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Une aventure de Buffalo Bill et L’Ange et le Mauvais Garçon : la domestication du héros de l’Ouest

Elephant Films a récemment publié une poignée de westerns, dont nous avons sélectionné sinon les meilleurs, du moins les deux plus « classiques ». Tournés à dix ans d’écart, Une aventure de Buffalo Bill (Cecil B. DeMille) et L’Ange et le Mauvais Garçon (James Edward Grant) figurent assurément parmi les meilleurs représentants du style et sont menés par deux légendes, Gary Cooper et John Wayne. Leur point commun ? Motivés par une bonne étoile féminine, leurs héros accomplissent avec difficulté – et non sans sacrifices – la transition d’une existence marquée par l’aventure et la violence vers la paix et la civilisation. Leur destin symbolise avec brio la douloureuse édification de la société américaine à travers ses conflits formateurs (guerre de Sécession, guerres indiennes) et modernes (les deux guerres mondiales). 

Une aventure de Buffalo Bill (The Plainsman/1936) : légende d’un temps révolu

Synopsis : À la fin de la guerre de Sécession, les marchands d’armes décident d’écouler leur stock auprès des tribus indiennes, sans se soucier que cela va fragiliser la paix. C’est le douteux Lattimer qui prend la tête des opérations. Buffalo Bill, démobilisé après la guerre, veut maintenant goûter au calme avec son épouse Louisa. Mais retrouver son vieil ami Wild Bill Hickock le pousse à reprendre du service, le temps d’escorter un groupe de soldats…

Réalisé en 1936 par le légendaire Cecil B. DeMille dont c’est le neuvième film parlant, Une aventure de Buffalo Bill pâtit d’une traduction française trompeuse, car si Buffalo Bill (interprété par James Ellison) y joue un rôle important, son protagoniste est un autre mythe de l’Ouest, Wild Bill Hickok, interprété par le non moins mythique Gary Cooper. Le film s’amuse d’ailleurs à multiplier les figures historiques particulièrement populaires dans l’imaginaire américain, puisque celle qui complète le trio de personnages principaux est Calamity Jane, jouée par Jean Arthur. L’œuvre fut un triomphe à sa sortie et est aujourd’hui considérée comme un des meilleurs westerns des années 30 – voire de tous les temps. Un plébiscite en aucun cas usurpé, tant le génie de la mise en scène de DeMille est au service d’un scénario riche et nuancé qui, en fictionnalisant quelque peu les liens réels ayant existé entre ces trois héros, aborde d’autres facettes du « roman historique » américain, notamment les relations tragiques entre l’homme blanc et l’homme rouge.

Le point de vue du film sur la cohabitation avec les Amérindiens interpelle dès la première séquence, qui a lieu dans le bureau du président. La guerre de Sécession vient de s’achever, Abraham Lincoln part assister à une représentation théâtrale (lors de laquelle il sera assassiné). Parmi les hommes de pouvoir restés seuls dans l’antre du pouvoir, un débat naît au sujet du sort à réserver à toutes les armes qui ont été fabriquées, mais ne trouveront plus preneur à présent que le conflit est terminé. La cupidité l’emporte sur la morale lorsqu’un industriel propose de les écouler auprès des Indiens, au risque de compromettre une paix fragile. Cette critique initiale trouvera son pendant dans la représentation nuancée et respectueuse des tribus indiennes. La guerre, inéluctable, met ces dernières aux prises avec les héros, mais jamais le film ne verse dans le manichéisme.

Une aventure de Buffalo Bill met en accusation non pas un des deux belligérants, mais la violence de la guerre en tant que telle, et ceux qui soufflent sur les braises de la discorde par intérêt personnel. Il interroge également les motivations de ceux qui s’épanouissent dans un climat d’insécurité. Les vendeurs d’armes sèment le chaos sans se soucier des conséquences, les Indiens se battent par nécessité de survie, les soldats américains font leur devoir, mais qu’en est-il de tous les autres ? Ces aventuriers qui battent les pistes en quête de sensations fortes, que recherchent-ils ? C’est la question que soulève Une aventure de Buffalo Bill en introduisant dans le contexte historique le récit intime d’un trio de légendes et sa façon de s’adapter au monde nouveau qui s’ouvre. Deux vétérans de l’armée de l’Union se retrouvent par hasard : si Wild Bill Hickok (Gary Cooper) est toujours un dur à cuir qui ne cherche qu’une occasion de confirmer la réputation qui le précède, Buffalo Bill Cody (James Ellison) s’est, quant à lui, marié et souhaite « se ranger ». Le duo retrouve plus tard l’inénarrable Calamity Jane (Jean Arthur) qui, derrière ses tenues masculines et son air bravache, ne souhaite qu’une chose : regagner le cœur de Wild Bill et démarrer une nouvelle vie loin du tumulte et de la violence. Mais en redevenant tragique (une guerre fratricide débute alors que la précédente vient de s’achever), l’Histoire semble donner raison à Wild Bill, qui n’hésite pas à saisir le prétexte pour poursuivre une existence qu’il ne parvenait de toute façon pas à abandonner. Pendant tout le film, Jane tentera de le détourner du destin funeste qui attend tous ceux qui ont vécu leur vie les armes à la main. Même l’ami Buffalo Bill finira par être lancé à ses trousses pour tenter de le faire rentrer dans le rang. En vain : Wild Bill est un homme d’une ère de tempête et de fureur, il disparaîtra en même temps qu’elle. Son sacrifice ultime se fera bien sûr au nom de la justice, scellant définitivement sa place dans le panthéon des figures populaires nationales.

SUPPLÉMENT 

Précisons d’abord que ce nouveau master restauré d’excellente qualité est proposé en deux versions : la version française d’époque de 101 minutes et la version originale intégrale qui inclut douze minutes de plus. Inutile de préciser sur quelle version nous vous conseillons de jeter votre dévolu…

L’unique bonus – outre la traditionnelle bande-annonce – consiste en une présentation fort intéressante par le toujours inspiré Jean-Pierre Dionnet. Le producteur et scénariste français qualifie sans détour Cecil B. DeMille de « plus grand cinéaste américain », malgré ce qu’il qualifie de « défauts humains » (même si on apprécie la liberté d’expression dans ce genre d’exercice, condamner les positions conservatrices de DeMille nous semble à la fois anachronique et inadéquat dans ce contexte). Dionnet souligne ainsi la richesse d’une œuvre qui évolua de l’avant-gardisme sophistiqué au classicisme pur. La qualité du travail du cinéaste s’explique notamment par sa collaboration étroite avec de grands directeurs artistiques qui dessinaient ou peignaient tous les plans, ainsi qu’avec les comédiens, notamment à l’occasion des scènes de foule, qu’il maîtrisait à la perfection. Dionnet s’intéresse ensuite aux personnages réels dépeints par le film, notamment Calamity Jane (personnage incroyable, aux multiples facettes, auquel le cinéma a consacré une vingtaine de longs-métrages) et Buffalo Bill (l’homme le plus célèbre de son temps et l’objet d’un véritable culte). Enfin, Dionnet évoque la carrière et la talent de Jean Arthur et Gary Cooper. La première, qui apparaît la même année dans L’Extravagant Mr. Deeds de Capra, eut une carrière en progression constante, de ses premiers rôles de jeune ingénue à des interprétations beaucoup plus riches et complexes. Quant à Cooper, Dionnet lui réserve le même sort paradoxal qu’à DeMille : s’il critique ses convictions idéologiques, il le qualifie de plus grand acteur américain. Le spécialiste a évidemment raison de souligner la modernité du jeu de Cooper, qui inventa une forme de underplay qui, paradoxalement, lui permit d’incarner n’importe quel type de personnage. Dionnet n’oublie pas de mentionner la présence furtive d’Anthony Quinn dans le rôle d’un jeune Indien, une des premières apparitions à l’écran du comédien qui épousera l’année suivante la fille adoptive de DeMille ! On peut regretter que le remake du film tourné en 1966 (par David Lowell Rich) ne soit pas mentionné, ainsi que, de manière générale, l’absence d’autres suppléments pour un tel classique, dans ce qui demeure néanmoins une édition très recommandable.

