels de la jeunesse marque l’entrée du cinéma japonais dans la Nouvelle Vague, dont Ōshima est à la fois le représentant le plus célèbre et le trait d’union avec le groupe de cinéastes français du même nom. Sorti en 1960, ce film visuellement et thématiquement percutant établit Ōshima comme un cinéaste profondément indépendant, alors même qu’il évoluait à cette époque au sein d’un des plus grands studios nippons. Une œuvre brillante d’un cinéaste à nul autre pareil, proposée par Carlotta dans une nouvelle restauration 4K très réussie, complétée par d’intéressants suppléments.

Contrairement à la Nouvelle Vague française, son pendant japonais naquit au sein même des grands studios. Ceci n’est qu’un exemple parmi d’autres des différences fondamentales entre ces deux « écoles » qui furent abusivement baptisées du même nom, comme si la Nouvelle Vague japonaise (Nūberu bāgu) n’avait été qu’un ersatz de la française, ce qui n’est assurément pas le cas. Cela étant dit, son représentant aujourd’hui le plus célèbre, Nagisa Ōshima (1932-2013), en est aussi le trait d’union le plus évident puisqu’il partagea avec nombre de représentants de l’école française un parcours de critique cinématographique, un intérêt pour l’expérimentation formelle et une inclination politique très à gauche. D’ailleurs, Contes cruels de la jeunesse, son second long-métrage et le premier qui porte clairement la marque de son style personnel, sortit dans les salles peu de temps après les œuvres françaises pionnières que sont Les Quatre Cent Coups (François Truffaut) et A bout de souffle (Jean-Luc Godard).

Si la Shōchiku ambitionna de pousser en avant de jeunes cinéastes afin de présenter des œuvres qui parleraient à la jeunesse, son poulain Ōshima – qui officiait déjà en tant qu’assistant réalisateur au sein du vénérable studio – s’appliqua à exaucer ses vœux… tout en n’en faisant qu’à sa tête. Comme l’indique son titre, Contes cruels de la jeunesse s’intéresse (et s’adresse) à la génération japonaise d’après-guerre, une thématique qui s’avèrera récurrente dans le cinéma d’Ōshima. Mais le cinéaste développe en parallèle un style très personnel qui témoigne lui-même d’une modernité en « dissidence » avec le cinéma japonais classique, et qui ne manquera pas de susciter la polémique.

Contes cruels de la jeunesse relate l’histoire d’amour mouvementée vécue par un jeune couple déboussolé et passablement dépravé. Jeune fille en mal de sensations, Makoto se fait régulièrement raccompagner à la maison par des hommes lors de ses sorties. Un soir, alors que l’un d’entre eux se fait insistant, elle reçoit l’aide de Kiyoshi. Le coup de foudre est mutuel, mais entre Makoto qui rompt avec son père et sa sœur, et Kiyoshi « l’étudiant » (qu’on ne verra jamais dans une salle de classe) rebelle, oisif et violent, la relation ne sera pas un long fleuve tranquille…

Ōshima décrit une jeunesse déshéritée qui, dans le Japon d’après-guerre, bouillonne. Elle cherche sa place dans un pays encore traumatisé et en quête d’une nouvelle identité. Dans le film, ce contexte est illustré à la fois par l’avant et l’arrière-plan. L’arrière-plan, quasi documentaire, ce sont les accès de fièvre politique représentée par les manifestations massives organisées au même moment par la centrale étudiante Zengakuren, proche du Parti communiste, contre le renouvellement du Traité de coopération mutuelle et de sécurité entre les États-Unis et le Japon. L’avant-plan, c’est le couple formé par Makoto et Kiyoshi, apolitique mais représentatif de cette génération en rupture complète avec la précédente. Du côté de Kiyoshi, cette rupture est déjà consommée : évoluant dans un milieu interlope, il est sans famille et ne sait pas de quoi demain sera fait. Sa vie est rythmée par les combines louches, les bagarres et les aventures sexuelles sans lendemain. Aimant nihiliste, il attire Makoto dans sa spirale destructrice, n’hésitant pas à la prostituer symboliquement – reproduisant cyniquement les conditions de leur rencontre, elle se fait raccompagner par des hommes mûrs avant que Kiyoshi ne vienne la « libérer » contre une rançon. Kiyoshi utilise d’ailleurs son propre corps, n’hésitant pas à se vendre auprès d’une femme plus âgée. Chez Makoto, la rupture est symbolisée par son départ soudain du domicile familial où demeurent une sœur désillusionnée par l’échec d’un amour impossible et un père totalement dépassé par les événements. Elle conserve malgré ses élans émancipateurs confus une certaine humanité dont Kiyoshi semble s’être affranchi – même si sa carapace d’insensibilité finira par se fendiller au contact de la jeune fille.

Malgré le succès rencontré par le film, il ne manqua pas de susciter des controverses à sa sortie – une habitude qui accompagnera Ōshima pendant la plus grande partie de sa carrière. Sur fond d’érotisme et de violence, les « contes » proposés par le cinéaste sont en effet loin de la morale bouddhiste irriguant les classiques des grands maîtres japonais. Pour un artiste d’à peine 28 ans, la liberté de ton et l’audace technique sont exceptionnelles. Les protagonistes sont chaotiques et amoraux, leur comportement déterminé par les pulsions et la recherche d’un bonheur indéfini qui semble les fuir en permanence. Leur sort final sera aussi cruel que ne le fut leur existence. La mise en scène, quoiqu’encore imparfaite, fait montre d’une maîtrise impressionnante dans l’expérimentation, tant à travers les mouvements d’appareil, la grammaire des plans, les angles insolites ou encore l’utilisation de la couleur. Film radical, pionnier de la Nouvelle Vague japonaise, Contes cruels de la jeunesse constitue aussi et surtout l’acte de naissance d’un artiste unique, hors-catégorie, dont le parcours sera émaillé de nombreux films choc et inoubliables.

Synopsis : Makoto use de son charme pour se faire raccompagner chez elle par des quadragénaires lors de ses sorties nocturnes. Lorsqu’un soir, l’un d’entre eux tente de la ramener de force à son hôtel, l’arrivée de Kiyoshi, un étudiant délinquant, lui permet d’échapper au pire. Désormais attachés l’un à l’autre, Makoto et Kiyoshi entament une relation amoureuse ambiguë et troublée par les excès de violence de ce dernier… 

SUPPLÉMENTS 

Comme complément à ce très joli nouveau master restauré, Carlotta propose, outre la traditionnelle bande-annonce, deux bonus vidéo enrichissants.

Le premier, intitulé « Le Japon sous tension », consiste en un entretien de 2008, d’un peu moins d’une demi-heure, avec l’historien du cinéma Donald Richie, spécialiste du cinéma japonais et un des premiers Occidentaux à s’y être intéressé, dans les années 50. Décédé en 2013, Richie était arrivé au Japon en 1947 dans les fourgons de l’armée d’occupation américaine, se passionnant ensuite rapidement pour le cinéma national. Le spécialiste rappelle d’abord que la Nouvelle Vague japonaise, contrairement à son homologue française, fut une création des studios, dont sont issus la plupart de ses futurs chefs de file. Les grands studios japonais, menacés par la concurrence grandissante de la télévision qui s’imposait à l’époque dans les foyers, se donnèrent pour ambition de parler davantage à la jeunesse et, pour cela, eurent recours à des cinéastes de la même génération que ce public-cible. Les studios mirent ainsi des moyens importants à la disposition de leurs réalisateurs, ce dont témoigne Contes cruels de la jeunesse, une œuvre certes encore imparfaite de son auteur, mais tout sauf fauchée.

