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Rétrospective : L’Arnaque (The Sting)

2023 marquera le cinquantième anniversaire de la collaboration cinématographique réussie entre Paul Newman et Robert Redford. C’est donc l’occasion de revenir sur ce film très spécial, qui est toujours d’actualité aujourd’hui. Quels sont ses ingrédients magiques qui en font un film intemporel ? Pourquoi faut-il le mettre sur votre liste si vous ne l’avez pas encore vu ? On vous explique tout.  

 Un partenariat à l’écran qui fonctionne  

 Il suffit de vous dire deux noms pour tout comprendre : Paul Newman et Robert Redford. Ce sont là deux stars du cinéma, mais aussi deux stars dont l’alchimie est évidente. Deux compatriotes à l’écran qui ont beaucoup de talent. Avec son intrigue bien ficelée, autour d’une rencontre impromptue durant les années 1930 entre un jeune escroc désireux de venger un acolyte assassiné et un champion de l’arnaque, et sa bonne humeur, le film est une réussite et plaît encore, même 50 ans après. C’est un film d’escrocs qui rassemble d’ailleurs certaines des meilleures critiques du cinéma, avec un 4,2 étoiles sur le site Allociné, pourtant réputé pour rassembler les critiques très pointues de cinéphiles avertis. C’est d’autant plus intéressant quand on sait que le film est sorti en 1973.  

 Newman et Redford n’en étaient pas à leur premier essai : il s’agissait de leur deuxième collaboration, après « The Butch Cassidy et le Kid », qui avait connu un réel succès. Pas étonnant que les rassembler à l’écran était une bonne idée d’avance.  

 La scène du jeu de poker, incontournable 

 Le scénario est très simple : il s’agit de suivre les aventures de ce duo improbable sur le papier, et de découvrir avec plaisir les dialogues malicieux et les blagues en cascades. Mais certaines scènes du film sont devenues culte. Alors que « l’arnaque » à laquelle se réfère le titre concerne les paris hippiques, le scénario est organisé autour d’un jeu de poker avec de grands enjeux dans un train. Aujourd’hui, le poker est seulement un des jeux de casino en ligne que n’importe qui peut essayer, mais lorsque le film a été tourné dans les années 1930, c’était une activité clandestine où le gagnant pouvait tricher face à son adversaire. Si vous revoyez le film au ralenti, vous remarquerez peut-être d’où viennent ces quatre As !  

 Souvent comparé à une ancienne version de Oceans’ Eleven, le film L’Arnaque n’a rien à envier à cette version plus moderne, ayant remporté 10 nominations aux Oscars et raflé 7 récompenses.  

 Une bande-son qui vous colle à la peau  

 Les choix musicaux du réalisateur Georges Roy Hill sont encore salués aujourd’hui, avec une musique d’ouverture qui met dans l’ambiance directement. Le titre d’entrée « The Entertainer » est un incontournable aujourd’hui, tout comme d’autres musiques présentes sur la tracklist bien remplie du film. La « BO » est d’ailleurs considérée par beaucoup comme un chef d’œuvre.  

 Le film est donc une réussite cinématographique, mais aussi musicale ! Considéré comme un film proposant une intrigue étonnante et une musique entraînante, il est grand temps pour vous de voir ce grand classique du film d’arnaqueurs si ce n’est pas le cas.  

 

 

 

De la nurse volante au chat espion : Robert Stevenson chez Disney

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Lorsque l’on évoque la firme Disney, tout le monde pense en priorité aux films d’animation. Mais il ne faut pas oublier ce que l’on appelle de nos jours les « films en live action ». Et, dans ce domaine, Robert Stevenson a été l’un des plus grands réalisateurs ayant travaillé pour la célèbre firme, signant des classiques dont le plus célèbre est sans aucun doute Mary Poppins.

Bien entendu, Robert Stevenson a eu une carrière avant de pénétrer dans l’univers Disney et d’en marquer la production pendant une bonne vingtaine d’années, Robert Stevenson s’était déjà fait connaître par d’autres films. De lui, l’histoire cinématographique avait déjà retenu des films comme Jane Eyre, avec Joan Fontaine et Orson Welles, ou une version des Mines du roi Salomon sortie en 1937, avec Cedric Hardwicke dans le rôle d’Allan Quatermain. Cela permet de remarquer que le cinéaste était à l’aise dans des genres très différents, aussi bien le film d’aventures que le drame psychologique.
C’est en 1957 que Robert Stevenson intègre la firme Disney en réalisant le film Johnny Tremain. Il travaillera aussi bien pour le grand que pour le petit écran, puisqu’il réalisera plusieurs épisodes de la fameuse série Zorro avec Guy Williams. Il signera ensuite quelques classiques importants de Disney.

Aventures magiques
Bien entendu, le film le plus remarquable de la période Disney de Robert Stevenson reste Mary Poppins. Avec cette comédie fantastique adaptée du roman de Pamela Travers, Stevenson signe le divertissement haut de gamme par excellence grâce à un savant mélange de film pour enfants et de comédie musicale, le tout agrémenté d’une incroyable incrustation de film d’animation dans les prises de vues réelles.
Le succès sera tel que, sept ans plus tard, Stevenson reprendra la formule pour le film L’Apprentie sorcière (Bedknobs and Broomsticks, 1971), avec Angela Landsbury, Roddy McDowall et David Tomlinson (Stevenson ayant déjà fait dirigé ces deux acteurs auparavant, respectivement dans L’Espion aux pattes de velours et Un Amour de Coccinelle). L’action nous plonge dans l’Angleterre bombardée sans cesse par l’aviation nazie. Une sorcière, vivant recluse dans son manoir pour pouvoir suivre des cours de sorcellerie à distance, est obligée d’accueillir trois orphelins qu’il faut reloger. Ensemble, il vont se lancer dans une aventure dont le but sera de repousser une tentative d’invasion de l’Angleterre par des troupes nazie.
L’Apprentie sorcière reprend la formule de Mary Poppins : des enfants mis en présence d’une femme aux pouvoirs surnaturels, une magnifique séquence mêlant animation et prises de vue réelles et des chansons (même si aucune n’est aussi mémorable que celles émaillant Mary Poppins). Même si le film reste un cran en dessous de son illustre prédécesseur, cette Apprentie sorcière est un divertissement de qualité.