L’Ange et le Mauvais Garçon (Angel and the Badman/1947) : un simple fermier

Synopsis : Quirt Evans, ancien adjoint du célèbre Wyatt Earp et manieur d’armes hors-pair, est blessé par un groupe d’individus dangereux. Il est recueilli par une famille et découvre avec étonnement qu’elle prône la non-violence. Penny, la jeune fille de la fratrie, ne laisse pas Quirt indifférent. Mais leurs manières de voir les choses demeurent difficilement compatibles. Quirt va devoir choisir entre vengeance et amour…

On retrouve dans cet autre classique du western, tourné en 1947, un héros semblable à celui de Wild Bill Hickok dans Une aventure de Buffalo Bill. Interprété par une autre légende de l’écran, John Wayne, le personnage de Quirt Evans est, à l’instar de Wild Bill, précédé d’une réputation ombrageuse. Les deux hommes illustrent à quel point la moralité de ceux qui vivent dangereusement ne tient qu’à un fil. Les prouesses de Wild Bill lui valent autant d’admirateurs que d’ennemis, il évolue en permanence dans une zone grise qui lui attire la méfiance de l’armée et même de son ami Buffalo Bill, un autre aventurier et gunman de renom mais qui est resté résolument du bon côté de la ligne rouge. Cette dernière est un tracé aux contours mal définis, une limite que l’on franchit parfois sans s’en rendre compte. Ancien associé du mythe Wyatt Earp, Quirt Evans est, quant à lui, passé du mauvais côté il y a plusieurs années, après avoir abattu un homme au cours d’une rixe de saloon. Questionné sur ses motivations par le marshal, Quirt ne sait que répondre : ces choses-là arrivent dans l’Ouest sauvage, tout simplement.

Le sort différent de ces deux protagonistes ambigus tient à l’époque de sortie des films. Tourné au lendemain du traumatisme de la Seconde Guerre mondiale, L’Ange et le Mauvais Garçon se devait d’offrir une rédemption à son héros sous forme de sortie du cercle vicieux de la violence. Le salut de Quirt lui est offert par Penelope (Gail Russell), la fille d’une famille de quakers qui ébranle ses convictions par son charme, mais aussi par ses croyances religieuses diamétralement opposées à tout ce qu’il a connu jusqu’alors. Traqué par un vieux marshal roué qui rôde autour de lui comme un félin, à l’affut du moindre faux pas, Quirt renonce in extremis au fameux standoff final, symbole évident d’un basculement de mentalité. Le marshal a beau continuer à espérer un dérapage, Quirt l’assure, « à partir de maintenant, je ne suis qu’un fermier » !

Le film fut réalisé par James Edward Grant, un auteur de nouvelles et scénariste qui contribua en cette dernière qualité à une cinquantaine de films. Grant fut surtout un ami proche de John Wayne, avec lequel il collabora sur douze projets. De fait, L’Ange et le Mauvais Garçon porte la marque de Wayne, pratiquement de tous les plans, et de son expérience avec John Ford, dont Grant imite l’épure scénaristique et l’humanisme des personnages animés par des valeurs simples et honorables. Sans parler du décor de Monument Valley et de la présence de Yakima Canutt en tant qu’assistant-réalisateur en charge des scènes de cascade. Ces dernières sont cependant nettement plus rares que chez Ford, le film se concentrant avant tout sur la rencontre, amoureuse (on a rarement vu Wayne embrasser autant sa partenaire à l’écran !) autant que philosophique, entre un « homme mauvais » (même si Wayne n’apparaît jamais comme un personnage négatif aux yeux du spectateur) et un « ange » qui lui montre une nouvelle voie dans la vie.

Plus modeste dans ses intentions que la plupart des « grands » westerns de l’époque, L’Ange et le Mauvais Garçon se révèle néanmoins un grand film dans son traitement de l’image du gunslinger de l’Ouest, présenté non comme un symbole désincarné de virilité mais dans son intimité humaine, dégageant un portrait profond et touchant. En outre, John Wayne, Gail Russell et Harry Carey (dans le rôle du marshal McClintock) sont parfaits dans leurs rôles respectifs, ce qui ne gâche rien.

SUPPLÉMENT

A l’instar d’Une aventure de Buffalo Bill, cette édition ne comporte qu’un seul supplément, mais il est de qualité, puisqu’il s’agit d’une présentation du film par l’enseignant en histoire du cinéma Nachiketas Wignesan, que l’on retrouve toujours avec autant de plaisir.

Wignesan reprend en introduction une question perfide souvent posée au sujet de L’Ange et le Mauvais Garçon : « y a-t-il un réalisateur à ce film ? » Le spécialiste rappelle ainsi la proximité de Grant avec Wayne dont il se contenta de « signer » plusieurs projets, ainsi que les références évidentes aux westerns classiques de Ford. Néanmoins, l’œuvre de Grant se distingue en se concentrant sur l’évolution de son héros, l’affranchissement de la violence, le sentiment amoureux, le quotidien, les non-dits. Bref, « tout ce qu’on ne montre pas d’habitude dans les westerns ». Autre particularité, le film est pratiquement dépourvu d’antagonistes, limités à une menace peu prégnante et, surtout, peu marquante. Wignesan rappelle que le Duke était à l’époque sous contrat avec Republic Pictures, un studio modeste (mais loin d’être inintéressant !), car il avait connu une passe difficile, mais il devint soudain une énorme star et voulut renégocier son contrat, trouvant finalement un accommodement avec son employeur tout en continuant à tourner pour lui. Enfin, le professeur en histoire du cinéma souligne à juste titre l’intérêt du personnage du marshal, sorte de figure de la fatalité qui court derrière l’ancien hors-la-loi, pour finalement le sauver et garantir sa rédemption, dans un finale ô combien symbolique. 

Suppléments des éditions combo Blu-ray/DVD : 

Une aventure de Buffalo Bill

  • Le film par Jean-Pierre Dionnet
  • Bande-annonce d’époque
  • Dans la même collection

L’Ange et le Mauvais Garçon

  • Le film par Nachiketas Wignesan
  • Bande-annonce d’époque
  • Dans la même collection

Note concernant les films

4.5

Note concernant l’édition

4

Luzzu, d’Alex Camilleri en DVD

Luzzu est le premier long métrage d’Alex Camilleri, un réalisateur originaire de l’île de Malte mais vivant aux États-Unis. Porté par des acteurs amateurs, son film s’ancre dans l’univers des pêcheurs maltais confrontés à la crise de leur activité. Un an après sa sortie en salle, Epicentre Films sort en DVD ce beau portrait d’homme, doublé d’une critique sociale à la Ken Loach. A découvrir.

Des bateaux et des pêcheurs

Avec ses couleurs vives et ses yeux peints sur la proue, le luzzu est un petit bateau de pêche emblématique de l’île de Malte. Des générations de pêcheurs l’ont apprécié pour sa polyvalence avant qu’il ne soit supplanté au fil des années par des navires plus productifs. Véritables curiosités touristiques, rares sont les luzzus qui servent encore à ramener du poisson. D’autant que l’Union Européenne encourage à coups de subventions les derniers pêcheurs traditionnels à se reconvertir. Une modernisation à marche forcée vécue douloureusement par les locaux. C’est ce sujet que le réalisateur, lui même d’origine maltaise, a voulu aborder. Il s’est installé durant plusieurs mois dans le port de Marsaxlokk pour écrire son scénario et établir son casting parmi des vrais marins trouvés sur place.

Un beau portrait

Jesmark, la trentaine, est l’un de ces pêcheurs qui perpétuent la tradition. Sauf que le poisson n’est plus au rendez-vous. Et les quelques dorades qu’il rapporte ne font pas le poids face à la concurrence. Un métier de fierté, de passion, avec tous ces gestes hérités de ses aïeux, mais une vie difficile. Lorsque sa femme et lui apprennent que leur bébé a besoin de soins coûteux, Jesmark en vient à douter. Pourquoi s’évertuer à respecter les quotas imposés par l’Europe alors que la pêche au noir lui tend les bras ? Pourquoi continuer à faire vivre la tradition alors qu’une simple signature au bas d’un formulaire lui rapporterait les 7000 euros promis à tout pêcheur reconverti ? Un personnage torturé magnifiquement incarné par Jesmark Scicluna, lui-même marin pêcheur dans la vraie. Il n’a pas volé son prix spécial d’interprétation obtenu au Festival de Sundance. Une révélation.

Réalisme documentaire et social

Comme il s’en explique dans l’entretien qu’il accorde (voir bonus), Alex Camilleri s’est inspiré du cinéma néo-réaliste italien pour écrire son film. Luzzu ressemble ainsi par bien des aspects à un film documentaire. De nombreux plans s’attardent sur les gestes précis des pêcheurs : démêlage de filets, calfatage de bateau ou écaillage du poisson. Mais le film est aussi et avant tout une critique sociale à l’anglaise. A l’instar du Daniel Blake de Ken Loach, Jesmark se retrouve hors-jeu. Sans véritable alternative. Entre une réglementation européenne qui le pousse vers la sortie et une concurrence déloyale portée par la corruption, Jesmark se doit de renoncer à ce qui fait son identité la plus intime, son luzzu. Les scènes dans lesquelles il songe à s’y résoudre sont parmi les plus poignantes de ce très beau film.

