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Le parfum vert de Nicolas Pariser: l’insoutenable légèreté du polar

2.5

Inspirée des grands films d’espionnage, la comédie Le Parfum vert se veut un pastiche non plombé par ses écrasantes références. Dommage que le film ne suive pas, jusqu’au bout, l’énergie de ses débuts. Au final, une comédie policière légère et plaisante, sans plus.

Hitchcock sans Hitchcock

Sandrine Kiberlain et Vincent Lacoste forment un duo dynamique dans les premières séquences du Parfum vert, elle en grande naïve, lui en acteur pris dans les filets d’une histoire qui le dépasse. Autour d’eux, des références à n’en plus finir, l’inspiration Hitchcock n’est jamais loin. Quand ils se prennent au jeu, lui effrayé, elle enthousiaste, tout fonctionne à merveille. Au début, le rythme est là, l’incompréhension du personnage principal face à sa situation ajoutant au burlesque de scènes qui auraient pourtant très bien pu virer au drame. Or, plus on avance dans l’intrigue, moins on est convaincu par son efficacité, la stabilité du scénario. On va dans tous les sens, sauf vers une résolution et au fur et à mesure acteurs, mise en scène et scénario commencent sérieusement à donner l’impression d’être en roue libre. Résultat, Sandrine Kiberlain rejoue à outrance le rôle de la naïve et Vincent Lacoste cabotine à mort. Si le film se veut un hommage, les acteurs se pastichent eux-mêmes…

Il y a trois ans pourtant, son précédent film, Alice et le maire avait amorcé une vraie force scénaristique, un duo de contraires qui fonctionnait à merveille, alors que dans Le Parfum vert même l’amourette entre les deux héros semble forcée. L’autre inspiration du film : la bande dessinée. Vincent Lacoste se confond bien vite à un Tintin moderne, complètement paumé dans son époque, en décalage, et baladé dans tous les sens. Il réussit l’exploit, tel un inspecteur gadget, de tout réussir alors qu’il foire tout ! Un joli paradoxe qui entraîne des vrais moments drôles. Sauf que ce fil de la BD n’est pas assez exploité, la mise en scène n’en tire pas assez profit, l’histoire non plus (on avait pourtant de belles pistes à travers cette auteure de BD ou ce collectionneur fou…). L’intrigue se perd dans ce qu’elle cherche à pasticher, même si elle se relance sans cesse par de nouvelles découvertes et connaît des moments de bravoure comme lors de la scène au théâtre, seul fil narratif véritablement exploité.

Le Parfum vert, sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes 2022, se veut un divertissement pur au détriment d’une réelle prise de risque après le succès d’Alice et le maire. Le film se déroule, ronronne et s’entremêle, en faisant rire parfois, mais sans jamais surprendre ou accrocher véritablement le spectateur. Oubliable.

Le Parfum vert : Bande annonce

Le Parfum vert : Fiche technique

Synopsis : En pleine représentation, un comédien de la Comédie-Française est assassiné par empoisonnement. Martin, membre de la troupe témoin direct de cet assassinat, est bientôt soupçonné par la police et pourchassé par la mystérieuse organisation qui a commandité le meurtre. Aidé par une dessinatrice de bandes dessinées, Claire, il cherchera à élucider ce mystère au cours d’un voyage très mouvementé en Europe.

Réalisation : Nicolas Pariser
Scénario : Nicolas Pariser
Interprètes : Sandrine Kiberlain, Vincent Lacoste, Rüdiger Vogler, Léonie Simaga, Arieh Worthalter, Jeanna Thiam, Alexandre Steiger
Photographie : Sébastien Buchmann
Montage : Christel Dewynter
Distribution : Diaphana
Durée : 1h41
Genre : Comédie
Date de sortie : 21 décembre 2022

Quatre couleurs, celles du stylo bille

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Cette BD relève du défi, puisque son auteur, Blaise Guinin (dessin, scénario et… couleurs), a décidé de la réaliser avec rien d’autre que son stylo quatre couleurs, celui que nous connaissons bien pour l’avoir toutes et tous utilisé.

Étudiant en fac, Grégoire ne fiche pas grand-chose, ce qui agace prodigieusement son père. Celui-ci lui pose donc un ultimatum : s’il ne réussit pas enfin à valider sa première année, il lui coupe les vivres. Pour gagner du temps (cela se passe au téléphone), Grégoire s’engage à se mettre enfin au travail. En réalité, il n’a pas vraiment l’intention de changer d’attitude et d’état d’esprit. Son gros point faible, c’est la géo. Coup de bol, son pote Pierre est en fac d’histoire ; il a donc de bonnes connaissances dans le domaine. Inversement, Pierre n’y connait rien en histoire de l’art, où Grégoire est inscrit. Bon, d’après ce qu’on voit du personnage, on (Pierre) peut douter du niveau réel de Grégoire, mais celui-ci se montre suffisamment convaincant avec les arguments qu’il avance, pour que Pierre accepte ce qu’ils considèrent juste comme un échange de bons procédés. D’ailleurs, les deux enseignements en question ne sont que des options, alors…

Quelques imprévus

Bien évidemment, la situation va se compliquer. En effet, il ne s’agit pas uniquement d’échanger des identités pour passer un examen, mais d’assister à des cours et donc de côtoyer du monde. Sans compter que l’un comme l’autre se révèlent incapables de se contenter d’assister à ces cours. Ils observent les enseignants et les autres étudiants et ils se mettent même à interagir avec ces personnes. Quand Grégoire (qui assiste au cours sous le nom de Pierre) voit Chloé qu’il connait entrer dans l’amphi, il ne trouve pas d’autre solution pour s’en sortir que de mentir (maladroitement) et donc de s’enfoncer dans ses mensonges. De l’autre côté, la situation dérape également pour des raisons de séduction… Et tout va encore se compliquer avec l’irruption de la police qui enquête sur la mort suspecte d’une étudiante.

Choix technique assumé

Avec cet album à la conception technique originale, Blaise Guinin se prend au jeu et ne se contente pas d’aller au bout de son choix. Il raconte une vraie histoire qui apporte son lot de surprises. Il décrit le milieu étudiant en exploitant visiblement des souvenirs personnels, ce qui contribue à crédibiliser l’album. Les protagonistes sont jeunes et se cherchent encore. Leurs comportements le montrent régulièrement, aussi bien dans leur façon de percevoir les cours que dans leurs vies sentimentales. Les différences d’état d’esprit (et de psychologie) entre filles et garçons reflètent ce qu’on observe dans la réalité et l’auteur y glisse astucieusement une pointe de mystère qui pique la curiosité.

Utilisation du stylo

Techniquement, c’est étonnant de maitrise, car Blaise Guinin tire bien parti de son stylo. On le sent dès l’illustration de couverture, avec ses quatre zones, une pour chaque couleur, le bleu restant cantonné à quelques touches, contrairement au noir qui domine souvent, probablement pour faire sentir la dominante de son histoire (les fonds de pages sont également noirs). Sa maitrise se sent avec sa façon de remplir certaines zones par des petits groupes de hachures. Et puis donc, il fait avancer son histoire par chapitres ou sous-chapitres qu’il intitule de la couleur qui va dominer, le noir pour les aspects sombres, le vert couleur de l’espoir pour tout ce qui apporte de la fantaisie et le rouge pour tout ce qui concerne la passion, la séduction, mais aussi le sang (exemple flagrant avec celui de l’étudiante morte). Petite remarque qui a son importance, Blaise Gunin ne se contente pas d’utiliser son stylo pour tracer des traits ; il remplit également des zones entières et sans que le résultat soit désastreux comme vous ou moi l’obtiendrions. On a l’impression qu’il parvient à faire en sorte de s’affranchir totalement des bavures qu’on croyait inhérentes à l’utilisation d’un tel stylo.