Un fantôme et un Flubber
Parmi les récits fantastiques mis en image par Stevenson, il est intéressant de noter un film sorti en France sous le titre Monte là-d’ssus, et dont le titre original pourrait se traduire par « Le Professeur distrait » (The Absent-minded professor). Si le film est globalement oublié de nos jours, son remake est nettement plus connu : Flubber, sorti en 1997, avec Robin Williams. Le remake reprend exactement la structure du film original, dont le rôle principal est tenu par Fred MacMurray (l’acteur d’Assurance sur la mort, de Billy Wilder). Le film original, sorti en 1961, aura une suite, elle aussi réalisée par Robert Stevenson et sortie deux ans plus tard sous le titre Après lui, le déluge (Son of Flubber).
Stevenson réalisera aussi une petite comédie fantastique fort sympathique tournant autour d’un célèbre pirate, Le Fantôme de Barbe-noire. L’action tourne autour d’une homme qui arrive dans une petite ville pour être engagé comme entraîneur de l’équipe d’athlétisme de l’université, une équipe bien mal en point qui n’a jamais gagné la moindre rencontre les années précédentes. L’entraîneur s’installe dans une auberge tenue par de vieilles femmes qui se disent descendantes des pirates de Barbe-noire, de vieilles femmes étant en pleines difficultés financières et risquant de perdre leur auberge.
C’est alors que l’entraîneur, sans le vouloir, déclenche l’apparition du fantôme du célèbre pirate, fantôme qu’il est le seul à voir et qui sera à l’origine de toute une série de péripéties cocasses. Le film montre, une fois de plus, le talent de Stevenson, une capacité à créer une ambiance à la fois surnaturelle et bon enfant, un rythme certes assez lent mais tenu efficacement, des effets spéciaux très réussis, beaucoup d’humour, de l’imaginaire et un casting toujours très intéressant, tenu ici par un quasi one-man-show de Peter Ustinov en un Barbe-noire haut en couleurs.

Un chat et une coccinelle
Deux des plus gros succès de Robert Stevenson chez Disney relèvent, là aussi, de ces comédies d’aventures familiales. D’un côté, nous avons Un Amour de Coccinelle, sorti en 1968, film qui va initier une des séries les plus populaires du cinéma de Disney. La coccinelle dont il est question ici, Herbie en anglais, Choupette en français, est bien entendu une voiture de rallye (Volkswagen Coccinelle modèle Sedan 1963, d’après l’article de Wikipédia consacré au film) dotée d’une volonté propre et capable d’agir par elle-même. Les scènes où elle intervient sont d’ailleurs les plus réussies du film, surtout les courses. Stevenson réalisera le deuxième film de la série, Un nouvel amour de Coccinelle, sorti en 1974, avant de céder la place à Vincent McEveety, qui a longtemps été son assistant réalisateur et qui filmera les deux films les plus emblématiques de la saga, La Coccinelle à Mexico et surtout La Coccinelle à Monte-Carlo (sans aucun doute le plus réussi de la série).
Un des coups de force de Stevenson sera un film dont le personnage principal est… un chat. L’Espion aux pattes de velours est un petit bijou de comédie familiale, dans laquelle un chat est « employé » par le FBI pour retrouver des voleurs de banque qui ont pris une femme en otage. Cela donne lieu à des scènes vraiment drôles, par exemple lorsque les agents doivent suivre le chat sans se faire remarquer. Le résultat est un très bon divertissement qui mérite toujours d’être regardé actuellement.

Et quelques voyages extraordinaires
L’un des plus gros succès du cinéma « live-action » de Disney reste incontestablement 20 000 lieues sous les mers, de Richard Fleischer, sorti en 1954. Du coup, les adaptations de romans de Jules Verne (l’écrivain classique français le plus lu aux USA avec Alexandre Dumas) seront en vogue dans la firme. Robert Stevenson en réalisera une, Les Enfants du Capitaine Grant. Le film n’est sans doute pas la plus grande réussite du cinéaste ni la meilleure adaptation de Jules Verne : adaptation assez lointaine, desservie par une partie du casting qui semble inappropriée, le film, sans être un échec, a du mal à accrocher le spectateur.
Dans le genre des films d’aventures, Stevenson se rattrapera, quelques années plus tard, avec L’île sur le toit du monde, adapté, cette fois-ci, d’un roman d’Ian Cameron. Le film raconte une improbable expédition dans le grand nord à la recherche d’un jeune homme qui a disparu. L’expédition partira en ballon dirigeable avant d’atteindre une colonie viking. Le film réunit tout ce qui fait les grands films d’aventures : exotisme, action, découvertes, énigmes, une petite pointe d’humour, etc.

En bref, en une vingtaine d’années, Robert Stevenson marquera la production des films Disney en créant des succès publics et critiques devenus des classiques de nos jours. Son sens du rythme et de l’aventure, sa capacité à employer des effets spéciaux spectaculaires, dont des mélanges entre films d’animation et prises de vue réelle, son sens de l’humour, ses qualités de narrateur et de directeurs d’acteurs ont fait de ses films Disney de véritables spectacles familiaux et, en voyant le nombre de suites et remakes récents, on comprend facilement que Disney cherche à nouveau à recréer une telle alchimie.

Pierre Fresnay en gangster piégé par la Fille du diable aux éditions Pathé

Fille du diable, d’Henri Decoin, c’est d’abord un duel entre Pierre Fresnay et Fernand Ledoux sur fond d’intrigue policière mêlée à un drame social. Un film riche et passionnant, à redécouvrir grâce aux éditions Pathé.

Le premier quart d’heure du film d’Henri (graphié Henry dans le générique du film) Decoin, Fille du diable, cueille le spectateur par sa rapidité et sa violence (du moins, il est violent pour la production française de l’immédiat après-guerre). L’ensemble du film possède un rythme impeccable, il est impossible de s’y ennuyer, mais ce premier quart d’heure est véritablement stupéfiant.
D’abord, la caméra de Decoin nous plonge, sans prévenir, dans une cour d’immeuble prise en pleine fusillade. Saget, un voleur de banques bien connu, est enfermé dans un appartement, sous les feux croisés de nombreux policiers. Il suffit de quelques plans pour nous faire comprendre à quel point ce Saget est un personnage brutal, dont la situation désespérée accroît encore la violence. Il répond coup pour coup, avec sa mitraillette ou ses grenades. Mais le plus terrible est sans doute son regard froid.
Le choix de Pierre Fresnay pour incarner un tel personnage peut surprendre, l’acteur étant plutôt habitué à tenir des rôles de « Français moyen », d’homme ordinaire. Pourtant, on ne peut qu’avouer qu’ici, dans ce rôle de criminel dangereux, il fait merveille.
Saget parvient quand même à s’échapper et se fait recueillir sur la route par un homme inconnu passablement ivre. Cet homme s’appelle Ludovic Mercier et il retourne dans son village natal, Chatenay-le-Rivière, village dont il était parti 25 ans plus tôt. 25 années que Mercier a passées aux USA, dont il revient riche à millions. Mais la course effrénée de Mercier s’arrête vite : victime d’un accident, le millionnaire meurt. Saget s’en sort et, jetant le corps dans la rivière, il décide de prendre son identité.
Le reste du film se déroulera dans le village. Fille du diable va se concentrer pendant un bon moment sur l’opposition entre le faux Ludovic et le médecin du village, un personnage de saint qui donne sa vie pour le bien-être des autres et qui est interprété par l’excellent Fernand Ledoux (choix idéal pour ce rôle, là aussi). Ludovic/Saget va aussi rencontrer une jeune femme abandonnée de tous et vivant dans la rue, Isabelle. Une jeune femme mourante, rejetée par la communauté villageoise, et qui voue une haine féroce à toute la société bien établie. L’action du film se concentrera sur ce trio, avec une très belle construction scénaristique.