Bande annonce :

 

Fiche technique :

Réalisation : Alex Camilleri
Scénario : Alex Camilleri
Directeur de la photographie: Léo Lefèvre
Montage : Alex Camilleri
Chef décorateur : Jon Banthorpe
Casting : Edward Said
Conception des costumes : Martina Zammit Maempel
Son : Robert Bonello
Musique : Jon Natchez
Superviseur musical : Blake Jessee
Production : Pellikola, Luzzu Ltd, Noruz Films, Mabrosi Films
Producteurs : Rebecca Anastasi, Ramin Bahrani, Oliver Mallia, Alex Camilleri
Producteur délégué : Pierre Ellul
Vendeurs internationaux : Memento Films
Presse : Robert Schlockoff et Celia Mahistre

Contenu :

Entretien avec le réalisateur (15 minutes)
Casting de l’acteur principal (5 minutes)
Bio-filmographie du réalisateur
Film-annonce
Galerie photos

 

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4

Les personnages de séries préférés de la rédaction, entre Histoire et fiction

De nombreuses séries (historiques, politiques ou sociales) s’inspirent de personnages ayant réellement existé (des Tudors aux séries d’anthologie de Ryan Murphy, en passant par Narcos). Voici une plongée (subjective) dans l’univers de ces séries qui partent de la réalité pour en faire de la fiction.

Bérénice Thevenet : J’ai pour ma part beaucoup aimé la série The Assassination of Gianni Versace de Ryan Murphy. Darren Criss interprète avec maestria Andrew Cunanan, le tueur du célèbre couturier italien. L’acteur qu’on a eu l’habitude de voir dans Glee – c’est-à-dire dans un registre beaucoup plus léger et musical – casse son image de gendre idéal. Il apporte, selon moi, juste ce qu’il faut d’ambiguïté à son personnage pour le rendre terrifiant de froideur. En huit épisodes, Ryan Murphy croque l’Amérique de la fin des années 90, coincée entre libération sexuelle et homophobie persistante. La trajectoire d’Andrew Cunanan peut se lire comme une métaphore – à peine voilée – d’un Oncle Sam ankylosé dans ses préjugés racistes. Plus que de brosser le portrait d’un psychopathe en mal d’attention, le créateur de Glee met en lumière l’hypocrisie d’une nation et dévoile, avec ironie et méticulosité, les mécanismes qui mènent à la haine de l’autre.

Ewen Linet : Pour ma part, une mini-série se détache très nettement ces dernières années dans son rapport aux personnages historiques. Il s’agit de Chernobyl de Craig Mazin. En prenant le parti de l’immersion et du réalisme auprès de personnages ordinaires, l’adaptation de La Supplication laisse une trace profonde. Il est certain que la série prend des libertés politiques et simplifie l’Histoire mais ce serait omettre l’ingéniosité et l’apport thématique que de tels choix permettent. Chernobyl a une intensité, une sensibilité angoissante et une dimension intimiste surprenante. Un personnage se détache comme symbole de toutes ces intentions, la scientifique Ulana Khomiouk. Personnage fictif entouré de personnages réels, elle représente les dizaines de scientifiques ayant apporté leur aide durant la catastrophe. Elle est aussi l’avatar d’une mini-série souhaitant traiter plus largement un système politique qu’une simple catastrophe et ses répercussions.

Sylvain Page : Un véritable Walter White a précédé le personnage de Breaking Bad. Dans les années 90, il produisait la meilleure métamphétamine d’Alabama le soir et était un homme normal le jour, entre son métier de charpentier et sa vie de famille. Puis, comme son double de fiction, il glissa de plus en plus dans la vie criminelle avant d’être démasqué. Une sorte de Janus moderne, scindé entre deux pôles antagonistes dont l’un finit par prendre le dessus. Le hasard voulut que Vince Gilligan le porte à l’écran en 2008 sans même le connaître, et porte l’accent tout au long de Breaking Bad sur la transformation de son Walter en Heisenberg. Revoir la série est ainsi une expérience toujours nouvelle pour le spectateur, qui guette dans l’anti-héros les prémices de ses basculements successifs dans sa persona de criminel. L’écriture incroyablement précise de Breaking Bad participe de cette expérience, car plus elle caractérise Walter et enrichit son parcours, plus le personnage semble donner le change et échapper à l’étude de notre regard.

Hala Habache : Même s’il ne s’agit pas d’une série biographique autour de la figure réelle de Gustavo Dudamel, la série Mozart in the Jungle se serait inspirée du chef d’orchestre vénézuélien pour créer le personnage fantasque de Rodrigo De Souza, interprété par le génialissime Gael García Bernal. La série elle-même adapte les mémoires de Blair Tindall, une hautboïste américaine, devenue Hailey Rutledge (Lola Kirke) sur le petit écran. Je trouve cette série particulièrement réussie parce qu’elle nous entraîne, par le monde de la fiction, dans un univers réel que nous ne connaissons pas forcément : celui des coulisses d’un orchestre symphonique, tout en rendant hommage à des figures authentiques du monde de la musique classique. C’est pourquoi, les deux personnages principaux, Hailey et Rodrigo, s’ils ne cherchent pas à représenter la réalité des trajectoires et des vies de leurs inspirations, participent toutefois à la création d’un univers fictif qui donne envie de découvrir tout ce qui a lieu en dehors du cadre de la série, dans le hors champ d’une réalité à laquelle nous n’avons pas accès.

Sarah Anthony : J’ai beaucoup aimé la série The Crown. Elle a contribué à me faire mieux connaître la monarchie anglaise, mais aussi la politique générale du pays, et l’histoire récente de l’Angleterre. Je n’ai jamais été pro-monarchie, régime politique que je trouve inutile, désuet et anti-égalitaire, mais étonnamment, j’ai pris beaucoup de plaisir à suivre The Crown, un programme que je qualifierais comme plein de rebondissements. La série m’a aussi permis de réaliser que la vie de la reine d’Angleterre n’était pas si tranquille et privilégiée que ça. Rien que le fait de monter sur le trône si jeune signifie perdre son père très tôt dans sa vie… Cela sera suivi par les difficultés à gérer son couple quand son mari est son sujet… Les défiances politiques, etc.
Les premières saisons sont les plus touchantes, les plus curieuses également, car situées dans une période plus lointaine. La prestation de Claire Foy, à mes yeux, est pour beaucoup dans le succès de cette série. Son interprétation de la jeune reine Elisabeth éclaire la monarque – qu’on connaît aujourd’hui comme une dame éternellement âgée et mystérieuse – d’un jour nouveau et plus humain. Ma seule déception ? Si nous avons bien eu droit à la visite de Kennedy, j’aurais vraiment voulu voir à l’écran la rencontre entre la reine Elisabeth II et Marilyn Monroe !

La quête spirituelle de La Panthère des neiges en DVD et Blu-ray

Les éditions Paprika nous permettent de voir ou revoir La Panthère des neiges, magnifique documentaire de Marie Amiguet et Vincent Munier, à la fois aventure humaine et quête spirituelle à 5000 mètres d’altitude.

Plusieurs raisons peuvent nous inciter à voir ou revoir La Panthère des neiges, le documentaire de Marie Amiguet et Vincent Munier.
Tout d’abord, nous avons un véritable film d’aventure dans un paysage naturel splendide. Pendant 90 minutes le documentaire nous propose de suivre le photographe animalier Vincent Munier et l’écrivain-voyageur Sylvain Tesson dans les hauts plateaux du Tibet, à plus de 5000 mètres d’altitude, à la recherche de la fameuse panthère de neiges qui donne son titre au film. C’est à une véritable expédition que nous sommes conviés, sur une terre désertique et pour le moins inhospitalière.
La Panthère des neiges a tous les attributs du film d’aventure : splendeur des paysages, exploit de deux hommes perdus dans une immensité minérale, en quête d’un animal merveilleux. Si La Panthère des neiges se limitait à cela, ce serait déjà un très beau film.

Expérience de l’immensité
Mais le documentaire de Marie Amiguet et Vincent Munier va plus loin. Il s’agit d’une véritable aventure spirituelle. Une expédition où l’homme est remis à sa place d’être fragile au sein d’une nature gigantesque. Les plans nous montrent deux protagonistes minuscules au sein de l’immensité, rendus encore plus infimes par l’éloignement de toute civilisation. Les images splendides nous montrent un monde très minéral, un monde désert balayé par le vent, un monde sauvage, laissé aux meutes de loups attaquant un troupeau. Un monde qui va imposer son rythme aux hommes.
Un monde qui est montré comme l’antithèse du monde moderne à l’occidentale : Vincent Munier avoue que le retour dans le monde des hommes est toujours compliqué tant ces quêtes sont des parenthèses enchantées hors de la civilisation, des rencontres sereines et spirituelles avec la nature vierge. Aller dans les lieux désertiques, les lieux inhabités car inhabitables, est devenu un besoin pour lui, une fuite, une échappatoire loin d’un monde où l’homme détruit la nature. C’est bien la quête d’une relation inverse à la nature qui est montrée ici, un monde où l’homme ne peut pas avoir la prétention d’être “maître” de la nature (et donc de la détruire), mais d’en être un invité frêle, infime, à la merci de l’immensité. Une prise de conscience salutaire de notre petitesse.