Références

Et puis, le dessinateur affiche l’originalité de son tempérament artistique avec de judicieuses déformations des décors, pour faire sentir l’ivresse de son personnage. On remarque aussi quelques hommages ou références picturales à des œuvres de peintres tels que Botticelli, Toulouse-Lautrec, van Gogh, Courbet, Klimt, Hopper, Fragonard, Munch et Picasso pour les plus évidentes. Tout cela pour illustrer un scénario qui permet d’aborder de nombreux thèmes, comme la séduction et l’amour (et ses corolaires que sont la fidélité, la trahison et la vengeance), l’amitié, les relations parents-enfants, l’art, les faux-semblants, etc.

Conclusion

Une BD qui, sans prétendre au rang de chef-d’œuvre immortel, dépasse le simple cadre d’un défi à la Perec réussi. En d’autres termes, on pourrait la rapprocher de l’OuBaPo : Ouvroir de Bande dessinée Potentielle.

Quatre couleurs, Blaise Guinin
Vraoum ! (collection Autoblographie) : sorti le 28 mai 2014
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3.5

Les 1000 livres qui donnent envie de lire, de Sarah Sauquet – Glénat

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L’autrice et professeure de lettres Sarah Sauquet publie chez Glénat Les 1000 livres qui donnent envie de lire. Ce beau livre de type encyclopédique est à mettre entre les mains de tous les lecteurs, et de tous les écrivains ou écrivains en devenir et à la recherche de l’inspiration. Un grand vadémécum à la présentation claire et agréable, un ouvrage très complet, à l’organisation ponctuée d’interviews de professionnels du monde du livre. Découvrez les mille livres qui donnent envie de lire, mais aussi d’écrire !

Une présentation qui donne envie de lire

Les 1000 livres qui donnent envie de lire est un ouvrage agréable. La présentation soignée, mais aussi dynamique, permet de le feuilleter avec plaisir, ou de le lire dans l’ordre. Elle encourage à s’y replonger pour approfondir, chercher ou découvrir à nouveau. Le découpage, mais aussi la forme des textes, témoignent d’une didactique particulièrement appréciée pour ce type de livres, et qui découle tout naturellement du métier de professeure de français de l’autrice. Plaire, instruire et émouvoir sont ici les trois grands piliers de ce sommaire qui part à la découverte de livres marqués par des émotions et des thèmes aussi divers que la peur, la découverte, l’exploration, le rêve, le voyage, la réflexion, etc. Les 1000 livres qui donnent envie de lire est un manuel très bien construit, entre les chapitres duquel se sont glissées quelques interviews et analyses lui ajoutant une indéniable plus-value, comme on le verra par la suite.

Un contenu qui donne envie de lire 

Intéressons-nous avant cela au contenu de ce livre bien présenté, comme on l’a dit. Sans être exhaustif, car un tel exercice serait, on le sait, impossible, Les 1000 livres qui donnent envie de lire se démarque par un travail de recherche poussé et donc des pages extrêmement fournies. Difficile de ne pas y trouver ses ouvrages préférés, difficile aussi de ne pas y dénicher, page après page, de nouveaux titres s’annonçant passionnants et venant rejoindre notre liste de lecture.
Les 1000 livres qui donnent envie de lire est aussi très intéressant pour qui cherche à se documenter pour écrire sur un sujet ou simplement trouver l’inspiration en tant qu’auteur. Les livres qui font voyager, les livres qui font frissonner… autant de catégories permettant de découvrir un panel d’ouvrages de toutes époques et tous lieux qui n’attendent plus que d’être ouverts.

En plus-value, des interviews 

Enfin, en plus d’un livre organisé et complet présentant une sélection d’oeuvres de manière encyclopédique, Les 1000 livres qui donnent envie de lire offre une plus-value certaine par le biais des interviews qui ponctuent ses différentes chapitres. Le premier entretien questionne les idées de Philippe Labro, écrivain, et s’intéresse, par exemple, aux différences entre littérature française – plutôt tournée vers l’auto-fiction- et littérature américaine – plutôt versée dans le romanesque, l’aventure, etc. Toutes ces analyses supplémentaires permettent d’orienter le livre vers encore plus de richesse et d’informations en ce qui concerne le monde merveilleux de la lecture.

Qu’on soit lecteur, auteur publié, écrivain amateur à la recherche d’idées ou critique littéraire, Les 1000 livres qui donnent envie de lire de Sarah Sauquet est le livre des amoureux des histoires et des mots. 

Les 1000 livres qui donnent envie de lire, Sarah Sauquet
Editions Glénat, novembre 2022, 304 pages

Passe-passe de Martine Lombard

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Martine Lombard est une auteure originaire de Dresde, en Allemagne, et qui vit aujourd’hui à Strasbourg, en Alsace. Elle a connu la fracture de son pays, entre la RDA et la RFA — la nation était alors scindée en deux entre le côté est et ouest. Cette femme qui a beaucoup voyagé a été amenée à travailler pour la chaîne de télévision Arte, mais aussi à se consacrer à l’écriture. Avec son parcours atypique et unique, l’auteure choisit de présenter un recueil de treize nouvelles, à la croisée des chemins.

Le principe de la nouvelle tient souvent sur quelques codes qu’il convient de suivre ou de détourner. Peu de personnages, une action qui se déroule en peu de temps… Et une chute finale, où le lecteur prend conscience que l’écrivain l’a dupé. Pour ce recueil de nouvelles, Martine Lombard a décidé de planter son décor dans des lieux différents. D’ailleurs, les histoires de l’auteure ne semblent pas interconnectées, même si elles sont toutes dénonciatrices de quelque chose. Ce ne sont pas des portraits idéalisés de grands personnages nobles et riches, mais plutôt le destin de gens qui ont dû se battre pour en arriver là.

Se battre pour survivre

Dans ce groupe de textes, le poids du passif de Martine Lombard est décisif. C’est lui qui va l’inspirer à écrire sur des sujets comme l’année 1989, qui symbolise la chute du mur de Berlin et la fin du bloc soviétique. La nouvelle retrace le parcours de Kristina, une étudiante qui ne se sent pas à sa place. Avec tous ces bouleversements, la jeune femme peine à s’en sortir. Une claque d’émotion, qui annonce un recueil qui tourne autour de la discrimination et de décisions qui dépassent l’humain. Un des atouts de ce recueil de nouvelles est la multiplicité des points de vue. Martine Lombard parvient à se mettre à la place de nombreux personnages : une famille qui se lance vers l’inconnu, des filles étudiantes envoyées en mission, un malade chronique qui doit affronter la mort…

Globalement, ce livre suscite de vives émotions chez son lecteur, du fait de ses sujets tabous, traités avec une plume poétique et un angle tantôt fataliste, tantôt empli d’espoir.

Un recueil mélancolique aux airs de tableau vivant

Passe-Passe, ça veut dire quoi ? Dans le monde de la magie, cela signifie un « tour d’adresse », où l’on doit cacher un objet en particulier. C’est donc une tromperie, une illusion amenée de manière subtile et sournoise. Il est difficile de présenter un recueil de nouvelles sans « spoiler » l’issue de chaque récit. Cependant, certains textes sortent du lot, dont « L’héroïne du jour ». La sixième de l’ouvrage a pour thème le voyage et le climat tendu et militariste. En effet, les filles étudiantes s’ennuient, obligées d’honorer une mission qui doit durer soixante-et-onzième jours. Elles écrivent des lettres à leurs familles pou les fêtes, tandis que les sentiments se décuplent. Les instructeurs hommes exigent qu’elles se sacrifient : ils leur promettent monts et merveilles, leur font entrevoir un mensonge au nom de la guerre.

Mention spéciale à « La mendiante et la princesse », où la narratrice se lie avec une personne vivant dans la rue, Daria, originaire du Monténégro.

Finalement, est-ce vraiment de la fiction ?

Avec autant de situations crédibles et parfois glaçantes, le lecteur en vient à se demander si toutes ces nouvelles ne sont pas, en réalité, des anecdotes vécues par l’auteure elle-même. De toute évidence, Martine Lombard s’est inspirée de la réalité, pour reconstituer ces récits.