Ces trois personnages principaux de Fille du diable ont en commun une forme d’ambivalence. D’un côté, le médecin est un homme qui se dévoue pour la communauté, mais il suffit d’un regard pour comprendre qu’il peut dévier lui aussi. On ne sait jamais vraiment s’il est possible de lui faire confiance. De plus, quelques répliques montrent que le personnage est un frustré : il aurait voulu mener une brillante carrière, faire de la recherche, publier des livres, voyager à l’étranger, mais il est comme prisonnier dans ce village par sa propre bonté et une vision sacrificielle de son métier.
Isabelle, quant à elle, apparaît comme une femme forte, une sauvageonne s’amusant à faire du mal autour d’elle, mais une quinte de toux nous rappelle vite son fatal état maladif. De plus, l’histoire de sa vie, résumée par le médecin, nous empêche de lui en vouloir et force plutôt l’empathie. Les vingt dernières minutes du film montreront une autre facette du personnage, qui achèvera d’en faire un personnage tragique.
Il y a enfin Saget, ou Ludovic. L’hésitation entre les deux identités sera, bien entendu, un ressort scénaristique intéressant et brillamment déroulé dans le film.
Dans l’ensemble, le scénario est bien construit, et le film est doté de dialogues magnifiquement écrits. Les répliques fusent, comme celle-ci :

« Vous êtes un mécréant, docteur, le paradis vous sera fermé.
_ Mais qu’est-ce que j’irai faire au paradis, tout le monde s’y porte bien. »

Balançant entre film policier et drame, entre suspense et émotion, Fille du diable est un grand film, souvent inattendu, passionnant et interprété par un casting impeccable.

Les Compléments de programme
Les habitués des éditions Pathé pourront éventuellement regretter l’absence, dans les compléments de programme, d’une de ces actualités Pathé qui sont normalement présentes dans leurs éditions DVD ou Blu-ray. Cela n’empêche pas de savourer deux compléments intéressants.
Tout d’abord une fin alternative, un montage proposé par des producteurs qui cherchaient une fin moins pessimiste que celle qui était prévue. Mais Decoin refusa cette proposition pour privilégier la fin que nous pouvons voir dans le film.
Le complément principal est un entretien avec Yves Desrichard, biographe d’Henri Decoin, et Yves Griselain, spécialiste du cinéma français des années 30 aux années 60. L’entretien rappelle que Fille du diable intervient à un moment important de la carrière de Decoin : le cinéaste venait de traverser un passage à vide de deux ans, une mise à l’écart pour avoir participer à la production de films de la Continentale, la firme de production de films indissociable de l’Occupation. Nos spécialistes rappellent que parmi les trois films interdits à la libération figurait un film de Decoin, Les Inconnus dans la maison, d’après Simenon.
De façon plus générale, le contexte de réalisation du film est assez marqué par la situation française : le film a été tourné entre mai et juin 1945. Dès le début du tournage, un comité de résistants s’invite sur le plateau au sujet de Pierre Fresnay. Ensuite, une fois le tournage achevé, Decoin est convoqué devant le Comité d’épuration du cinéma français. De plus, l’actrice principale, Andrée Clément, a perdu son mari, tué lors de combats en 1940.
Et malgré tout cela, les intervenants notent avec justesse que ce contexte est complètement absent du film. Rien, dans Fille du diable, ne rappelle la situation sociale française de la Libération : pas de conflits résistants/collaborateurs, pas de tickets de rationnement pourtant encore en vigueur à l’époque du tournage, pas de reconstruction, etc. Fille du diable nous renvoie l’image de ce village français intemporel, quasi-mythique, qui peuplait le cinéma d’avant-guerre, un village centré autour des figures du médecin, du curé et de l’instituteur. C’est ce qui permet aux spécialistes interrogés de qualifier le film de conte.
Les intervenants tiennent aussi d’autres propos fort intéressants sur la carrière de Decoin, sur Andrée Clément ou sur François Patrice, dont le parcours fut très intéressant.

En conclusion, une belle édition qui permet de sortir de l’oubli un film remarquable.

Caractéristiques du DVD :
Durée du film : 95 minutes
Format 1.33
Version française Dolby digital mono 2.0
Audiovision
Sous-titres sourds et malentendants
Sous-titres anglais
Compléments de programme :
Entre l’occupation et l’après-guerre : entretiens autour du film avec Yves Desrichard et Didier Griselain (35 minutes)
Fin alternative (2 minutes)

Les Guêpes sont là, de Dharmasena Pathiraja

Sorti en 1978, Les Guêpes sont là (Bambaru Avith) est un film peu connu du réalisateur sri lankais Dharmasena Pathiraja. Une romance cruelle qui se double d’une fable politique. Une rareté, magnifiquement restaurée, qu’il ne faut pas manquer. Réédité ce mois-ci par Carlotta Films.

Un western à l’indienne

A certains égards, Les Guêpes sont là s’apparente à un western. Le petit village de Kalpitiya, rythmé par la pêche traditionnelle, se retrouve perturbé par l’arrivée de Victor, un jeune homme de la ville venu reprendre le négoce de son père. Victor qui entend bien relancer le business s’avère dur en affaires avec les villageois. Fort d’un capital déjà acquis et de méthodes de vente  libérales, il se heurte bientôt à Anton, un chef peu commode qui s’est octroyé le monopole du rachat des poissons. Mais la tension avec les villageois monte d’un cran quand Victor entreprend de séduire la belle Helen, promise depuis l’enfance à Cyril, un homme du village.  Une histoire d’amour impossible sous un soleil de plomb qui rappelle quelque pièce tragique de Garcia Lorca mais avec les codes du cinéma populaire indien.

Une problématique plus complexe qu’il n’y parait

Victor, beau gosse coiffé et vêtu comme à la ville, contraste avec les petites gens du village dont il est pourtant originaire. Si les premières scènes laissent supposer qu’il sera le héros, opposé à cette brute apparente qu’est Anton, la suite du scénario s’attache à déconstruire cette représentation. Certes, Victor et Anton ont en commun d’appartenir à la catégorie des prédateurs, les fameuses guêpes du film, mais leur confrontation, loin de se réduire à un duel de fortes têtes, se charge en fait d’une dimension plus sociale. En effet, Victor dans cette histoire est le prédateur ultime. Celui à qui rien ne résiste et qui va faire peu de cas des dégâts occasionnés par ses choix commerciaux ou sentimentaux. Au contraire d’Anton – excellent Joe Abeywickrama, qui derrière sa façade grossière se révèle plus fin et généreux qu’on ne l’imaginait.

Mélange de styles

Sur le fond, le film est assez moderne pour l’époque avec ses passages écolo-libertaires inspirés des années 70. Sur la forme, la restauration offre au spectateur une expérience sensitive atypique. Ainsi, la photographie en noir et blanc s’accorde parfaitement aux plages immaculées saturées de soleil ou aux nuits agitées du village. On pense notamment à des réalisateurs comme Cacoyannis ou Pasolini. D’un autre côté, l’aspect visuel n’est pas sans rappeler les tout premiers documentaires, des débuts du cinéma. Les scènes de pêche par exemple sont filmées avec ce même souci de réalisme presque naïf. Quant à la bande son, elle aussi restaurée, elle contribue à recréer l’ambiance de ce village du bout du monde, bercé de nuit comme de jour par le bruit des vagues. De la belle ouvrage.

