Accueil Blog Page 245

Pris au piège chez Carpenter

0

Bon nombre de films ont été réalisés sous les thématiques de  l’emprisonnement et de la claustration. Ce qui est intrigant dans le cinéma de John Carpenter, c’est que ces thèmes sont récurrents tout au long de sa carrière, néanmoins sous de multiples formes.

Figure emblématique du cinéma pour ses classiques de l’horreur et de la science-fiction, John Carpenter adore nous présenter des facettes intemporelles et représentatives de sa pensée profonde sur le monde.

Notamment connu pour ses anti-héros en raison de son amour des westerns, un autre phénomène tout aussi répandu est à observer dans ses oeuvres ; cette porte cloisonnée, semblable au mal, est imposée à ses personnages, que ce soit dans leur psyché, leur environnement ou encore dans leurs choix.

Bercé par une époque hawksienne et avant-gardiste du genre de la science fiction (notamment avec la Quatrième Dimension), son amour du cinéma se ressent au travers de ses œuvres qui, pour la plupart se retrouvent aujourd’hui classées au rang de films cultes malgré une audience austère à leur époque.

Pour cela, le cinéaste a pris soin de proposer à ses spectateurs un voyage en première classe dans les méandres de la peur. Par des concepts divers et variés et tour à tour, les personnages de Carpenter demeurent captifs, que ce soit dans une station de recherche en Antarctique, d’une brume fantomatique ou encore du croque-mitaine, la notion de sentimentalisme n’a guère sa place chez Big John. Et même quand il s’attaque à des biopics, le réalisateur porte son intérêt sur une personnalité de la musique qu’on savait prisonnière de son impresario, à savoir Elvis Presley. Tout se rapporte à cet état de mise à l’ombre et Carpenter se complait dans son rôle de bourreau.

Pour des films comme The Thing, Halloween, Assault on Precinct 13, Someone’s Watching Me ou encore The Fog, les héros combattent pour échapper à un élément extérieur (surnaturel ou bien réel), la plupart du temps piégés dans un espace restreint qui les oblige à regarder quotidiennement derrière leur épaule. Sûrement la grammaire la plus redondante chez le maître de l’horreur et pourtant toujours novatrice sous bien des angles.
They Live et Escape from New York sont quant à eux des emblèmes sociaux et politiques : conceptualisés sous forme brute ou par une invasion extra-terrestre, ils dénoncent ouvertement un monde dans lequel nous sommes coincés face à une société encline au consumérisme, au rapport de force et à la cruauté humaine. Carpenter ne s’est jamais caché de ces idées et les retranscrit parfaitement dans son cinéma qui n’a nulle autre intention que de réclamer une part de liberté et de crier haut et fort fuck the system !
Pour Christine, oeuvre adaptée d’un roman de Stephen King, il est question d’une menace plus sous-jacente, celle de la passion… une passion d’abord obsessionnelle, névrotique puis meurtrière. Le maître mot de cette relation contraste beaucoup avec un autre thème majeur dans le cinéma de Carpenter, à savoir l’altérité. Une idée glaçante mais qui colle parfaitement avec ce film en particulier. Dès le premier regard, le héros se retrouve sciemment piégé par une Plymouth Fury, qui par amour pour son propriétaire, donnera libre court à la violence et le mal qui vit en lui. A croire que Stephen King a volontairement écrit Christine pour les beaux yeux de Big John, qui se voit offrir sur un plateau d’argent la figure féminine de Michael Myers, un être tout aussi maléfique qu’immortel.

“Il n’y a que deux bases aux films d’horreur, deux choses très simples : le mal est autour de toi, et le mal est à l’intérieur de toi.”

Il est donc fascinant d’observer que pour la quasi totalité de sa filmographie, John Carpenter prend un malin plaisir à soumettre son spectateur aux différentes allégories de l’emprisonnement, aussi bien psychologique que physique (comme dans In the Mouth of Madness où cette fois-ci le protagoniste est interné dans un hôpital psychiatrique).

Une subtilité qu’il emportera des plateaux de cinéma aux studios d’enregistrements, telle une emprise résiduelle qui, dans ses musiques entêtantes, marquera au fer rouge cette impression d’essoufflement face à ce qui nous entoure, une présence qui ne nous quitte jamais, logée dans un coin de notre tête et exclusivement réservée à son public. Un cadeau des plus généreux quand on connaît le master of horror.

Millennium Mambo : mélancolie et errance taïwanaises

0

Réalisateur incontournable de la nouvelle vague taïwanaise qui surviendra au cœur des années 80 pour supplanter la domination hong-kongaise, Hou Hsiao-hsien est un des grands architectes de l’onirisme et du temps. Millennium Mambo, l’un de ses plus beaux joyaux, ressort en salle.

Témoins des transformations urbaines de sa capitale Taipei, de la collision entre modernité et tradition et de la singularité d’une nation souveraine, HHH et ses pairs n’auront de cesse d’explorer le quotidien et la marge. Dans une volonté de caractériser une imagerie authentique, Taipei devenant le temple d’une mélancolie urbaine, le nouveau cinéma taïwanais a esquissé les conséquences de l’exode rurale et de la rupture identitaire. À l’instar du néoréalisme, dont elle tire l’essence en s’appropriant ses spécificités, la nouvelle vague taiwanaise est résolument populaire, au cœur des bouleversements sociaux et dressant une esthétique universelle et iconique.

Millenium-Mambo-affiche-ressortie-critique
© 2022 Solaris Distribution / Paradis Films

Ouvrant le nouveau millénaire, Millennium Mambo n’est pas seulement un tableau de la jeunesse taïwanaise du début du siècle.  

Il s’incarne après deux décennies de cinéma contestataire et stylistique comme une exploration intimiste et crépusculaire d’une nouvelle génération désillusionnée en proie aux paradis artificiels. Formellement inédit dans la carrière du taïwanais, c’est sans conteste l’un des plus beaux métrages de la belle île.

Au tournant du millénaire

Ayant fait ses marques avec un cinéma autobiographique qui forgera la nouvelle vague taïwanaise, Les Garçons de Fengkuei en premier volet, puis un cinéma historique de l’enjeu identitaire, Hou Hsiao-hsien va, au tournant du millénaire, explorer le temps présent. Cette période de son cinéma semble mineure si on mesure son impact et ses thématiques, il n’en est rien, tant le cinéaste perçoit une trajectoire et une particularité chez cette jeunesse de l’errance.

Dès les premiers instants de Millennium Mambo, les intentions sont palpables et méthodiques. Outre cette exploration immersive dans le quotidien nocturne de la jeune Vicky, transcendée par l’interprétation saisissante de Shu Qi, le réalisateur embrasse, par un cinéma de la contemplation, les maux et les souffrances d’une génération désenchantée en quête de sensations. Sublimé par la bande originale aérienne et électronique de Lim Giong, Hou Hsiao-hsien s’efface pour laisser agir la mélancolie et la vacuité. Chaque seconde, chaque minute se dilatant au rythme des beats et à l’impulsion optique des néons urbains. Au carrefour des parachutes et des plateaux, le métrage empruntant aux psychotropes dans sa construction visuelle et narrative, le cinéaste fusionne avec cette jeunesse en propulsant son cinéma dans un voyage initiatique expérimental.

Ainsi, de par sa beauté formelle ahurissante et sa réussite à capter l’atemporalité et le caractère insaisissable de cette génération en proie au néocapitalisme et à un spleen latent, Millennium Mambo impressionne par sa pertinence et sa modernité.

Œuvre viscéralement politique

Millennium Mambo est tout sauf une œuvre passive nous rapportant un état de fait. À première vue, le métrage catalysant cette jeunesse énigmatique et abstraite, il serait facile de pointer sa vacuité. Répondant à une commande pour aborder le nouveau millénaire, Hou Hsiao-hsien n’est pas tant dans une célébration qu’une observation froide et stylistique. Embrassant cette jeunesse, ses préoccupations et son art de vivre, le cinéaste nous livre un regard politique sur l’ogre capitaliste qui tend à tout avaler sous couvert d’une individualité toujours plus glorifiée. Ce constat, et son universalité, est encore plus fort dans un cinéma taïwanais traitant frontalement des ruptures identitaires et du triomphe de l’urbanité.