Richie s’intéresse bien sûr aux débuts du cinéaste, dont le style et les sujets heurtèrent rapidement les sensibilités du studio, dépassé par la liberté de ton de sa « créature ». C’est d’ailleurs après que la Shōchiku retira Nuit et brouillard au Japon (1960) des salles après quatre jours d’exploitation, qu’Ōshima s’affranchit de son employeur et se lança dans la production indépendante. Richie décrit le metteur en scène du futur Empire des sens (1976) comme un homme assurément de gauche mais qui s’est toujours méfié des appartenances de parti et n’a d’ailleurs jamais intégré le Parti communiste. Bref, un esprit libre, contestataire et anticonformiste, ce que reflète brillamment son cinéma. Enfin, Donald Richie, qui rappelle l’influence considérable du cinéma américain de série B sur le film qui nous occupe (c’est évident sur le plan stylistique et dans la bande-son), analyse bon nombre de motifs du film, en les mettant en parallèle avec la personnalité et le parcours du cinéaste, dont il commente par ailleurs brièvement l’évolution du style dans le temps. Un commentaire passionnant !

Le second supplément nous permet de rentrer dans la tête de l’artiste, puisqu’il s’agit de larges extraits de ses carnets de notes rédigés entre 1959 et 1960, commentés en voix off et illustrés par des images du film. « Un essai au cœur du processus de réflexion et de création du cinéaste » : le dossier promotionnel de l’éditeur ne nous ment pas, tant cette collection de réflexions, d’analyses et d’idées du metteur en scène japonais permettent de comprendre l’imposant travail de préparation intellectuel, typique de ces artistes qui furent d’abord des critiques (on en revient au parallèle avec la Nouvelle Vague française), qu’il effectua entre son premier long-métrage et le second. L’occasion de constater aussi, si on en doutait, que chez ce débutant, rien n’a été laissé au hasard et tout s’inscrit dans une démarche artistique très personnelle… et mûrement réfléchie. Toute sa filmographie, jusqu’à l’ultime et très réussi Tabou (Gohatto/1999), en sanctionnera la belle singularité.

Suppléments de l’édition Blu-ray :

  • « Le Japon sous tension » (25 min), entretien avec l’historien du cinéma Donald Richie
  • Extraits des carnets de notes d’Ōshima (15 min)
  • Bande-annonce originale

Note concernant le film

4

Note concernant l’édition

4

Une histoire d’amour et de désir : et d’identité

Sorti au cinéma en septembre 2021, Une histoire d’amour et de désir est disponible en DVD depuis le 7 décembre 2021 (Pyramide). Présenté en clôture du Festival de Cannes 2021, le long-métrage de Leyla Bouzid nous conte la rencontre, sur les bancs de La Sorbonne, d’Ahmed, jeune Français d’origine algérienne et Farah, jeune Tunisienne arrivée à Paris. Les deux étudiants suivent un cursus qui leur fait découvrir la littérature arabe romantique et érotique. Une source de trouble pour le jeune homme, tombé secrètement amoureux de Farah, quant à elle en quête de liberté…

Avec son film, la réalisatrice tunisienne Leyla Bouzid ne nous parle pas seulement d’amour et de désir, mais bien d’une émancipation, d’une évolution et surtout d’une quête de sa propre identité. Le film inverse les clichés : ce n’est pas l’homme qui recherche le corps de l’autre, mais bien la femme, en l’occurrence Farah. Ce n’est pas l’immigré.e qui a l’esprit étroit, mais bien le Français, en l’occurrence Ahmed.
Les deux jeunes gens sont amoureux mais se le cachent à cause de cette pudeur qui entoure bien souvent les sentiments amoureux. Tout cela aurait pu s’arrêter là, ce n’est pas le cas. D’autres entraves viennent compliquer cette histoire entre deux jeunes Arabes qui semblent n’avoir pour seul point commun que cette origine. Leyla Bouzid nous donne à voir deux univers : celui, ouvert vers le monde, de la jeune Farah, intellectuelle de Tunis, aspirant à découvrir Paris et sa sexualité en même temps que ses sentiments pour Ahmed. D’un autre côté, lui est paralysé par le carcan des diktats de sa cité. On l’y nomme d’ailleurs « le Parisien » et on le chambre pour oser passer la frontière du quartier et aller faire l’intello à La Sorbonne, avec les « bourges » français, comme s’il reniait son identité. Et ainsi, les commérages font leur office : ils le remettent à sa place. Ahmed, incapable d’aimer Farah dans la chair, autrement qu’en étant amis, se referme sur ses préjugés et son machisme…

C’est d’ailleurs l’aspect le plus intéressant du film. La romance et l’éveil sexuel, mais aussi la poésie sensuelle arabe, ne sont-ils que des prétextes à ce discours réflexif sur qu’est-ce que l’identité arabe ? Farah et Ahmed ne sont pas que des jeunes amants sans histoire. Ils sont des jeunes Arabes dans un pays qui n’est qu’à moitié le leur, parce qu’ils sont immigrés ou enfants d’immigrés et portent le bagage d’une autre culture, qui fonctionne selon des codes parfois opposés. Ils sont ce qu’on leur a appris à être, portant avec eux une place qu’ils cherchent à abandonner – Farah délaissant un Tunis à la situation complexe pour un Paris qui la fait rêver – ou au contraire, dont ils n’ont qu’à moitié conscience – Ahmed, se sentant en décalage à La Sorbonne à cause de ceux qui ne l’estiment pas à sa place, et qui paradoxalement ne réagit pas aux diverses moqueries venues de sa cité même (une partie de sa propre communauté aussi veut le voir échouer).

Ainsi, derrière leurs ressemblances physiques et identitaires, se cachent des différences culturelles notables entre Farah et Ahmed, qui ont grandi dans une capitale pour l’une, dans une cité endogame, et en marge pour l’autre. Qui est arabe alors ? Qui a raison et qui a tort ? Farah est-elle dévergondée ou Ahmed est-il machiste et rétrograde ?
C’est à nouveau l’histoire d’amour qui viendra répondre à ces questions en rapprochant les protagonistes et en les faisant se comprendre. Grâce à une mise en scène tout en mesure et des interprétations d’une grande sincérité, le film touche à son but.

Une histoire d’amour et de désir, ainsi qu’une histoire d’identité, mais aussi de curiosité et de… tolérance. Malgré des longueurs dans ce film contemplatif, laissant beaucoup de place à la réflexion mais aussi à la découverte d’une littérature arabe sensuelle et pleine de poésie, Une histoire d’amour et de désir est un film utile, touchant et présentant un intérêt certain. Leyla Bouzid se penche sur des questions oubliées ou passées sous silence et nous livre une œuvre juste et sincère. 

Bande-annonce : Une histoire d’amour et de désir

Fiche technique :

Titre : Une histoire d’amour et de désir
Réalisation : Leyla Bouzid
Casting : Sami Outalbali, Zbeida Belhajamor, Diong-Kéba Tacu, Aurélia Petit
Scénario : Leyla Bouzid
Pays d’origine : Tunisie
Genre : Drame romantique
Durée : 102 minutes
Date de sortie : 2021

Festival de Cannes 2021, Semaine de la Critique, film de clôture
Festival d’Angoulême 2021, Valois de diamant du meilleur film et Prix d’interprétation masculine
Fespaco 2021, Etalon de bronze

Chère Léa de Jérôme Bonnell : un jour sans fin.