Bande annonce :

Fiche technique :

  • Titre original : Bambaru Avith
  • Titre français : Les guêpes sont là
  • Réalisation : Dharmasena Pathiraja
  • Scénario : Dharmasena Pathiraja
  • Direction de la photographie : Donald Karunaratna
  • Musique : Premasiri Kemadasa
  • Production : Saranga Salaroo
  • Genre : Drame
  • Durée : 124 minutes (version restaurée)
  • Langue de tournage : Singhalais
  • Lieu de tournage : Sri Lanka
  • Dates de sortie :
    • Sri Lanka : 11 août 1978
    • France : 20 novembre 2020 (Festival des trois continents)

Suppléments* :

. LE VER EST DANS LE FRUIT (26 mn)
« Les guêpes ne produisent pas. Contrairement aux abeilles, elles ne vont pas butiner pour produire […].  Les hommes sont ces guêpes qui ne pensent qu’à eux… » Un entretien inédit avec Gérald Duchaussoy, responsable de la section Cannes Classics au Festival de Cannes et chargé de la programmation au Marché International du Film Classique au Festival Lumière, à Lyon.

. LA RESTAURATION

. BANDE-ANNONCE DE LA RESTAURATION

* en HD sur la version Blu-ray Disc™

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BD 50 • MASTER HAUTE DÉFINITION • 1080/23.98p • ENCODAGE AVC
Version Originale DTS-HD Master Audio 1.0 • Sous-Titres Français
Format 1.37 respecté • Noir & Blanc • Durée du Film : 124 mn

DVD 9 • MASTER HAUTE DÉFINITION • PAL • ENCODAGE MPEG-2
Version Originale Dolby Digital 1.0 • Sous-Titres Français
Format 1.33 respecté • 4/3 • Noir & Blanc • Durée du Film : 119 mn

Sortie le 5 avril 2022

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En corps : danser encore et encore

En corps est le nouveau film de Cédric Klapisch. Le réalisateur y filme une danseuse blessée qui doit réapprendre à vivre et à danser. Elle doit surtout accepter de se réapproprier un corps habitué à travailler la danse d’une certaine manière et faire entrer la douleur, la perte dans sa vie, quitte à réintroduire des figures délaissées et faire une rencontre déterminante avec elle-même. Une œuvre intense qui laisse aussi la part belle aux personnages (aux clowns !) secondaires comme Klapisch les affectionnent depuis Le Péril jeune.

La danseuse 

La séquence d’ouverture d’En corps justifie à elle seule d’aller voir le film au cinéma. Plongé, pendant quinze minutes quasi sans parole, dans les coulisses, dans la salle et sur la scène d’un ballet de danse classique, le spectateur est émerveillé. Cédric Klapisch offre un parcours sensoriel dans les pas d’Elise. Il donne à voir, à sentir le corps de la danseuse en mouvement et tout ce qui s’agite autour d’elle alors que, quand elle danse, le temps semble s’arrêter, se suspendre. Le réalisateur capte la légèreté au vol alors que c’est la lourdeur qui empli la tête d’Elise. Elle se voit trahie et ne peut le supporter dans sa chair. Nous savons ce vers quoi cette séquence d’ouverture impeccablement chorégraphiée mène. Elle est donc également tendue vers sa chute (dans tous les sens du terme), ce qui ne fait que renforcer sa force. D’autant qu’elle est scindée par le générique, brusque changement de tonalité (par la musique) et véritable petit court métrage à lui tout seul. Une belle séquence, intense, qui nous laisse aussi groggy que la protagoniste une fois bouclée.

Une fois encore, Cédric Klapisch comme avec le récent Ce qui nous lie, explore un univers dans son entièreté avec ses codes, ses contraintes et le challenge qu’il représente pour le personnage. Dans Ce qui nous lie, l’enjeu était pour Juliette (Ana Girardot) de se faire un nom dans la viticulture après la mort de son père alors que pour Elise, l’enjeu est autant de réapprendre à vivre qu’à danser. Il ne s’agit plus de s’élever sur ses pointes, dans des pirouettes parfaites de maîtrise, bref de rêver, mais de s’ancrer dans le sol, la réalité et de ressentir d’autres sensations, de créer de nouvelles images. Et Elise va peu à peu s’enthousiasmer pour cette manière de danser qu’elle découvre ou plutôt éprouve enfin. Pour créer une émotion et une langue nouvelles, qui parleront à son âme, véritablement, elle redessine complètement sa destinée. L’enjeu, quand elle rejoint une résidence d’artistes avec un couple d’amis propriétaires d’un food truck (l’une est une ancienne danseuse blessée), n’est pas de savoir si elle va redanser, cela ne fait aucun doute, mais comment elle va éprouver de nouveau la danse. Quel langage du corps va s’offrir à nous. Ce n’est pas anodin si elle doit d’abord jouer un corps de femme morte, qu’un homme fait danser, avant de peu à peu reprendre possession de son corps. Elle qui se plaignait de ne jouer dans les ballets classiques que des femmes allant vers la mort, des fantômes, va faire le chemin inverse : celui vers la vie.

En équilibre

Au milieu de tout ce rapport au corps, vraiment magnifiquement mis en scène, Cédric Klapisch déroule les autres rouages de ses comédies : des personnages secondaires savoureux, paumés, mais plein d’une vitalité salvatrice, ou encore les rapports entre les fratries. Juliette avait deux frères (François Civil et Pio Marmaï présents également au casting d‘En corps) quand Elise a deux sœurs et surtout un père à rencontrer. Certes, elle le connait déjà, mais c’est aussi vers son regard, son émotion qu’elle tente d’aller. Ajoutez à cela une Josiane (Muriel Robin) philosophe de comptoir (peut-être le personnage le moins réussi parce qu’il débite des évidences béates) et Cédric Klapisch déroule un tapis rouge pour la reconstruction de son héroïne. Comme il sait si bien le faire, le réalisateur distille de vrais beaux moments d’émotions, d’autres de franche rigolade. Il n’oublie pas non plus de montrer des personnages qui résistent aux regards trop figés qui voudraient les retenir de s’élever. Les plus beaux moments, à l’image de Polina, danser sa vie (de Valérie Müller et Angelin Preljocaj, 2016), restent les chorégraphies ou les moments passés entre Elise et la compagnie de danse contemporaine qui tente de résister au vent en dansant, en s’accrochant les uns aux autres. C’est en filmant ces amitiés, cette solidarité ou encore la gaucherie d’un père finalement en larmes que Klapisch est à son meilleur.