En réalité, Millennium Mambo est un métrage amer qui, tout en douceur et avec un certain enchantement mélancolique, ouvre un millénaire s’annonçant radical, sensoriel et évanescent. Une introspection toujours aussi frappante aujourd’hui et qu’on ne peut que vous conseiller de découvrir en salle.

Bande Annonce — Millennium Mambo

Synopsis : Vicky est une jeune femme partagée entre deux hommes, Hao-Hao et Jack. Le soir, elle s’occupe des relations publiques d’une boîte de nuit pour les aider tous les deux. Hao-Hao la surveille en permanence, qu’elle travaille ou non. Il vérifie ses comptes, ses factures de téléphone, les messages sur son portable et même son odeur pour contrôler ce qu’elle fait en son absence. Elle ne le supporte plus et décide de s’enfuir. Hao-Hao la retrouve et lui demande de revenir…

Fiche Technique — Millennium Mambo

Titre original : Qianxi manbo

Réalisation : Hou Hsiao-hsien

Scénario : Chu T’ien-wen

Directeur de la photographie :  Mark Lee Ping-bin

Taïwan / France – 2001 – 1h59
Avec Shu Qi, Kao Jack, Tuan Chun-hao

Sortie le 19 octobre 2022
Version restaurée 4K

 

Note des lecteurs0 Note
4.5

Mission Régénération : un documentaire précieux sur une solution au réchauffement climatique par la terre

Du 6 au 18 novembre 2022, l’Egypte et la ville de Charm-el-Cheikh accueilleront la COP 27, pour une série de journées dédiées au climat. A peine trois jours plus tard, le 9 novembre, sortira en salles l’excellent documentaire Mission Régénération de Josh et Rebecca Tickell.
Narré en VO par Woody Harrelson et doublé en français par Edouard Bergeon (réalisateur d’Au nom de la Terre, 2019), ce documentaire d’une heure trente s’intéresse à une solution au problème de l’accumulation de CO2 dans l’atmosphère – entraînant le réchauffement climatique – par une régénération de nos sols, mis à mal par l’agriculture intensive. Les solutions proposées par des scientifiques sont portées çà et là par quelques caméos célèbres dont on espère que la notoriété pourra aider à la diffusion de ce message qui apporte un réel espoir et une envie de changement.

Soutenir l’écologie par l’éduc-action

Mission Régénération commence in medias res : il n’est plus temps de parler de réchauffement climatique mais d’urgence climatique. Cette intensité, ce dynamisme marquent le documentaire tout au long de ses quatre-vingt-cinq minutes. Le long-métrage de Josh et Rebecca Tickell est didactique sans être ennuyeux, et ce grâce à un montagne effréné, un rythme soutenu par des choix musicaux pertinents, une variété d’images parlantes et belles, et surtout des explications et des informations suffisamment concrètes pour être retenues.
En se concentrant près d’une heure et demie sur les capacités de la terre à régler le problème climatique, Mission Régénération est un long-métrage fluide et compréhensible. Non content de simplement divertir son spectateur, le documentaire parvient à nous instruire en nous faisant découvrir une solution dont on se demande pourquoi on n’en a pas entendu parler plus tôt.
On le sait : le problème écologique est un problème d’action mais aussi d’éducation. En nous éduquant, Mission Régénération pose le premier jalon. On apprécie aussi le fait que la solution arrive dès les premières minutes, apportant immédiatement de l’espoir à une situation climatique qui crée chez de plus en plus d’entre nous un phénomène d’éco-stress. Cette solution a, en plus, le mérite de n’être pas qu’une réparation, mais une renaissance : c’est la régénération de nos sols. Elle nous est expliquée en toute pédagogie par des spécialistes appuyés de schémas et symboles venant se superposer aux images pour permettre au spectateur novice de saisir les mécanismes en jeu dans nos sols et notre atmosphère.

Connaissez-vous la bioséquestration ?

La mission régénération passe pas un phénomène naturel mis en péril par l’agriculture intensive. La bioséquestration, c’est la captation du CO2 présent dans l’air par le sol, où il est utilisé par une infinité de microorganismes pour enrichir la couche arable. Non seulement ce CO2 récupéré par la terre ne s’accumule pas dans l’atmosphère pour la réchauffer, mais il enrichit aussi le sous-sol et la surface des terres. On comprend donc rapidement que la bioséquestration peut être la solution au problème du réchauffement climatique. Une vraie solution, c’est rare, à cette époque de panique suivie de peu d’action. C’est ce qui fait beaucoup de bien dans Mission Régénération. Apprendre que dès 2015, notre ministre de l’écologie d’alors, Stéphane Le Foll, en parlait déjà lors des Accords de Paris inquiète. Pourquoi n’en avons nous pas plus entendu parler ? Le documentaire de Josh et Rebecca Tickell vient y remédier : c’est aussi à nous, citoyens, de nous éduquer sur les solutions au problème climatique pour adapter nos choix de vie – notre pouvoir citoyen – en conséquence.

Objectif refroidissement climatique… par la terre

Sans bien évidemment nier le besoin de réduire nos émissions de CO2, Mission Régénération s’emploie, pendant environ une heure et demie, à nous détailler différents moyens d’utiliser les sols de manière respectueuse pour continuer à en tirer profit (cultures, pâturage, compost, etc.) tout en les laissant en état de réaliser leur mission de bioséquestration du CO2. Tout se passe dans la terre et tout se joue autour de notre rapport à la terre et notre connaissance de ses propriétés.

En plus de s’intéresser à une agriculture traditionnelle ou innovante, – en dénonçant l’agriculture intensive – le long-métrage nous parle aussi de recyclage, de bien-être animal et d’innovation pour les pays en voie de développement (notamment par le compostage). On apprécie aussi la subtilité des dénonciations : si la désertification de nos sols ne nous alarme pas plus que ça, pour l’instant, c’est parce qu’elle est compensée, en Occident, par les pesticides et le glyphosate. En revanche, les pays plus pauvres sont lourdement touchés par des famines qui découlent directement de l’appauvrissement des terres cultivables. La solution à cette désertification, c’est la régénération des sols qui se fait par des machines moins agressives et le recours aux animaux et à la jachère.

Tant les différents experts (scientifiques, agriculteurs, etc.) que les végétaux très bien filmés – qui touchent la part de nous consciente de nos problèmes d’alimentation et de rapport à notre environnement – concourent à nous convaincre que la terre a son rôle à jouer dans le problème du réchauffement climatique. Mission Régénération est une oeuvre porteuse d’espoir, qui invite au changement et à la recherche de solutions offertes par l’association de Mère Nature et de l’innovation humaine.

Bande-annonce : Mission Régénération 

Fiche technique :

Titre : Mission Régénération 
Réalisation : Josh et Rebecca Tickell
Casting : avec la participation notamment des personnalités Woody Harrelson, Patricia et David Arquette, Gisele Bündchen, Rosario Dawson, Tom Brady, Jason Mraz, Ian Somerhalder ; des spécialistes et porteurs de projets et d’idées Stéphane Le Foll, Ray Archuleta, John Wick, Andre Leu, Kristin Ohlson, Gabe Brown, Docteure Christine Nichols, Mark Hyman M.D., Maria Rodale, Allan Savory, Jeff Creque, Paul Hawken, Doniga et Erik Markegard, Pashon Murray, Michael Martinez, John D. Liu, David Bronner, Robert Reed, Michael Doane, Ryland Engelhart, et des voix françaises Edouard Bergeon et Pascal Elbé.
Scénario : Josh et Rebecca Tickell, Johnny O’Hara, d’après le best-seller de Josh Tickell
Pays d’origine : Etats-Unis
Genre : documentaire
Durée : 85 minutes
Date de sortie : 9 novembre 2022

« Mimiphisto » : tuer le père

0

Pierre-Henry Laporterie publie Mimiphisto dans la collection « Métamorphose » des éditions Soleil. Il y prend pour cadre l’Enfer et pour personnage principal le fils de Méphistophélès, grand maître de ces lieux maudits.