La dernière nouvelle du recueil s’intitule « La candidate ». Le texte affiche une mise en page très atypique pour une nouvelle, car elle ressemble à un rapport judiciaire officiel. Celui-ci traite d’une certaine Blondie. Dans ce texte très technique, l’auteure dénonce le protocole français, quand il s’agit d’appartenir à la société, pour une étrangère. Comment intégrer ce pays, qui se réclame défenseur des Droits de l’Homme ? N’est-il donc pas dépositaire d’une volonté d’aider et d’accueillir ceux qui demandent asile ?

En définitive, Passe-passe est un recueil bouleversant, qui rend hommage à l’humanité tout entière. Les personnes qui osent s’opposer au courant sont souvent celles qui souffrent le plus. Martine Lombard parvient à créer des atmosphères tendues et réalistes, qui crispent le lecteur et le font parfois découvrir des problématiques éloignées des siennes.

Passe-passe, Martine Lombard
Éditions Médiapop, septembre 2021, 200 pages

 

L’art comme élément secondaire d’une œuvre : Quelques minutes après minuit, l’art thérapeutique

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Juan Antonio Bayona a un don. A l’instar de son ami Guillermo Del Toro, il a la manière de mettre en scène de grandes histoires, des contes très beaux mais tragiques. Dans Quelques minutes après minuit, il ne déroge pas à la règle, puisque le film repose avant tout sur les rêves, les histoires et la mort. Poursuivons notre cycle du mois et explorons comment l’art sert ici d’élément secondaire à l’œuvre, étant le terreau fertile duquel le deuil pourra naître.

Le deuil a été représenté de bien des façons au fil des ans dans l’histoire du cinéma. A Ghost Story, Alabama Monroe, The Fountain… Tous ont leur particularité, leur empreinte, leur moteur pour illustrer le plus terrifiant des sentiments. Quelques minutes après minuit compte lui sur une approche plus innocente, plus délicate, au travers des yeux d’un enfant. Pour traverser la maladie qui hante sa mère, Conor plonge dans ses dessins, des dessins créateurs d’un imaginaire qui l’amènera à créer un ange gardien sous la forme d’un If, étrange voisin des Ents, venu à lui pour le guider dans la plus grande souffrance qu’un enfant puisse connaître.

D’une mère à son fils, l’amour de l’art s’est transmis. Cette parcelle de créativité est le lien ultime qui les unit et c’est ce qui va permettre au travers des lignes peintes, des coups de crayon et des rêves, de donner naissance à cet arbre géant, un monstre comme il y en a peu, un conteur d’histoires dont la voix n’aurait pas pu être mieux dirigée que par celle de Liam Neeson. Par ses histoires, des éléments clés apparaîtront, des morales précises et parfois difficiles en raison de sa réflexion sur le bien et le mal mais qui toutes, auront pour but d’aider le jeune Conor à accomplir la tâche qui lui est due, à savoir reconnaître son rapport au monde, sans l’être qui lui est le plus cher.

Non seulement cette ouverture d’esprit guidera le jeune homme aux travers d’histoires qui étaient autrefois celles de sa mère, mais qui plus est, déterminera leur relation à tout jamais, même au-delà de l’inconscient. Conor deviendra plus fort et plus enclin à s’ouvrir à ce qui se passe autour de lui, même quand il s’agira d’accepter que sa grand-mère devienne son nouveau foyer. Car si jusqu’à présent Conor détestait la grande Sigourney Weaver, ce n’est pas tant que celle-ci est monstrueuse, bien que c’est ce qu’il veut nous faire croire, mais plutôt l’idée que si elle est présente, c’est que sa mère ne le sera plus.

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Le long-métrage de Juan Antonio Bayona tient sa force dans ses récits, donnant vie à des peurs ignorées sous forme de fables en aquarelle qui interviennent brusquement et sans ménagement. L’œuvre s’en retrouve changeante et ambivalente où tout du long de l’aventure et au travers des différentes histoires de l’If, le jeune Conor potassera les vérités du monde telles que la justice ou l’égoïsme mais aussi des valeurs fondamentales pour un enfant comme la passion et l’acceptation qui à leur tour, l’aideront face à la colère, l’impuissance et aux sentiments refoulés.

Cette fresque poétique aux plaies universelles est d’une justesse incroyable. Un pèlerinage étrange au travers des fameuses étapes du deuil mais divinement mis en lumière sous sa forme la plus thérapeutique, avec comme voie de guérison : l’art.

Et puis, quoi de plus proche d’un film que l’art, que des peintures, des dessins. Après tout, comme se plaît à le dire David Lynch, les films ne sont que des peintures qui prennent vie. Quelques minutes après minuit se trouve être la parfaite corrélation entre les deux.

Bande annonce – Quelques minutes après minuit

L’Âme soeur de Fredi M. Murer (1985) : quand la poésie et l’extrême naissent du rien

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En 1985, Fredi M. Murer dévoilait L’Âme sœur, un long-métrage suisse qui s’intéressait à l’isolement, la famille, le désir, l’amour et la fraternité, mais aussi l’interdit, le tout situé dans une vie au cœur de la nature, puisque les quatre protagonistes vivent toute leur existence ou presque dans une ferme sur les pentes désertées d’une montagne.
Le 21 décembre 2022, L’Âme soeur ressort au cinéma, en version restaurée. C’est l’occasion pour nombre d’entre nous de se plonger ou se replonger dans cette œuvre singulière et extraordinairement subtile…

Ce qui marque en premier dans L’Âme soeur, c’est la douceur qui émane de cette vie rurale qui pourtant ne s’éloigne jamais longtemps d’un labeur ne pouvant être repoussé au lendemain. Et pourtant, malgré les tâches à accomplir pour les animaux, la terre ou la maison, la vie semble ici incroyablement juste et à sa place. Jusqu’à un certain point cependant. Car derrière un père doux mais peu bavard, derrière une mère gentille mais dévote, la tâche d’élever un petit frère sourd-muet échoit à Belli, la soeur aînée. Le Bouèbe, comme on l’appelle, n’est pas tellement plus jeune que sa soeur, et les deux enfants sont déjà quasi adultes. Une tendresse et une complicité naissent naturellement à la fois de l’isolement de ces êtres, seules jeunes personnes à des kilomètres à la ronde, ainsi que de la protection que Belli montre souvent au Bouèbe, l’abritant de la colère d’un père qui est las des bêtises du jeune homme. Le Bouèbe est en effet un individu très passionné, tout en ressentis. Sa surdité, en le frustrant, lui a fait prendre un regard particulier sur le monde qui implique parfois chez lui des comportement excessifs.
Malgré des différences manifestes de caractère et d’aspirations, le spectateur n’aura aucun mal à percevoir l’amour qui unit les membres de cette famille dont les conditions de vie sont finalement plus difficiles – tant pour le corps que le mental – qu’elles ne paraissent.

Toutes ces informations nous sont dévoilées çà et là, L’Âme sœur étant une œuvre particulièrement efficace sans en faire trop. Les informations passent à l’écran, par le biais des gestes et des paysages, ou nous parviennent dans les conversations des personnages entre eux (en VOST), notamment dans le discours des grands-parents. On apprécie tout particulièrement le minimalisme de ce film qui n’use d’aucun effet, et dans lequel transparaît pourtant l’infini d’une poésie posée sur l’œuvre comme sur le paysage.
Et, sans crier gare, tandis que les signes auront été inexistants pour certains, subtils pour d’autres, L’Âme sœur entame un virage duquel on ne revient pas. Très brutalement, dans le secret de la nuit, le film assume enfin son titre, quand le frère et la sœur deviennent soudain amant et amante.
Dès lors, tout recommence, la vie quotidienne, les rapports familiaux, le travail, avec cette fois ce secret qui plane au-dessus et qui angoisse le spectateur, autant que la mère, mise en alerte par la clairvoyance de son regard qui capte les subtils changements intervenus entre ses enfants, à la lumière du jour, cette fois. Au-delà du simple secret d’une relation interdite plane aussi celui de l’inceste, du péché, et cette impression d’impossible retour à une situation normale…

Sans dévoiler la fin, on dira que L’Âme sœur s’achève dans une passion qu’évoquait déjà son titre. Une fin qui marque son spectateur comme ce film qui semblait si doux et poétique, mais qui portait aussi le double tranchant de cette existence, complexe, belle et impitoyable. 