Changer de perspective
Sylvain Tesson, quant à lui, est mis face à ses contradictions, lui le voyageur qui avoue ne pas être capable de se poser et qui, là, doit apprendre l’affût, des heures durant, sans bouger, sans parler, à attendre l’hypothétique venue d’un animal, quel qu’il soit. Il avouera :

« J’avais appris que la patience était une vertu suprême, la plus élégante et la plus oubliée : elle aidait à aimer le monde »

Car Tesson, au fil du documentaire, se définit aussi comme « indifférent à tout », et il va finalement apprendre à porter son attention à tout ce qui se trouve autour de lui. C’est bien à partager une expérience contemplative que nous sommes convoqués ici.

Une quête mystique

« La Panthère, c’est le Graal »

Ce qui se dessine petit à petit, c’est bel et bien une quête mystique dont l’objet serait cette panthère des neiges. La panthère, c’est un animal dont on parle sans cesse sans le voir, dont la présence rôde en permanence, comme une gardienne des lieux, comme un animal totem. Rechercher l’animal dans l’immensité, quêter des journées entières, contempler la nature pendant des heures, tout cela semble ouvrir la porte d’un monde mystérieux, préservé de l’homme, un monde qu’on ne peut atteindre qu’au prix d’un périple quasiment inhumain.

« La bête est une clé. Elle ouvre une porte. Derrière : l’incommunicable »

La Panthère des neiges, c’est tout cela, une expérience autant esthétique que spirituelle, dans laquelle les images de Marie Amiguet, les photographies de Vincent Munier, les mots de Sylvain Tesson et la musique de Warren Ellis et Nick Cave forment l’alliance parfaite.

Compléments de programme
L’éditeur de La Panthère des neiges a fait le choix de nombreux compléments courts, et cela s’avère payant. Nous avons donc huit suppléments de programme, dont la durée s’étend de 3 à 12 minutes, et ils s’accordent parfaitement avec le documentaire. Certains sont des plongées contemplatives auprès des animaux qui peuplent les hauts plateaux tibétains. D’autres nous font partager les propos de Sylvain Tesson ou l’ambiance du tournage. Et le tout se conclut par un superbe clip de la chanson de Warren Ellis et Nick cave We are not alone, clip composé de plans du film.
À tout cet ensemble il faut aussi rajouter un livret composé d’entretiens avec les deux réalisateurs du film, Marie Amiguet et Vincent Munier, ainsi que de textes écrits par Sylvain Tesson, par l’assistant réalisateur ou encore par leur guide tibétain. À la fin du livret se trouvent aussi des photos de quelques animaux croisés au fil de l’expédition des deux protagonistes.
En bref, chaque complément est essentiel pour prolonger l’expérience de ce documentaire.

Caractéristiques du DVD :
92 minutes
Langues : français stéréo 2.0
français surround 5.1
français audiodescription 2.0
sous-titres :
français partiel
français SME
anglais

Compléments de programme
_ Neiges et présences (5 minutes)
_ Sur la piste de la panthère des neiges (12 minutes)
_ S. Tesson, à propos de l’affût (4 minutes)
_ Instantanés de tournage (10 minutes)
_ Le lynx de l’Himalaya (5 minutes)
_ Brumes et silhouettes (5 minutes)
_ l’attaque des loups (6 minutes)
_ We are not alone, le clip (3 minutes)
_ Livret

« Voyage au centre du microbiote » : le cerveau entérique

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La collection « Octopus » des éditions Delcourt s’enrichit d’un nouveau titre intitulé Voyage au centre du microbiote. Comme ses prédécesseurs, et notamment celui s’étant récemment intéressé aux biais cognitifs, l’album fait état des connaissances actuelles portant sur son objet d’étude, le microbiote intestinal.

Peu de gens le savent : dans nos intestins résident 1000 milliards de micro-organismes et 200 millions de neurones. Ces champignons, bactéries, archées ou encore virus représentent en moyenne deux kilogrammes et constituent un second système nerveux, entérique celui-là. Fäst et Héloïse Chochois font état, avec force détails, de la manière dont le microbiote influe sur nos capacités physiques et mentales. Mais aussi, et c’est au cœur de l’intrigue de cet album, les enjeux que représente, pour la médecine, la découverte relativement récente de ce second « cerveau » et de ses effets considérables.

Certaines expressions nous mettent forcément la puce à l’oreille : avoir la rage au ventre, l’estomac noué ou une boule dans le corps. Plus que de simples images, elles verbalisent les interactions constantes entre notre environnement, notre psyché et notre état physique/intestinal. Voyage au centre du microbiote ne brille certes pas pour son récit fictif, prétexte commode à l’énonciation de faits scientifiques qui constituent en réalité l’essentiel de l’album. Fäst et Héloïse Chochois expliquent ainsi que le microbiote varie en fonction de nos origines et habitudes alimentaires – les Japonais ont de quoi digérer plus facilement les algues qu’ils ingèrent quotidiennement, par exemple. Plus loin, ils précisent en quoi le corps est un écosystème et le nerf vague un outil indispensable à sa régulation.

Pourra-t-on un jour prévenir plus avant la maladie d’Alzheimer ou de Parkinson grâce à l’analyse de la flore intestinale ? Comment le microbiote entre-t-il en relation avec les systèmes digestif, immunitaire, endocrinien et nerveux ? Qu’est-ce qu’un traitement symbiotique ? Nombreuses sont les questions traitées dans Voyage au centre du microbiote. Il y a fort à parier qu’elles constituent pour de nombreux lecteurs une forme d’initiation, puisque les micro-organismes intestinaux demeurent, dans une très large mesure, un impensé collectif. Des essais, tels que celui de l’émission radiophonique La Méthode scientifique sur France Culture, ont bien essayé de défricher le terrain, annonçant qu’« il y a un nouveau territoire, un continent qui s’ouvre à la microbiologie : celui du microbiote, cette population de bactéries qui vit en symbiose avec nos organes et qui influent sur notre santé physique et mentale de façon beaucoup plus essentielle que ce que l’on imaginait jusqu’alors ». Mais ces tentatives demeuraient jusqu’ici cantonnées à un public spécifique.

Avec leur album, Fäst et Héloïse Chochois entreprennent un important travail de vulgarisation. Ce dernier est à saluer, même s’il nous apparaît amoindri par une intrigue assez convenue et finalement peu intéressante. Heureusement, elle reste strictement fonctionnelle et n’enlève rien à la teneur didactique de l’ensemble. Avec, en creux, ce cri d’alarme : une baisse continue de la diversité alimentaire entraîne une perte de la biodiversité microbiotique, elle-même porteuse de possibles, et même probables, menaces sanitaires. À méditer.

Voyage au centre du microbiote, Fäst et Héloïse Chochois
Delcourt, avril 2022, 184 pages

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3.5

« Ed Gein, autopsie d’un tueur en série » : fêlures

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Ed Gein, autopsie d’un tueur en série paraît aux éditions Delcourt. Le scénariste Harold Schechter et le dessinateur Eric Powell se basent sur des archives diverses – articles de presse, documents médico-légaux, rapports psychiatriques, témoignages, etc. – pour cette adaptation graphique sondant un serial killer qui a durablement traumatisé l’Amérique.

Ed Gein est une source d’inspiration inépuisable. Harold Schechter et Eric Powell ne s’y trompent pas en donnant la parole, dans les premières pages de leur album, à Alfred Hitchcock, qui s’appuya sur l’ouvrage Psycho de Robert Bloch pour marquer de son empreinte le cinéma au début des années 1960. Norman Bates n’est pas seulement l’un des méchants les plus célèbres du septième art : de ses passions taxidermistes à sa schizophrénie névrotique, il emprunte beaucoup à Ed Gein, le tueur en série autour duquel Robert Bloch a échafaudé le récit de Psycho. Un peu plus tard, ce sont Le Silence des agneaux, avec Buffalo Bill, et Massacre à la tronçonneuse, avec Leatherface, qui se sont tapissés de références au tueur en série du Wisconsin.

Le spécialiste des serial killers Harold Schechter invite le lecteur à une plongée au cœur de la psyché tourmentée d’Ed Gein. Pour ce faire, il remonte à l’origine de ses traumas. « Eddie » voit le jour dans une famille dysfonctionnelle, où un père « subordonné impuissant » finit par s’en prendre physiquement au « tyran domestique » qu’est sa mère Augusta. Cette dernière, mue par une ferveur religieuse mâtinée de psychorigidité, espérait d’abord avoir une fille, puis a malmené son fils en castratrice implacable, avant de le surprotéger face aux prétendus périls moraux qui les environnaient. Ainsi, l’acquisition d’une ferme à Plainfield, dans le Winsconsin, sise à une dizaine de kilomètres du village, sert avant tout à se dérober d’une société en perdition. Page 38, Augusta apparaît surdimensionnée. Elle écrase de tout son corps un Ed Gein soudain miniaturisé et subissant ses humeurs avec une crainte doublée de fascination.