Il faut reconnaître à Mimiphisto une authentique poésie graphique. Pierre-Henry Laporterie ne se contente pas d’élaborer un conte pour enfants : il joue des éclairages, des formes, des structures pour donner corps à un Enfer au détour duquel le lecteur est appelé à croiser l’imposant Méphistophélès, le démon aux milles regards Oman ou encore Jazabel et ses tentacules putrides. Dans ce haut lieu de perdition, un Contrôleur invertébré assure l’ordre et le bon fonctionnement pendant que des trains déversent sans discontinuer les âmes damnées.

Mimiphisto n’est autre que le fils de Méphistophélès. À l’aide d’un précepteur exigeant, il se prépare à prendre la relève de celui qui règne d’une main de maître sur l’Enfer. Mais les résultats s’avèrent bien peu satisfaisants. Il semblerait même que le jeune démon ne soit pas convaincu par la perspective de régenter ce microcosme maudit, qu’il doute de s’épanouir dans ces fonctions qui lui sont promises, qu’il cherche obstinément à trouver sa propre voie. Peut-on s’affranchir d’un destin tout tracé quand on est le fils du Diable ?

C’est précisément là que Mimiphisto prend tout son sens. Aux leçons prodiguées par son instructeur, le diablotin va préférer celles du Baron Samedi, un individu singulier qui le conforte dans l’idée de rompre avec la lignée familiale. Non pas qu’il tourne le dos à son père – il sera présent dans ses derniers moments – mais il décide cependant de poursuivre ses aspirations et de se réaliser à travers elles. Ainsi, c’est en exploitant un monde peuplé de créatures étranges, à silhouettes monstrueuses ou burtoniennes, que Pierre-Henry Laporterie échafaude une ode à l’émancipation et à la liberté.

Bien que destiné aux enfants, cet album d’une grande cohérence visuelle – et notamment chromatique – présente une richesse telle qu’il saura réunir autour de lui toutes les générations. Cette plongée en Enfer, dans les entrailles de la Terre, donne lieu à des planches somptueuses. Le recours de Mimiphisto à une baguette tout sauf magique sous-tend un propos sur la confiance en soi et l’auto-accomplissement. Et tout le récit tend vers un même message : la possibilité de s’affranchir des attentes familiales et des déterminismes sociaux.

Mimiphisto, Pierre-Henry Laporterie
Soleil, octobre 2022, 84 pages

Note des lecteurs0 Note
4

« Retour à l’Éden » : souvenir ou idéal ?

0

Les éditions Delcourt publient Retour à l’Éden, du scénariste et dessinateur espagnol Paco Roca. Ce dernier décide de narrer, par le biais d’une photographie, le destin de sa famille maternelle.

À la base, il y a une photographie relativement banale, immortalisant une famille (incomplète) sur une plage espagnole, probablement à la fin de l’été 1946. Ce cliché, chargé d’histoire, idéalisé, revêt une importance telle qu’Antonia, désormais au crépuscule de vie, se referme sur elle-même après sa perte. Pour Paco Roca, ce souvenir jauni par le temps est un prétexte et un point d’ancrage à partir duquel il va raconter la guerre civile espagnole, ses divisions, ses conséquences tragiques, ses pénuries, ses marchés noirs, ses morts et ses survivants broyés par l’indigence ou le désespoir. Mais avant tout : une famille espagnole, la sienne, celle de sa mère en tout cas, à une époque où le machisme demeure de bon ton, où les femmes font l’objet des pires conservatismes, où les enfants travaillent tôt, les adultes trop, et tous deux pour un salaire de misère.

Franco cherche à s’allier les sympathies des fascistes, et notamment d’Hitler. Il s’oppose à la Seconde République espagnole. Les « Rouges » sont chassés des rues, et même des maisons. Les produits de première nécessité viennent à manquer, et pour cause : les producteurs conservent jalousement une partie de leurs produits pour les revendre ensuite à meilleur prix sur le marché parallèle. C’est dans ce contexte qu’Antonia grandit. Neuf personnes vivent, ou plutôt vivotent, sous le même toit. Son père Vicente a la main lourde. Il occupe un emploi de subalterne dans un atelier de robinetterie, sous le patronage de son petit frère Francisco, qui réussit mieux que lui dans la vie. Pepito, le dernier de la famille, travaillera un temps avec lui. Antonia, elle, a faim. Constamment. Comme toute l’Espagne, ou presque.

Tout en horizontalité, Retour à l’Éden est plus amer que doux, mais il semble cependant tirer de certains pans familiaux de quoi contrebalancer les privations et désespoirs nés de l’Espagne franquiste. Bien que marquée par la maladie de sa mère Carmen, par l’histoire maritale difficile de sa sœur Vicentita, par les rigidités sociales espagnoles, Antonia va trouver refuge dans un espace familial lacunaire mais réconfortant, une dualité qui va aboutir à l’idéalisation d’une photographie à la fois anodine et précieuse, essentiellement de par la symbolique qu’elle supporte. Dense, généreux en reliefs humains, doué de sensibilité, Retour à l’Éden est un album émouvant et de très bonne facture.

Retour à l’Éden, Paco Roca
Delcourt, octobre 2022, 184 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

« L’Odyssée évolutive » : ce qui nous constitue

0

En mettant en scène Atropos, Clotho et Lachésis, les trois Moires de la mythologie grecque, Pierre Kerner et Max Sandon prennent le parti de narrer « l’odyssée évolutive ». Leur album, à découvrir aux éditions Delcourt, exploite l’altération du fil du destin d’Ulysse pour retracer le développement des hommes.

L’Odyssée évolutive s’appuie sur un récit purement fonctionnel pour raconter les dessous de l’évolution anthropique. Car si la convocation d’Atropos, Clotho et Lachésis se justifie au regard de leur rôle dans la mythologie grecque, les trois Moires ont pour seul objectif la vulgarisation du développement des hommes, selon deux axes principaux, l’embryogenèse – la formation d’organismes à partir d’une cellule-œuf – et la biologie évolutive – le destin darwinien des espèces. Un point est d’ailleurs rapidement reprécisé : des attributs avantageux permettent à l’individu la survie et de meilleures chances de reproduction, ce qui conduit à terme à une mutation progressive des caractéristiques d’un groupe donné, selon le schéma reproduction-variation-sélection.

Tandis que les trois Moires cherchent à « réparer » Ulysse, elles livrent les secrets du génome et de la biologie humaine. Elles nous rappellent ainsi que les hommes ont des liens de parenté avec les animaux, les insectes ou les plantes – la phylogénie aide à les reconstituer –, qu’il existe un LUCA et un LECA – respectivement : ancêtre de tous les êtres vivants et ancêtre de tous les êtres vivants ayant un noyau dans les cellules – ou encore qu’un processus de division et de différenciation amène à la création de cellules nerveuses, musculaires, immunitaires ou germinales. L’homme est une machine immensément complexe, et il faut se montrer attentif pour en saisir toutes les aspérités.

Maître de conférences en génétique évolutive du développement et enseignant-chercheur à l’université Paris Diderot et à l’institut Jacques Monod, Pierre Kerner s’astreint à une vaste entreprise de pédagogie que quelques faits permettent aisément d’objectiver. Trois feuillets de cellules préfigurent l’organisation fondamentale d’un homme (ectoderme, mésoderme et endoderme). Une fois déployés, les brins d’ADN torsadés en double hélice représenteraient l’équivalent de 6 milliards de kilomètres de cellules. Une partie de ce génome correspond en fait à des instructions pour construire les éléments principaux des cellules, les protéines, et déterminer quelles protéines seront produites dans quelle cellule – c’est la régulation de l’expression des gènes. Un peu plus loin dans l’album sont évoqués les homologies et les caractères vestigiaux. Il s’agit d’une part des traits caractéristiques communs (tels que les membres locomoteurs chez les tétrapodes) et, d’autre part, des résidus documentant le passé lointain d’un individu (tels que les pattes fantômes du serpent). Les atavismes représentent quant à eux la résurgence d’un caractère génomique perdu au cours de l’évolution mais redevenu actifs.

Malgré sa mise en récit, L’Odyssée évolutive demeure quelque peu professoral. À la décharge des auteurs, on notera l’insigne difficulté de rendre accessible et vivante une matière si abondante et complexe. Pierre Kerner et Max Sandon parviennent néanmoins à cet équilibre subtil : passer en revue un double cheminement évolutif, de l’allométrie à la viviparité, des traits communs aux particularités humaines, en usant d’un médium ludique et avec une rare économie de moyens (à peine plus de 100 pages).