Le réalisateur permet à nos yeux de briller en regardant deux danseuses de ballet tenter de prouver que, non, le « tutu c[e n’]est [pas] culcul ». Là encore, tout est une question de regards, Cédric Klapisch opposant longuement le sacré (la danse classique, la passion, la douleur) et le profane (le hip hop, la cuisine, le corps manipulé par le kiné), soit des personnages très « terre à terre » (le père, le cuisinier) et d’autres plus dans le rêve (les danseuses, Josiane), quand Elise va faire le pont entre ces deux mondes… Ainsi En corps aurait pu s’appeler « en équilibre » : « Il peut y avoir un aspect énervant dans le côté noble et grandiloquent dans la danse, qu’elle soit classique ou contemporaine. Et j’aime le fait que ce personnage puisse balancer «le tutu, c’est cucul !», comme pour démonter ce côté poussiéreux, mignon ou académique. Car si j’aime la danse et la musique classique, je comprends parfaitement qu’un gamin de 15 ans puisse trouver ça ringard. Je tenais à pointer ça même si n’avait rien de simple. Tout comme il a été difficile de doser les moments de danse et de jeu mais aussi opposer des moments poétiques cassés par des parties plus triviales. Mais c’était autant de passages obligés qui ont construit la colonne vertébrale d’En corps«  (extrait du dossier de presse du film)… Un équilibre parfaitement trouvé, comme souvent tout le long des quinze films d’un réalisateur qui s’intéresse à ce qui lie les être entre eux et comment un être, brusquement, change de chemin pour recommencer sa vie. Cédric Klapisch ne cesse de nous emmener vers la lumière.

En corps : Bande annonce

En corps : Fiche technique

Synopsis : Elise, 26 ans est une grande danseuse classique. Elle se blesse pendant un spectacle et apprend qu’elle ne pourra plus danser. Dès lors sa vie va être bouleversée, Elise va devoir apprendre à se réparer… Entre Paris et la Bretagne, au gré des rencontres et des expériences, des déceptions et des espoirs, Elise va se rapprocher d’une compagnie de danse contemporaine. Cette nouvelle façon de danser va lui permettre de retrouver un nouvel élan et aussi une nouvelle façon de vivre.

Réalisation : Cédric Klapisch
Scénario : Cédric Klapisch, Santiago Amigorena
Interprètes : Marion Barbeau, Pio Marmaï,  François Civil, Denis Podalydès, Souheila Yacoub, Muriel Robin, Mehdi Baki
Photographie : Alexis Kavyrchine
Son : Cyril Moisson, Nicolas Moreau, Cyril Holtz
Montage : Anne-Sophie Bion
Musique : Hofesh Shechter, Thomas Bangalter
Costumes : Anne Schotte
Société de production : Ce qui me meut
Distribution : StudioCanal
Durée : 118 min
Date de sortie : 30 mars 2022
Gendre : Comédie dramatique

France – 2021

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« Le Cannabis » : état des lieux

Politiste et chercheuse en sociologie, Ivana Obradovic publie aux éditions La Découverte, dans la collection « Repères », l’opuscule Le Cannabis, qui fait le point sur l’état actuel des connaissances à propos de cette drogue, ses marchés et ses consommateurs.

Culture millénaire, le cannabis, issu du chanvre, supporte autant d’usages – récréatif, médical, industriel – que de représentations – criminalité, marginalité, festivité. Dans un ouvrage symptomatique de la collection qui l’accueille, alliant pédagogie et concision, Ivana Obradovic revient sur le cannabis, ses effets, les politiques y étant associées, ses marchés ou encore ses modes de consommation. L’auteure rappelle que cette plante traditionnelle a d’abord servi pour la confection de vêtements, l’alimentation et la pharmacopée, voire dans le cadre de rituels religieux, notamment en Chine, dès 2500 avant notre ère. Son usage à des fins psychoactives se généralise à partir du XIXe siècle, et notamment en Europe. Des cercles haschischins de Jacques-Joseph Moreau de Tours jusqu’à la contre-culture hippie des années 1960-1970 et aux dépénalisations/légalisations actuelles, c’est toute une histoire, mouvementée, balançant entre prohibition, panique morale et acceptation graduelle, qui nous est contée avec didactisme.

Le cannabis est une question sensible. Et bien plus vaste qu’il n’y paraît. On en retrouve la trace, souvent sans même le savoir, dans plus de 25 000 produits : papeterie, cosmétique, alimentation, biocarburant, bâtiment, chimie… L’agence de protection de l’environnement américaine affirme même que le chanvre pourrait faciliter la transition énergétique ! Sur le plan sanitaire, ses effets semblent moins inquiétants que l’alcool ou le tabac, car le cannabis n’entraîne ni dépendance ni neurotoxicité, bien qu’il soit parfois associé à une baisse des résultats scolaires, dans certaines circonstances, ou qu’il puisse, dans le cas d’une consommation durable et problématique, entraîner des troubles de l’apprentissage et de l’attention, une altération de la mémoire ou une perturbation du sommeil. Ivana Obradovic s’intéresse aussi à la sociologie des consommateurs : il s’agit souvent d’hommes jeunes et urbains. Et si la consommation chez les jeunes stagne aujourd’hui après avoir augmenté durant des décennies, on continue de retrouver des usages ponctuels au sein des classes aisées et une consommation plus aiguë dans les milieux populaires.

Passionnant et très circonstancié, Le Cannabis fourmille de données précieuses. On apprend ainsi que dans les pays qui ont légalisé le cannabis, les usages problématiques se révèlent jusqu’à 25% supérieurs à la moyenne, mais que les mineurs tendent quant à eux à moins se tourner vers cette drogue dite douce. L’Europe demeure une zone de forte consommation, puisque plus de 5% de sa population consomme du cannabis au moins une fois dans l’année. C’est la drogue illicite la plus consommée, produite et vendue dans le monde ; le cannabis représente 54% du marché mondial des drogues illicites et est estimé à 162 milliards de dollars par an. En France, son coût social serait de l’ordre de 8 milliards d’euros… Et le regard transversal d’Ivana Obradovic nous invite à nous plonger dans les modèles hollandais (avec notamment les coffee shops se fournissant sur des marchés noirs), français (forte répression, importante consommation), canadien (grand exportateur mondial), américain (profitabilité fiscale, hypothèse de la fin des injustices judiciaires) ou encore uruguayen (gestion étatisée, fiscalité basse).

L’opuscule revient aussi sur la théorie de l’escalade, qu’il réfute. Il raconte comment la consommation de cannabis a été présentée comme un fléau social, notamment par le chef du bureau fédéral des narcotiques Harry Anslinger, avant que Richard Nixon ne déclare ouvertement la guerre aux drogues sur fond de contestation sociale relative à la guerre au Vietnam. Il se penche sur les voies d’acheminement du cannabis, sur ses points d’entrée en Europe (via l’Espagne ou l’Albanie notamment), sur ses lieux de production (Maroc, Afghanistan, etc.). Il expose le modèle pyramidal de l’offre criminelle, entre grands trafiquants, bras droits, guetteurs, dealers, coupeurs ou encore nourrices. Dans toutes ces dimensions, Le Cannabis cherche avant tout à objectiver son objet d’étude, sur lequel circulent nombre de raccourcis et de contre-vérités. Et il le fait avec grand succès.