Bande-annonce : L’Âme sœur 

Fiche technique :

Titre : L’Âme sœur
Réalisation : Fredi M. Murer
Casting : Thomas Nock, Johanna Lier, Dorothea Moritz, Rolf Illig
Scénario : Fredi M. Murer
Pays d’origine : Suisse
Genre : drame
Durée : 120 minutes
Date de sortie : 1985, ressorti au cinéma le 21 décembre 2022
Grand Prix de l’Union de la critique de cinéma
Léopard d’or au Festival de Locarno

 

Donnie Brasco (1997) de Mike Newell : Tu quoque fili

Dans le genre assez balisé du « film de mafia », Donnie Brasco occupe une place à part. Sorti à la fin des années 1990, le film mené par le tandem Johnny Depp-Al Pacino réussit le tour de force de s’être imposé à la fois comme un classique du genre et comme une œuvre incomparable. Le revoir aujourd’hui, qui plus est dans une version director’s cut agrémentée de vingt minutes de métrage supplémentaire, nous rappelle les immenses qualités de cette œuvre authentique et attachante. Al Pacino y livre une de ses meilleures performances – ce qui n’est pas peu dire – avant une longue traversée du désert qui débutera quelques années plus tard. 

Rarement la figure familière de l’infiltré aura paru aussi vraisemblable à l’écran. S’il faut porter cette qualité au crédit, notamment, du réalisateur et des comédiens, elle est avant tout due à la source du scénario. Donnie Brasco est en effet le nom que porta Joseph Pistone, un agent du FBI, pendant plusieurs années passées au sein de la famille mafieuse new-yorkaise des Bonanno. Cette infiltration inédite par sa durée (cinq années) eut des résultats retentissants, puisqu’environ 200 personnes furent arrêtées et plus de la moitié condamnée sur base des preuves rassemblées par Pistone. C’est le témoignage écrit par l’intéressé en 1988 qui servit de base au scénario du film, écrit par Paul Attanasio. Par ailleurs, comme nous l’apprenons dans les bonus de cette édition, Pistone lui-même fut très impliqué dans le film, y jouant le rôle de conseiller, ce qui a sans nul doute contribué au réalisme de l’œuvre. Le premier quart d’heure situe parfaitement l’infiltré (Johnny Depp) dans son rôle. Il y reste en effet dans l’ombre, tandis que l’attention du spectateur est portée sur le groupe de wiseguys qui, eux, ne s’embarrassent d’aucune discrétion. Maîtres sur leur territoire, ils blaguent, vocifèrent et se charrient sur des sujets bénins. Partant de ce tableau familier, Donnie Brasco brouille ensuite malicieusement les pistes. A peine le spectateur pense-t-il trouver ses marques, que l’action se détourne lentement vers Brasco, qui demeure en marge du groupe, guettant l’opportunité. Surtout ne pas s’imposer, ne pas brusquer les rencontres. C’est bien Lefty (Al Pacino) qui initie le contact, non l’inverse. Là, il faut jouer crânement sa chance. L’agent réussit un coup de bluff – il prétend reconnaître un faux bijou au premier coup d’œil – et il met le pied dans la porte : il a désormais l’attention de Lefty.

La suite va confirmer cette envie de s’écarter des sentiers battus et des figures imposées, et le film de peindre une image bien plus nuancée et humaine d’un milieu régulièrement caricaturé et/ou romantisé. La réalisation confiée à un Européen (le Britannique Mike Newell, qui hérite d’un projet initialement dévolu à son compatriote Stephen Frears), qui plus est novice en matière de films de mafia (il avait fait un carton trois ans plus tôt avec la comédie romantique Quatre Mariages et un enterrement), explique sans doute que rarement l’aspect émotionnel aura joué un rôle aussi important dans un film du genre. Newell ose même lorgner du côté du mélodrame pour renforcer la relation père-fils qui s’instaure entre Lefty et Donnie Brasco. Le résultat est très réussi car non seulement cette relation renforce l’attachement aux personnages, mais encore crédibilise-t-elle davantage le scénario. En effet, c’est parce que Lefty, déçu par son propre fils toxicomane, s’attache à son jeune protégé qu’il baisse immanquablement la garde et ne peut concevoir la trahison de ce dernier. L’autre originalité de ce film est qu’il ne s’intéresse pas à l’aristocratie du crime mais aux éternels aspirants. Ici, pas de mafieux en costumes trois pièces qui privatisent des boîtes de nuit et se réunissent dans des salons chics pour causer business, mais de petites frappes éternellement fauchées, qui cherchent à gagner quelques billets à travers n’importe quelle combine. Ils prennent tous les risques et respectent les ordres, que ce soit pour assassiner des amis ou se rendre à leur propre exécution. Ils respectent encore un code d’honneur, mais celui-ci résiste de plus en plus difficilement à l’évolution des mœurs mafieuses et aux éclats de violence qui rebattent fréquemment les cartes. Bref, le milieu dépeint est banalisé, et c’est ce qui rend les criminels aussi humains, voire aussi touchants.

Efficacement mis en scène, Donnie Brasco est porté par un casting phénoménal, dont un duo Depp-Pacino très complice. Le premier y accomplit, à 34 ans, sa mue vers des rôles plus virils et mûrs, tandis que le second, alors dans une période faste (il a récemment tourné dans L’Impasse de De Palma et Heat de Mann, avec lequel il s’apprête à tourner le formidable Révélations), est totalement investi dans sa performance et brille de mille feux. Autour de ce binôme attachant, gravitent une brochette de seconds rôles parfaits, de Bruno Kirby à Anne Heche (tragiquement décédée, à l’âge de 53 ans, il y a quelques mois à peine), sans oublier Michael Madsen qui livre là une de ses meilleures performances dans le rôle du capo récemment promu qui peine à tenir son nouveau rang. Bien rythmé, truffé de séquences marquantes, tour à tour attachant, drôle et brutal, Donnie Brasco n’a rien perdu de ses qualités, et se revoit aujourd’hui avec une indubitable délectation cinéphile.

Synopsis : En 1978 à New York, l’agent spécial Joe Pistone est designé par le FBI pour infiltrer le clan Bonanno, une des familles mafieuses les plus puissantes de la côte Est. Il contacte un modeste porte-flingue de l’organisation, « Lefty » Ruggiero, auprès duquel il se fait passer pour un spécialiste en joaillerie du nom de Donnie Brasco. Coupé de son milieu, Donnie va peu à peu s’identifier à ceux qu’il doit détruire.

SUPPLEMENTS

Le digipack proposé par ESC Distribution jouit d’un packaging quelque peu trompeur. En effet, si les jolis visuels qui l’ornent et les deux disques qu’il contient promettent une myriade de suppléments, la réalité est bien plus maigre. Hormis un livret d’à peine une vingtaine de pages (mais intéressant car reprenant notamment des témoignages de Mike Newell, Stephen Frears, Joseph Pistone et du scénariste Paul Attanasio), l’édition n’inclut que deux bonus vidéo. Le premier est un entretien récent, réalisé pour les besoins de cette nouvelle édition, avec Fabrice Rizzoli. Signalons tout d’abord la curieuse habitude de ne pas présenter formellement l’invité, qui est docteur en sciences politiques et spécialiste de la grande criminalité. Compte tenu de son expertise, Rizzoli se livre logiquement à un commentaire sur le contexte historique dans lequel s’inscrit le film, plutôt que sur l’œuvre elle-même. Si le spécialiste fournit quelques informations intéressantes, l’entretien aurait gagné à être structuré autour de grandes questions qui ramènent régulièrement au film et permettent de mieux l’appréhender, ce qui aurait évité un aspect décousu et quelques sujets plus éloignés. Le second bonus n’a rien de nouveau puisqu’il date de 2000 et était déjà inclus dans les premières éditions spéciales du film, mais il s’avère le plus passionnant grâce aux nombreux intervenants qui y apparaissent. Johnny Depp, le directeur du casting Louis DiGiaimo, Paul Attanasio et, cerise sur le gâteau, Joseph Pistone lui-même, commentent en détails la genèse du film, l’écriture, le casting, la mise en scène, l’apport des comédiens principaux, etc. Manque à l’appel Al Pacino, qu’on voit très rarement dans ce genre d’exercice, et nous aurions tenu là un complément parfait au film. Il n’empêche que les 24 minutes passent très rapidement !