L’Odyssée évolutive, Pierre Kerner et Max Sandon
Delcourt, octobre 2022, 112 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Le Juif errant, d’Eugène Sue : critique-feuilleton, épisode 4

Pour rendre compte du Juif errant, d’Eugène Sue, roman long (1600 pages dans l’édition que nous lisons actuellement) et foisonnant, nous décidons donc d’en faire une critique-feuilleton, découpée en plusieurs épisodes qui paraîtront à intervalles plus ou moins réguliers, au fil de la lecture. Dans ce quatrième épisode, nous aurons toujours un complot jésuite et un héritage, mais aussi de belles utopies.

Quatrième épisode.

Attention, cet épisode contiendra des révélations (divulgâchages) sur les épisodes précédents.

Nous voilà donc après le 13 février, date donnée comme le terminus potentiel de l’action, et dont la description constitue un des sommets du roman. Mais voilà : la somme faramineuse de l’héritage est dévoilée, le complot est connu, et la date fatidique est repoussée de plusieurs mois, jusque début juin. Nous sommes alors pile à la moitié du roman. Comment faire rebondir l’action pour occuper les 800 pages restantes ?
Le procédé est finalement simple : on fait la même chose, mais un peu différemment. L’idée principale consiste à changer le méchant. L’abbé d’Aigrigny est écarté pour incompétence et remplacé par celui qui était alors son « secrétaire », le très ambitieux et très sombre M. Rodin. Et puisque le complot visant les héritiers de la famille Rennepont est dévoilé, il va s’agir désormais de les écarter de la succession sans en avoir l’air ; mieux : de les mener dans un tel état psychologique et moral qu’ils n’y songeront même plus, ou n’en voudront plus.
Partant de ce principe, Rodin va se faire accepter comme l’ami de ses victimes : il libère Adrienne de sa chambre à l’hospice, il libère les jumelles de leur couvent, il dénonce publiquement les méfaits de l’abbé d’Aigrigny, etc. En bref, il devient l’homme providentiel, celui qui va gagner la confiance des protagonistes, etc. Ce qui ne l’empêchera pas d’agir dans l’ombre : il place des hommes et des femmes à sa botte auprès des victimes, il déclenche des incidents (voire des incendies), mais tout en ayant l’air de déplorer tout cela et en se proposant pour aider les personnages et leur donner de bons conseils. En bref, le bon Samaritain par excellence.
Une seule personne se doutera de tout ce qui se manigance, et l’un des intérêts de cette seconde moitié de roman consiste à savoir ce qui va lui arriver.

Plus que jamais, Rodin est présenté comme celui qui dévoie la religion à des fins personnelles. Ses ambitieux ne sont pas cachées : il veut devenir pape, rien de moins. Le tout pour imposer une vision rigoriste et inhumaine du christianisme, mais aussi employer la fortune de cet héritage afin de s’assurer la domination sur le pouvoir séculier en France (n’hésitant pas à prévoir de renverser ce pouvoir qu’il juge immoral). Tout au long de cette seconde moitié du roman, Rodin va développer toute une philosophie, attribuée par Sue à l’ensemble de la Compagnie de Jésus, qui rejette la liberté individuelle au nom d’une soumission à l’ordre moral et ecclésiastique. Les « méchants » jésuites veulent transformer leurs adeptes en « cadavres », en marionnettes ne pouvant qu’accepter docilement et mécaniquement d’être dominés corps et âme.
Face à cela, Eugène Sue fait développer, par plusieurs de ses personnages, une philosophie de l’humanisme, de la bonté, de la charité. Ce qui est intéressant, une fois de plus, c’est que cette philosophie de la générosité, la liberté et la tolérance est acceptée aussi bien par des laïcs que par des religieux, par des athées et par des fidèles pratiquants. On trouve deux exemples de ces utopies au fil du roman.
D’abord, un des héritiers présomptifs, François Hardy, dirige un atelier qu’il transforme en lieu de vie pour ses ouvriers. Au milieu de ce XIXème siècle où les conditions de vie et de travail des ouvriers étaient aussi pénibles, M. Hardy bâtit autour de son atelier tout un lieu où les ouvriers et leurs familles vivent en communauté. Habitation, cantine commune, école pour les enfants, lieu de partage du travail, tout y est fait pour le bien-être qui, finalement, est indispensable à la production d’un travail de qualité. Sue, dans un de ses commentaires qui ponctuent l’oeuvre, précise :

« Entreprendre une chose belle, utile et grande ; douer un nombre considérable de créatures humaines d’un bien-être idéal, si on le compare au sort affreux, presque homicide, auquel elles sont presque toujours condamnées ; les instruire, les relever à leurs propres yeux ; leur faire préférer aux grossiers plaisirs du cabaret, ou plutôt à ces étourdissements funestes que ces malheureux y cherchent fatalement pour échapper à la conscience de leur déplorable destinée ; leur faire préférer à cela les plaisirs de l’intelligence, le délassement des arts ; moraliser, en un mot, l’homme par le bonheur ; enfin, grâce à une généreuse initiative, à un exemple d’une pratique facile, prendre place parmi les bienfaiteurs de l’humanité, et faire en même temps, pour ainsi dire forcément une excellente affaire… ceci paraît fabuleux. » (Partie 14, chapitre 2)

Un autre exemple de ces projets désirés par Sue, et dont le but est de faire le bien de l’humanité, se trouve dans le testament de l’ancêtre des protagonistes, celui qui est à l’origine de l’héritage. Cet homme voulait que cette somme considérable soit employée à fonder une organisation de charité qui ferait le bien autour d’elle. Le but est de contrecarrer l’influence néfaste des jésuites, qui cherchent à détruire la liberté et la volonté des gens ; pour cela, M. de Rennepont veut une association qui favorise le bien-être, la liberté, l’éducation, en un mot l’émancipation des individus :

« Si une association perverse, fondée sur la dégradation humaine, sur la crainte, sur le despotisme, et poursuivie de la malédiction des peuples, a traversé les siècles et souvent dominé le monde par la terreur… que serait-ce d’une association qui, procédant de la fraternité, de l’amour évangélique, aurait pour but d’affranchir l’homme et la femme de tout dégradant servage ; de convier au bonheur d’ici-bas ceux qui n’ont connu de la vie que des douleurs et la misère ; de glorifier et d’enrichir le travail nourricier ; d’éclairer ceux que l’ignorance déprave, de favoriser la libre expansion de toutes les passions que Dieu, dans sa sagesse infinie, dans son inépuisable bonté, a départies à l’homme comme autant de leviers puissants ; de sanctifier tout ce qui vient de Dieu… l’amour comme la maternité, la force comme l’intelligence, la beauté comme le génie ; de rendre enfin les hommes véritablement religieux et profondément reconnaissants envers le Créateur, en leur donnant l’intelligence des splendeurs de la nature et de leur part méritée des trésors dont il nous comble ? » (Partie 11, chapitre 8)

Honnêtement, il est difficile de relancer l’action et l’intérêt des lecteurs après le sommet de tension dramatique, de suspense et de retournements de situation qu’a constitué la partie précédente. L’action se traîne un peu, d’autant plus que l’on a du mal à voir où veut en venir réellement Rodin. De plus, on n’échappe pas à un sentiment de répétition : la première moitié était consacrée à un complot qui a grandi et a abouti à ce 13 février ; et maintenant, on a l’impression de se retrouver dans une situation identique, avec une date butoir repoussée au 1er juin et un maître du jeu plus pervers, plus retors. Il faut un certain nombre de pages pour que l’intérêt revienne.

À suivre, dans un ultime épisode consacré à la fin du roman et à une impression d’ensemble sur celui-ci…

Le lecteur à domicile : Eduardo le mexicain

0

Le titre de ce roman étant particulièrement explicite, on ne s’étonnera pas de l’activité d’Eduardo Valverde qui va chez les uns et les autres pour leur lire des livres. Ce qu’on apprend au fur et à mesure, c’est comment et pourquoi Eduardo en est arrivé là. On découvre ainsi où il vit et quelles sont les relations qu’il entretient, dans son cercle familial ainsi que dans son cercle professionnel.