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Chère Léa est le septième long métrage de Jérôme Bonnell. Le film s’inscrit dans la continuité d’une filmographie de l’instant suspendu, du pas de côté. Cependant, il manque cette fois un souffle à cette histoire de séparation qui ne se termine jamais vraiment.

Un petit tour et puis s’en va

Depuis Le temps de l’aventure au moins, il est certain que Jérôme Bonnell s’intéresse moins à la durée d’une histoire d’amour qu’à sa réalisation dans un temps court. Le plus récent A trois, on y va, racontait aussi ce cheminement-là, dans l’instant, qui se moque du temps à venir. Pourtant, si l’histoire de Chère Léa est contenue sur une journée, c’est bien de la fin d’une histoire qu’il s’agit. Léa donne à Jonas ses affaires dans un sac rose en papier et ce dès les premières minutes du film. S’il s’accroche au café qui fait face à l’immeuble de Léa, Jonas sait pourtant que c’est terminé. Il va aller peu à peu vers l’acceptation de la fin de son aventure. Pour filmer cela, Jérôme Bonnell fonctionne comme au théâtre : temps et lieux resserrés, entrées et sorties de personnages très caractérisés qui relancent un minimum l’intrigue. Et c’est bien là que le bât blesse, au fil des plans, l’intrigue semble un peu maigre pour une heure trente de film et la mise en scène trop plate. Chère Léa ne sait pas trop choisir, est-ce un genre de vaudeville dans un café avec ses personnages hauts en couleurs et ses chutes burlesques (on pense au passage à l’hôpital de Jonas) ? Ou une comédie plus profonde sur la séparation, le temps qui passe, et les choix que l’on fait avant de se quitter ? On ne sait pas vraiment et le fil tendu est souvent maladroit, parfois poussif, l’intrigue est sans cesse relancée de manière un peu lourde et le spectateur tourne en rond, comme Jonas qui revient toujours à son point de départ, le café.

Femmes de caractère

Sauf qu’à trop filmer dans un bistrot, on ne fait que saisir des conversations de comptoir. La rencontre entre Jonas et Mathieu est un genre de ping-pong verbal qui conforte chacun dans ses retranchements, mais rien n’avance vraiment. Comme cette lettre qui aurait pu être un point de frustration pour le spectateur, mais dont on se moque au final tant la soi-disant fragilité de Jonas, qui est en fait très imbu de lui-même, ne nous convainc pas. La destruction finale de la lettre est alors un soulagement de ne jamais voir publiée la lettre d’un frustré qui s’ignore. Heureusement que Léa est là, avec sa force, ses choix et sa liberté. Elle n’est qu’entraperçue sous les traits d’Anaïs Demoustier. Jonas voudrait en faire un objet, elle se dérobe à son regard et c’est tant mieux ! On aurait aimé qu’elle prenne plus de place, qu’elle ne soit pas qu’un prétexte à l’adoration d’une masculinité qui croit pouvoir tout excuser par une sorte de faiblesse cachée. Pourtant, Jonas n’a que de gros sabots. Et on savoure cette vendeuse de papeterie qui répond « pfffiou » à sa question « c’est une fille ou un garçon? », « vous n’êtes pas trop fatiguée? », elle aussi renvoie Jonas à ce qu’il est : un observateur fade, qui ne sait rien saisir de cette journée que lui-même. Il se trompe sur toute la ligne et toutes les femmes du film sont là pour le lui rappeler, Loubna en point d’orgue ! Seul bémol, Jérôme Bonnell a mal  choisi son angle d’attaque et tout le film en souffre, il le dit lui-même (bon en fait pour dire qu’il a bien fait mais…) : «  comment faire du cinéma en m’appuyant uniquement sur un type assis à un café qui écrit une lettre ?« . La réponse est encore à trouver !

Chère Léa : Bande annonce

Chère Léa : Fiche technique

Synopsis : Après une nuit arrosée, Jonas décide sur un coup de tête de rendre visite à son ancienne petite amie, Léa, dont il est toujours amoureux. Malgré leur relation encore passionnelle, Léa le rejette. Éperdu, Jonas se rend au café d’en face pour lui écrire une longue lettre, bousculant ainsi sa journée de travail, et suscitant la curiosité du patron du café. La journée ne fait que commencer…

Réalisateur : Jérôme Bonnell
Scénario : Jérôme Bonnell
Interprètes : Gregory Montel, Gregory Gadebois, Anaïs Demoustier, Léa Drucker, Nadège Beausson-Diagne
Photographie : Pascal Lagriffoul
Montage : Julie Dupré
Producteurs : Michel Saint-Jean, Anne Mathieu
Distributeur : Diaphana Distribution
Durée : 90 minutes
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 15 décembre 2021

France – 2021

« L’Heure du cadeau » : début de cycle

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Le collectif de scénaristes Lewelyn et le dessinateur Jérôme Lereculey initient un nouveau cycle avec l’album « L’Heure du cadeau », seconde partie de la série Les 5 terres.

« L’Heure du cadeau » est constitué de sauts incessants. Tandis qu’Alissa et Keona retrouvent leur famille respective, à savoir le clan du Sistre et le Palais Royal, le collectif de scénaristes Lewelyn transporte le lecteur d’un milieu à l’autre, portant la choralité à incandescence. La première, hargneuse et charismatique, s’apprête à reprendre sa place dans une organisation qui a connu quelques bouleversements pendant ses cinq années de prison. La seconde a été libérée d’Angleon à la suite de guerres fratricides, ce qui a mis Alysandra d’humeur festive. « La reine a ordonné une journée de liesse pour demain… les rues vont être noires de monde… »

Il est entendu que le retour des deux femmes dans leur communauté va irriguer l’album de bout en bout. Mais le récit s’en détache ponctuellement, pour s’intéresser à la quête de deux étudiantes en archéologie, aux aspirations existentialistes de la pêcheuse Kauri, au nouveau poste du commissaire examinateur Shin Taku ou encore à un traitement médical aussi cher que difficile à acheminer. Toutes ces intrigues, amorcées de belle manière, vont sous-tendre un nouveau cycle pour le moins prometteur.

Les dessins de Jérôme Lereculey méritent que l’on s’y attarde. D’un trait fin et sophistiqué, il saisit tous les détails des cadres, des corps et des visages. L’expressivité des protagonistes et l’aisance avec laquelle on les identifie (ce sont pourtant des animaux anthropomorphiques) confirment l’immense talent de celui qui s’est déjà distingué à l’occasion des séries Wollodrïn ou Golias. D’une ville labyrinthique quadrillée de canaux au faste des palais royaux, d’une bagarre sanglante à des retrouvailles douces-amères, « L’Heure du cadeau » offre à l’illustrateur maintes occasions d’affirmer ses qualités graphiques.

Bavarde et très découpée malgré quelques précieux moments de respiration, « L’Heure du cadeau » se leste de plusieurs intrigues de portée significative : Kauri cherche à s’affranchir des déterminismes sociaux, Keona semble vivre avec douleur son retour au palais, Alissa se méfie du conseiller Fakeri et s’emploie à identifier le mouchard responsable de son emprisonnement. De ces enjeux à fort relief psychologique, c’est probablement celui qui entoure le clan du Sistre qui prédomine. Alissa n’est pas seulement bédégénique, elle assoit une forme de domination sur la plupart de ses interlocuteurs.

Les 5 terres : L’Heure du cadeau, Lewelyn et Jérôme Lereculey
Delcourt, décembre 2021, 64 pages

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4

« Turbo Ciné » : tour d’horizon humoristique du septième art

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Le scénariste Popésie et le dessinateur Turbogros ont publié en août 2020 Turbo Ciné aux éditions Lapin. Ils y évoquent succinctement le septième art et son histoire dans un esprit bon enfant.