Si nous aurions espéré davantage de bonus pour un film aussi important que Donnie Brasco, ne boudons pas notre plaisir de découvrir le film dans une copie impeccable et, surtout, dans un montage director’s cut qui offre vingt minutes de métrage supplémentaire. Il va de soi que nous vous conseillons chaudement de privilégier cette version au montage cinéma, également inclus dans le coffret – cela, même si aucune différence structurelle n’est à mentionner, autant le savoir… 

Suppléments de l’édition collector 2 Blu-ray :

  • Film en deux versions : version cinéma et director’s cut
  • Entretien avec Fabrice Rizzoli

Note concernant le film

5

Note concernant l’édition

3

La Guerre de Miguel : Soi-même comme un autre

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Vainqueur du Grand Prix du documentaire lors du Festival Chéries Chéris, La Guerre de Miguel revisite les codes de l’autobiographie littéraire. En résulte, un biopic d’un nouveau genre qui met en scène l’existence d’un être qui a fait de la performance de genre un récit à la première personne.

Miguel or not Miguel: that is the question

Vous avez sans déjà entendu parler du biopic. Vous savez, c’est ce genre cinématographique qui consiste à raconter la vie d’une personne ayant réellement existé. Aujourd’hui, on parle davantage de sa petite-sœur l’autofiction. Quelle est-elle ? Elle renvoie à un genre littéraire qui consiste à injecter à l’autobiographie – le fait de raconter sa vie à la première personne – des éléments ouvertement romancés. Au premier abord, le documentaire La Guerre de Miguel semble être un combo des trois genres sus-cités. Son histoire amène du moins à le penser. Sa réalisatrice Éliane Raheb revient sur la vie d’un dénommé Michel. On apprend qu’il est né au Liban au début des années 60. Ce dernier vit désormais en Espagne où il a émigré voilà bientôt une trentaine d’années. Un tel synopsis paraît assez banal. Le film nous prouve qu’il l’est beaucoup lorsque l’on se plonge véritablement dedans. D’une part, parce que la vie de Michel – rebaptisé Miguel Alonso – est loin d’avoir été un long fleuve tranquille. D’autre part, parce que le cadre narratif et cinématographique démonte tous les codes du traditionnel biopic documentaire.

Le récit ne se fait pas sans le héros qui en est l’origine. Il ne s’agit pas de raconter l’existence de Michel avec lui – et non sans lui. Celui-ci participe à sa mise en scène. Idem pour la cinéaste Éliane Raheb qui passe devant la caméra (qu’elle dirige) afin d’interroger le héros. Michel se prête au jeu de la confession. Il ne cache rien, répond à toutes les questions que se pose la réalisatrice, y compris lorsque celles-ci sont inquisitrices. Depuis ses fantasmes sexuels à sa façon de concevoir le sexe, en passant par ses plans d’un soir –, Michel dévoile sans fard sa sexualité. Ces révélations étonnent plus qu’elles ne choquent. Question sexualité, le biopic s’avère assez frileux. Ici, c’est tout l’inverse. L’objectif est de (re)donner la parole à celui dont on parle –, plutôt que de parler pour lui. Michel est interviewé par Eliane Raheb.

Michel est interviewé par Eliane Raheb.

À la recherche du temps perdu

La confession est doublement (re)mise en scène. Si Michel parle librement face caméra, sa parole reste soumise à celle de la réalisatrice, libre de couper (ou non) au montage certains de ses propos. Il n’est pas non plus avéré que la parole conservée (et montée) soit entièrement véridique. Il y a donc autant d’autobiographie que d’autofiction dans le récit livré par Michel. Son histoire revit sous nos yeux. On l’imagine autant qu’elle est imaginée par la réalisatrice qui la scénarise sous forme de tableaux vivants ou animés. Des acteurs et actrices (re)jouent ainsi certaines clés de la vie de Miguel. Ces derniers sont d’ailleurs « castés » par le héros et seront ensuite amenés à interpréter. Ces scènes de casting constituent autant de mises en abyme qui viennent s’ajouter à l’interview-fleuve qui structure le documentaire.

La Guerre de Miguel revisite la manière de « faire récit ». Comment raconter sa vie ? Comment se dire ? Comment mettre en scène l’existence d’un être singulier avec ses vicissitudes, ses joies, ses doutes autant que ses atermoiements. Miguel revient sur ses traumatismes d’enfance. Il revit la guerre du Liban, l’homophobie vécue et la quête désespérée d’être (enfin) soi – en dépassant la honte que la société impose à celles et ceux qui vivent en dehors des normes. C’est ainsi que le genre documentaire devient un exercice de psychanalyse collective où l’histoire d’un homme devient celle de toute une communauté. Eliane Raheb invente une forme de narration nouvelle où le « je » de celui qui raconte est tout à la fois héros, metteur en scène et comédien dans un jeu de chaises musicales faisant s’interférer les rôles et les histoires. Le cinéma est né avec les facéties et tour de magie d’un Méliès. Avec La Guerre de Miguel, le septième art renoue avec ses origines et prouve qu’avant d’être un objet de divertissement, il reste d’abord l’œuvre de magiciens prêts à en découdre avec les fantômes du passé, comme un douloureux exorcisme vers une lumière retrouvée.

Bande-annonce – La Guerre de Miguel

Fiche technique – La Guerre de Miguel

Réalisation : Éliane Raheb
Écriture : Éliane Raheb
Image : Bassem Fayad
Son : Chadi Roukoz
Montage : Éliane Raheb
Animation : Fadi El Samra
Musique originale : Mazen Kerbaj
Sound design : Victor Bresse
Production (structure) : Itar Productions
Coproduction : Kabinett Filmproduktion, Zeitun Films
Sortie : prochainement

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3.8

« Gunslinger Spawn » : un démon cuisiné à la Sergio Leone

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L’univers de Spawn s’étend un peu plus, puisqu’une nouvelle série intitulée Gunslinger Spawn vient s’ajouter à King Spawn, The Scorched ou Sam & Twitch. Todd McFarlane et Brett Booth y mettent en scène le Pistolero, un suppôt de l’enfer venu du passé, en rupture avec son environnement immédiat, lancé dans une irrésistible vendetta.

Déjà à l’œuvre chez Marvel ou DC, où il a notamment officié sur les séries X-Men et Flash, Brett Booth s’est ensuite parfaitement fondu dans l’univers graphique de Spawn, où l’horrifique le dispute au spectaculaire, la perdition à l’esprit de vengeance.

À certains égards, Gunslinger Spawn pourrait se réclamer de Sam Peckinpah : l’urbanité sépulcrale originelle fait en effet place nette à un Pistolero mû par le besoin de vengeance, capable de trahisons et peinant à trouver sa place dans un environnement dont il ne maîtrise pas les codes (les séquences amusantes où il découvre, pantois, les WC ou l’essence, sa condition maintes fois répétée d’entité démoniaque diminuée). Mais si le cadre change, Brett Booth reste fidèle à ses modèles : il dépoussière le Violator ou le Clown, met en vignettes un alter ego de Spawn, tempère les élans super-héroïques, mais conserve toutefois l’apparat graphique, la science de l’image, ainsi que cette capacité, sans cesse réaffirmée, de porter à incandescence violence, mouvements ou effroi. Et tout y passe : des dinosaures aux mini-clowns, des balles infusées de sang aux visages scalpés.