Comme l’auteur du roman – Fabio Morabito – Eduardo vit au Mexique, dans une ville désignée comme celle de l’éternel printemps par ses habitants. Une rapide recherche permet de supposer qu’il s’agit de Cuernavaca (365 000 habitants en 2010), distante d’environ 80 km de la capitale Mexico (remarque : d’autres villes dans différents pays, sont désignées de la même façon, et pas seulement en Amérique du Sud). Les péripéties et descriptions permettent d’imaginer un peu cette ville. Ainsi, le personnage central et narrateur y fréquente plusieurs établissements de la même chaîne, pour y déguster des bisquets, spécialité locale dont il apprécie une fabrication bien précise (il dénigre sans ménagements ceux qu’on lui sert aplatis). Ceux qui lui conviennent, il les trouve dans son endroit préféré où il a ses habitudes, notamment avec une serveuse qui l’appelle « Jeune Eduardo » alors qu’on finit par apprendre qu’il a 35 ans. Ce détail est assez révélateur de son état d’esprit et de sa situation. En effet, si Eduardo fait des lectures à domicile, ce n’est pas pour gagner sa vie. Pour cela il travaille dans un magasin familial qui vend des meubles, magasin régulièrement en difficulté face aux chaînes qui vendent des modèles à monter soi-même. Son activité de lecteur à domicile est en fait un travail d’intérêt général qu’Eduardo accomplit suite à un accident automobile pour lequel on lui a retiré son permis de conduire. On ne saura jamais exactement la nature de cet accident, Eduardo lui-même affirmant qu’il s’agit d’une histoire compliquée lorsqu’il ne peut pas éviter le sujet. Les difficultés du magasin de meubles de la famille Valverde viennent également du fait qu’une organisation la soumet à une sorte de racket déguisé en protection. Régulièrement, un individu vient ponctionner une certaine somme dans la caisse, sans que personne puisse s’y opposer. Il semblerait d’ailleurs que cet individu ait un lien avec le principal employé du magasin. Quant aux lectures à domicile qu’Eduardo doit effectuer, elles sont contrôlées par le père Clark qui voit régulièrement Ofelia, la propre sœur d’Eduardo. On voit donc que les relations entre vie privée et vie professionnelle des personnages sont étroitement imbriquées. Il faut également préciser qu’Eduardo vit avec son père gravement malade, qui devient particulièrement dépendant, notamment de Céleste, leur employée de maison qui va se révéler bien plus capable de présence d’esprit et d’astuce que ce qu’Eduardo imaginait.

Des romans à la poésie

Bien entendu, le sel de ce roman viendra en bonne partie de l’activité de lecture à domicile d’Eduardo : celle-ci se révèle bourrée de surprises. Avec Eduardo, on va découvrir une étonnante galerie de personnages. Chaque lecture s’avère être une sorte de comédie, aussi bien du côté d’Eduardo que de son auditoire. Les événements s’enchaînent, Eduardo ayant le chic pour se placer dans des situations extravagantes. Il faut dire aussi qu’il ne se contente pas d’une sorte de nonchalance naturelle. Très sensuel, il aime les femmes et passe beaucoup de temps à les observer et  fantasmer sur des possibilités érotiques. Il va se trouver embarqué dans des péripéties qui le dépassent parce qu’il est tombé sur un recueil de poésies d’Isabel Fraire qu’il lit à l’occasion, se rappelant que son père l’adorait (au point de se demander s’il n’entretenait pas une relation privilégiée avec elle). Eduardo se révèle en lisant ces poésies de façon très personnelle, alors qu’il lit les romans mécaniquement, laissant le souci de compréhension à son auditoire.

Un ensemble de détails révélateurs

Ce roman se déguste rapidement. On y apprécie l’incongruité de nombreuses situations, ainsi que la capacité de l’auteur à faire sentir de nombreux points malgré la concision (223 pages) de l’ouvrage. Son éloge de la lecture ouvre pas mal d’horizons, tout en abordant de nombreux thèmes : les relations familiales, l’impact des cartels sur la vie générale en Amérique du Sud, la façon d’apprécier la littérature et en particulier le cas de la poésie, les souffrances liées à la vieillesse, la façon dont certaines relations se nouent ou se dénouent selon les caractères et ego des uns et des autres (Eduardo découvre ainsi qu’on ne lui dit pas tout, chez lui), les relations employé/patron, etc. Très appréciable également, la façon d’intégrer la culture mexicaine par quelques mots de vocabulaire qui donnent des indications vestimentaires, culinaires, etc. Bref, l’auteur se révèle capable d’en dire long sans noyer son auditoire, grâce à son art de glisser les justes détails aux bons moments. Un bonheur de lecture qui se conclut de façon originale. Sans constituer une apothéose, la fin surprend aussi bien Eduardo que les lecteurs-lectrices, en montrant que toute chose est éphémère en ce bas monde.

Le lecteur à domicile, Fabio Morabitó
Éditions Corti, mai 2019

Note des lecteurs0 Note
4

Après la chute, le capitalisme sauvage

0

Le personnage principal s’appelle Slava Segalov, d’où le titre de la série. Il est russe et l’action se situe dans les années 1990, période où l’anarchie et le chaos règnent sur le territoire depuis la chute de l’URSS.

Slava est un jeune homme qui cherche encore sa place et considère qu’en secondant Dimitri Lavrine, il apprend les ficelles d’un métier d’avenir bien que non officiel. Lavrine évolue dans des eaux troubles, s’intéressant à tout ce que la société bolchévique puis communiste a littéralement abandonné sur place. Pour Lavrine, tout ce qui traîne est bon à prendre. Attention, il ne prend pas non plus n’importe quoi, car Lavrine a l’œil, celui d’un chacal. Devenu expert à force de fouiner à droite à gauche, il repère tout ce qui peut lui rapporter des sommes plus ou moins coquettes à la revente. Lavrine (re)vend donc des biens qui ne lui appartiennent pas, avec l’absence de scrupule qui le caractérise. Du moment que ces biens sont à l’abandon, il considère qu’il n’y a qu’à se servir. Il a donc monté une expédition avec Slava pour l’aider, dans un véhicule où ils pourront entasser tout ce qu’ils pourront, du moment qu’il s’agit d’objets de valeur. Autant dire qu’il sait ce qu’il cherche, parce qu’il a ses commanditaires. Lavrine est donc un affairiste très sûr de lui qui va de combine en combine, tout en surfant sur des eaux dangereuses car il trafique avec des gros bonnets de la mafia locale. Mais, Lavrine ne maîtrise pas tout. En effet, le voyage de retour se passe mal, puisque le véhicule conduit par Slava est bientôt suivi et attaqué par un groupe de pillards armés comme des militaires. Slava et Lavrine ne font pas le poids. C’est la présence d’une jeune femme dans le coin qui les sauvera, car personne ne l’attendait et elle tire vraiment bien. Le véhicule de Slava et Lavrine étant inutilisable, Nina les entraîne vers son lieu d’habitation. Le détail qui compte : tout cela se passe en hiver, dans des paysages très enneigés. D’ailleurs, il fait si froid que Nina prévient Slava et Lavrine que s’ils ne la suivent pas, ils mourront immanquablement.