Turbo Ciné : voilà une bande dessinée qui porte assez bien son nom. En quelque 130 pages aérées, le scénariste Popésie et le dessinateur Turbogros effeuillent le septième art avec humour : fiche décennale didactique, jeux sur l’histoire du cinéma et focus sur les fondements scénaristiques de certains genres (dont le slasher et le film catastrophe) se mêlent à des résumés de certains films marquants, sur lesquels les auteurs reviennent en cinq vignettes reprenant de manière ironique – et schématique – des éléments-clés de l’intrigue. L’intérêt de cette démarche (plus sérieuse qu’il n’y paraît) est double : rappeler au lecteur, dans les grandes lignes, l’évolution du cinéma et de ses tendances, tout en adoptant un point de vue volontairement réducteur et piquant sur ses fragments les plus célébrés.

Les Gremlins sont évoqués à travers le prisme du père inconscient, Psychose de la thérapie comportementale, Star Wars des liens filiaux alambiqués ou encore The Social Network du potentiel destructeur de Facebook sur l’amitié de ses créateurs. En tout, ce sont pas loin de cent films qui se voient ainsi passés en revue, des frères Lumière à Parasite en passant par The Big Lebowski, Jurassic Park, Les 400 coups ou Un Chien andalou. En se jouant du fond ou de la forme de ces films, Popésie et Turbogros les tournent en dérision, souvent avec une mauvaise foi assumée qui peut rappeler certains des commentaires les plus superficiels entendus à leur sujet. Clerks est par exemple renvoyé au néant, Scarface à la violence et la grossièreté, Citizen Kane au seul « Rosebud » ou encore le Marvel Cinematic Universe à son inflation de personnage.

Avec légèreté, Turbo Ciné porte un regard mi-amusé mi-enchanté sur un septième art qu’il semble honorer autant que détourner. C’est précisément à la croisée de ces deux points que cette BD petit format fait mouche : se réapproprier l’objet de fascination que constitue le cinéma et le déconstruire dans un esprit caustique et bon enfant. Il y a là de quoi se replonger dans la magie des salles obscures avec gaieté.

Turbo Ciné, Popésie et Turbogros
Éditions Lapin, août 2020, 128 pages

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3

« Focus » : la photographie au service de l’actualité

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En association avec l’Agence France-Presse, les éditions La Découverte publient Focus, un ouvrage mettant à l’honneur le travail des photographes, et donnant à ces derniers l’occasion de verbaliser leurs expériences professionnelles, sur un terrain où l’émerveillement le dispute souvent à l’angoisse, et où ils bénéficient d’un contact privilégié avec les grands événements de notre temps.

Elles sont quelques-unes à avoir fait le tour du monde : Bernie Sanders emmitouflés, bras et jambes croisés, à l’investiture de Joe Biden ; des Afghans réfugiés à l’intérieur d’un avion militaire américain ; des roquettes tirées en pleine nuit vers le territoire israélien, auxquelles répond instantanément le dispositif antimissiles de Tsahal ; un insurgé américain les pieds posés sur le bureau de Nancy Pelosi, la présidente de la Chambre des Représentants… Ces photographies ont illustré l’actualité de l’année 2021 et passeront sans aucun doute à la postérité, comme des centaines d’autres avant elles, dont celle, déchirante, d’Aylan, cet enfant syrien de trois ans dont le corps sans vie fut retrouvé sur une plage turque en septembre 2015. Focus offre un point de vue vertigineux sur les grands événements de notre temps. Et en recueillant le témoignage des photographes, ce beau-livre à la couverture souple énonce les conditions dans lesquelles ces derniers exercent leur métier, parfois au mépris du danger, occasionnellement dans des lieux devenus inaccessibles, ou à tout le moins infréquentables.

Comme le rappelle avec à-propos Justin Tallis, une photographie est souvent duale, plurielle, polysémique. En immortalisant un aquarium urbain suspendu entre deux immeubles, le reporter a aussi saisi les disparités économiques londoniennes. Il en va de même pour Andrej Isakovic, dont le cliché, glissé dans un dossier portant sur les Jeux Olympiques de Tokyo, ne montre pas seulement la chute d’un athlète marocain, mais aussi les tribunes vides d’un stade en pleine pandémie. À Istanbul, un aviron semble se fondre dans une toile de peintre, la texture de l’image est somptueuse, mais elle renvoie en réalité à la pollution et au réchauffement climatique : la « morve de mer » apparaît quand des organismes végétaux restent à la surface, en suspension. La photographie nécessite la définition d’un cadre. En cela, elle n’illustre qu’une réalité tronquée, et parfois mise en scène (même involontairement). La discothèque de Wuhan saisie par l’objectif d’Hector Retamal vaut ainsi surtout pour le hors-champ qu’elle tend à masquer : la pandémie de coronavirus qui a trouvé son origine en son sein et confronté le monde entier à des confinements et des mesures sanitaires parfois draconiennes.

Certaines photographies de Focus offrent des points de vue étourdissants. La majesté d’un volcan islandais en éruption, la démesure d’un bateau de croisière phagocytant la ville de Venise sise à son arrière-plan, le vertige d’une vue aérienne du désert de Neom (Arabie saoudite), dont les falaises et les étendues de sable ne sont perturbées que par les insignifiants véhicules de course qui les traversent… À chaque fois, le regard du photographe fait sens. Tout cliché est la rencontre d’une sensibilité, d’une esthétique, d’un message et d’une réalité. Le beau se suffit rarement à lui-même (sauf, peut-être, à considérer la grotte de Son Doong, au Vietnam), il s’accompagne d’un contexte et d’émotions. Le premier entre de manière quasi tautologique en résonance avec la fonction de photo-reporter, les secondes sont indissociables de certains événements contés (la joie de Lionel Messi après avoir remporté la Copa, la détresse des habitants du Tigré éthiopien, l’urgence des catastrophes climatiques…). Cet ouvrage précieux en fait état de la plus belle des façons.

Focus : Le regard des photographes de l’AFP, collectif
La Découverte, novembre 2021, 200 pages

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4.5

Christian Dior. L’univers illustré d’une icône de la mode, par Megan Hess : une pépite pour les amoureux de mode

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En octobre 2021, les éditions L’imprévu publient Christian Dior. L’univers illustré d’une icône de la mode. Il s’agit de la traduction du nouveau livre de l’illustratrice de mode américaine Megan Hess, qui avait déjà réalisé le compte-rendu dessiné de la vie de Coco Chanel. Ce nouvel ouvrage est cette fois dédié à la maison Dior et son fondateur. Dès sa couverture, le livre s’annonce comme un bel objet, à déposer sur une table, prêt à être ouvert par les curieux. Pourtant, loin d’être un simple « coffee table book », l’ouvrage de Megan Hess est un régal autant visuellement que du point de vue de l’histoire de la mode.

Megan Hess prête son univers illustré à Christian Dior le temps d’un livre. Quel plaisir à toutes les pages ! On apprécie la grande diversité des dessins, leur beauté ainsi que leur justesse, bien adaptée à chaque page et son contenu. Le style de Megan Hess est à la fois minimaliste tout en gardant une grande sympathie. C’est léger, joyeux, sans se départir d’une élégance qu’on retrouve page après page. Tous les dessins sont beaux. On pourrait se contenter de feuilleter le livre, retombant en enfance, les yeux émerveillés devant le trait et les choix de couleurs délicats de l’illustratrice.