Le personnage du Pistolero est un prolongement presque naturel d’Al Simmons. Ses actes sont eux aussi conditionnés par une histoire familiale douloureuse, il est confronté aux mêmes monstres que le « premier » HellSpawn, il fait montre d’une pareille obstination doublée de violence. Le récit de Gunslinger Spawn, qui propose plusieurs sauts temporels, notamment dans son épilogue, est haletant, gorgé de sang et structuré de telle sorte que ce Spawn tout droit sorti du Far West évolue de pair avec des protagonistes finement caractérisés, apparaissant en alternance sans rien perdre de la cohérence d’ensemble (d’abord Taylor, ensuite le Clown). Ces deux derniers possèdent de puissants ressorts dramatiques : le premier vit en rupture consommée avec un père agissant clandestinement, le second rêve d’accéder au trône des Enfers et n’hésite pas à manipuler ses sbires à cette fin. Dans ce premier tome de Gunslinger Spawn, les uns et les autres redoublent de duplicité, la ruse l’emporte sur la force, les brèches spatiotemporelles offrent à la fois opportunités et traumatismes.

Projeté de l’Old West des années 1860 à nos jours, dans un contexte où la violence demeure à peu près le seul liant, le Pistolero doit faire preuve de capacités de résilience et d’adaptation. Les mystères de son passé restent épais, mais l’on sait néanmoins que l’assassinat de sa sœur a partie liée avec la famille Bartlett, dont il s’apprête à croiser certains descendants. Ses pérégrinations, rythmées et iconiques, donnent ce qu’il faut d’ampleur à ce personnage impétueux, machiavélique et solitaire. Pour le reste, si la magie opère, c’est avant tout grâce à l’expertise de Todd McFarlane et Brett Booth, qui gèrent avec maestria les séquences d’exposition et d’action, qui rationnent l’information autant qu’ils prodiguent la fougue et la fureur. Et le résultat est tellement probant qu’on en vient à se demander, presque gêné, si l’on ne tient pas là le meilleur Spawn.

Gunslinger Spawn, Todd McFarlane et Brett Booth
Delcourt, novembre 2022, 192 pages

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5

De l’ombre à la lumière du Nord de Stéphane Bigeard

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Stéphane Bigeard révèle dans un livre les secrets du management en prenant pour exemple l’univers très controversé du football. En pleine période du mondial au Qatar, de nombreuses personnes ont fait le choix de boycotter la compétition. Pourtant, ce sport incarne aussi autre chose : un esprit d’équipe, de solidarité et de combativité. Immersion dans un ouvrage atypique et passionné…

En l’an 1998, le club de football « Les Charbons Ardents » décroche le prestigieux titre de champion de France. Une victoire inattendue pour des hommes qui vivent sous les nuages du Nord et n’ont jamais connu le succès. Le personnage d’Axel est l’alter ego de l’auteur Stéphane Bigeard : un conseiller qui va faire ressortir le meilleur de chacun. Comment réagira le « Menhir », entraîneur revêche et parfois acariâtre, en apprenant ces nouvelles méthodes ?

Des parallèles avec le réel

Stéphane Bigeard ne s’en cache pas. Dans ce livre insolite, l’auteur s’est inspiré de figures réelles, intrinsèques au football à l’échelle nationale. Ainsi, les Charbons Ardents font référence au Racing Club de Lens, qui a brandi la coupe de France de première division en 1998. Le « Menhir » est en réalité le « Druide » aka Daniel Leclercq, décédé en novembre 2019. Un sacré personnage au physique reconnaissable entre mille, et qui a mené son équipe à un niveau supérieur. En ce sens, l’auteur lui rend hommage avec sincérité et non sans humour.

En effet, le protagoniste du Druide est montré en toute transparence, puisque ses nobles qualités et ses défauts sont exposés, dans le respect de la mémoire de l’homme derrière le personnage… Un challenge remporté haut la main, grâce à un style abordable pour tous et des situations très vraisemblables, comme le décrit Gervais Martel, qui a rédigé la préface du livre. Selon lui, cet ouvrage retranscrit fidèlement ce à quoi ressemble une épopée sportive.

Le sport est le reflet des rapports entre humains

Quel est le rapport entre le management porté par Axel et le football ? Peut-on l’harmoniser aux autres sports, voire à la vie de tous les jours ? En réalité, le développement introspectif et la réussite d’une organisation, d’une gestion des personnes entre eux sont des éléments qui s’appliquent bien à la tenue d’une équipe de sportifs. Chacun occupe un rôle précis : défenseur, milieu de terrain, attaquant… Grâce à la synergie de groupe, les maillons forment une chaîne puissante qui fonctionne. Mais si un seul membre se fragilise, c’est l’effet domino…

Dans ce texte, le discours et la technique d’Axel concernent aussi les communautés et à la communication. Les messages véhiculés sont adoptés par les champions de football que des salariés dans une entreprise. De plus, l’apprentissage du fair play et accepter de se remettre en cause sont des vraies leçons d’humanité, qui resserrent les liens entre les personnes.

L’humilité comme vertu première

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, De l’ombre à la lumière du Nord est loin d’être un ouvrage portant strictement sur le football. Certes, les matches retranscrits ressemblent à de fidèles comptes-rendus, si précis qu’ils permettent de visualiser chaque action et de ressentir la ferveur des supporters. Mais c’est une belle manière d’exprimer la solidarité entre les joueurs et le rapport de confiance déterminant d’un entraîneur, vis-à-vis d’eux.

Pour ce sport qui suscite autant de débats, d’interrogations, de joie et de désillusion, il est essentiel de mettre l’accent sur l’humain plus que jamais. Après tout, cette discipline n’est pas seulement l’affaire de milliardaires et d’aberrations écologiques. C’est aussi un petit terrain sans prétention, qui réunit les jeunes, peu importe les écarts sociaux. Sur la pelouse, tout le monde a son rôle à jouer… Attention toutefois à ne pas se brûler les ailes, si la réussite est au rendez-vous.

De l’ombre à la lumière du Nord, Stéphane Bigeard
Éditions Jets d’Encre, juillet 2021, 384 pages

 

Une vie difficile : du rire à la tendresse

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Voilà une belle tranche de vie où l’on passe du rire aux larmes, ou une grande histoire dans le petit genre de la comédie italienne. Car décidément, la comédie italienne regorge de classiques qui n’en finissent pas de discréditer l’idée même de ce que peut être un genre. Le giallo, le western italien s’approprient tous des codes remués ad nauseam pour les déplacer sur une terra incognita esthétique qui leur permet d’exploser les conventions habituelles et de détourner les traditions.

Il en va de même surtout pour la comédie italienne dont le rire est doucereux sinon tragique, et il en va de cette amertume dans Una vita difficile de Dino Risi mettant en scène Alberto Sordi et Lea Massieri. De la guerre aux années 1960, Silvio Magnozzi traverse vingt ans d’histoire italienne cruciales, qui voient le pays se transformer sous l’effet du consumérisme et du capitalisme sauvage dopé à la croissance tous azimuts. Le héros, partisan aux idéaux tranchés mais chancelants, situé à gauche, rêve de devenir artiste, romancier puis scénariste pour le cinéma. Au détour de l’Histoire, il tisse sa petite histoire à lui, préférant tantôt l’une, tantôt l’autre sans remporter de succès ni avec l’une ni avec l’autre. Ainsi finit-il piteusement, plein d’idéaux mais confiné aux bas-côtés de la vie et de l’évolution italienne, comme le montre la scène magnifiquement pitoyable où il se retrouve, totalement ivre, à vouloir frapper le nouveau mari de son grand amour ; un nouveau riche qu’on devine le cœur vide mais les poches pleines et la tête droite.