Après la chute

Avec ce premier volet d’une histoire annoncée en trois épisodes, Pierre-Henry Gomont réussit un album marquant et vraiment prenant qui doit beaucoup à ses repérages. Tout dans cette BD sonne juste, même si le dessinateur propose une fiction avec des personnages imaginaires. Mais même les plus caricaturaux d’entre eux contribuent à crédibiliser l’ensemble. Il faut dire que la psychologie des personnages principaux apparaît nettement, en particulier celles de Slava, Lavrine, Nina et de son père. Et puis, les remarquables décors font sentir l’état de délabrement de la Russie de l’époque (si proche), mais aussi les fastes de celles qui l’ont précédée. Il faut voir l’immensité des bâtiments laissés à l’abandon. Ceci dit, parmi les sites qui font leur effet, figure également la mine à l’abandon que Nina fait découvrir à Slava et Lavrine. Un site qui compte énormément pour elle et son père, comme pour tous ceux qui y ont sué sang et eau. Or, cette usine, leur gagne-pain est à l’arrêt, et tous ceux qui ont contribué à son fonctionnement sont au désespoir. Comment peuvent-ils survivre dans ces conditions ? Le dessinateur met donc en présence un groupe de locaux complètement désespérés, avec un affairiste sans scrupules et un jeune homme qui en quelque sorte découvre la vie. En faisant se côtoyer des personnages aux mentalités aussi éloignées les unes des autres, le dessinateur ouvre le champ des possibles tout en dressant un tableau particulièrement vivant de la Russie de l’époque. Lavrine et Slava sont bien contents d’avoir échappé aux pillards et écoutent leurs sauveurs en se demandant ce qu’ils peuvent faire pour eux. Émerge une curieuse idée qui permettrait, pourquoi pas, aux mineurs de reprendre l’exploitation à leur compte. Lavrine leur fait miroiter comment il peut tirer de l’argent d’une partie du matériel. Quant à Slava, il tombe évidemment amoureux de Nina, tout en observant qu’elle a déjà un homme dans sa vie. Cela ne va pas l’empêcher de comprendre que Lavrine ne pense encore et toujours qu’à ses intérêts. Indécrottable affairiste, Lavrine sent et privilégie le fait qu’il peut gagner bien plus en revendant certains objets comme de la robinetterie, du plancher ou des vitraux (parce qu’il y a de la demande) plutôt que des engins d’exploitation minière (le luxe sous toutes ses formes reste particulièrement prisé par ceux qui ont les moyens de se l’offrir). D’ailleurs, Lavrine se révèle bien trop sûr de lui, jouant sur tous les tableaux, se croyant suffisamment malin pour toujours trouver les bons interlocuteurs, quitte à toquer à toutes les portes, y compris celles où on le voit d’un (très) mauvais œil. À ce jeu, il risque de se brûler les ailes.

Un album intelligent

Pierre-Henry Gomont réussit un album qui mêle aventure, romantisme, affairisme, tout en dressant quelques portraits qui donnent à réfléchir sur l’état des lieux de la Russie post-communiste. Comment des opportunistes profitent d’un système qui n’est même pas en train de s’écrouler, mais dont il reste juste des traces pourries ? D’ailleurs, on peut se demander comment l’artiste-peintre qu’était Slava à l’origine (malheureusement, il ne s’en sortait pas) a bien pu tomber sur Lavrine et se faire embaucher par lui. Enfin, ne négligeons pas de signaler que le dessinateur déçoit un peu sur certains détails et pas des moindres, notamment sur son domaine qu’est le dessin. Régulièrement, les traits des visages sont à peine esquissés. D’ailleurs, les personnages se réduisent souvent à des silhouettes. Pour compenser cela, le dessinateur utilise quelques astuces techniques qui fonctionnent plutôt bien, propose des paysages somptueux (quelques dessins de grade taille méritent vraiment le coup d’œil) et se montre très à l’aise pour faire sentir les mouvements, donner des silhouettes bien caractéristiques à ses personnages, ainsi que pour provoquer des situations irrésistibles d’humour.

L’argent

On remarque qu’il est omniprésent dans cet album. Comme quoi, même dans cette société à la dérive, la valeur argent reste une sorte d’étalon, peut-être surtout pour une population à qui on a fait miroiter un système opposé au capitalisme et qui ne leur a pas apporté ce qu’ils en espéraient (davantage de justice et d’égalité de traitement, voire une certaine prospérité). Voilà qui fait bien sentir l’état de la Russie de l’époque et les mentalités de ceux qui y vivent. Pour l’immense majorité, l’objectif consiste seulement à survivre. Mais pour cela, tous ont besoin d’argent. Nous avons donc celui qui vendrait père et mère pour en obtenir, celui qui découvre où est l’argent et comment il circule. Et puis, nous avons ceux qui n’en possèdent qu’un minimum et se demandent comment ils vont pouvoir survivre. Bien entendu, chacun n’a pas la même vision des choses ni les mêmes envies.

Slava 1 : Après la chute, Pierre-Henry Gomont
Dargaud, août 2022
Note des lecteurs0 Note
4

« Saison Brune 2.0 » : une société dématérialisée et malade

0

Le scénariste et dessinateur Philippe Squarzoni propose un état des lieux alarmant : Saison Brune 2.0, qui paraît aux éditions Delcourt, revient sur les dessous de l’économie numérique, de l’exploitation des données personnelles des utilisateurs aux enjeux environnementaux.

« En quelques semaines, la crise du Covid-19 a accéléré encore la transition vers une société dématérialisée. » Cours en ligne, apéros Skype, click and collect, soirées Netflix, démarches administratives virtuelles : Philippe Squarzoni ne s’y trompe pas en mettant en exergue la manière dont le confinement a conditionné notre rapport au numérique. Il en profite pour rappeler que tandis que la plupart des secteurs économiques souffraient de la pandémie, les GAFAM ont quant à eux largement profité des effets d’aubaine qui en ont découlé. Et ce ne sont pas les seuls, puisque les achats en ligne de toutes sortes se sont multipliés. De nouvelles habitudes de consommation se sont ainsi installées ou consolidées en quelques mois.

Tolkien, Star Wars, Charlie Chaplin, Retour vers le futur... « Un monstre qu’on ne peut pas voir. » Derrière ces allusions, par analogie, c’est un basculement qui s’objective : celui du monde d’avant, fait de VHS, de DVD et d’ouvrages papier vers une société 2.0, où plus rien n’est visible ni palpable. Un monde fait d’exclusions et d’addictions. Car les chiffres sont là, jetés en pâture : 23% des Français n’ont ni ordinateur ni tablette. Pas moins de treize millions d’entre eux résident dans une zone dépourvue de haut débit. Et pourtant, le numérique s’impose peu à peu, le temps passé sur les réseaux sociaux ou sur notre smartphone ne cesse d’augmenter, « notre goût pour la futilité » et « l’astuce des industriels », entre plaisirs addictifs, schéma de récompense et logique de recommandation, nous encouragent à abandonner nos données privées à des plateformes qui en sont friandes, qui vont les marchandiser et y puiser de quoi satisfaire leurs actionnaires.

Pourrait-on au moins déculpabiliser nos comportements à la faveur d’arguments écologiques ? Pas vraiment selon Philippe Squarzoni, qui truffe à cet égard son album de données et de statistiques utiles. Les trois millions de data centers dispersés dans le monde, où les gaspillages d’électricité peuvent atteindre jusqu’à 90% (!), occasionnent une pollution supérieure à celle de bon nombre de pays. Le numérique représente à lui seul 1,5% de l’électricité mondiale, un chiffre en constante augmentation. Nos ordinateurs, tablettes et autres smartphones nécessitent des métaux rares tels que le lithium, le manganèse ou le néodyme, lesquels alimentent les conflits armés en Afrique, la pollution en Chine, les tensions hydriques au Chili ou en Argentine. En outre, l’obsolescence programmée pousse les consommateurs à changer leurs appareils de manière précoce et seule une infime partie des déchets électroniques est gérée de manière responsable, notamment en France (10% environ). Les chaînes de production mondialisées, de la conception à l’extraction en passant par l’assemblage ou la vente, font faire des milliers de kilomètres à des produits s’inscrivant en faux face à l’urgence climatique.

Et cette dernière est bien réelle, comme en atteste amplement Philippe Squarzoni. La surface de glace qui recouvre l’océan arctique à la fin de l’été a diminué d’environ 40% depuis 1979. Le GIEC note une baisse des principales cultures de l’ordre de 4 à 10% en dix ans. Le monde devrait compter plus de 200 millions de réfugiés climatiques dans les trente ans si l’on en croit la Banque mondiale. Un quart des espèces vivantes pourrait disparaître sous peu. Et ce ne sont pas les solutions techno-numériques du président Macron, envers lequel l’auteur se montre très critique, qui empêcheront l’insécurité alimentaire, la perte de biodiversité ou les pénuries d’eau. Pas plus que le greenwhasing, les publicités mensongères ou les réseaux de câbles sous-marins. Saison Brune 2.0 est une plongée vertigineuse au cœur de l’abîme numérique. Aussi documenté qu’engagé, il constitue sans aucun doute une piqûre de rappel nécessaire.