Cependant, ce serait se priver du texte, à l’intérêt certain. Megan Hess livre sa version du mythe Dior en usant avec habileté de sa capacité de synthèse. Sans que le récit ne soit poussif ou ennuyeux, le lecteur pourra tout de même retenir des anecdotes, des points importants qui jalonnent le texte, comme l’intérêt de Christian Dior pour la voyance et le tarot. On apprécie aussi le fait que l’auteure et dessinatrice américaine ne se soit pas arrêtée à la mort du couturier, mais nous parle, au contraire, des années récentes de Dior, avec par exemple, l’arrivée de Maria Grazia Chiuri à la tête de la maison et le regain d’intérêt pour le tarot qui a suivi dans les dernières collections, en hommage au couturier.
Le seul défaut ? Si l’on comprend que les mannequins soient représentés comme filiformes, on aurait pu apprécier des formes un peu plus généreuses pour les figurants de ce livre. Comme une manière de pousser vers la sortie le dessin de mode aux silhouettes squelettiques, qui a largement fait son temps.

Christian Dior. L’univers illustré d’une icône de la mode de Megan Hess est un beau livre à mettre entre les mains de tous les fans de mode mais aussi les amoureux des belles images. Un livre à lire d’une traite et à regarder de temps en temps, pour s’émerveiller de ces images rose poudré, aussi délicieuses qu’une pâtisserie. Avec son ouvrage, Megan Hess rend un bel hommage à l’un de nos plus célèbres couturiers français.

On y trouve sans surprise la quintessence de ce que la mode française peut inspirer de par le monde mais surtout outre-Atlantique : élégance, romantisme et… style. 

Christian Dior. L’univers illustré d’une icône de la mode, Megan Hess
Editions L’Imprévu, 22 octobre 2021, 192 pages

« Two-Lane Blacktop » de Monte Hellman : de l’ombre à la lumière

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Afin de célébrer le cinquantenaire du film et d’honorer la mémoire de son réalisateur, Monte Hellman, décédé en avril dernier, retour sur les traces de Two-Lane Blacktop. Un road-movie esthétique, philosophique et énigmatique. Une œuvre aujourd’hui devenue classique.

Un échec commercial

Two-Lane Blacktop sort en salles en juillet 1971. Une sortie peu rentable, sans doute éclipsée par le succès du film de Denis Hopper, Easy Rider (1969) s’appropriant avec fougue le cinéma contestataire américain. Désormais culte, Two-Lane Blacktop ne parvient cependant pas à toucher le public des seventies. Ni la présence à l’écran de James Taylor, auteur-compositeur-interprète folk du très acclamé album « Sweet Baby James » (1970), ni celle de Dennis Wilson, célèbre batteur des Beach Boys, ne saura convaincre le public de l’époque.

Et pour cause ? Le film est perçu comme lent, peu spectaculaire, trop mystérieux. Loin du monde explosif de la drogue et du sexe, proéminent dans d’autres œuvres du genre, Two-Lane Blacktop raconte de manière presque lacunaire l’histoire de deux amis passionnés de voitures, entreprenant une course contre un inconnu (Warren Oates), sur la Route 66, à bord de leur Chevrolet 1955. Un défi avec une récompense à la clé : le gagnant recevra la voiture du perdant.

En avril 1971, le magazine Esquire publie l’intégralité du scénario de Rudy Wurlitzer, la page de couverture qualifiant le film de l’un des potentiels meilleurs films de l’année. Pourtant, l’échec cuisant de Two-Lane Blacktop au box-office pousse le magazine à inclure ce (faux) pronostic dans sa célèbre liste de fin d’année, Dubious Achievement Awards (prix de la réussite douteuse en quelque sorte). Il faut attendre des années plus tard, et surtout 2012, lorsque le film est inscrit au « National Film Registry », pour que les qualités esthétiques et historiques de l’œuvre soient considérées à leur juste valeur.

Des personnages inconnus

En un sens, il est difficile de résumer le film de Monte Hellman. D’abord, parce que les personnages n’ont pas de noms, pas de prénoms. Ils semblent n’exister que dans l’univers de la fiction, sans avoir de passé, ni de futur. La pellicule du film qui prend feu à la fin semble aller dans ce sens. Et puis, rien n’est clairement expliqué, encore moins les motivations réelles des personnages. Le spectateur est souvent laissé face à cette question : qui sont-ils vraiment ? S’agirait-il de deux hommes qui parlent peu car pris dans des rêveries lointaines et existentialistes ? Ou alors simplement de deux passionnés de course, peu bavards car concentrés sur le prix ?

L’arrivée de la jeune fille (Laurie Bird) corse les choses puisque son rôle dans la fiction est encore moins clair. Elle semble être une apparition, un personnage rêvé. Voyageant d’une voiture à l’autre, voguant d’un homme à l’autre, la jeune fille est un esprit libre, s’affranchissant de tout, et notamment des règles scénaristiques puisqu’elle pourrait être tout le monde, ou personne à la fois. La jeune fille vit au jour le jour. Sans attaches, matérielles ou sentimentales, elle finit par s’en aller, à la recherche de nouvelles aventures.

Le personnage de Warren Oates, appelé GTO, le concurrent lors de la course, est tout autant insolite. A priori, il est celui qui parle le plus de lui et donc celui qui a un passé. Néanmoins, il semble s’écrire au fil de la fiction tant ce qu’il raconte de lui est toujours différent. Ces personnages qui nous restent étrangers, toute la fiction durant, incarnent assurément l’un des éléments ayant le plus déstabilisé les spectateurs. À peine esquissés, ils marquent l’entrée dans un monde insolite faisant d’eux des seconds rôles d’un film où ils jouent les premiers rôles. Un film qui, en définitif, ne parlent pas vraiment d’eux.

Une réussite indépendante et étrange

Le propos initial de Two-Lane Blacktop, celui de la course de voitures à travers les États-Unis, devient lui-même un prétexte. Il n’est plus si crucial de savoir qui gagne ou qui perd, tant le film semble oublier bien vite cet aspect. Si les personnages sont donc sans réelle épaisseur, le scénario semble l’être tout autant. Alors, pourquoi parler de ce film ? Pourquoi cette œuvre est-elle désormais culte ?

D’une certaine façon, le public de cinéma souhaite toujours voir à l’écran des épopées, des grandes fresques. Même lorsqu’il s’agit de films indépendants, le public attend une histoire, d’amour ou d’amitié. Avec Two-Lane Blacktop, Monte Hellman propose un nouveau genre de cinéma. Un cinéma du rien mais extrêmement réfléchi sur le tout.

Certes, le film est joué par deux stars de la musique américaine mais manque quelque peu de musique. Et certes, le film est un road-movie moins épique que d’autres. Mais c’est justement dans les petites choses que résident la force de Two-Lane Blacktop. Une œuvre existentialiste, qui prend son temps. Un film qui nous parle, justement parce qu’il représente une Amérique différente, moins spectaculaire mais tout aussi vraie.

Two-Lane Blacktop nous embarque finalement dans un étrange voyage qui nous bouscule par sa simplicité.

Le Sabre du mal : l’épopée du rônin fou

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Le cinéma japonais des années 60 va fortement bouleverser les codes du chanbara, le genre des films de sabre japonais mettant en scène des rônins. Après le terrible Harakiri, de Kobayashi, Kihachi Okamoto réalise Le Sabre du mal, film dans lequel il met en scène un rônin fou semant la violence et la mort autour de lui. Une œuvre qui marque durablement ses spectateurs.