Dessiné élégamment au crayon et en noir et blanc, Ed Gein, autopsie d’un tueur en série s’apparente ainsi, en premier lieu, à une tragédie familiale : un père alcoolique et diminué, une mère tyrannique et bigote, un frère en rupture avec ses proches. Ce dernier point s’objective très vite, par exemple à travers cette citation au sujet d’Augusta : « Elle est de plus en plus tarée. à répéter comme un perroquet ses litanies sur les putes et l’enfer et les damnations. » Ed et Henry, les deux frères, ont des désaccords profonds au sujet de leur mère, puisque le premier l’idolâtre quand le second se détache d’elle à mesure que ses névroses lui apparaissent de plus en plus clairement. Aux heurts familiaux se juxtaposent bientôt les crimes d’Ed Gein et leur résonance dans une petite communauté jusque-là sans histoires. Passé d’un enfant rejeté par ses pairs à un adulte un peu gauche, Ed Gein n’a toutefois rien perdu de sa perméabilité aux théories maternelles. Il voit le péché partout, il se place entièrement sous la coupe d’une mère castratrice – il voudra lui-même s’émasculer, sans toutefois en avoir le courage –, jusqu’à ce que la disparition de cette dernière ne l’amène à sombrer dans une schizophrénie meurtrière.

« Une matriarche à la poigne de fer contrôlant chaque aspect de la vie domestique et de l’affaire familiale. » Une femme qui s’offusque à la vue d’un corps à moitié nu mais qui reste indifférente au massacre d’un chien. Augusta Gein a façonné son fils Ed. Elle l’a plongé dans un état permanent d’immaturité sexuelle et de trouble identitaire. Elle lui a transmis des traits paranoïaques et une haine de la chair. Elle s’est aussi rendue tellement indispensable à l’égard de son fils qu’il en viendra à tuer pour lui trouver des substituts, prélevant sur ses victimes, ou sur des cadavres tirés de leur sépulture, de quoi se créer des costumes et masques en peau humaine – mais aussi des bols, des chaises, etc. En cela, Ed Gein, autopsie d’un tueur en série arbore des scènes d’horreur, certes froides mais parfois insoutenables, très en phase avec le style graphique déployé par Eric Powell.

Dans son étude de caractère, Harold Schechter n’omet pas de portraiturer la communauté de Plainfield, où l’affaire Ed Gein a évidemment fait grand bruit. Cet euphémisme ne dit d’ailleurs rien de la fascination exercée par celui qu’on a depuis surnommé « le boucher ». Le scénariste montre bien les nombreuses histoires qui ont circulé à son sujet une fois ses meurtres éventés, les commentaires ironiques qu’ils ont inspirés, ou la manière dont on a cherché à les exploiter commercialement (par exemple à travers l’exposition de son véhicule). Bien plus abouti que le Edmund Kemper récemment paru aux éditions Glénat, Ed Gein, autopsie d’un tueur en série contient en outre des hommages discrets à EC Comics et une interview passionnante glissée dans son appendice.

Ed Gein, autopsie d’un tueur en série, Harold Schechter et Eric Powell
Delcourt, avril 2022, 288 pages

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4.5

« Pigalle, 1950 » : récit initiatique

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Avec Pigalle, 1950, publié aux éditions Dupuis, le scénariste Pierre Christin et le dessinateur Jean-Michel Arroyo se livrent à une évocation poétique et nostalgique du Paris des années 1950. Ils procèdent à travers un jeune provincial de dix-huit ans venu des hauts plateaux de l’Aubrac et découvrant, à force de tâtonnements, une capitale l’initiant à la vie.

Le trait est élégant et sophistiqué. Le point de vue épousé est celui d’une jeune homme encore à ses balbutiements, que le Paris des années 1950 va peu à peu déniaiser. Pierre Christin et Jean-Michel Arroyo s’adonnent ainsi à un récit initiatique : Antoine découvre au cours de ses pérégrinations dans la capitale française les métropoles dédaléennes, les néons à foison et même la prostitution. Sa « formation » va passer par la Lune Bleue, l’un des cabarets les plus en vue de Pigalle. Il y effectue des livraisons, puis y réalise des missions temporaires, avant de se fondre dans le décor et d’en découvrir l’envers : les réseaux mafieux, leurs intérêts, leurs mauvais coups, mais aussi toute cette faune, politique, économique ou criminelle, gravitant autour des lieux.

La Lune Bleue est un écosystème singulier. On y trouve un ancien GI reconverti en barman, un homme à tout faire qu’il vaut mieux ne pas défier, une serveuse orpheline, une artiste au magnétisme indicible, un comptable qui ne paie pas de mine et évidemment le beau Beb, gérant dont les activités se situent, au mieux, en zone grise. C’est dans ce contexte que « Toinou » va grandir, gagner en maturité comme en expérience, se faire peur et s’épanouir. Pigalle, 1950 procède beaucoup par métonymie : le Paris initiateur est très vite réduit à un cabaret à double, voire triple fond, où quelque chose de grinçant semble constamment demeurer en suspens. Et pour résumer, on peut rappeler que sa salle s’y confond avec « un mélange de bottin mondain et de registre du grand banditisme du quai des Orfèvres ».

Là-bas, Antoine va connaître un amour brutalement déchu, une initiation inattendue au sexe, la fermeture administrative du cabaret après un règlement de comptes. D’ailleurs, « la fusillade avait fait naître un parfum de danger qui émoustillait les gens ». Si Antoine prend de l’ampleur au cours du récit, c’est avant tout la Lune Bleue qui semble s’arroger le titre de principal protagoniste. C’est par son entremise qu’Antoine va devenir un go-between monnayant des informations sur le trafic de drogues international. Une activité périlleuse, pas la première, mais qui va considérablement altérer son point de vue sur Paris, sans que l’on puisse en dire plus pour ne rien divulgâcher.

Doux-amer, parsemé de références littéraires, Pigalle, 1950 est un très beau roman graphique, basé sur trois portraits qui se déclinent les uns dans les autres : Antoine, Paris et la Lune Bleue. C’est le lien particulier qui les unit tous trois qui donne toute sa saveur à l’album, dont la choralité, la finesse et l’intelligence transparaissent à chaque instant. Comme Gaëlle Geniller dans Le Jardin, Paris (Delcourt), Pierre Christin et Jean-Michel Arroyo démontrent une nouvelle fois la puissance dramatique et suggestive des cabarets. On ne va certainement pas s’en plaindre.

Pigalle, 1950, Pierre Christin et Jean-Michel Arroyo
Dupuis, avril 2022, 152 pages

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4

« Cortés » : la fin de l’Empire aztèque

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« La guerre aux deux visages », premier tome du diptyque Cortés, voit le jour aux éditions Glénat. Bien documentés, le scénariste Christian Chavassieux et le dessinateur Cédric Fernandez se penchent sur l’histoire d’Hernan Cortés, conquistador espagnol ayant mis le Mexique en coupes réglées.

Si « La guerre aux deux visages » ne suffit pas à donner à l’Histoire sa pleine mesure, un dossier didactique figurant en fin d’ouvrage permet toutefois d’en prolonger les réflexions. L’album de Christian Chavassieux et Cédric Fernandez s’intéresse à l’expédition mexicaine du conquistador espagnol Hernan Cortés. Ce dernier va s’emparer de l’Empire aztèque à l’aide d’une modeste troupe d’aventuriers, et en seulement 18 mois… Coup de génie ? Cortés, qui alterne les points de vue, tend plutôt à démontrer que le vieillissant Moctezuma, 52 ans au moment des faits, voyait son règne décliner. On complotait dans son dos, on interrogeait ses décisions. L’action d’un Cortés intrépide, qui n’a pas hésité à tourner le dos à son ami et parrain de mariage Diego Vélasquez, alors gouverneur de Cuba, n’est qu’un engrais qui se répand sur un champ déjà fertile.

« La guerre aux deux visages » prend ainsi pour cadre le Mexique du début du XVIe siècle. Les dettes accumulées par la Couronne espagnole poussent Charles Quint à lancer de nouvelles expéditions au cœur du Nouveau Monde. Cortés n’a pas été désigné par hasard. « Tu ne peux pas résister à l’appel de l’aventure », lui lance, tôt dans l’album, sa maîtresse Leonor. Ses interrogations sur le sens moral du conquistador prendront d’ailleurs une résonance particulière au regard de ses futurs mensonges et trahisons. En attendant, trois citations vont permettre aux auteurs de caractériser Hernan Cortés : « Je ne conteste pas le pouvoir de la poudre. Je dis juste qu’elle forme, avec l’apparat et le verbe, une trinité indissociable », puis « Vous ne reviendrez pas seulement chargés d’or, mais couverts de gloire, grandis en sagesse et bénis par l’amour de la sainte Vierge » et enfin « Nous devons d’abord connaître, plutôt que soumettre ».