Le Cannabis, Ivana Obradovic
La Découverte, mars 2022, 128 pages

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4

« Retour aux communs » : préserver l’écologique et le social

Directeur de recherche émérite au CNRS, Michel Magny publie Retour aux communs aux éditions Le Pommier. Il y remonte aux origines des sociétés humaines et explique de quelle façon ces dernières se sont constituées et ont altéré le monde dans lequel elles se sont implantées.

Retour aux communs a quelque chose de vertigineux. Avec érudition, Michel Magny y retrace l’évolution humaine, la formation des sociétés et leurs répercussions sur les écosystèmes. Son format relativement modeste (250 pages) est trompeur en ce sens qu’il ne dit rien de l’acuité du regard de l’auteur. Car ce petit essai a tout d’un indispensable : riche et édifiant quant à nos ancêtres, il poursuit ses honorables ambitions didactiques en se penchant sur l’anthropocène et les deux « communs » qu’il érige en fondamentaux : l’écologique et le social.

Dans un premier temps, Michel Magny synthétise en clerc l’évolution darwinienne. « Notre mobilité s’enracine d’abord dans l’autonomie des premiers Eucaryotes avec leurs cils et leurs flagelles, puis dans les nageoires des poissons du Silurien, et dans les pattes des Tétrapodes du Dévonien. La remarquable symétrie retracée par Leonard de Vinci dans L’Homme de Vitruve est celle esquissée par les premiers bilatériens de l’Édiacarien il y a plus de 500 millions d’années. La similitude de la teneur en sel de notre sang et de l’eau de mer nous renvoie à nos ancêtres aquatiques et à la première niche écologique qui a hébergé la vie avant sa sortie des eaux marines. En définitive, chaque organe, chaque partie de notre corps, chaque fonction de notre organisme est un héritage légué par un ancêtre plus ou moins lointain à de multiples descendants. » Il poursuit sa démonstration en mettant en corrélation l’évolution de la taille de nos cerveaux et la bipédie, le langage, ainsi que la vie en société.

Les réflexions écologiques nourrissent abondamment Retour aux communs. Michel Magny évoque l’érosion de la biodiversité, l’acidification des océans, les aérosols, la perturbation des cycles de l’azote et du phosphore ou encore la pollution d’origine chimique. Au cours d’un argumentaire étayé, il s’appuie sur les rapports Brundtland, Meadows mais surtout Steffen et Rockström. Ces deux derniers scientifiques ont proposé en 2009 une vaste étude sur les limites planétaires, ces seuils au-delà desquels l’humanité se mettrait elle-même, ainsi que son habitat, en danger. Très pédagogue, Michel Magny énonce les neufs paramètres naturels retenus dans le rapport et explique l’urgence de revoir nos modèles pour ne pas aboutir à une situation irrémédiable.

L’anthropocène, qui « désigne le fait que les humains apparaissent désormais comme une véritable force géologique, plus puissante que nombre de facteurs ou processus naturels », réside dans une dynamique multifactorielle. Le stockage des biens, le double tournant de 1776 – l’indépendance des États-Unis et la parution de La Richesses des Nations d’Adam Smith –, les révolutions industrielles, l’émergence à partir des années 1980 du néolibéralisme économique, l’urbanisation du monde ont tous contribué, parmi bien d’autres facteurs, à déstabiliser durablement nos écosystèmes. Après ses considérations historico-biologiques, Michel Magny dérive ainsi vers l’économie, la sociologie et l’écologie, dressant un large panorama de l’activité humaine et de ses conséquences environnementales.

À ses yeux, le développement et le maintien de la communauté des vivants sur la planète implique une « révolution copernicienne » : « Prenant le contre-pied de l’idéologie néolibérale, elle s’articule autour d’un projet borné par les limites de notre planète et ayant pour boussole la double préoccupation de maintenir la durabilité des deux communs hors desquels nous perdons à la fois notre essence et notre existence, c’est-à-dire la société qui nous fait humains et la communauté biotique qui nous fait vivants. » Pour en démontrer l’urgence, Michel Magny passe par Darwin, Elinor Ostrom, Hannah Arendt, Jean-Jacques Rousseau et toute une panoplie de scientifiques qu’il serait vain d’énumérer ici. Documenté, impeccablement mis en perspective, Retour aux communs est une somme indispensable mais empreinte d’un souci d’accessibilité, donnant la pleine mesure des grands enjeux écologiques et sociaux de demain en sondant ce qui a présidé, hier, à leur formation.

Retour aux communs, Michel Magny
Le Pommier, mars 2022, 250 pages

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5

« Apocalypse Show, quand l’Amérique s’effondre » : fin de règne

Enseignante en histoire et géographie, Anne-Lise Melquiond s’intéresse dans Apocalypse Show, quand l’Amérique s’effondre (Playlist Society) aux séries télévisées post-apocalyptiques et à leurs versants visuel et narratif.

Apocalypse Show, quand l’Amérique s’effondre est d’abord un exercice compilatoire. De The Walking Dead à The Last Man on Earth en passant par The 100, Designated Survivor, Revolution ou Jericho, Anne-Lise Melquiond tourne autour des séries télévisées post-apocalyptiques comme un papillon autour d’un lampadaire. Elle en extrait des motifs, des symboles et des figures qui questionnent ces sociétés altérées, fractionnées, en perdition et souvent en butte aux résonances de l’histoire. Ce dernier point est d’ailleurs explicité à travers l’exemple des Indiens, qui revient plusieurs fois dans l’ouvrage. Évidemment, à ce petit jeu, The Walking Dead occupe une place de choix. Anne-Lise Melquiond y voit une densité inédite, un jeu sur la notion de frontière, une redéfinition perpétuelle de la gouvernance et de la justice, mais aussi un personnage-phare, Rick Grimes, renvoyant puissamment au western – chapeau, étoile de shérif, pistolet, personnalité dépositaire du pouvoir et de l’ordre…

Le titre annonce clairement la teneur de cet essai : Anne-Lise Melquiond axe sa réflexion sur les États-Unis, à travers ses représentations, sa géographie, son histoire et ses considérations sociopolitiques, le tout exposé à la lumière profuse des séries télévisées post-apocalyptiques. Pourquoi imagine-t-on des villes en ruines en repensant à The Walking Dead alors qu’elles demeurent quasi intactes ? Que dit The Last Man on Earth de la société de consommation ? Comment Battlestar Galactica ou Revolution s’imprègnent-ils de politique ? Que dit la temporalité de 24 Heures chrono ? Comment est racontée l’apocalypse dans la plupart de ces récits ? Apocalypse Show, quand l’Amérique s’effondre est aussi une affaire de fuites, de résilience, d’antagonismes humains, de symboles (le Capitole, la Maison-Blanche, le Mémorial de Lincoln, la frontière mexicaine…). Tous ces points alimentent la réflexion dense et comparative d’Anne-Lise Melquiond, qui s’autorise aussi quelques détours par la philosophie ou le cinéma.