On peut affirmer que Shinobu Hashimoto est un des noms les plus importants du cinéma japonais de la seconde moitié du XXème siècle. En effet, c’est à lui que l’on doit les scénarios de Rashômon, des 7 Samouraïs, du Château de l’araignée ou de Dodes’kaden, (entre autres films) de Kurosawa ; de Harakiri et Rébellion, de Kobayashi ; de Nuages d’été, de Naruse, et de bien d’autres œuvres encore. S’il a signé quelques uns des sommets du chanbara (films de sabre mettant en scène bien souvent des rônins, samouraïs sans maître errant dans le Japon féodal), il a aussi été écrit des scénarios qui remettaient violemment en cause le mythe des samouraïs et de leur code d’honneur, le bushido.
C’est dans cette catégorie qu’il faut classer Le Sabre du mal, réalisé en 1965 par Kihachi Okamoto. Le cinéaste nous plonge dans un monde de violence à la limite du fantastique, à la rencontre d’un samouraï fou et sanguinaire (à moins qu’il ne soit hanté par son sabre). Il crée ainsi une œuvre qui marque le spectateur par son rejet des règles classiques du genre.
Le film débute au printemps 1860. Une jeune femme, Omatsu, se rend à Edo (la future Tokyo) avec son grand-père. Arrivés en haut du Col du Grand Bouddha, ils croisent un rônin (un samouraï sans maître) qui, sans prévenir, tue le grand-père d’un violent coup de sabre. Le rônin, Ryunosuke, fils indigne d’un vieil homme mourant, a été chassé par son maître.
Le lendemain, il va combattre un homme, Bunnojo, lors d’un tournoi votif. Tout le monde veut le convaincre de laisser Bunnojo gagner le combat afin que celui-ci ne perde pas la face. Au lieu de cela, Ryunosuke viole la femme de son adversaire et tue celui-ci.

Le film est avant tout centré sur le personnage de Ryunosuke. Le Sabre du Mal décrit un rônin violent, froid et inhumain. Jamais Ryunosuke ne montre de sentiment. L’acteur Tatsuya Nakadaï donne à son personnage un aspect fou et insensible. Son regard est impressionnant. Le réalisateur fait beaucoup de gros plans sur le visage de Ryunosuke, insistant sur son regard fou lors des combats, comme s’il était hors de lui, ou sur son visage méprisant lorsqu’il est avec Hama, la veuve de Bunnojo. Ces gros plans contribuent à l’ambiance sombre et hallucinée du film.
Pourquoi Ryunosuke agit-il ainsi ? Le film ne le dit pas exactement. La folie peut être une explication, mais le scénario ne rejette pas une explication surnaturelle :

« Il est possédé par le sabre du mal et il ne contrôle plus ses actes »

Ryunosuke serait donc un personnage hanté, une sorte de démon armé semant la mort et le malheur autour de lui. Toutes les personnes qui le côtoient en reviennent plus malheureuses. La réalisation donne un aspect surnaturel au film : Ryunosuke apparaît n’importe où sans prévenir, il semble immortel (voir la conclusion monstrueuse du film, à titre d’exemple), il est souvent plongé dans l’ombre, avec un visage que l’on ne peut voir. Tout cela culmine dans un final dantesque, où Ryunosuke apparaît plus que jamais comme un démon impossible à tuer.

Le film insiste sur la violence du personnage. Le réalisateur fait de nombreux plans sur des mains ou des bras coupés, sur des corps blessés ou morts. Le montage est brutal. La musique est quasiment absente, ce qui renforce l’aspect glauque du film ; et lorsque la musique intervient, elle est forte et malsaine.
Toute cette violence montre à la fois la folie du personnage et la destruction du code d’honneur des samouraïs.
En effet, si le personnage apparaît comme un fou (ou un démon) isolé, c’est l’ensemble du code des samouraïs (le bushido) qui est ravagé. Les samouraïs apparaissent comme des mercenaires sans merci, des tueurs prêts à se vendre pour un rien. Le monde des samouraïs est ravagé par un individualisme forcené. Les rônins déshonorent leur famille et ils rejettent le shogunat qu’ils sont censés protéger. Le cinéaste nous propose une plongée dans un monde sombre de violences et d’immoralité.

Le rythme du film est lent mais le scénario donne au film l’aspect d’une tragédie. Ainsi, le final réunit à nouveau Ryunosuke et la jeune Omatsu. Elle-même est l’image de la pureté bafouée, de l’innocence salie : la jeune femme vive et joyeuse de la scène d’ouverture est devenue une apprentie prostituée. Première victime de Ryunosuke dans le film, elle est celle qui va entraîner sa chute.
Ryunosuke devient alors un personnage tragique shakespearien harcelé par sa conscience, représentée par l’ombre du grand-père (comme Richard III est visité par les fantômes de ses innombrables victimes).

Le Sabre du mal : bande annonce

Le Sabre du mal : fiche technique

Réalisation : Kihachi Okamoto
Scénario : Shinobu Hashimoto
Interprètes : Tatsuya Nakadaï (Ryunosuke), Michiyo Aratama (Ohama), Yôko Kayama (Omatsu), Toshiro Mifune (Toranosuke Shimada)
Photographie : Hiroshi Murai
Montage : Yoshitami Kuroiwa
Musique : Masaru Satô
Production : Sanezumi Fujimoto, Konparu Nanri, Masayuki Satô
Sociétés de production : Takarazuka Eiga Company, Toho Company
Société de distribution : Toho Company
Genre : chanbara
Durée : 120 minutes

Japon – 1966

« Undiscovered Country » de retour chez Delcourt

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Les scénaristes Scott Snyder et Charles Soule s’associent au dessinateur italien Giuseppe Camuncoli pour façonner l’univers dystopique de Undiscovered Country, dont les éditions Delcourt dévoilent le deuxième tome en langue française.

Les États-Unis ont fermé leurs frontières au monde extérieur depuis plus de trente ans. Cela s’est produit soudainement, sans aucun avertissement préalable. Une équipe internationale a été dépêchée sur place, à la recherche d’un remède contre une pandémie mondiale. Après avoir franchi une puissante barrière électromagnétique, ce qu’elle découvre n’a plus rien à voir avec l’Amérique d’antan : c’est une terre étrange, terrifiante, sur laquelle règne la barbarie la plus absolue. Ayant affronté le Maître de la Destinée, l’équipe de Charlotte et Daniel Graves arrive aux portes d’une zone appelée Unité, entièrement régie par les nouvelles technologies et l’intelligence artificielle.

Partant, ce second tome de Undiscovered Country va fonctionner suivant une triple logique, et en recourant volontiers aux bonds temporels. Il va d’abord révéler comment les États-Unis ont été morcelés et irrémédiablement divisés par deux scellages consécutifs. Il va ensuite traduire dans un univers dystopique les revers les plus glaçants du scientisme et des nouvelles technologies – en s’inscrivant dans les pas d’Aldous Huxley ou Philip K. Dick. Il va enfin faire progresser ses explorateurs à travers une spirale appelée à dévoiler l’essence des treize zones qui occupent désormais le territoire américain (chose qui ne se concrétisera que dans les albums à venir). Ensemble, ces explorations – passées, présentes et futures – donnent lieu à une critique de la nature humaine, fourvoyée entre divisions, égoïsmes et mégalomanies.

Cette suite illustre parfaitement en quoi l’enfer est pavé de bonnes intentions. Unity se gargarise de ses avancées technologiques, matérialisées par des nanomatériaux psychoactifs. Leur usage est censé prévenir tout malheur, mais ce qui en résulte est non seulement illusoire, mais cache en outre un système déshumanisant, où certains enfants traités en quantité négligeable constituent autant de victimes collatérales. Charlotte cherchait à remédier à une « putain de non-vie » provoquée par une crise sanitaire ; elle va découvrir l’effroyable revers d’une médaille un peu trop brillante. Le lecteur découvre les fondements de cette société contre-utopique en même temps que les protagonistes : le solutionnisme technologique d’Unité ne vaut finalement à leurs yeux pas mieux que le chaos individualiste de Destinée.