Tout est là : la stratégie, le pouvoir des mots, les promesses, l’ambition… Il suffit de remonter aux premières vignettes de l’album, éminemment programmatiques, pour comprendre que le conquistador espagnol a de la suite dans les idées. Aidé par Marina, une autochtone qui lui explique comment procéder pour s’emparer des richesses des Mexicas, Hernan Cortés va devoir manœuvrer entre les mécontentements de ses hommes – dont certains veulent quitter l’aventure après les premiers trésors amassés – et les réalités politiques locales, qui impliquent de travailler en bonne intelligence avec des chefs tribaux. Cela est d’autant plus intéressant qu’on voit Cortés capitaliser sur la servitude qui lie les uns aux autres. Ses intentions ne sont pas nobles, mais elles se parent d’un discours fallacieux, faussement émancipateur.

Le principal reproche que l’on pourrait adresser à Cortés est son choix de fondre une histoire si riche en deux albums. Christian Chavassieux et Cédric Fernandez semblent par moments courir après la montre et le lecteur peut se perdre parmi la multitude d’éléments portés à sa connaissance – autant par le dialogue que par l’action. Pour le reste, qu’il s’agisse des dessins somptueux (et joliment colorés) de Cédric Fernandez ou de la restitution équilibrée des situations politiques de l’époque, « La guerre aux deux visages » parvient à un résultat plus qu’honorable. Hernan Cortés est un habile tacticien doublé d’un redoutable combattant, capable de mettre ses hommes au pas quand il ne parvient pas à les convaincre, doté d’une sensibilité et d’une roublardise lui permettant de prendre langue avec chacun tout en avançant ses propres pions. Cela, ce premier tome l’illustre parfaitement.

Cortés : La guerre aux deux visages, Christian Chavassieux et Cédric Fernandez
Glénat, avril 2022, 64 pages

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3.5

« Au nom du pain » : les miettes de l’humanité

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Le scénariste Jean-Charles Gaudin et le dessinateur Steven Lejeune publient aux éditions Glénat le premier tome d’Au nom du pain. On y suit le quotidien de la famille Martineau dans un petit village de la France occupée.

Les trois premiers jours, les Martineau n’ont d’autre choix que de jeter leur production à la poubelle, faute de clients. Nouvellement installés dans le petit village de Saint-Jean, en concurrence directe avec la boulangerie des Durand, Marguerite, Henri et leurs enfants Marcelin et Monique connaissent un petit retard à l’allumage. C’est la suspicieuse Madame Lacore qui finit par inaugurer leur commerce et qui entreprend, par le bouche-à-oreille typique de cette France rurale, de leur amener une clientèle de plus en plus substantielle – au grand dam des Durand.

Au nom du pain accorde une place de choix à la boulangerie. Jean-Charles Gaudin en verbalise les minutieux paramétrages, le choix méticuleux des ingrédients et de leur grammage, mais aussi la manière dont elle structure la vie sociale française des années 1940. Dans ce premier tome, cela se fait sur fond de rivalités commerciales, et avec cette petite musique lancinante : « Malheureusement, il y avait toujours quelque chose qui nous ramenait aux préoccupations du pays… »

Car Saint-Jean voit l’arrivée impromptue des forces allemandes sonner le glas de la vie d’avant. Le village devient dans l’album le symbole métonymique de la France occupée. Une mobilisation générale y envoie d’abord la majorité des hommes hors de la commune, au front. Et en juin 1940, c’est une armée d’occupation qui prend place, avec des conséquences directes qui sont énoncées à travers leurs effets sur la boulangerie : tickets de rationnement, produits en pénurie, locaux réquisitionnés… Même la résistance s’organise grâce à des petits mots codés glissés dans le pain.

Au nom du pain s’enrichit en outre d’intrigues secondaires (les Ardennais accueillis, parfois avec dépit, dans la commune, ou les liens entre le lieutenant Feldberg et Marguerite). Il ne passe pas non plus sous silence les débats qui agitent alors la France, et notamment au sujet de Pétain et De Gaulle. Bien que cantonnés aux seuls points de vue des Martineau, Jean-Charles Gaudin et Steven Lejeune parviennent à livrer un portrait saisissant, et souvent glacial, de la France du début des années 1940, avec ses nouvelles douloureuses provenant du front et ses difficultés à cohabiter avec des Allemands à la fois si éloignés et si proches…

Au nom du pain : Époque 1 : Pain noir (1939-1944), Jean-Charles Gaudin et Steven Lejeune
Glénat, avril 2022, 56 pages

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4

Inexorable : L’insoutenable légèreté de la destinée

Après Alléluia (2014) et Adoration (2019), le cinéaste belge Fabrice Du Welz clôture sa trilogie sur l’amour fou, en sortant Inexorable. Ce polar familial et tortueux s’affiche aux confins de diverses influences, allant de Rohmer au mythe d’Œdipe.  Il n’en fallait pas plus pour faire d’Inexorable le nouveau chef de file du thriller belge.

L’inexorable ascension d’un cinéaste

Alléluia. Adoration. Inexorable. Il est des mots qui en disent long en faisant court. Si ces trois termes semblent a priori avoir peu de choses en commun, ils constituent, néanmoins, les trois points cardinaux d’un triptyque cinématographique. Voilà bientôt vingt ans que le cinéaste belge Fabrice Du Welz dynamite l’art des frères Lumière.

Dès ses débuts, le réalisateur imposait un univers où la violence la plus crue côtoie une esthétique soignée. On se souvient de son premier long Calvaire (2004). Cette antithèse absolue de Délivrance (1971) de John Boorman avait été suivi par le classique Vinyan (2008) et le musclé Colt 45 (2014) qui évoquaient respectivement le tsunami de 2004 et la descente aux enfers d’un jeune policier.

La même année sort Alléluia, le premier volet d’une trilogie centrée sur la passion destructrice entre des êtres que tout oppose (ou presque). Il aura ensuite fallu attendre cinq ans, après un passage discret à Hollywood avec Message from the king (2017), pour que le cinéaste dévoile le deuxième volet de sa saga. Adoration sort, en effet, en 2019, et évoque, lui aussi, l’amour fou et impossible entre deux adolescents. Inexorable clôt, en somme, une histoire de cinéma débutée il y a presque une décennie

L’œuvre s’inscrit dans la lignée des deux précédents films. Fabrice Du Welz s’intéresse de près aux relations humaines minées par des passions autant impossibles qu’inavouables. Inexorable ne déroge pas à la règle. L’intrigue se déroule telle une tragédie en cinq actes. Tout y est : de l’élément perturbateur à l’évènement déclencheur de la crise, de la malédiction à la violence intrafamiliale. Inexorable s’affirme comme le film de la maturité. L’œuvre installe à elle seule Fabrice Du Welz dans la droite lignée d’un Sophocle kafkaïen.

Œdipe, Racine et les autres

 Inexorable est une œuvre qui ne craint pas le paradoxe. L’intrigue se (dé)voile d’emblée au public. Un.e habitué.e des polars pourrait être déçu.e. L’histoire n’échappe, en effet, pas aux poncifs du genre. Les Bellmer emménagent avec leur fille Lucie dans un immense château, situé au cœur de la forêt belge. Marcel Bellmer (Benoît Poelvoorde) est un célèbre écrivain. Il est, entre autres, l’auteur d’Inexorable. Le roman a d’ailleurs été édité par sa femme Jeanne (Mélanie Doutey), héritière de la richissime et non moins sélecte maison d’édition Drahi. Un jour, leur chien Ulysse disparait brusquement. Ce dernier est retrouvé par Gloria (Alba Gaïa Bellugi), une jeune fille fraichement arrivée dans la région.

Formulée de cette façon, l’histoire paraît quelque peu téléphonée. On devine aisément que l’équilibre familial – qui semblait jusqu’ici infaillible – sera mis à mal par l’arrivée de la jeune fille. Dès le début, l’atmosphère du film est tendue, cristallisée par un conflit latent qui ne demande qu’à éclore. Quelque cloche dans ce portrait de famille un peu (trop) parfait pour être honnête. L’intrigue tombe sciemment dans un certain nombre de stéréotypes. De l’écrivain mélancolique en panne d’inspiration à la femme délaissée par son mari : chacun des personnages incarne à lui seul une sorte de cliché cinématographique. Nous avons plus affaire à des topoï littéraires qu’aux stéréotypes des téléfilms de début d’après-midi. Les rapports de pouvoirs intrafamiliaux sont scrutés à la loupe.

Nous sommes plus chez Racine ou Sophocle que chez Corneille. La fatalité est ici inexorable. Marcel et Gloria sont les Œdipe et Antigone 2.0. Comme eux, ils cherchent à réparer, voire à consommer l’impossible. Comme eux, ils pensent pouvoir changer le court des choses. Comme eux, ils ont la vanité de croire qu’ils sont maîtres de leur destinée. En 2022, pour Fabrice Du Welz, bien que nous ne croyions plus trop aux dieux, la tragédie est toujours goujate, lâche et désespérée.