On peut y voir comme un condensé de ces intellectuels de gauche issus de cette époque intrigante qui déambulent de désillusions en échecs dans les comédies d’Ettore Scola comme les chefs-d’œuvre La Terrasse ou Nous nous sommes tant aimés. Mais ici, il s’agit moins d’un délitement des espoirs et des ambitions politiques qu’une rencontre douce-amère entre un idéal qui reste profondément humain et une réalité désespérément médiocre. Si le héros romantique est condamné à vivre « la rencontre entre la poésie du cœur et la prose des circonstances » comme l’affirmait Hegel, on se demande bien si l’on peut vibrer avec la poésie sombre de cette œuvre.

Une comédie amère.

Sombre d’abord car très amère ; nous voici devant une comédie où on ne rit quasiment pas. C’est que l’envie de rire s’estompe rapidement devant ce héros profondément humain. S’il s’agit d’une traversée du boom économique, véritable miracle selon l’expression consacrée, ce n’est pourtant pas à la façon de l’ivresse de La dolce vita. Silvio met rapidement la nécessité de défendre son pays contre les nazis de côté lorsqu’il rencontre une jeune fermière avec laquelle il va passer un mois à se reposer de sa soi-disant bronchite chronique ; c’est qu’elle est jolie et douce et elle lui donne du jambon fermier aussi. Puis en un cut, il l’abandonne pour retrouver ses amis résistants… qui passaient par là. Quelques années plus tard, devenu journaliste moyen (si ce n’est minable) repassant près du chalet qui l’avait hébergé pour les besoins d’un reportage, il se remet avec la même femme, lui promet les mêmes merveilles avec la même rapidité et le même manque de lucidité. Puis, lui et sa famille sont brinquebalés dans l’histoire, du référendum sur la république dans l’immédiat d’après-guerre à l’assassinat de Togliatti, qui lui vaut des années de prison où il se distingue à peine comme un agitateur politique bien peu tonitruant.

Ce n’est donc pas le clinquant et la jouissance d’une société qui se détache peu à peu des valeurs patriarcales et conservatrices du passé, à la faveur d’une transformation socio-économique trop rapide pour être ressaisie, mais plutôt le laissé-pour-compte d’une histoire virevoltante qui trouve trop peu de stabilité et d’endroit où se fixer. C’est pourquoi la naïveté du héros dont on rit volontiers au début laisse peu à peu place à une désillusion douce-amère ; celle-là même qu’il vit en temps réel et qui culmine dans le final aux limites du ridicule. Mais précisément, ce ridicule ne s’affirme pas parce qu’entre temps l’humour s’est mué en tendresse. On ne rit pas de Silvio, contre lui mais avec lui, comme d’un pathétique qui voisine la pitié sincère d’une proximité aiguë ; comme deux copains. Le ton de la comédie italienne et en particulier celle-ci n’est pas drôle mais surtout beau.

Si cette comédie ne fait que très peu rire, au fond, elle ne fait que réfléchir sur la traversée de l’histoire politique du pays que pourtant elle semble proposer. En creux, on comprend qu’il s’agit moins d’une satire ou même d’une étude politique dans le style des dossiers de F. Rosi que de la peinture d’un homme à l’idéal pourtant sincère mais vacillant ; de même qu’il vacille dans le tourbillon historique qui le dépasse.

Le film signale ainsi l’horizon qui aboutira peut-être à The Big Lebowski de l’autre côté de l’Atlantique, où de même la figure du héros est retravaillée jusqu’à l’épuiser quasi-totalement : non plus la figure de la personne qui agit mais celle de celui qui est agi par les événements qui l’emportent et réussi néanmoins à s’y inscrire en propre. Le rire venant du décalage entre la naïveté et la bêtise d’un héros qui parvient quand même à faire progresser tant bien que mal sa quête et le récit avec lui. Rire et s’attendrir, voilà deux bonnes raisons de découvrir ce chef-d’œuvre de la comédie italienne.

Une vie difficile : Bande-annonce

Fiche technique : Une vie difficile

Réalisation : Dino Risi
Scénario : Rodolfo Sonego
Acteurs principaux : Alberto Sordi, Lea Massari
Pays de production : Italie
Année : 1961
Durée : 118 minutes

Ils aimaient la vie (Kanał), un film de Andrzej Wajda

Le réalisateur le plus emblématique de Pologne s’empare d’un sujet brûlant de l’histoire de son pays dont il fut lui-même un participant pour réaliser le deuxième volet d’une trilogie de la guerre. Poignant, tragique et mystérieux, Ils aimaient la vie (Kanał) synthétise magnifiquement le cinéma de son auteur.

S’il est un réalisateur européen qui résume le lien entre cinéma et histoire, c’est bien le polonais Andrzej Wajda. Ayant perdu son père dans le massacre de Katyn (auquel il consacrera un film plusieurs décennies plus tard) et participé à la résistance polonaise non communiste et à l’insurrection de Varsovie d’août 1944, il portait déjà en lui la mémoire collective de son pays. Après avoir étudié le cinéma à l’École cinématographique de Lodz et avoir démarré comme assistant-réalisateur d’Aleksander Ford, il entama une carrière qui allait être essentiellement consacrée au genre historique. Ils aimaient la vie (Kanał) est le deuxième volet de sa Trilogie de la Guerre, après Génération (1954) et avant Cendres et Diamant (1958). Le film se concentre sur cet épisode dramatique de l’insurrection de Varsovie et la fuite des ultimes survivants à travers les égouts de la ville. Une expérience qui a été justement vécue par une grande partie de l’équipe du film, Wajda bien sûr, mais aussi le scénariste Jerzy Stefan Stawinski (également auteur de la nouvelle dont est adapté le film), le directeur de la photographie Jerzy Lipman ou l’acteur Tadeusz Janczar. Une œuvre très personnelle donc et portant sur un sujet très sensible et encore récent à l’époque. Le tournage sera aussi éprouvant pour les acteurs qui devront passer plusieurs semaines dans des baignoires pleines dans l’arrière-cour du studio, tout en ingurgitant de la vodka pour éviter la pneumonie.

Lors de son avant-première le 20 avril 1957 au cinéma Moscou de Varsovie, le film fut froidement accueilli par la critique polonaise qui attendait plutôt une épopée héroïque et optimiste sur l’insurrection et reprocha un manque de profondeur psychologique aux personnages (un comble, nous y reviendrons). Mais il obtint un franc succès populaire (plus de quatre millions de spectateurs) et, surtout, une reconnaissance internationale grâce au prix spécial du Festival de Cannes de la même année. Il sera distribué à l’étranger : en France, en Suède, en Yougoslavie, en Chine, au Japon, au Canada, en Israël et bien d’autres. Il est, depuis, largement reconnu et considéré comme un classique au même titre que Cendres et diamant, le dernier volet de cette trilogie informelle, quoique ce dernier éclipse généralement Ils aimaient la vie en terme de renommée.

L’empreinte d’un cinéaste : entre humanisme et pessimisme absolu

Ce film est important à plus d’un titre. Rappelons qu’il est sorti en 1957, soit un an après le décès de Boleslaw Bierut, dirigeant stalinien polonais, et le début effectif de la déstalinisation en Pologne. A ce titre, il est un témoin du dégel culturel, au même titre que son homologue soviétique Quand passent les cigognes de Mikhail Kalatozov, dans le sens où le film se détache nettement des critères de la propagande communiste appliquée au domaine culturel. De fait, les premières années de la déstalinisation virent un sensible relâchement de la censure dont un certain nombre d’artistes surent profiter. Ce fut ainsi qu’un certain nombre d’œuvres purent voir le jour sans correspondre à tous les critères du réalisme socialiste et sans subir les foudres des censeurs (juste avant un retour des tours de vis dans les années 1960). Ce contexte va ainsi permettre de présenter une nouvelle vision de la Seconde Guerre mondiale, notamment en ce qui concerne la représentation des partisans et de la population polonaise durant les évènements.