Aidés en cela par les dessins inspirés de Giuseppe Camuncoli, qui parvient sans mal à créer des univers inventifs et foisonnants, Scott Snyder et Charles Soule satirisent d’un même élan l’ultralibéralisme et la silicolonisation du monde. Pendant leurs péripéties, Charlotte et Daniel retrouvent leurs parents, sous forme d’ersatz. C’est l’occasion pour les auteurs d’en dire plus sur leur passé et sur les raisons ayant motivé la séparation de leur famille. Quelques clins d’œil (iPod, Danny Elfman…), une réflexion sur le difficile partage des ressources naturelles et quelques sophistications narratives (le Docteur Sam Elgin, les messages posthumes, le temps s’écoulant différemment selon les territoires…) viennent apporter encore davantage d’épaisseur à cette série pleine de promesses.

Undiscovered Country (02), Scott Snyder, Charles Soule et Giuseppe Camuncoli
Delcourt, novembre 2021, 176 pages

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3.5

« Haruki Murakami, Le Septième homme et autres récits » : une adaptation réussie

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Romancier japonais parmi les plus célèbres et vendus en France, Haruki Murakami se voit nonuplement adapté dans la bande dessinée de Jean-Christophe Deveney et PMGL. Plusieurs de ses nouvelles forment en effet un recueil caractérisé par l’intrusion du fantastique et de l’onirisme dans le réalisme social du Japon contemporain.

« Dans notre société capitaliste parvenue à son stade ultime, on ne croit plus à ce qui s’offre gratuitement. » Quand elle apprend que le détective privé chargé d’enquêter sur la disparition de son mari est bénévole, l’héroïne de « Où le trouverai-je ? » est assaillie de doutes. Il faut dire que son horizon immédiat s’inscrit précisément dans les conventions sociales et économiques. Son époux travaille chez Merrill Lynch, est affublé de lunettes Armani et passe ses week-ends sur les terrains de golf. Sa belle-mère, un peu envahissante, souffre de crises d’angoisse. Payer lui apparaît comme l’assurance d’un travail mené méthodiquement et avec efficience. Le soustraire aux mécanismes marchands consisterait à l’expurger virtuellement de toute valeur. On retrouve là les espaces discrets à travers lesquels Haruki Murakami satirise le Japon moderne. C’est, dans le même récit, un petit vieux qui philosophe sur les bienfaits du tabac – qui l’aide à rester en mouvement – ou une fillette se méfiant des étrangers conformément aux recommandations semi-paranoïaques de ses parents. Un peu plus loin dans l’album, « Sommeil » raconte l’évasion par la littérature d’une femme prisonnière d’un mariage malheureux. Son mari dentiste, enferré dans un ronron lénifiant, ne remarque même pas les insomnies de son épouse. Dans leur couple, la routine s’est confortablement installée et a logiquement entraîné la lassitude. « Les choses se sont un peu altérées », « chaque jour était la répétition exacte de la veille ». Pour s’extraire d’un quotidien maussade, les auteurs russes vont faire office de soupape. « En arrêtant de dormir, j’avais élargi ma conscience. De temps en temps, lire me mettait dans un état de surexcitation fébrile. »

Ces adaptations de Haruki Murakami se distinguent aussi pour leur relative ambiguïté. Il n’est pas question de prendre le lecteur par la main. La nouvelle ouvrant ce recueil, intitulée « Crapaudin sauve Tokyo », en offre un bel exemple. Teintée d’onirisme, elle raconte l’histoire de monsieur Katagiri, choisi par une grenouille géante, Crapaudin, pour l’aider à sauver Tokyo d’un gigantesque séisme provoqué par un ver vivant sous terre. Sans son intervention, on pourrait comptabiliser 150 000 morts et 70% de la capitale nippone en ruines. De quoi le tirer de sa lâcheté naturelle, laquelle l’amène d’abord à ce constat : « Je ne suis qu’un homme ordinaire. Je perds mes cheveux, j’ai du ventre et une tendance au diabète. Ça fait trois mois que je n’ai pas couché avec une femme, et encore, j’ai dû payer la dernière. » C’est en découvrant cet antihéros sur un lit d’hôpital qu’est institué le doute : s’agit-il d’un délire pur et simple ? Plus loin, « Samsa amoureux » réaffirme avec poésie la vulnérabilité des hommes, de leur corps soumis au froid et à la faim, de son apprivoisement difficile. Gregor Samsa s’y éveille surtout à la communication, aux sentiments amoureux et au désir sexuel. « Shéhérazade » verbalise quant à elle le pouvoir de la littérature, qui efface vos tracas quotidiens « comme un tableau noir lavé à l’aide d’un chiffon humide ». Avec une intrigue révélée graduellement, la nouvelle évoque la dépendance d’un homme en quarantaine vis-à-vis d’une ménagère-amante, mais aussi le passé de cette dernière en visiteuse de maison, un peu à la manière du Locataires de Kim Ki-duk. Le tout se nappe d’une justesse remarquable.

Pluriel dans la forme (avec notamment un récit en noir et blanc), le reste de Haruki Murakami, Le Septième homme et autres récits est à l’avenant. Dense, étonnant et souvent à la lisière du réel et du fantastique. Alors qu’il se fait braquer, un employé de McDonald’s s’inquiète : « Ça va terriblement embrouiller la comptabilité… » Ailleurs, on annonce avec beaucoup d’à-propos : « Quoi qu’on puisse souhaiter, aussi loin qu’on puisse aller, on reste ce que l’on est. » « Le Septième homme » mis en exergue dans le titre de l’album raconte en filigrane les mutations urbaines et industrielles du Japon, mais s’appuie surtout sur la valeur testamentaire de la création artistique (ici la peinture) et le sentiment de culpabilité. Enfin, « Thaïlande » radiographie des sentiments humains moins avouables, telles que la haine. Espérer voir un ancien compagnon, alcoolique et volage, enseveli sous les décombres d’un séisme y est justifié en ces termes : « Ce ne serait que justice, si on songeait au cataclysme qu’il avait apporté dans sa vie et à ce qu’il avait fait aux enfants qu’elle aurait dû mettre au monde… » Un commentaire tardif sur la solitude des ours polaires contribue d’ailleurs à y interroger nos conventions sociales et conjugales. De quoi réaffirmer la dimension critique des écrits de Haruki Murakami.

Haruki Murakami, Le Septième homme et autres récits, Jean-Christophe Deveney et PMGL
Delcourt, novembre 2021, 424 pages

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« Slashers » : le côté aiguisé du cinéma de genre

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Guillaume Le Disez, Fred Pizzoferato, Marie Casabonne et Claude Gaillard publient Slashers aux éditions Glénat/Vents d’Ouest. Ils y analysent l’évolution de ce courant cinématographique souvent caricaturé, ainsi que ses éléments constitutifs, et se penchent sur certains des nombreux débats qu’il a suscités au fil du temps.

La forme. Slashers est un beau-livre à vocation encyclopédique, généreux en photogrammes et en anecdotes. Son grand format conditionne avantageusement l’organisation des pages, avec de nombreuses illustrations, des textes aérés, différents titrages, des encadrés thématiques ou encore la mise en exergue d’extraits ou de citations. L’ouvrage se constitue de fiches dédiées à des dizaines de films, de focus plus spécifiques, d’analyses étayées d’une dizaine de franchises et, naturellement, d’informations plus générales sur l’évolution du genre, commercialement et artistiquement, à travers le temps.