Saison Brune 2.0, Philippe Squarzoni
Delcourt/Encrages, novembre 2022, 264 pages

Note des lecteurs0 Note

4

Le Pharaon, le Sauvage et la Princesse : trois contes dans un film magnifique et touchant qui invite au voyage

Michel Ocelot s’impose une fois de plus comme un des maîtres du film d’animation. Le Pharaon, le Sauvage et la Princesse joue la carte de la nostalgie et replonge le spectateur dans les succès passés du cinéaste à travers trois contes qui font voyager.

Synopsis : « Pharaon ! », « Le Beau Sauvage » et « La Princesse des roses et le Prince des beignets ». Porté par le récit de la Conteuse, le spectateur découvre trois histoires qui le mènent de l’Égypte antique à la Turquie légendaire en passant par l’Auvergne du Moyen-Âge.

Un voyage en Nostalgie

La réputation de Michel Ocelot, scénariste et réalisateur français, n’est plus à faire. Il est d’abord rendu célèbre par la trilogie des films d’animation Kirikou parus entre 1998 et 2012. Il se distingue ensuite par ses « théâtres d’ombres » réalisés en papier découpé dans Princes et Princesses (2000) ou dans Les Contes de la nuit (2011). Ocelot a également réalisé et scénarisé des longs-métrages césarisés en 3D avec Azur et Asmar (2006) et Dilili à Paris (2018).

Mais au-delà des films nombreux et reconnus, le réalisateur se distingue par son esthétique et sa façon de raconter les histoires. Avec les trois contes narrés dans Le Pharaon, le Sauvage et la Princesse, il propose un grand retour sur sa carrière et ses succès passés.

Les dessins et les personnages de « Pharaon ! » ne sont pas sans rappeler ceux de Kirikou. Dans « Le Beau Sauvage », Ocelot revient au « théâtres d’ombres » distinctif de ses œuvres. Enfin, « La Princesse des roses et le Prince des beignets » emploie des graphismes 3D semblables à ceux d’Azur et Asmar. Le spectateur tombé amoureux plus jeune de l’esthétique d’Ocelot ressort du cinéma la tête pleine de souvenirs.

Le style Ocelot s’imprime également dans la narration. Claire et épurée, elle est adaptée aux plus petits et replonge les plus grands en enfance. Par ailleurs, le personnage de la Conteuse, magnifiquement doublé par Aïssa Maïga, a de quoi rappeler aux adultes l’époque où on leur racontait encore des contes et des légendes.

Trois histoires pour le prix d’une

Faire tenir trois intrigues dans un seul long-métrage. Un projet ambitieux qui, de l’aveu de Michel Ocelot, n’a rien eu d’évident pour lui ou pour les producteurs. Pari réussi puisqu’à l’arrivée, l’ensemble se tient très bien.

La Conteuse dont on pouvait craindre qu’elle soit un lien cousu de fil blanc entre les trois contes permet d’assurer une vraie cohérence. Si « Pharaon ! » semble peut-être un peu courte par rapport aux autres histoires, elles restent toutes les trois assez équilibrées.

Si les intrigues, leurs personnages, leurs cadres et leur esthétique diffèrent, le spectateur retrouve de l’une à l’autre des thématiques similaires. Il est question de pouvoir dans les deux premiers contes. L’émancipation et la lutte contre l’autorité parentale sont quant à elles présentes dans l’intégralité des histoires. S’il fallait résumer Le Pharaon, le Sauvage et la Princesse en un mot, on parlerait de pluralité plutôt que d’éparpillement. La diversité des sujets ne nuit pas à la cohérence de l’ensemble. C’est parce que chaque histoire est différente que le long-métrage fait bloc.

La générosité d’Ocelot est frappante. Il offre trois contes portant un message touchant d’émancipation à travers des personnages dépassant les clivages sociaux et les diktats parentaux. Seul petit bémol : la place accordée aux personnages féminins. Dans le deuxième conte, la seule femme évoquée est complètement effacée. Dans les autres histoires, les princesses jouent un rôle mais ne sont pas le personnage principal. Un effort aurait pu être fait sur ce point. D’autant plus qu’Ocelot sait faire des femmes ou des filles des personnages principaux incroyables. Dilili à Paris (2018) avec son héroïne kanak avait par ailleurs été salué (à juste titre) comme « féministe » par Le Monde, Le Midi Libre, la RTS ou RFI.

Des décors à couper le souffle

Le Pharaon, le Sauvage et la Princesse se distingue par des dessins et des décors somptueux. L’esthétique et le cadre changent du tout au tout d’un conte à l’autre. Mais tous, à leur manière, contribuent à faire voyager le spectateur.

Dans « Pharaon ! », Ocelot s’est inspiré des postures et des couleurs des personnages dans les bas-reliefs et les peintures égyptiennes. Il les modernise cependant en renonçant aux traits de contour. Les couleurs flamboyantes se superposent, se croisent et se mélangent. Le cadre du conte offre la possibilité au scénariste de montrer le Nil, les bateaux, les armées et les temples égyptiens dans toute leur splendeur et leurs détails. La collaboration d’Ocelot avec Vincent Rondot, conservateur des antiquités égyptiennes du Louvre, porte ses fruits.

Ambiance radicalement différente pour « Le Beau Sauvage ». Sur ce deuxième conte, Ocelot revient au traitement en « silhouettes noires » et « théâtres d’ombre ». Ce choix permet d’illustrer au mieux l’obscurité de l’austère château du seigneur et les sous-bois où se cache le Beau Sauvage. L’équilibre entre les zones noires à l’écran et les arrivées de lumière est remarquable. On peut par exemple citer la scène où l’ombre du personnage principal défile, floue, au milieu de vitraux chatoyants et lumineux.

Le dernier conte est sans doute celui où les couleurs explosent le plus à l’écran. Les déserts, les palais et les villes projetés à l’écran rayonnent par leurs couleurs chaudes. Le château de la princesse est tout particulièrement impressionnant. Ocelot s’est inspiré du Palais turc de Topkapi. Les images sont extrêmement riches, détaillées et brillent de partout. Le réalisateur reconnaît s’être un peu plus détaché de l’exactitude historique que dans les deux autres histoires. L’occasion pour lui d’en mettre plein la vue au spectateur.

Le Pharaon, le Sauvage et la Princesse consacre une nouvelle fois Michel Ocelot comme un des maîtres du cinéma d’animation. On peut encore espérer d’autres chefs-d’œuvre de celui qui ne semble pas prêt à lâcher son crayon et renoncer au grand écran.

Bande-annonce – Le Pharaon, le Sauvage et la Princesse

Fiche technique – Le Pharaon, le Sauvage et la Princesse

Réalisation : Michel Ocelot
Scénario : Michel Ocelot
Doublage : Oscar Lesage, Claire de la Rüe du Can, Aïssa Maïga
Décors : Michel Ocelot, Thierry Buron
Montage : Valentin Durning
Musique : Pascal Le Pennec
Animation : Etienne Jaxel-Truer (EJT Labo) et Philippe Sonrier (Macguff Belgium)
Producteurs : Philip Boëffard, Eve Machuel, Christophe Rossignon
Société de production : Nord-Ouest Films, Studio O, Les Productions du Ch’timi, Musée du Louvre, Artémis Productions
Distributeur : Diaphana
Durée : 83 minutes
Genre : Film d’animation
Date de sortie : 19 octobre 2022

France, Belgique – 2022

Auteur : Maxime D

Note des lecteurs8 Notes

4.5

Wendell & Wild : un retour imparfait pour Henry Selick

Il aura fallu attendre treize ans après Coraline pour que le grand Henry Selick daigne nous livrer son tout nouveau film Wendell & Wild. Associé à Jordan Peele et pour le compte de Netflix, le papa de L’étrange Noël de Monsieur Jack montre qu’il est encore l’un des meilleurs artisans de l’animation en stop motion, et ce malgré un long-métrage imparfait.