Les tonalités sont variées, les images parfois insupportables (notamment dans The Walking Dead), les menaces plurielles, les espoirs antinomiques, mais Anne-Lise Melquiond pointe cependant deux impensés des séries télévisées post-apocalyptiques : la catastrophe écologique et le capitalisme. Elle argue en effet que tout est échafaudé de telle sorte que l’imaginaire collectif est privé de la première et incapable de se projeter en dehors du second. Jusqu’à quand ?

Apocalypse Show, quand l’Amérique s’effondre, Anne-Lise Melquiond
Playlist Society, septembre 2021, 160 pages

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3

« Mon papa dessine des femmes nues » : filiations

Philippe Dupuy s’affranchit des codes de la bande dessinée et publie aux éditions Dupuis, dans la collection « Aire Libre », Mon papa dessine des femmes nues, un album hybride s’apparentant à une conversation elliptique avec son fils Hippolyte.

Il a plus de soixante ans et une bibliographie longue comme la cinquième avenue de Manhattan. Philippe Dupuy parvient pourtant à se réinventer et à interroger les codes de la bande dessinée avec un one-shot personnel, intime même, bien nommé Mon papa dessine des femmes nues. Il y convie son fils Hippolyte, personnage central et dessinateur secondaire, avec lequel il entretient une longue conversation émaillée de réflexions sur la vie, la parentalité, la nudité, l’écologie ou l’art (des tableaux de Paul Cézanne, Francisco de Goya, Jean Dubuffet ou Vincent Van Gogh aux installations d’Elias Crespin ou de la plasticienne japonaise Takako Saito).

Sur la forme, cet album étonnant mêle les couleurs au noir et blanc, la réappropriation d’œuvres d’art aux collages et aux esquisses, une organisation des planches classique à des essais plus libres, voire anarchiques. Dans une certaine mesure, cette ivresse graphique, sans bornes ni rivages, peut s’apparenter à l’exacte traduction de la psyché de son auteur. Car Philippe Dupuy livre beaucoup de lui-même dans Mon papa dessine des femmes nues. Devenu père sur le tard, il cherche à se positionner au regard de familles plus archétypales. Sensible aux arts, il en reproduit les chefs-d’œuvre tout en tentant d’y sensibiliser son fils, souvent interloqué, parfois très critique, mais davantage porté, comme tous les jeunes de son âge (dix ans), vers Iron Man, Black Panther, Pokémon et quelques installations artistiques ludiques et/ou spectaculaires.

Le dialogue filial entrepris dans la bande dessinée trouve un écho dans l‘hybridation de certaines planches, dont la composition ajoute aux traits du père ceux du fils, les deux prenant langue dans le neuvième des arts (si on s’en tient à une acception large). On voyage aussi en compagnie des deux protagonistes, à Taipei, où Hippolyte loue les « petits rituels d’une vie différente », pendant que son père Philippe considère avec gravité « cette part d’insouciance à jamais perdue » pour lui. Plus loin, dans un très sensible « Temps additionnel », l’auteur évoque le temps qui passe, « le regard (qui) se pose autrement », « la perspective (qui) change ». En remontant le fil de l’album, le lecteur trouvera un hommage ébahi aux livres, une métaphore de l’écocide, une évocation de la nudité dans les différents courants artistiques…

Il est difficile de mettre des mots sur un album échappant à toute étiquette. S’il ne fallait retenir qu’une chose de la démarche de Philippe Dupuy, ce serait probablement sa sincérité. Transparence, paternité, fascination pour les arts s’entremêlent le temps de quelque 160 pages d’une générosité insoupçonnée. Mon papa dessine des femmes nues laissera probablement certains lecteurs sur le bord du chemin. Mais ceux qui sauront apprécier la dialectique autocentrée de Philippe Dupuy auront du mal à lâcher l’album avant d’en avoir lu l’intégralité. Pas seulement parce qu’on peut s’y retrouver, mais aussi pour la justesse qui s’en dégage.

Mon papa dessine des femmes nues, Philippe Dupuy
Dupuis, mars 2022, 168 pages

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4

« Trop tôt pour toi, gamin ! », le 35e tome de Cédric est disponible

Les éditions Dupuis hébergent quelques classiques de la bande dessinée jeunesse. Aux côtés de Spirou ou Marsupilami se tient ainsi Cédric, de Cauvin et Laudec, dont le trente-cinquième tome vient de paraître.

Depuis ses débuts, Cédric se caractérise par plusieurs invariants. Huit ans, plus facétieux que studieux, Cédric Dupont y tient le rôle-titre. L’intrigue est principalement axée sur lui, ses amis et sa famille. Cette dernière comprend son père, vendeur de carpettes, sa mère, qui travaille dans une boulangerie, et son pépé, éternel râleur qui n’hésite pas à communiquer ouvertement son mépris pour son beau-fils. Ce dernier point, tout comme l’amour secret de Cédric pour sa camarade de classe chinoise Chen, participent du comique de répétition et irriguent bien entendu « Trop tôt pour toi, gamin ! ». Ainsi, dans le récit « Rêve brisé », Cédric apparaît de très mauvaise humeur parce que Marie-Rose, sa mère, l’a réveillé alors qu’il était sur le point d’embrasser Chen dans un rêve…

Parmi les running gags de la série, il y a cette scène, vue et revue : passablement courroucé, Cédric se réfugie dans les toilettes de l’école, pour y passer ses nerfs sur tout ce qui lui tombe sous la main. Cela se produit lorsqu’il subit une mauvaise blague ou lorsque son rival Nicolas offre à Chen une poupée japonaise. Du côté familial, Cédric continue d’exercer une influence discrète sur son grand-père (qu’il parvient par exemple à faire sortir de la maison), ramène enfin plusieurs bulletins satisfaisants et assiste, impuissant, aux disputes entourant les programmes télévisés du soir. Cauvin et Laudec font souvent mouche et le personnage de pépé n’y est pas pour rien, puisqu’il apparaît volontiers, par son caractère renfrogné, comme un élément perturbateur.

« Trop tôt pour toi, gamin ! » se distingue aussi par la mauvaise passe traversée par Lily, par la difficulté qu’a Cédric d’avouer ses sentiments à Chen, par la loi de Murphy s’appliquant à son père, par une évocation amusée du télétravail ou par des stratagèmes, tels que celui consistant à rendre Chen jalouse, tombant pathétiquement à l’eau. Cauvin et Laudec ne déploient pas des trésors d’inventivité mais exploitent habilement ce qui a fait le succès de la série jusque-là. Cela suffit à reproduire, pour la trente-cinquième fois, le charme et l’attrait de Cédric. Avec parfois, quelques références glissées çà et là (Harry Potter, Boule & Bill, festival d’Angoulême, Donald Trump, Spirou, etc.).

Cédric : Trop tôt pour toi, gamin !, Cauvin et Laudec
Dupuis, mars 2022, 48 pages

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Attaché de presse littéraire, interview (II) : Elisabeth Tielemans

Le Mag du Ciné a décidé de se pencher sur un métier peu connu du grand public : l’attaché de presse, et plus spécifiquement celui dont l’activité est directement liée au monde de l’édition.