Les origines. Si les années 1970 voient le slasher movie émerger, les auteurs rappellent à dessein que des films tels que Psychose ou Le Voyeur portaient déjà en leur sein les signes avant-coureurs du genre. On peut même reculer dans le temps, et l’ouvrage ne s’en prive pas, pour se pencher sur les ascendances italiennes (le giallo) ou allemandes (le krimi) d’un cinéma dont La Nuit des masques a longtemps constitué la pointe avancée.

Les motifs et récurrences. Prenez un lieu a priori sécurisant : une école, une banlieue proprette ou un camp de vacances. Glissez-y quelques adolescents ou jeunes adultes insouciants. Ajoutez-y un tueur masqué, muni d’une arme de contact, et si possible mû par des failles psychologiques béantes. Associer le sexe ou l’alcool à la mort. Prenez une fille légèrement marginale, sur le point de s’éveiller au sexe et faites-en votre héroïne, votre survivante, votre final girl. Vous tenez la recette, quasi immuable, du slasher.

La Nuit des masques. Quand il soumet La Nuit des masques au public américain en 1978, John Carpenter est loin de se douter de l’ampleur que prendra son film. Les auteurs ne manquent pas de le préciser : avant la réalisation de ce long métrage séminal, le slasher en était encore à ses balbutiements. Mais le premier épisode de la franchise Halloween va faire école. Non seulement il va engendrer une quantité industrielle de suites, mais il va aussi baliser la voie pour Vendredi 13 et consorts, avant que Scream, presque vingt années plus tard, ne lui rendent un hommage mérité – en citant le film, son réalisateur et même ses personnages (Loomis).

Scream. Wes Craven, vétéran du cinéma d’horreur, récupère, après un premier refus, un script ardemment convoité, et notamment par Oliver Stone. Le jeune scénariste Kevin Williamson, en cinéphile notoire, est parvenu à se réapproprier et à détourner, dans un même mouvement, les codes du slasher movie. Scream est une formidable entreprise de déconstruction : postmoderne, autoréflexif et métafictionnel, il énonce des règles qu’il transgresse aussitôt, il multiplie les références à ses prédécesseurs (de Psychose à La Nuit des masques), il s’adonne à l’autocitation (Wes Carpenter, Freddy, etc.) et à la mise en abîme (Stab). Comme Halloween ou Souviens-toi… l’été dernier, la franchise des frères Weinstein va faire l’objet d’une analyse détaillée, encore prolongée par l’évocation de Scary Movie, qui en parodie les effets. Les auteurs se penchent aussi sur le contexte de sa création : Scream donne lieu à un renouveau du genre, qui avait commencé à s’essouffler dès 1982, avec des suites déclinant qualitativement et des ersatz insatisfaisants et ce, malgré des micro-budgets venant régulièrement garnir les étals des vidéoclubs. Mieux, malgré un développement plus chaotique (indisponibilité de Kevin Williamson, plannings serrés, réécriture du troisième volet en raison de la fusillade de Columbine…), Scream ne cesse de se réinventer dans ses suites, en anticipant par exemple dès 2011 le slasher shooté aux nouvelles technologies.

Incitation à la violence. L’une des raisons du désamour parfois éprouvé vis-à-vis du slasher tient à son caractère violent et/ou gore. Dans les années 1980 sont ainsi apparues les premières critiques à l’encontre d’Halloween ou Vendredi 13, avant que le Video Recordings Act britannique de 1984 ne confirme cette tendance en censurant plusieurs dizaines de films. Les copycats, ces tueurs s’inspirant des slashers, alimenteront de pareils débats au cours de la décennie suivante, et notamment à l’égard de Scream.

Psychologie d’un genre. Parmi les nombreuses interviews incorporées dans Slashers figure celle de la psychothérapeute Ghislaine Romain. Elle explique l’attirance du public pour ce genre cinématographique par l’effet cathartique, l’attrait du morbide et la libération par le cerveau de la dopamine, hormone du plaisir, ici liée à la production d’adrénaline engendrée par la peur. Elle voit aussi dans le slasher movie une sorte de conte pour adultes, dont la « consommation » renverrait à la transition biopsychosociale des adolescents. La spécialiste verbalise aussi les effets d’habituation, de désinhibition et de désensibilisation à l’égard de la violence occasionnés par ces films, tout en en nuançant le caractère néfaste – en tant qu’exutoire, ils pourraient en réalité réduire le risque effectif d’un passage à l’acte – et en rappelant, paradoxe de la poule et de l’œuf, qu’on ignore si les copycats sont véritablement inspirés par les slashers ou s’ils ont un attrait particulier pour le genre précisément parce qu’ils sont sujets à l’agressivité.

Male gaze. Professeure à l’Université de Berkeley, Carol Jeanne Clover voit ses thèses déclinées le long d’un passionnant chapitre. Elle bat en brèche l’idée selon laquelle le slasher movie serait porteur d’un male gaze. Elle argue que la fonction l’emporte sur le genre et que les dispositifs de mise en scène du slasher invitent le spectateur à adopter le point de vue de la final girl et, in fine, à s’identifier à elle. Au prétendu regard scopophilique ou sadique-fétichiste des jeunes spectateurs, elle oppose un schéma narratif mettant aux prises un tueur aussi incomplet que frustré et des femmes, les survivantes, auxquelles on attribue des traits généralement perçus comme masculins (la résilience, la force, l’audace, la cérébralité…). Bien qu’elle se garde de qualifier le slasher de féministe (les femmes y demeurent globalement dénudées et victimisées), Carol Jeanne Clover y voit rien de moins qu’une sorte de female gaze – que le personnage de Sidney Prescott a d’ailleurs redéfini touche par touche, comme cela est longuement expliqué dans l’ouvrage.

Oups. Slashers fourmille d’anecdotes sur le contexte de production des films évoqués par Guillaume Le Disez, Fred Pizzoferato, Marie Casabonne et Claude Gaillard. Sa lecture permet de prendre la peine mesure des difficultés parfois rencontrées lors de la préparation ou du tournage d’un long métrage. Citons, à titre d’exemple, les cas de Julien Maury et Alexandre Bustillo, interviewés dans l’ouvrage, et débarqués d’Halloween II pour qu’un Rob Zombie jusque-là peu concerné puisse mettre un terme au contrat le liant à Dimension Films. Continuons avec Vendredi 13, franchise mise à l’arrêt en raison des désaccords juridiques opposant Sean Cunningham et Victor Miller. La saga Scream fera elle aussi les frais de contentieux, raison pour laquelle Kevin Williamson se désengagea prématurément du quatrième épisode, tandis que le troisième, lui, terminera entre les mains d’un Ehren Kruger manifestement incapable de rester fidèle à la caractérisation développée dans les deux premiers opus. Entre scénaristes, réalisateurs, producteurs et techniciens, le dialogue est parfois difficile, mais s’y ajoutent en plus des considérations connexes, comme celles se rapportant à l’usage des masques de Fun World dans Scream ! Au-delà de ses dimensions historique et analytique, Slashers se distingue aussi pour sa faculté à relater et vulgariser tout ce qui peut conditionner la mise en boîte d’un long métrage. Le cinéphile comme le profane y trouveront largement de quoi assouvir leur curiosité.

Slashers, Guillaume Le Disez, Fred Pizzoferato, Marie Casabonne et Claude Gaillard
Glénat/Vents d’Ouest, novembre 2021, 350 pages

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