Synopsis de Wendell & Wild L’histoire de deux frères démons, Wendell et Wild, qui demandent à Kat Elliot, une ado difficile rongée par la culpabilité, de les aider à rejoindre le monde des vivants. Mais ce que Kat souhaite obtenir en retour les propulse dans une aventure aussi étrange que comique, une épopée fantastique qui défie les lois de la vie et de la mort…

À l’heure où le numérique trône fièrement dans le domaine de l’animation, certains styles paraissent aujourd’hui comme bien marginaux. Et semblent ne plus trop attirer les spectateurs, comme pouvaient en témoigner l’échec commercial cuisant de Monsieur Link en 2019 – à peine 27 millions de dollars au box-office mondial pour un budget avoisinant les 100 millions. Mais malgré cela, au-delà de cet aspect mercantile, nous ne pouvons que remercier quelques artisans de persévérer dans ce domaine et de poursuivre à nous livrer de véritables œuvres d’art. Par là, nous voulons bien évidemment parler de studios comme Laïka et Aardman, ou encore de réalisateurs tels que Wes Anderson (Fantastic Mr. Fox, L’Île aux Chiens), Phil Tippet (Mad God) et Takahide Hori (Junk Head). Et alors que nous attendons avec impatience le Pinocchio de Guillermo del Toro et le retour de Laïka (récemment annoncé), c’est dans ce cadre que nous accueillons le nouveau métrage de Henry Selick à bras ouverts ! Lui, que nous pouvons considérer comme le grand nom de la popularisation de la stop motion – nous lui devons L’Étrange Noël de Monsieur Jack, James et la Pêche Géante et Coraline). Lui, absent depuis plus de treize ans, qui nous revient en s’associant avec Netflix et surtout Jordan Peele (Get Out, Us et Nope) en tant que co-scénariste et co-producteur. Bref, cet homme que nous étions pressés de revoir à l’œuvre et qui, après tant d’attente, prouve qu’il est l’un des maîtres incontestés de ce genre d’animation… et ce malgré un Wendell & Wild pour le moins imparfait.

Alors certes, étant donné les avancées effectuées au nom de la stop motion notamment par le biais du studio Laïka – qui nous avait livré un Kubo et l’Armure Magique exceptionnel – il est au début difficile de s’habituer au visuel de Wendell & Wild. Et pour cause, le film ne cherche nullement à effacer le côté marionnettes et pâte à modeler mais plutôt à l’assumer pleinement. Ce qui donne un aspect cartoon propre au réalisateur, mais qui laisse entrevoir à l’œil nu les limites techniques de certains détails. Comme de voir la jointure entre le regard et la bouche des personnages, celle-ci étant constamment changée pour créer l’illusion du mouvement des lèvres. Mais mis à part cela, nous ne pouvons qu’apprécier le travail exécuté sur ce Wendell & Wild. En effet, la stop motion y trouve une fluidité et une maîtrise tout à fait exemplaires, permettant aux personnages et à l’univers présentés d’être vivants au possible. Sans oublier des détails visuels pointilleux qui apportent de la crédibilité à ce qui nous est montré – allant d’un téléphone portable aux décorations personnelles à une chaîne stéréo. Mais elle est surtout sublimée par une mise en scène inventive qui joue habilement avec différents styles de réalisations (jeux de lumière, travail sur les échelles, animation 2D, effets numériques…) pour délivrer une œuvre visuellement riche et échevelée.

Malheureusement, Wendell & Wild pèche par le fait qu’il a été conçu par deux personnalités aux univers en tout point dissociables. D’un côté nous avons bien évidemment Henry Selick, puisant dans sa filmographie et son passif avec Tim Burton pour délivrer un conte gothique comme il sait si bien les faire. Dans lequel une jeune fille rebelle, se sentant responsable de la mort de ses parents, va trouver le moyen de les ressusciter sans se soucier des conséquences. Et de l’autre le satirique Jordan Peele qui, profitant de l’occasion pour reformer son duo comique avec Keegan-Michael Key – prêtant du coup leurs voix et leurs traits aux deux démons éponymes –, impose son humour pour le moins acide et moqueur de la société à l’ensemble, via une histoire d’entreprenariat toxique – un couple voulant raser une ville fantôme et donc un orphelinat pour y bâtir une prison, quitte à bafouer passé et souvenirs. Il est vrai que tout cela apporte de la matière d’écriture aux spectateurs, qui pourront pour le coup suivre un titre aux multiples intrigues et personnages, et ainsi y trouver leur compte question sujets, humour et émotions. Mais pendant tout le visionnage, nous avons l’impression de voir deux films bien distincts tentant de coexister, voire d’essayer de prendre le pas sur l’autre. Faisant de Wendell & Wild un film qui semble encore se chercher, comme peut en témoigner la bande-originale du film – switchant entre les compositions mélodieuses de Bruno Coulais (déjà à l’oeuvre sur Coraline) et la playlist rock accompagnant le personnage de Kat.

Et comme si Jordan Peele était venu parasiter le travail d’écriture de Henry Selick, le long-métrage donne l’impression d’en faire beaucoup trop. Par là, il faut comprendre que le scénario va jusqu’à proposer tellement de personnages et d’intrigues qu’il en devient difficile de savoir qui ou quoi suivre. Car en plus de la jeune Kat et des deux démons, il faut donc ajouter un couple d’entrepreneurs véreux, un démon incompris en guise d’antagoniste, une bonne sœur et un concierge chasseurs de démons, un élève trans et latino qui désire créer une amitié avec l’héroïne pour ne plus être un paria, une fille de riche cliché sur le papier mais qui va révéler son humanité, une femme se battant pour la préservation du passif de la ville fantôme… En somme, un trop plein qui fait enchaîner les histoires, quiproquos et relations dans ce qui paraît au final un véritable caparnahüm d’écriture. Empêchant ainsi certains personnages et intrigues d’avoir ne serait-ce un minium de raison ou d’explication. Et surtout reléguant l’histoire principale au second plan, faisant perdre au film tout son intérêt. Ce qui fait de Wendell & Wild un retour presque en demi-teinte de la part de Henry Selick, livrant son long-métrage le moins abouti de sa carrière.

Mais même si cette critique a pu se révéler un chouïa sévère envers le titre, il ne faut pas croire qu’il soit raté. Au contraire, Wendell & Wild reste un bon film d’animation, techniquement réussi qui fera l’affaire pour un (pas trop) jeune public et les adultes désirant se plonger dans un conte gothique le soir de Halloween. Il est juste décevant de voir à quel point le film aurait pu faire plus simple pour être le divertissement parfait, comme Selick nous avait si bien habitué auparavant. Qu’à cela ne tienne, la diffusion de Wendell & Wild sur Netflix n’est pas une chose que nous devions prendre à la légère ! Car en plus de replacer le réalisateur sur le devant de la scène, voir un tel projet mis en avant sur une plateforme de streaming aussi populaire promet encore de beaux jours pour l’animation en stop motion et ses artisans. Oui, Wendell & Wild est maladroit et imparfait derrière ses intentions et sa maîtrise visuel, mais du divertissement de la sorte, nous ne pouvons qu’en redemander !

Wendell & Wild – Bande annonce

Wendell & Wild – Fiche technique

Réalisation : Henry Selick
Scénario : Henry Selick et Jordan Peele, d’après le livre non publié Wendell & Wild de Henry Selick et Clay McLeod Chapman
Interprétation : Lyric Ross / Justine Berger (Kat Elliot), Keegan-Michael Key / Grégory Lerigab (Wendell), Jordan Peele / Frantz Confiac (Wild), Angela Bassett / Maïk Darah (soeur Démonia), James Hong / Marc Perez (père Bests), Sam Zelaya / Enzo Ratsito (Raúl), Ving Rhames / Thierry Desroses (Buffalo Belzer), Tamara Smart / Anne Mathot (Irmgard Klaxon)…
Photographie : Peter Sorg
Direction artistique : Paul Harrod, Robin Joseph et Lou Romano
Montage : Robert Anich, Sarah K. Reimers, Jason Hooper et Mandy Hutchings
Musique : Bruno Coulais
Producteurs : Henry Selick, Jordan Peele et Ellen Goldsmith-Vein
Maisons de Production : Netflix Animation, Monkeypaw Productions, Gotham Group, Artists First et SIF 309 Film Music
Distribution (France) : Netflix
Durée : 105 min.
Genre : Animation
Date de sortie :  28 octobre 2022
Etats-Unis – 2022

Note des lecteurs0 Note

3