Il faut savoir que dans les années 1950, deux visions s’opposaient en Pologne quant à la vision de la résistance nationale aux Allemands. L’une, populaire, était romantique et idéaliste et valorisait le sacrifice de jeunes gens courageux pour l’amour de leur patrie ; l’autre, venant des autorités et de l’élite intellectuelle, était sceptique et critique quant à l’attitude des chefs de la résistance qui sacrifiaient sciemment de jeunes combattants manipulables. Wajda fait la synthèse de ces deux visions tout en prenant ses distances et en s’attardant sur les portraits individuels de ses personnages, une marque de fabrique de sa trilogie et même de sa filmographie. La vision de Wajda est, logiquement, dramatique et pessimiste, mais contrebalancée par l’opiniâtreté et l’espérance des personnages qui persistent envers et contre tout à combattre et survivre. Une conception ambivalente qui sera une marque de fabrique de sa filmographie. Le biographe Boleslaw Michalek a commenté cette vision des évènements par le film en le qualifiant de « commentaire définitif de l’héroïsme polonais » et en soulignant le « manque de bon sens politique et social, la propension à de grands sacrifices disproportionnés » de cet héroïsme. En connaissant l’histoire contemporaine de la Pologne, difficile de ne pas y avoir une parfaite synthèse de l’identité de ce brave pays si longtemps oppressé.

Le traitement du sujet est anticonformiste sur le fond mais aussi sur la forme, notamment pour la fuite des survivants dans les égouts. Une fuite désespérée et désespérante, mais néanmoins haletante, traitée comme une chasse à l’homme hors du temps et de l’espace, comme dans une autre dimension, voire même teintée de fantastique lorsque des volutes de fumée enveloppent nos personnages. D’aucuns ont comparé cette vision à celle des enfers de Dante, avec sa succession de cercles narratifs de tourment, comparaison d’ailleurs validée par Wajda lui-même. Comment ne pas y penser en effet en voyant ces protagonistes avancer incessamment vers des peines toujours plus grandes et ne ressortir à l’air libre que pour y trouver une mort violente ou une solitude désespérante ? Et comment ne pas voir en ces égouts une illustration de l’antichambre de l’enfer ?

Le film se partage ainsi entre pessimisme absolu, voire cauchemardesque, et espérance irrationnelle persistante de ses protagonistes. Ceux-ci sont bien présentés dans toute leur individualité, luttant de manière acharnée pour leur survie à l’image de leur patrie qui se débattit longtemps pour sa survie contre tout espoir. C’est donc bien l’identification de l’histoire d’une nation à celle d’individus, qui sera un autre trait récurrent d’une filmographie qui explorera différentes phases importantes de l’histoire de la Pologne. Ce sera d’ailleurs cette optique qui permettra à Wajda d’explorer le présent de son pays et de présenter l’envers du régime communiste dans les années 1970-1980, devenant ainsi une sorte d’épine dans le pied des autorités par le biais culturel, profitant d’une évolution qui a logiquement suivi le dégel et la déstalinisation. Une sorte d’activisme militant indirect par le biais du cinéma qui culminera jusqu’à son autre chef-d’œuvre, L’Homme de fer en 1981. Mais sa filmographie sert aussi d’exutoire et a presque fonction de catharsis. Pour Wajda lui-même qui vécut personnellement cette période tragique de l’histoire, mais aussi pour l’ensemble du public polonais qui peut se réapproprier une part de son histoire et de son héroïsme volé par la propagande du régime stalinien, le même régime qui avait aussi mis à mort certains partisans polonais.

Un film historique à tous les niveaux

Comme nous l’avons mentionné précédemment, le film est sorti dans le contexte particulier du dégel culturel qui accompagna la déstalinisation. Cela signifia un relâchement de la censure sur les arts mais aussi un changement de conception des sujets abordés, en particulier les sujets historiques. La mémoire de la Seconde Guerre mondiale, encore très présente dix ans après les évènements (notamment en Europe de l’Est), a été un thème très souvent abordé au cinéma. Andrzej Wajda sera probablement le cinéaste polonais qui va personnifier la vision de cette période en l’abordant très souvent. Kanał fait partie de ses films polonais qui rendirent leur singularité aux résistants et combattants de Pologne rendus anonymes par la vision collectiviste et englobante de la vision communiste soviétique, à l’instar de ce qui se fit dans tous les pays d’Europe de l’Est. Plus qu’un hommage, il s’agit bien d’une restitution d’une certaine réalité historique nationale, une réalité qui ne correspondait évidemment pas avec la vision globalisante du régime stalinien de Bierut. Cette vision dépasse d’ailleurs largement le seul contexte de la Seconde Guerre mondiale puisque le cinéaste dira s’être aussi référé à la bataille de Samosierra en Espagne en novembre 1808 (dans le contexte des guerres napoléoniennes en Espagne où des régiments polonais combattirent aux côtés des troupes françaises) pour illustrer l’aspect suicidaire de l’héroïsme polonais dans l’histoire. La tragique issue de l’insurrection de Varsovie et la fuite désespérée dans les égouts ne sont donc qu’une illustration de la destinée polonaise indubitablement marquée par l’héroïsme, la bravoure, mais aussi la tragédie. Une destinée incessamment marquée par les défaites, les invasions et les oppressions sans véritable espoir de fin. Il est donc aisé de considérer le cinéma de Wajda comme éminemment pessimiste, malgré quelques tranches de vie plus joyeuses très occasionnellement illustrées dans ses films. Un hommage poignant et sincère, sans doute le plus approprié.

Ils aimaient la vie contribue donc à marquer une rupture profonde dans les cinémas est-européens non seulement en rompant avec les critères de l’idéologie communiste, mais aussi en développant une sensibilité nationale typiquement polonaise jusqu’ici peu présente et qui ne cessera désormais de s’affirmer. Ce sera avec cette évolution que s’affirmeront des cinéastes polonais comme Andrzej Munk, Jerzy Kawalerowicz ou Krzysztof Kieslowski et que se développera un cinéma national divers et créatif, notamment dans le domaine des films historiques.

Ce deuxième volet d’une trilogie informelle nous illustre donc parfaitement la filmographie de son réalisateur aussi bien que l’histoire de son pays. Il est aussi bien un hommage sobre et sincère qu’un portrait anticonformiste des acteurs d’une des périodes les plus tragiques de l’histoire. C’est également un film témoignage sur sa propre époque et une bonne illustration de l’évolution des régimes communistes et du lent déclin du totalitarisme. Enfin, c’est une sorte d’autobiographie chorale d’une grande partie de l’équipe du film qui relate sa propre expérience des évènements. On y voit déjà l’empreinte d’un monstre sacré du cinéma polonais qui s’imprimera tout au long d’une carrière gigantesque de plus d’un demi-siècle et même les prémices qui allaient, vingt ans plus tard, commencer à ébranler l’influence du régime avec des films plus nettement engagés comme L’Homme de marbre. Une filmographie qui allait également rencontrer un succès public (ainsi qu’une reconnaissance internationale) et une sourde hostilité des critiques officielles de son pays. Une filmographie qui allait témoigner tout du long du lien ténu entre cinéma et Histoire, entre vie personnelle et œuvres historiques.

Synopsis : En septembre 1944, alors que Varsovie est assiégée par les nazis, un groupe d’hommes et de femmes tentent de s’échapper par les égouts. Avant de fuir, cette petite compagnie d’insurgés tente en vain de maintenir sa position. Ils résistent avec peine et c’est à contrecœur qu’ils évacuent en fuyant par le réseau de canalisations de Varsovie. Ainsi commence une longue et pénible route à travers les égouts, avec l’espoir de plus en plus vain de retrouver le chemin de la liberté.

Bande-annonce : Ils aimaient la vie (Kanał)

Fiche technique : Ils aimaient la vie (Kanał)

Réalisateur : Andrzej Wajda

Avec Teresa Izewska, Tadeusz Janczar, Wienczyslaw Glinski, Emil Karewicz, Stanislaw Mikulski, Teresa Berezowska, Jan Englert, Zdzisaw Leniak…
Nationalité : Pologne
Année : 1957
Genre : drame
Durée : 95 minutes