Un thriller bien inspiré

 Inexorable est un film né sous les auspices de plusieurs influences. Il y a bien sûr celle de la tragédie grecque. On pourrait aussi parler de l’ambiance kafkaïenne du film, tout droit sortie du Locataire (1976) de Roman Polanski. On pense notamment à un plan en particulier où Fabrice Du Welz s’autorise une surimpression aussi significative que spectaculaire. Il y a quelque chose de résolument lynchien dans le décor. L’immense forêt belge n’est pas sans rappeler celle qui entoure le village de Twin Peaks (1990). Si le film connaît ses classiques, il s’accorde également le privilège de l’inventivité. Fabrice Du Welz esthétise ouvertement le polar. Le grain de l’image (d)étonne avec l’intrigue en lui donnant une couleur picturale.

Ce choix renforce paradoxalement les codes du thriller. Les personnages sont isolés. La beauté ainsi que le soin accordé aux images rendent les évènements d’autant plus inquiétants. Peu importe que l’on ait (déjà) tout compris. L’essentiel n’est pas dans l’anticipation mais dans la vision des choses. On a beau savoir, l’angoisse est à son comble, et ne cesse de grandir au fur et à mesure que le film avance. L’inéluctable est aux portes de la famille Bellmer et elle ne peut rien contre lui. Le cinéaste prend ainsi un malin plaisir à jouer avec les nerfs de son public.

A quoi bon regarder un film si l’on connaît déjà la fin me direz-vous. Eh bien parce que le cinéma n’est affaire que de déjà-vu ou de déjà su. Il faudrait, en outre, regarder Inexorable en ayant toujours en tête les mots d’Éric Rohmer : « Le cinéma ne dit pas autrement les choses. Il dit autre chose. »

Bande-annonce – Inexorable

Fiche Technique – Inexorable

Réalisation : Fabrice Du Welz

Scénario : Fabrice Du Welz, Joséphine Darcy Hopkins et Aurélien Molas

Photographie : Manuel Dacosse

Montage : Anne-Laure Guégan

Musique : Vincent Cahay

Distributeur : Koch Media

Pays : France, Belgique

Genre : thriller

Durée : 1h38

Dates de sortie : 6 avril 2022

 

 

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3.5

Attaché de presse littéraire, interview (IV) : Benjamin Fogel

Le Mag du Ciné a décidé de se pencher sur un métier peu connu du grand public : l’attaché de presse, et plus spécifiquement celui dont l’activité est directement liée au monde de l’édition.

Nous avons décidé de soumettre plusieurs professionnels, venus d’horizons divers, dotés de statuts différents, à un même questionnaire. L’objectif ? Effeuiller le métier en laissant à ceux qui l’exercent au quotidien le soin de verbaliser leurs ressentis et leurs expériences.

Rencontre avec Benjamin Fogel, directeur et attaché de presse des éditions Playlist Society.

Pourriez-vous décrire brièvement votre activité d’attaché de presse littéraire ?
Mon activité d’attaché de presse s’imbrique dans mon activité d’éditeur. Playlist Society est une maison indépendante, que je dirige seul en parallèle d’une activité salariée. Je suis accompagné de quatre personnes : Elise Lépine qui coédite les livres, Lucien de Baixo qui réalise les couvertures, Camille Mansour qui gère la maquette intérieure, et Hervé Delouche qui s’occupe de la correction typo et ortho. En termes de tâches, mon travail consiste à sélectionner les projets, éditer les livres, superviser la commercialisation, créer les supports de communication et les actions afférentes, coder les versions numériques des livres, assurer les relations libraires et les relations presse, sans parler de tout ce qui touche à l’administratif – contrats, comptabilité, droits d’auteur. Mes actions presse doivent ainsi être réalisées en parallèle des autres fonctions de l’éditeur, métier que je fais lui-même en plus d’un travail en CDI.
Dans ce contexte, l’activité d’attaché de presse implique toujours pour moi de trouver le bon équilibre entre investissement de temps, investissement financier et obtention de chroniques dans la presse papier et web, à la radio ou à la télé. Pour le reste, cela consiste à préparer des communiqués, envoyer des mails, appeler des journalistes et des blogueurs, donner accès à la presse aux épreuves et aux visuels, poster les livres, organiser les interviews et les rencontres. L’enjeu est de fournir un travail professionnel et efficace, qui se rapproche le plus possible de celui d’un expert ou d’une experte du sujet. Il faut que malgré notre taille modeste les auteurs et les autrices aient la conviction que leurs livres sont aussi bien défendus que s’ils étaient publiés dans une grande maison. J’ai tout appris sur le tas et je me bats pour être au niveau – c’est Damien Besançon, ancien libraire et attaché de presse dans la musique, qui m’a mis le pied à l’étrier en gérant les relations presse de nos trois premiers titres.
En tant que fondateur de la maison, quand je défends un livre, je fais aussi la promo de l’ensemble de Playlist Society, de notre positionnement à notre catalogue, en passant par notre ligne éditoriale. La chance que nous avons et qui rend tout cela possible, c’est que le temps de promotion d’un essai est un temps long. Nos livres sont toujours d’actualité parfois un an après leur sortie. Il suffit que Matrix 4 sorte au cinéma pour que Lilly et Lana Wachowski, la grande émancipation revienne sur le devant de la scène et que de nouvelles opportunités de valoriser le livre apparaissent.
À noter aussi que pour le livre Oasis ou la revanche des ploucs, nous avons fait appel à Adrien Durand, un de nos auteurs, pour superviser les RP. C’était génial de pouvoir s’appuyer sur lui.

Quels sont vos rapports avec les auteurs ?
Je suis à la fois leur éditeur et leur attaché de presse, et parfois aussi leur ami. Quand je défends leurs livres, c’est aussi mon propre travail que je défends, selon l’adage avéré : « Si le livre est bon, c’est grâce à l’auteur, s’il est mauvais, c’est à cause de l’éditeur ». On fait front commun pour la promo.
Une de mes frustrations est de ne pas pouvoir accompagner les auteurs et autrices lors des événements, comme des interviews en physique ou à la radio – en général, je suis au travail, à mon job principal, quand les interviews se produisent.

Comment défendre un ouvrage en 2021, sur un marché devenu pléthorique ?
Il faut être ouvert et attentif à tous les bons relais potentiels : les journalistes, les blogueurs, les libraires, les influenceurs, mais aussi parfois à des gens qui ne sont pas à la base des cibles promo. Un fan d’un groupe de musique, qui n’écrit dans aucun média, ne possède pas de compte YouTube, mais qui est considéré sur Twitter comme un référent sur le groupe en question, peut faire vendre autant de livres qu’un papier dans la presse spécialisée.

Comment se porte l’économie du livre ces dernières années ?
Elle vit sa vie. C’est un marché difficile, mais pas plus que les autres marchés culturels, comme celui de l’édition indépendante de DVD et Blu-ray, du disque et du vinyle, ou que d’autres secteurs qui, en plus des crises, vivent avec le risque de complétement disparaître un jour, d’être « disrupté » par je ne sais quoi. Tant qu’on fera société, il y aura des livres.

Quel a été l’impact de la crise sanitaire sur vos activités ?
Le principal impact a été la diminution de « l’expérience humaine ». Je fais des livres avant tout pour les rencontres avec les auteurs, les autrices et le public. La crise sanitaire nous a empêchés de nous voir, de faire des soirées de lancement en librairie ou dans des bars. En revanche, au niveau financier, l’impact a été faible. Une diminution à deux chiffres du chiffre d’affaires d’une grosse maison peut être catastrophique. Mais Playlist Society n’a pas d’ambition financière. Nous n’avons pas de salariés, je ne me paye pas. Si on perd un peu d’argent à cause d’un ralentissement conjecturel du marché, ça ne change rien à notre rythme, ça n’ébranle pas nos fondations.

Est-il toujours aisé de travailler en bonne intelligence avec les journalistes ?
Personnellement, je mise surtout sur la qualité du livre et l’intérêt du sujet. Ça ne m’arrive jamais d’insister auprès des journalistes et des blogueurs pour les pousser à parler d’un sujet. La majorité des journalistes culturels sont des pigistes qui travaillent dans des conditions difficiles. Ils ne touchent pas d’argent quand ils passent 30 minutes au téléphone avec un attaché de presse. J’essaie toujours de leur pousser les informations en leur prenant le moins de temps possible. Ils savent que je suis à leur disposition s’ils ont besoin de quoi que ce soit. Je ne suis pas là pour leur rajouter une pression supplémentaire.

Lamb : les images contre-attaquent

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Bonne surprise de Cannes 2021, Lamb est un film singulier qui propose une expérience déroutante. Celle-ci s’appuie sur le choix de Valdimar Jóhannsson, nouveau réalisateur des contrées islandaises, de célébrer les images avec radicalité. À tel point que Lamb s’invite dans le conflit désormais ouvert du cinéma contemporain entre le visuel et la parole.