Nous avons décidé de soumettre plusieurs professionnels, venus d’horizons divers, dotés de statuts différents, à un même questionnaire. L’objectif ? Effeuiller le métier en laissant à ceux qui l’exercent au quotidien le soin de verbaliser leurs ressentis et leurs expériences.

Rencontre avec Elisabeth Tielemans, créatrice et responsable de l’agence Mauvaise Herbe.

Pourriez-vous décrire brièvement votre activité d’attachée de presse littéraire ?
Ma mission est de promouvoir et faire rayonner les livres et les maisons d’édition pour lesquelles nous travaillons. Pour cela, j’envoie des informations sur les nouveautés, je réponds aux demandes, j’envoie les livres (avec des catalogues, des communiqués, des petits mots, selon), je relance, je cible… Mais aussi, nous organisons des événements comme nos deux derniers « Little Livres » à la Villette ou des rencontres avec les professionnels. Nous créons aussi des petits cadeaux sympas comme des calendriers.

Quels sont vos rapports avec les auteurs ?
J’ai toujours de bons rapports avec les artistes, je les aime et mon but est vraiment de mettre en valeur leur travail et qu’ils trouvent leur lectorat ; en tout cas, je fais ce que je peux pour ça.

Comment défendre un ouvrage en 2021, sur un marché devenu pléthorique ?
Le défendre quand même. De plus, j’ai la chance de travailler pour des petites maisons d’édition indépendantes qui ne publient pas à outrance , et dont, justement, chaque livre mérite d’être défendu. Il faut trouver le bon médium, un titre pourra avoir moins de critiques presse, mais il sera bien mis en avant par les libraires, ou bien il sera sélectionné pour un prix, et puis parfois il y a tout !

L’avènement relativement récent des webzines, des blogs littéraires, voire des chaînes YouTube spécialisées, a-t-il modifié votre manière de travailler ?
Il y a aussi pléthore de médias pour les livres et on s’y perd assez vite. Nous avons créé une page Instagram Mauvaise Herbe un peu pour ça, pour diffuser l’information d’une autre manière et à la manière de ces nouveaux médias. En revanche, Youtube, moi, je ne suis pas trop : je mets ma collègue sur le coup !

Comment se porte l’économie du livre ces dernières années ?
D’après les différents articles dans des revues spécialisées, l’économie générale est plutôt bonne, même s’il est toujours assez difficile pour les petites maisons d’édition indépendantes d’accéder à une bonne mise en place en librairie et de sortir la tête de l’eau.

Quel a été l’impact de la crise sanitaire sur vos activités ?
Je travaillais pour une grande maison d’édition indépendante québécoise avant la crise, mais elle a préféré au premier confinement cesser partiellement et temporairement ses activités en France. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de créer ma propre agence. J’ai trouvé en fait presque aussitôt plusieurs maisons d’édition avec lesquelles travailler et j’ai même maintenant une collègue pour pouvoir répondre aux demandes. Donc sur mon parcours professionnel, cette crise aura été plutôt bénéfique…

Est-il toujours aisé de travailler en bonne intelligence avec les journalistes ?
Il faut s’adapter aux différentes personnalités, mettre de l’intention dans ce que l’on fait, c’est toujours un plaisir je trouve d’échanger autour des livres, c’est une passion partagée finalement.

Retour à Reims de Jean-Gabriel Périot : au cœur du Monde ouvrier depuis les années 50

En 1h23 Jean-Gabriel Périot parcourt en archives une histoire intime et politique du monde ouvrier français depuis la libération. A travers un texte de Didier Eribon et sur la voix off d’Adèle Haenel, un récit humain, dense et ambitieux se tisse dans un grand film documentaire.

Les temps sont durs pour les élections. L’abstention a grondé lors des derniers scrutions nationaux et municipaux, pointant le manque de repères d’une large partie de l’électorat français. C’est ici que naît l’intérêt d’imaginer un cinéma courant après une quête de sens à la fois personnelle et collective. Pourquoi et pour qui vais-je voter, mais surtout qu’est ce que cela dit profondément de moi?

D’une densité incroyable sur ces questions dans le fond, le film comprend par le biais d’un parcours autobiographique des questions de groupe et de citoyenneté. Ces images d’archives, souvent connotées négativement quand on les convoque, sont ici sélectionnées avec autant d’empathie qu’elles en évoquent. Revoir des ouvriers et des ouvrières sur les machines-outils, d’autres évoquer leur quotidien compliqué interpelle. Une mère de famille raconte qu’un fruit par jour représente un budget énorme. Les combats changent, mais certains ne devraient pas être occultés dans notre société des images.

Avec un fond rappelant la caméra-stylo, le cinéma direct et militant des années soixante et d’un Marin Karmitz tournant des films co-écrits avec des ouvrières avant qu’il ne fonde MK2 (coup pour coup, 1972), on pourrait percevoir le grand film de Jean-Gabriel Périot pour ce qu’il n’est pas. Pourtant, malgré ou plutôt grâce à cette galerie de portraits poignants, personne ne tend une urne à sa sortie. Des visages sont mis en scène, des noms se posent sur les maux traversant la société actuelle française. Le racisme par exemple. Il est étudié ici au sein de familles délaissées, échappant à l’abstraction avec laquelle il est souvent mentionné. Chaque grand mot est évoqué à hauteur humaine, car le récit apporte une profondeur historique par des touches vibrantes : les témoignages de ceux qui les ont vécus.

Un ouvrier évoque ses mains douloureuses, lui empêchant de toucher tendrement sa femme en rentrant le soir. Un autre, la vingtaine, parle de ces lycéens qu’il croise en allant à l’usine, parce qu’il pensait que l’école après 14 ans, ce n’était pas fait pour lui. Une mère de famille témoigne de la vie  de famille très compliquée à tenir entre deux boulots. Une large partie de ses propos ont été entendus et sont connus, mais peu l’ont été en regard caméra. C’est une des grandes forces de ce film, rendant à leurs auteurs une parole devenue collective et souvent détricotée dans l’Histoire, noyée de chiffres.

Ce documentaire rappelle également qu’un tel film s’écrit, se pense et se dirige. Pour Notre-Dame brûle, Jean-Jacques Annaud a refusé de réaliser un documentaire. La raison invoquée se retrouve dans une featurette Pathé où il déclare que « le documentaire informe, quand la fiction provoque des émotions » . C’est ici qu’il est important de rappeler que ce cinéma-là est celui non seulement des émotions, mais aussi des sensations et de la réflexion. Celui dans lequel on peut regarder pour trouver ce qu’on y projette.

Bande annonce : Retour à Reims de Jean-Gabriel Périot

Fiche technique : Retour à Reims

Scénario Jean-Gabriel Périot
Image Julia Mingo
Son Yoland Decarsin, Xavier Thibault, Laure Arto
Montage Jean-Gabriel Périot
Musique Michel Cloup
Voix-off Adèle Haenel