La clé de compréhension de certains cinéastes réside, au moins en partie, dans leur activité précédant la direction de film. Devant les créations d’univers d’un Ridley Scott, qui douterait que sa formation initiale est le design ? John Alcott, chef opérateur de Kubrick, considérait que le maître américain était avant tout un photographe[1], métier qu’il exerça avant de passer au cinéma et qui resurgit de façon éclatante dans son œuvre. Pour ses débuts de réalisateur, Valdimar Jóhannsson partage cette similitude de ses illustres aînés d’être profondément influencé par sa formation visuelle, en l’occurrence comme technicien image pour le grand et le petit écran. Peut-être est-ce pour cette raison qu’il ose la référence à Barry Lyndon au générique final de Lamb en utilisant la Sarabande de Haendel. Encore que la thématique de la filiation, se déployant jusqu’au tragique, le chapitrage ou la campagne comme décor de son film jettent effectivement des ponts avec le chef-d’œuvre de Kubrick. Il ne s’agit néanmoins pas pour Jóhannsson de ranimer le romantisme du 18e siècle mais de convier le spectateur de nos jours, en Islande, auprès d’un couple d’éleveurs qui s’approprie l’étrange progéniture d’une de leurs brebis.

Deux réalités

Sans doute, le fait que Lamb soit un petit film contribue à ce que l’expérience de Jóhannsson dans le département image y resurgisse à ce point. Car fixée dans une unité de lieu, avec peu d’acteurs et une évidente économie de moyens, la prédominance du visuel dans le métrage a tout loisir de s’imposer comme son intérêt principal. Elle se révèle dès le plan séquence d’ouverture, muet, dont l’importance est capitale puisqu’il enfante Ada et tout autant le film. L’exposition de Lamb se consacre alors à plier le couple composé de Maria (Noomi Rapace) et Ingvar (Hilmir Snær Guðnason) au quotidien des animaux qu’il élève, un véritable monde du silence qui a éclipsé le langage propre aux humains. Une fois Ada née, le décalage entre son apparence surnaturelle et le silence toujours criant des parents d’adoption en vient à sidérer le spectateur, bien plus que la petite elle-même. Ce procédé culmine quand Pétur, le frère d’Ingvar, s’incruste dans la ferme du couple et demeure interdit à sa découverte d’Ada. En outre le personnage passera vite d’une répulsion à une acceptation de l’enfant sans la moindre explication. Notons que Jóhannsson n’applique pas ici le principe hitchcockien de l’image et du dialogue se contredisant pour obtenir un suspense, mais qu’il met en scène un déséquilibre de leur intensité respective. Il nourrit de la sorte l’identité fantastique de Lamb par la confrontation des deux pôles du cinéma qui ne semblent pas partager la même réalité.

Vérités et mensonges

Ce travail du cinéaste s’exprime en particulier lorsqu’il assigne l’image à la vérité et le son au mensonge. C’est le sens de l’évolution du couple et du frère à partir de leur visionnage d’un match de handball à la télévision. Bien vite, les trois personnages se lassent du spectacle et Maria le remplace par une vidéo de l’ancien groupe électro de Pétur. Une transition a donc lieu de l’image vers la musique qui se confirme quand Jóhannsson ne filme plus l’écran de télévision pour ne laisser vivre que la chanson et la danse des protagonistes. Ingvar devenu ivre, Pétur renouvelle alors des avances à Maria qui l’enferme pour le repousser. Et pour couvrir ses appels, comme pour couvrir le non-dit de la trahison d’un frère envers l’autre, Maria se met à jouer du piano. Le mensonge au sein du trio progresse dès lors à la faveur du son. La petite Ada fait dans le même temps le chemin inverse : elle quitte les adultes en train de danser, aperçoit son véritable père à l’extérieur de la maison, s’observe dans un miroir pour constater sa ressemblance avec lui et enfin, couchée sur Ingvar ivre, son regard se perd dans un tableau de moutons. Au contraire de sa famille d’adoption, Ada accède à la vérité sur elle-même en cheminant par l’image.

Domination et soumission

Dans Lamb, c’est aussi par un rapport image/son que la domination s’exerce. Comme lorsque les bêlements revendicatifs de la mère d’Ada s’éteignent vite une fois que Maria a la bête dans sa ligne de mire, et qu’elle lui tire dessus. Au terme de l’histoire, les « ça va aller » du personnage de Noomi Rapace à son époux n’en pourront pas plus après qu’il aura été mis en joue à son tour par le père d’Ada. Ce véritable boomerang du contrôle de l’image s’ajoute au renversement du plan subjectif qui ouvre Lamb, d’essence prédatrice, au regard caméra de Maria, cette fois victimaire, pour clôturer le film. Comme si toute l’imprégnation visuelle de Jóhannsson au prologue avait transité par le récit pour rendre sa morsure tragique à l’épilogue. D’autant que la pauvre épouse, n’ayant pas vu ce qui est arrivé à son mari et Ada, ne comprendra jamais ce qu’il s’est passé. Face caméra, Maria est alors esseulée au milieu du cadre, comme déchue de son droit à y figurer. Et c’est logiquement que le générique l’en efface de façon définitive.

Archétype et introspection

La mécanique conceptuelle de Valdimar Jóhannsson est certes radicale et n’est pas sans véhiculer à ce titre une certaine aridité. Elle ne relève cependant pas d’une monomanie stérile car elle est indissociable d’éléments archétypaux du récit : Baphomet, la conception d’Ada la nuit de Noël et sa naissance dans une étable. Le film se colore même d’un certain primitivisme avec sa vision héréditaire de l’identité, l’enfant retournant auprès de son géniteur, et la loi du talion qui s’impose in fine au couple. Or il n’est guère besoin de convoquer les écrits de Carl Gustav Jung pour s’apercevoir ici que Jóhannsson met en exergue une union majeure des arts, celle des images et des schémas de pensée anciens ou profonds. Au cinéma, elle poussa notamment un John Carpenter à orner son croquemitaine d’un masque blanc et à le filmer comme une ombre dans Halloween. Ou enjoignit les Wachowski à habiller leur pensée mythologico-religieuse d’esthétiques cyberpunk et comics dans Matrix.

De tels rappels sont redondants pour le lecteur-cinéphile, et celui-ci voudra bien les excuser, mais sans doute sont-ils nécessaires pour comprendre dans quel contexte s’inscrit Lamb. Car de nos jours l’image au cinéma, extirpée de la psyché d’un artiste et garante d’un imaginaire commun, laisse en partie la place à une parole menant l’introspection des personnages ou des films sur eux-mêmes. En France, le hasard des sorties voulut d’ailleurs que Lamb côtoie la nouvelle itération de Scream (2022), dont le premier opus de 1996 peut à posteriori se considérer comme le premier jalon du processus qui travaille depuis de grandes franchises. Littéralement, le film de Wes Craven investiguait par la parole sur le pouvoir des anciens films d’horreur. Et c’est mué de cette parole que Scream a remplacé la conception visuelle d’une figure ancestrale, dans Halloween, par de l’épouvante fondée sur le dialogue et des règles énoncées (rester vierge, ne pas boire, etc.). Autre ancien colocataire de Lamb dans les salles obscures, le nouveau Matrix, Resurrections, remplace les épreuves et confrontations prophétiques de Neo, d’inspiration mythique, par des séances chez un analyste. En parallèle, le déjà-vu, qui est un attribut visuel (un bug) du film originel de 1999, devient une référence psychanalytique puisqu’il est le chat de l’analyste. Et pour les spectateurs qui furent impactés par la trilogie Matrix, mais sans le recul introspectif nécessaire selon Lana Wachowski, un personnage a été spécialement créé afin de se moquer d’eux…

Encore récemment, même Star Wars a délesté son personnage Rey des épreuves propres au héros aux mille et un visages pour la revendiquer être « tous les Jedi » face à Palpatine, et conclure la dernière trilogie par l’affirmation de son identité de Skywalker. Le Terminator, l’ancien Minotaure de James Cameron dans les rues de Los Angeles[2], a aussi mené un travail sur lui-même dans Dark Fate pour changer sa conscience et trouver une place parmi les humains. De plus en plus, le cinéma semble donc se partager entre une tendance image-archétype et une autre parole-introspection. À son niveau, Lamb se situe dans le premier camp, auprès d’un Mad Max: Fury Road (2015) ou du plus récent Green Knight (2021), de David Lowery. Toute la question est de savoir si Valdimar Jóhannsson, et d’autres susceptibles de s’avancer à ses côtés, seront demain des bergers ou des moutons noirs.

[1] Michel Ciment, Kubrick, Calmann-Lévy, 1999.

[2] Robert McKee, Story, Dixit, 2001.

 Lamb – Bande-annonce

Lamb – Fiche technique

Réalisation : Valdimar Jóhannsson
Scénario : Sigurjón Birgir Sigurðsson et Valdimar Jóhannsson
Interprétation : Noomi Rapace, Hilmir Snær Guðnason, Björn Hlynur Haraldsson
Photographie : Eli Arenson
Musique : Tóti Guðnason
Production : Hrönn Kristinsdóttir, Sara Nassim, Piodor Gustafsson, Erik Rydell, Klaudia Śmieja-Rostworowska et Jan Naszewsk
Durée : 1h46
Genres : fantastique, drame
Pays : Islande, Suède, Pologne
Année de sortie : 2021